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Interview   

7 Weeks remonte (encore) la pente


Résilience, persévérance, détermination, acceptation… Voilà autant de qualificatifs pouvant décrire la carrière de 7 Weeks qui, après les galères de label et de line-up, sans cesse remonte la pente, s’inspirant de sa propre condition pour façonner son art et parvenir plus fort au sommet. Pas étonnant qu’avec son nouvel album, le groupe se soit retrouvé dans le mythe grec de Sisyphe, dont le châtiment consistait à rouler une pierre au sommet d’une montage, d’où elle finit toujours par retomber, et l’interprétation d’Albert Camus qui s’en sert pour introduire sa philosophie de l’absurde.

Sisyphus est l’album d’un 7 Weeks nouveau. Nouveau line-up. Nouveau label. Nouvelle approche de la composition. Nouvel enthousiasme. Nouvelle sagesse. Ce qui n’est pas nouveau, en revanche, c’est cette patte et ce savoir-faire rock. Un rock intelligent, mais pas intello ; brut, mais pas grossier. Nous avons longuement échangé avec les deux cerveaux de 7 Weeks, le chanteur-bassiste Julien Bernard et le batteur Jérémy Cantin-Gaucher, afin qu’ils nous parlent de l’album Sisyphus et de la période de doutes qui l’a précédé. Et il aura suffi d’un morceau, « Idols », pour partir sur une longue discussion sur la mort des icônes et les difficultés pour faire émerger une relève.

« Sur 2018, nous avons tout arrêté. Nous nous sommes même posé la question de savoir si nous continuions. Et petit à petit, nous nous sommes remis à travailler, nous nous sommes remis à comprendre que toutes ces épreuves, c’était ce qui nourrissait notre inspiration. »

Radio Metal : A Farewell To Dawn avait été une expérience d’écriture particulière puisque vous avez écrit le disque à deux. Lors de notre dernière interview, Julien, tu nous décrivais à quel point ce processus avait été compliqué. Avec du recul, que retirez-vous de cette expérience, cet album, ce cycle, etc. ?

Julien Bernard (chant & basse) : Je dirais que ce sont les prémices de ce que nous faisons aujourd’hui. A Farewell To Dawn, c’était presque un faux départ pour ce que nous faisons aujourd’hui. C’est-à-dire que cet album suivait une période où nous avions fait une pause, et nous nous étions retrouvés juste tous les deux pour repartir sur des bases saines, puisque nous sommes ensemble depuis le départ du groupe, nous avons traversé tout ce que nous avons fait avec le groupe Jérémy et moi. Puis à la fin, nous avons sorti l’album, que nous aimons beaucoup, nous avons fait une tournée derrière qui était très chouette, mais nous avons eu de grosses galères avec notre label. C’est tombé à un moment, combiné à de la fatigue personnelle, combiné au fait que nous en avions marre des changements de line-up, où c’était la goutte d’eau. Ça nous a vraiment plombés. Sur 2018, nous avons tout arrêté. Nous nous sommes même posé la question de savoir si nous continuions. Et petit à petit, nous nous sommes remis à travailler, nous nous sommes remis à comprendre que toutes ces épreuves, c’était ce qui nourrissait notre inspiration. Donc je dirais que l’expérience du passage d’A Farewell To Dawn à Sisyphus, c’est que sur Farewell, nous nous sommes détachés de tout ce que nous avions d’avant, des premiers albums. Ce n’était plus quelque chose que nous avions besoin de porter – parce que c’était lourd, il y avait beaucoup d’albums, beaucoup de tournées, beaucoup de line-up… Nous avions tiré un trait sur tout ça avec Farewell. D’ailleurs, Farewell est une sorte de condensé de tous les albums précédents. Avec Sisyphus, nous sommes complètement libres de faire ce dont nous avons envie. Nous ne sommes pas les meilleurs juges, mais nous avons l’impression que cet album, c’est une musique nouvelle. Bien sûr on reconnaît 7 Weeks, mais nous sommes vraiment affranchis de Carnivora, de Dead Of Night, de plein de choses.

Tous les deux, vous êtes musiciens professionnels. La plupart des musiciens qui vous ont accompagnés sur le projet étaient des musiciens d’excellent niveau mais amateurs. Beaucoup de groupes fonctionnent ainsi en France, mais à terme se crée un décalage par rapport au rythme de travail, notamment pour les tournées. Pensez-vous que pour franchir un cap, 7 Weeks doive être, à terme, intégralement composé de musiciens professionnels ? Est-ce un objectif pour vous ou bien vous êtes-vous résignés à être le noyau dur à deux et un line-up mouvant autour ?

Je vais juste faire un aparté là-dessus, parce que ta question rejoint une réponse que j’avais faite sur le précédent album à propos justement de cette histoire de musiciens professionnels, amateurs, etc. En fait, ce que j’ai dit a été très mal pris, alors que c’était assez bienveillant – alors que j’aurais pu ne pas l’être –, et ça a été très mal pris par un ancien, voire des anciens musiciens du groupe. Ce que j’entendais par « professionnel », c’était que nous avons décidé de ne faire que ça, c’est-à-dire que nous ne travaillons pas à côté. Ce que j’entendais par « amateur », c’était que les personnes, soit travaillaient à côté, soit n’avaient pas besoin de travailler à côté, peu importe. Et donc, ce n’est pas une histoire de niveau, c’est une histoire d’implication. C’est-à-dire que quand tu es professionnel, que tu as décidé de ne faire que ça, tu sais que quand c’est compliqué, il faut tenir, parce que c’est ce que tu as choisi de faire. Quand tu n’es pas professionnel, quand tu n’as pas décidé de ne faire que ça, c’est-à-dire de vivre de la musique, quand ça te saoule, quand tu es moins motivé, quand tu as envie de faire un autre projet, quand il y a plein de choses, tu as moins la hargne, tu as moins la niaque, tu fais autre chose. Donc c’est un autre point de vue. Il y a de super groupes qui sont composés de musiciens amateurs, donc qui ne vivent pas de la musique. Ce n’est pas une histoire de qualité de jeu, ce n’est pas une histoire de qualité artistique ou quoi que ce soit, c’est juste une distinction de mode de vie. C’est ça qui avait créé des différences de vitesse dans le travail.

Aujourd’hui, si tu demandes s’il faut que ça soit un groupe composé uniquement de musiciens professionnels, je réponds que non, il n’y a pas de règle. Tout ce que nous savons, c’est qu’avec Jérémy, nous sommes le noyau dur. Et par exemple, nous avons aussi quelqu’un comme PH, qui est arrivé sur la tournée A Farewell To Dawn, puisqu’il n’était pas là sur l’album, et lui, quand nous avons fait notre traversée du désert en 2018, où nous nous sommes posé la question de savoir si nous allions arrêter le groupe, il était là à toutes les répètes alors qu’il habite à trois heures de Limoges. Donc nous savons que c’est quelqu’un sur qui nous pouvons compter, que c’est quelqu’un qui est motivé, qui aime le groupe et tout. Il n’empêche que nous restions le noyau dur, parce que nous sommes là depuis 2007. Donc les histoires de professionnel ou amateur, je ne fais plus la distinction parce que ça nous a porté préjudice alors qu’il n’y avait pas lieu.

Jérémy Cantin-Gaucher (batterie) : Et puis ce n’est pas être résigné que de fonctionner comme ça, c’est juste que l’histoire du groupe, les faits historiques par rapport au groupe nous amènent à fonctionner comme ça. Ce n’est pas une histoire de résignation. Après, dans le line-up actuel, par exemple, eux vivent aussi essentiellement de la musique.

Julien : En fait, c’est comme dans n’importe quel projet, les gens doivent prendre leur place. Ils doivent la trouver, mais surtout, ils doivent la prendre, et nous, nous laissons toujours une place à prendre aux gens. Il y en a qui décident de ne pas la prendre, parce qu’elle est trop lourde à porter. Par exemple, l’album que nous venons de faire, Sisyphus, il était entièrement composé – à quatre-vingt-quinze pour cent – quand nous avons auditionné Fred Mariolle, notre nouveau guitariste, pour le live, et non pas pour l’album. En fait, l’audition nous a tellement plu, nous nous sommes tellement bien entendus musicalement et humainement, que nous lui avons proposé de travailler avec nous sur l’album. Mais nous aurions très bien pu aller en studio et faire l’album sans lui. C’est juste qu’il a pris sa place. Il est venu, il a apporté quelques idées, quelques arrangements, il a fait des propositions, et c’est comme ça que ça doit se passer. Par le passé, nous avons peut-être forcé les gens à travailler d’une certaine manière. Si ça ne leur convenait pas, voilà, aujourd’hui ils ne sont plus dans le groupe. Maintenant, nous travaillons à notre rythme, et les gens se greffent au projet, et seulement pour le meilleur, parce que ce sont eux qui décident. Fred, c’est lui qui nous a demandé à rentrer dans le groupe, ce n’est pas nous qui sommes allés le chercher.

Comment comptez-vous intégrer PH et Fred et comment comptent-ils s’intégrer à l’histoire de 7 Weeks ?

C’est le vécu, et comme je disais tout à l’heure, PH est resté à nos côtés alors que nous-mêmes étions en train de dire : « Mais si ça se trouve, le groupe, on en a marre, on n’a plus envie de galérer sur certains points. » Parce que nous ne galérons pas sur tout, mais galérer sur le label… Nous sommes nos propres producteurs, mais nous déléguons. Nous étions en licence sur un label qui faisait n’importe quoi, qui faisait moins bien le taf que nous, et ça c’est hyper pénible. Quand tu as les compétences pour faire quelque chose et que tu le délègues à quelqu’un pour qu’il le fasse mieux et qu’il le fait moins bien, et qu’en plus tu le payes, c’est quand même l’enfer ! Et PH était là, même quand nous lui disions : « Tu sais, si ça se trouve, le groupe, on va arrêter ! » Lui nous disait : « Moi, j’aime ce groupe, j’aime la musique, je tente l’aventure avec vous. » Il a fait de la basse, du clavier, de la guitare… Il a tout testé ! Nous avons testé toutes les config, et il a fait preuve d’investissement. Et c’est comme ça que ça peut se passer.

Jérémy : Il a fait preuve de pugnacité, en fait, là-dedans. Parce que les « galères » dont nous parlons, c’est compliqué à gérer, mais c’est valable pour énormément de groupes, elles sont inhérentes à tout groupe qui est son propre producteur, donc indépendant, en France. Et quand tu n’es pas porteur du projet, comme peut l’être PH, vu qu’il est arrivé en cours, qu’il n’est pas là depuis les débuts du groupe, au bout d’un moment, tu peux te dire : « C’est compliqué, c’est super dur, je vais peut-être faire autre chose. » Et nous comprenons cela.

« Si ça se trouve, nous fonçons tout droit vers un précipice, mais peu importe, nous le faisons parce que c’est notre condition. »

Julien : Pour revenir à ta question, quelqu’un comme Fred, nous lui avons dit : « Écoute, nous allons faire un album. Si tu veux participer à la finalisation de l’album, tu es le bienvenu. » Et il l’a fait. Il aurait pu dire : « Les gars, moi je vous retrouve que pour la tournée » ou ce genre de choses. Mais non, il était motivé. C’est toujours motivant d’aller en studio de toute façon, pour finir de composer, d’arranger, d’enregistrer des guitares. Donc il l’a fait, il a apporté sa patte, et naturellement, forcément, sur scène, quand nous allons jouer les morceaux – et d’ailleurs nous avons déjà commencé –, il sera beaucoup plus à l’aise que si c’était moi qui avais tout fait et qu’il fallait qu’il joue les morceaux que j’ai enregistrés.

C’est aussi ça le paradoxe des changements de line-up : quand des gens partent, il y a un côté démoralisant, mais quand il y a des nouveaux qui arrivent, ils apportent une nouvelle énergie aussi…

Bien sûr ! De toute façon, il y a deux types de groupes. Il y a les groupes qui sont les mêmes du début à la fin, et il y a ceux qui changent tout le temps. Je ne veux pas schématiser, mais dans quatre-vingt-dix pour cent des cas, c’est ça. T’as des mecs qui n’iront jamais changer de line-up ou peut-être un sur vingt ans, et sinon, tu as des groupes qui renouvellent tout le temps, parce que c’est un fonctionnement plutôt comme nous, avec un noyau dur qui tient la baraque et des gens qui se greffent sur le projet. Par contre, la différence entre il y a quelques années et maintenant, c’est que nous laissons des gens se greffer sur le projet. Nous n’allons pas chercher des gens en disant : « Viens, tu vas voir, c’est trop cool, tu vas faire des concerts et tout ! », tu les motives, et puis les mecs, au bout d’un an, deux ans, trois ans, ils ont envie de faire autre chose. C’est normal, moi je comprends ça.

Jérémy : Il faut qu’ils aiment la musique, déjà.

Julien : Oui, et puis nous ne sommes pas Metallica. Nous ne pouvons pas foutre un million sur la table et dire à Trujillo : « Tiens, viens jouer avec nous ! » Ça pèse aussi dans la balance.

Comment PH et Fred ont-ils fait évoluer le son de 7 Weeks sur cet album ?

Par exemple, les claviers, qui avant étaient un instrument « d’arrangement » dans 7 Weeks, là, quand il y en a, la plupart du temps, c’est au premier plan. Le clavier est mixé et composé comme si c’était une deuxième guitare. Il est fort, on l’entend bien. Là-dessus, PH a apporté ses sons, ses idées, et elles ne sont pas enterrées sous les guitares pour servir la prod, ce sont vraiment des parties de clavier. Déjà, c’est un point qui montre bien l’implication que peut avoir PH dans le groupe, et la place que nous lui laissons parce que les claviers sont vraiment libérés. Pareil pour Fred, les idées qu’il a amenées sont des choses différentes. Ce sont des idées sur le son et des idées d’arrangements. Par exemple, nous avons toujours été un groupe plutôt orienté guitares Gibson / Marshall – je schématise. Fred est arrivé avec des Fender, d’autres amplis, des sons que nous n’avions pas l’habitude d’avoir, et en fait, Pascal Mondaz, qui nous a produit le disque, attendait cela dans 7 Weeks. Il a produit Bends et il a mixé Carnivora, donc il connaît bien le groupe. Il attendait ce côté Fender dans le groupe pour libérer la basse, les claviers, la voix, et au final, le son est aussi gros. C’est juste que les compos sont faites différemment, nous ne faisons plus des riffs à l’unisson. Et nous avons cette nouvelle texture de guitare qui est plus rock, et c’est pour le meilleur des morceaux, d’ailleurs.

Tu dis que Fred avait, par son son, libéré le son global du groupe et laissé plus de place à la basse, etc. Pourtant, effectivement, quand on écoute l’album, le son ne sonne pas moins gros. On pourrait même dire le contraire…

C’est le principe de la compression. Plus tu fais entrer de choses dans une boîte, plus la boîte est lourde, mais il n’y a pas de place pour rien, ça ne respire pas, il n’y a pas d’air. Là, nous avons enlevé des choses, et ça libère les fréquences, c’est naturel. Et c’est pour ça que nous sommes hyper contents de la version vinyle. Les autres fois, la version vinyle sonne quasiment comme la version CD. Là, la version vinyle, c’est vraiment une version vinyle. Quand tu écoutes et que tu mets du volume, tu ressens tout : les impacts de baguette, les coups sur les cordes, la brillance des cymbales, la voix… En enlevant des choses, nous avons libéré des fréquences qui, avant, étaient étouffées, qui faisaient que nos albums sonnaient peut-être un peu sourds, un peu lourds, c’est peut-être pour ça qu’on nous cataloguait de stoner. C’était cette surcharge de fréquences. Là, c’est très rock, c’est très ouvert. C’est pour ça que ça sonne gros, parce que la batterie respire, la basse respire, et quand tu as une basse / batterie qui respire, après, tu n’as qu’à mettre la guitare, le clavier, le chant… Tout trouve sa place, de manière beaucoup plus équilibrée. Nous avons tous des albums de référence, mais les albums des années 1990, quand tu les réécoutes aujourd’hui, c’est pas du tout le gros son que l’on a l’habitude d’écouter aujourd’hui, alors qu’on est bien d’accord que Pearl Jam, Soundgarden, tous ces groupes-là, ce sont des groupes avec un son super ! Mais si tu les compares avec un groupe de metal d’aujourd’hui, ultra-compressé, etc., c’est sûr que ça a l’air d’être un groupe des années 1970, mais pourtant, ça sonne beaucoup plus gros, beaucoup plus large.

Jérémy : Ça vient aussi de l’implication que tu mets physiquement dans la prise, dans ton jeu. Parce que quand tu as de la place dans les fréquences, l’implication physique que tu mets dans ton jeu, au moment de la prise, se ressent beaucoup plus que quand tu as moins de place. Donc tu te retrouves avec quelque chose de très massif alors que tu as plus de place.

Tu faisais remarquer que « les compos sont faites différemment, [vous ne faites] plus des riffs à l’unisson », et effectivement, il y a une vraie complémentarité entre les instruments. Au-delà du travail du son, est-ce la conséquence d’un constat ou d’une analyse liée à vos anciens albums ?

Julien : Peut-être. Farewell est basé sur le côté massif. Comme nous ne sommes que deux et que nous jouons ensemble naturellement, nous matchons ensemble quand nous jouons, nous avons joué la carte du côté punchy, c’est-à-dire basse / batterie / guitare, des riffs à l’unisson, c’est joué de la même manière, et ça donne quelque chose de très puissant. Là, nous sommes souvent partis des jams guitare / batterie, et quand la guitare est déléguée à quelqu’un d’autre, je peux me mettre à faire de la basse et à faire autre chose que ce que faisait la guitare. Le clavier, c’est pareil, il se pose par-dessus et cherche ses propres parties. Je ne sais pas si c’est voulu, mais si c’est inconscient, c’est sûrement une réaction à ce que nous avons fait sur Farewell, où c’était très massif, où tout le monde était dans le riff.

Sur A Farewell To Dawn, Jérémy, tu avais eu un rôle plus important dans l’écriture des riffs, comme sur « Knots », que, Julien, tu décrivais comme quelque chose que « seuls les batteurs peuvent trouver ». Est-ce que cela a fait évoluer la manière d’écrire de 7 Weeks pour Sisyphus ? « Breathe », par exemple, a une cohérence rythmique entre guitares et batterie, ce qui la rend particulièrement entêtante…

Tout à fait.

Jérémy : « Breathe », c’est un peu comme « Knots ». Comme je ne joue pas d’autre instrument, je fais que de la batterie – en bon batteur ! –, donc c’était plus une idée de concept. Sur ces deux morceaux, c’était le même principe. J’ai un rythme et une idée de ce qui doit se faire à la guitare ou à la basse, et après, les autres font ce qu’ils veulent. C’est un peu ça le point commun.

Julien : Tu as mis le doigt sur le bon morceau. « Breathe », c’est vraiment le morceau de l’album où c’est Jérémy qui a imposé son concept. Il a dit : « Moi, j’ai ce pattern-là, je voudrais que les choses ne bougent pas autour. » Donc guitare et basse, c’est quasiment la même chose du début à la fin, c’est : « BAM ! BAM ! BAM ! », sur tous les temps, et c’est la voix qui module, c’est quelques arrangements, mais sinon, il y a cette espèce de transe. C’est vraiment impulsé par la batterie. C’est le fait aussi que quand il y a un refrain ou autre chose, lui ne change rien. Il ne met même pas un coup de cymbale, ni rien, il va tout droit du début à la fin. Ça, c’était le concept du morceau.

« Sisyphe a été puni parce qu’il a refusé d’aller aux Enfers et il a décidé de profiter de la vie sur l’île de Corinthe, d’être peinard, jusqu’à ce qu’on vienne le chercher. Il savait très bien qu’à un moment, ça lui tomberait sur la tronche. […] À une époque, nous, nous étions un peu sur l’île de Corinthe. Mais c’est fini, ça. »

L’expérience d’A Farewell To Dawn a-t-elle eu d’autres répercussions sur Sisyphus sur l’approche de la composition, par rapport à ce que vous aviez vécu à l’époque à écrire à deux, etc. ?

Oui, que nous ne voulions plus refaire ce truc à deux, parce que c’est beaucoup trop contraignant. Nous voulions de la musique live, c’est ce qui nous avait manqué. Sur Farewell, nous avions un total contrôle, nous avons pu vraiment aller chercher beaucoup de choses assez loin, parce qu’à deux, nous nous connaissons beaucoup, donc nous n’avions pas besoin d’expliquer certaines choses, nous y allions, nous maquettions, nous savons ce que nous voulions avoir, notamment sur un morceau comme « Knots ». Là, nous voulions l’opposé, nous voulions quelque chose de live, nous voulions pouvoir jouer les morceaux avant d’aller en studio, pour que nous sachions à quoi ils ressemblent, ce qui n’était pas le cas sur Farewell. Après, l’écriture à deux, c’est toujours plus ou moins comme ça. Il y a certains morceaux, des cas isolés dans notre discographie où j’arrive en disant : « Le morceau, c’est ça. » « Solar Ride », j’ai la maquette dans mon téléphone, c’est exactement la même structure, les mêmes riffs, le même jeu que ce qu’il y a sur l’album, à la note près. Des fois, j’arrive avec un truc tout fait. Mais sur la plupart des morceaux, il y a beaucoup de concertation. Par exemple, « Idols », « Sisyphus », « Gone » ou « 667-off » sont des morceaux que nous avons retournés dans tous les sens, nous avons quarante versions de chaque morceau.

Jérémy : Et ces morceaux partent tous de jams.

Vous avez justement enregistré cet album en live, ce qui requiert une certaine mise en place mais aussi une alchimie : est-ce que ce n’est pas dur à obtenir quand finalement le guitariste a une histoire aussi fraîche avec le groupe ?

Julien : Il en a grave chié ! Il en a grave chié parce que de lui-même, il s’est mis à côté de la batterie, et même avec le casque à fond, il avait la batterie à burnes et tout… Je plaisante là-dessus. Nous voulions enregistrer en live. C’est aussi pour ça que nous avons proposé à Fred de bosser avec nous sur l’album, parce que nous nous sommes dit : « Quand on joue ensemble, on joue bien ensemble. » Je ne sais pas comment l’expliquer. Tu as des personnes, elles ont beau être très bien séparément, quand tu les mets ensemble, ça ne joue pas super. Là, avec Fred, tout de suite, ça jouait bien ensemble. Donc il y avait quelque chose à capturer là-dessus. C’est pour ça que nous avons voulu enregistrer comme ça. Au final, c’était même plus facile. Parce que tu joues le morceau, tu fais deux ou trois prises, et puis c’est bon, c’est réglé. Après, tu n’as plus qu’à faire les overdubs. Alors que quand tu enregistres comme nous l’avons fait sur A Farewell To Dawn, où nous faisions basse-batterie, après nous faisions les guitares, après je refaisais la basse… C’étaient des heures et des heures, c’était épuisant. Là, c’est plus simple. Nous avons passé des heures et des heures sur d’autres choses, c’était tout aussi épuisant, mais le processus est plus naturel, plus musical.

Sur quoi avez-vous passé des heures et des heures, du coup ?

Nous avons eu des galères à la con. Par exemple, nous avons un ampli qui a claqué, un truc électrique ; nous avons eu des galères d’accordage, nous n’avions jamais eu ça en studio, je ne sais pas si c’est la température, la pression atmosphérique… Nous faisions un morceau, nous étions assez cool, puis nous réécoutions et nous faisions : « Putain, c’est faux ! » Et nous refaisions tout. Peut-être que c’était de passer de Gibson à Fender, je n’en sais rien. Nous avons eu des galères d’accordage entre les guitares, la basse et tout. Donc nous avons passé du temps à ça, nous avons fait tout un tas de trucs de stud, mais au final, le truc le plus important, c’est que la prise live, c’est toujours ce que nous avons gardé. Des fois, nous avons refait des trucs en disant : « Là c’est mieux, c’est plus clean niveau justesse, niveau mise en place, etc. », et puis au moment de mixer, nous revenions toujours sur les prises live. Toujours. Parce que quand tu commences à bloquer sur un truc en studio, tu deviens complètement paranoïaque. Il suffit qu’il y ait eu un passage où c’était un peu la foire, et là tu te dis : « Putain… » Après, t’as le doute. Alors que pas du tout, parce que quand nous revenions sur les trucs, tu peux écouter l’album, si tu trouves un truc faux, tu nous le diras ! Maintenant, quand je l’écoute, je ne l’entends plus. Mais nous avons galéré sur des trucs comme ça. Nous avons aussi galéré sur des trucs de voix, parce que nous avions peu de temps, et je m’étais fixé un cahier des charges plus important que sur les autres albums pour la voix. Donc c’était très intense. Nous avons aussi galéré au mixage, mais c’était de la bonne galère. C’est-à-dire que nous nous sommes pris la tête parce que nous avions beaucoup de choix à faire. Ce sont des prises de tête artistiques, ce sont des galères artistiques, donc c’est moins emmerdant que des galères techniques.

L’album est aussi dense qu’il est court – à peine trente-cinq minutes –, y avait-il une intention derrière ce format court de proposer une expérience intense ?

Il fait trente-six minutes ! [Rires] Nous avions dix-huit morceaux, nous en avons enregistré dix, et nous en avons mis neuf. C’était volontaire. Nous aurions pu faire plus long, mais c’est volontaire. Nous avons un dixième morceau qui est mixé, masterisé, que nous n’avons pas mis sur l’album. Il est très bien, je l’ai réécouté l’autre jour, je le trouve super, en plus, mais nous trouvions que l’album était très équilibré comme ça. Je sais qu’un CD, c’est soixante-quatorze, voire quatre-vingts minutes de musique, qu’on peut mettre tout ça, mais franchement, les groupes avec seize ou dix-sept morceaux, j’ai du mal !

Jérémy : À part Songs For The Deaf, moi j’ai du mal ! [Rires]

Julien : Ou alors ce sont de super groupes, et dans ce cas-là, c’est le pied. Mais souvent, c’est un peu long. Et puis il y a le retour du vinyle. Dans les années 1980, 1990, les groupes sortaient des albums de légende avec quatre titres par face… C’est le CD qui a fait que les mecs se sont mis à écrire des albums de quinze ou dix-sept titres. Sinon, avant, c’étaient des albums plutôt courts. Donc c’est une histoire d’équilibre. Nous trouvons qu’il est très équilibré comme ça, l’album. C’est pour ça.

Il vaut mieux, à la fin, donner envie à l’auditeur de revenir au début, plutôt que de l’avoir épuisé…

Oui, c’est ça. J’ai du mal à écouter la musique en streaming, complètement sortie de son contexte, donc j’écoute encore beaucoup d’albums physiques. Et c’est con à dire, mais on n’a plus la culture de s’asseoir et d’écouter un album pendant une heure. Souvent, on se pose, et au bout de vingt minutes, une demi-heure, la vie que l’on mène aujourd’hui nous empêche de faire ça. Il y a le téléphone, les mails, il y a plein de trucs… Donc je me dis qu’un album court a une chance d’être écouté dans son intégralité, aujourd’hui, dans un mode de consommation de la musique qui est ultra-rapide, par rapport à avant.

Une chose qui est particulière dans l’album aussi, c’est le fait que vous commencez avec deux titres très calmes…

Oui, nous changeons ! Nous n’aimons pas faire toujours la même chose, et surtout – peut-être que ça nous porte préjudice – nous détestons les choses convenues. Un groupe de rock, quand il fait son album, le premier morceau, il faut que ça défonce tout. Non, nous, nous avons
mis le morceau qui nous semblait le plus novateur.

« Il y a un truc qui est important dans les groupes, c’est la légitimité. Il y a des groupes qui montent sur scène, tu les regardes, ils n’ont pas joué une seule note, tu sais déjà que ça va être super, parce qu’ils dégagent la légitimité d’être sur scène. […] C’est con à dire, mais si tu es passé par tout un tas de galères et tout, tu as plus de chances de dégager quelque chose de légitime. »

Jérémy : Nous étions aussi sûrs que les quatre premiers morceaux de l’album étaient, pour nous – même si nous sommes les moins bien placés pour juger notre musique [petits rires] -, les meilleurs morceaux. Il y avait aussi une histoire de construction du tracklisting qui est très importante pour donner du rythme à l’album dans sa globalité, afin que chaque chapitre soit dans le bon sens pour amener jusqu’à la fin, avec cette pièce plus importante qui est « 667-off ». Et nous estimions qu’un morceau comme « Gone », nous n’avions jamais présenté cette facette-là du groupe, donc c’était bien de faire quelque chose auquel les auditeurs n’allaient pas s’attendre. Souvent les gens se font l’idée de ce que nous allons faire, de par le passé du groupe, de par l’idée qu’ils se sont eux-mêmes construite du groupe, donc nous nous disions que nous allions faire ce que nous pensions être l’inverse.

Julien : Nous voulions une rupture. Une rupture sur la pochette, une rupture sur l’image du groupe, une rupture sur la musique, donc la meilleure rupture que nous pouvions faire est de mettre un premier morceau qui est le plus différent de ce que nous avions pu faire jusqu’à maintenant, et derrière, au lieu de mettre la ouache, comme nous aurions logiquement dû le faire, nous avons dit : « Non, derrière, on reste sur un truc smooth, soft », et après l’album monte en puissance. C’est volontaire.

Jérémy : Et puis la raison première est purement artistique : nous trouvions que c’était la meilleure façon de présenter ce que nous avions fait.

Sur le morceau « Solar Ride », Julien, tu te dépasses vraiment au niveau vocal, surtout lorsque tu montes dans les aigus. Est-ce que tu as un peu recherché à repousser les limites techniques de ta voix ou bien c’est toujours l’émotion du moment ou l’instinct qui te guide avant tout ?

Julien : Ça, c’est l’écriture. Je voulais que le deuxième couplet soit chanté comme ça. J’en ai chié ma race, et j’en chie toujours ma race pour le faire. Mais il y a une autre cause à ça, c’est que Pascal m’a fait chanter dans un micro, un RE20, qui est comme un super SM58, donc un micro de base que l’on utilise pour le live, mais sauf que c’est la version vraiment améliorée, c’est un super micro dynamique, alors que d’habitude, en studio, on utilise des micros statiques, où on entend tous les bruits. Là, c’est un micro qui prend vraiment la voix comme si tu chantais en live. Donc naturellement, ta réaction est de chanter comme si tu chantais en live. Donc je me suis mis à pousser plus, et je suis monté. Ça donne une voix très dynamique effectivement, qui va chercher un peu dans le haut. J’avais composé comme ça, je devais être motivé, à ce moment-là. Je l’ai refait en studio, et c’est vrai que ce n’est pas toujours évident à refaire en live à chaque fois, mais c’est le challenge, et c’est l’énergie du moment. Sur les morceaux, ça demandait ça, je ne sais pas. Il y a des albums où je chante plus dans le bas, et sur celui-là, j’ai chanté plutôt dans le haut.

Comment te sens-tu comme chanteur aujourd’hui ?

[Réfléchit] J’ai pris conscience depuis quelques années, et ça s’est vraiment concrétisé sur cet album-là, que le plus important, c’est le texte. Si tu as le texte, le reste ce n’est pas grave. Parce que nous, nous pensons en tant que Français qui chantent en anglais, et donc nous n’accordons pas assez d’importance au texte, dans une musique où la plupart du temps, les gens ne comprennent pas les textes. Je pense que c’est une faiblesse des groupes français qui chantent en anglais, une faiblesse que nous-mêmes avons pu avoir par le passé. C’est-à-dire que tu n’accordes pas assez d’importance aux textes, tu te dis : « Je chante en anglais, c’est bon, je fais mes petites phrases, je fais corriger… ». Moi j’ai toujours fait corriger mes textes, il n’y a pas d’erreur dans mes textes, sauf qu’une chanson, en anglais, ça n’a pas le même sens qu’en français, et tu peux dire en français dans une chanson certaines choses que tu ne peux pas dire en anglais. Ça n’aurait pas de sens, et surtout, ça ne sonnerait pas. Et là-dessus, je me suis vraiment intéressé à tout ça, et là, j’ai vraiment essayé d’écrire des textes de chanson. Avant, j’aurais plutôt fait des textes de poésie, je dirais. C’est plus facile à chanter, ça a plus d’impact, et surtout, tu es libéré. C’est-à-dire que tu dis ce que tu as à dire, et puis je suis un chanteur de rock, pas un chanteur lyrique, donc si des fois c’est un peu faux ou un peu éraillé, on s’en fout, je suis là pour dire ce que j’ai à dire avec un certain rythme, avec une certaine intention. Parce que moi qui chante mélodique dans 7 Weeks, si je n’accorde que d’importance à la mélodie du chant, et que je le considère comme un instrument, ça devient juste une interprétation, il n’y a pas de fond, c’est juste : t’as des notes à faire. Et moi, je ne voulais plus n’avoir que des notes à faire, je voulais avoir des choses à dire. Et là, avec Jérémy, nous avons beaucoup parlé de la symbolique des textes. C’est plus simple à défendre sur scène quand tu sais ce que tu as à dire, quand c’est vraiment important.

Le dernier morceau de l’album, « 667 – Off » est à part dans l’album. Déjà son titre sonne comme un clin d’œil à l’album All Channels Off et le début du morceau rappelle beaucoup « Loaded ». Et pour cause, votre objectif avec cette chanson était de résumer l’histoire du groupe. Quel est le sens de cet exercice et comment l’avez-vous abordé ?

Jérémy : C’est un bœuf, à l’origine.

Julien : Ouais, c’est un bœuf de tuto. C’est-à-dire que nous essayions de jouer…

Jérémy : « Et si on allait très vite et très fort ? » [Rires]

Julien : Voilà, nous essayions de jouer des croches très vite. J’ai des maquettes qui durent dix, douze minutes, et petit à petit, ça a pris un sens. Quand tu commences à schématiser la symbolique de ton album, quand tu commences à écrire les textes, et tout, la musique prend un sens. Parce que la musique, tu l’écris inconsciemment, mais il y a quand même toujours quelque chose derrière, ce n’est pas gratuit. Et nous nous sommes rendu compte que ce morceau évoluait d’une certaine manière qui rappelait l’évolution du groupe. Et par rapport à cet album où nous parlons un peu de notre condition d’artistes, notre condition humaine quasiment – c’est très symbolique –, nous nous sommes dit : « Pourquoi ne ferait-on pas de ce morceau l’histoire du groupe ? » À l’époque c’était en dix minutes, nous l’avons réduit à six minutes, et on passe par toutes les phases. Et c’est devenu un jeu, nous nous sommes dit : « Comment on va faire pour passer des débuts où on faisait les bourrins, stoner et tout, à ensuite l’épisode du ciné-concert, les galères humaines qu’on a connues, le côté un peu sombre du groupe, le renouveau… Comment on va exprimer tout ça ? » Et c’est devenu le leitmotiv de construction du morceau. C’est pour ça qu’il est construit en trois ou quatre parties. Ce sont les trois ou quatre grandes époques du groupe. Et la fin du morceau est hyper-motivée, c’est : « On fonce », c’est ce que nous faisons actuellement. Nous avons décidé de remettre le train sur les rails, on fonce. Donc la dernière partie est hyper-ouverte, c’est un groupe qui va de l’avant, c’est ce que nous sommes actuellement.

A Farewell To Dawn, par son titre, était une forme adieu. Puis là, on découvre Sisyphus avec « Gone », donc le groupe est bel et bien parti, mais – et vous avez un petit peu répondu au début – qu’a-t-il quitté et vers quoi part-il ?

« Gone » ça peut évoquer le deuil aussi. Quand on dit de quelqu’un, en anglais, « he’s gone », c’est qu’il est décédé. Cet album parle du deuil au sens propre comme au sens figuré, et donc du départ. Et effectivement, A Farewell To Dawn, qui était comme je le disais au début les prémices de ce que nous faisons aujourd’hui, il clôturait un cycle. C’étaient les huit premières années du groupe. Et ce morceau, « Gone », ou un morceau comme « Sisyphus » nous font aller de l’avant en disant : « On laisse tout ce qu’on a derrière, c’était une zone de confort, on va de l’avant. On ne sait pas vers quoi on va, mais on y va. » C’est vraiment : laisser quelque chose derrière soi. Quand nous nous sommes posé la question en 2018 sur ce que nous faisions avec le groupe, c’est parce que le passé du groupe était lourd pour nous. Nous en avions marre de nous dire : « Putain, nous avons changé six fois de gratteux, à chaque fin d’album et de tournée, on n’a pas forcément franchi le cap qu’on voulait franchir, on a pas une reconnaissance internationale, on est un groupe qui roule sa bosse. » C’est lourd à porter, sauf si tu décides que ce poids, tu peux le poser. Là, c’est vraiment ça. Gone, c’est aller vers l’avant. Même si nous savons, et là ça rejoint le mythe de Sisyphe, que ce poids, nous allons le retrouver plus tard. 7 Weeks, nous portons le projet, à un moment nous le lâchons, mais nous allons aller le chercher pour le reporter après. C’est vraiment dans cette analyse-là de notre histoire et de notre condition que nous avons fait tout ça.

« Je pense que l’aigreur vient si tu n’acceptes pas tes limites, ou plutôt le fait qu’il puisse y avoir des limites. Nous, nous l’avons accepté. Nous savons que de manière imagée, le rocher va redescendre. Nous savons qu’à la fin de notre tournée, peut-être que nous nous retrouverons au même point où nous étions début 2018. »

Sisyphe est un personnage de la mythologie grecque, connu notamment pour le châtiment qu’il a reçu, consistant à pousser une pierre jusqu’au sommet d’une montagne, d’où elle finit toujours par retomber. On serait tenté de voir cet album comme une ode à la persévérance, mais ça ne renverrait pas aussi à l’absurdité de votre situation, de votre condition, si on se réfère au Mythe De Sisyphe d’Albert Camus, qui je crois a été la source d’inspiration ?

Complètement ! Mais chez Camus, l’homme absurde n’a pas le même sens que quand on dit : « C’est complètement absurde de faire ça », c’est même presque l’opposé. L’homme absurde est détaché, il sait qu’il y a une limite à tout, il sait qu’il y a une limite à sa vie, il sait qu’il y a la mort, qu’il y a plein de choses. Il est conscient de tout ça, et nous nous inscrivons complètement là-dedans. Sisyphe, c’est l’image que l’on connaît tous du : on porte son truc, il retombe, et tous les jours on recommence. Tous les jours on se lève, tous les jours on prend le téléphone, les mails, la gratte, c’est notre vie quoi. Nous faisons ça tous les jours. Que ça soit compliqué ou facile, nous le faisons. Donc au départ, c’était Sisyphe le leitmotiv de l’album. Donc nous nous sommes intéressés un peu plus à ça, et nous avons relu Camus. Et dans Camus, il y a toutes les réponses à tous les doutes, toutes les questions que nous nous posons. C’est-à-dire que contrairement à il y a dix ans, où nous étions là à dire : « On va y aller, on va faire ci, on va faire ça », aujourd’hui, nous savons juste que nous allons faire ce que nous avons à faire : de la musique en studio, de la musique sur scène, et de la création. Et c’est un cycle. Et nous ne savons pas où nous allons aller. Si ça se trouve, nous fonçons tout droit vers un précipice, mais peu importe, nous le faisons parce que c’est notre condition. Nous avons intégré ça. Et ce n’est pas une manière négative de voir les choses, c’est juste une manière réaliste, et en fait, c’est ce qui nous motive, et surtout c’est notre force créatrice. Nous nous sommes rendu compte que nous écrivions depuis longtemps – de manière détournée ou inconsciente avant, mais de manière consciente maintenant – sur notre condition. Donc à partir de ce moment-là, tu acceptes ta condition, sinon, tu fais autre chose.

Dans Le Mythe De Sisyphe d’Albert Camus, il y a cette idée d’acceptation, de trouver le bonheur en ayant accepté notre condition.

C’est ça. Sisyphe a été puni parce qu’il a refusé d’aller aux Enfers et il a décidé de profiter de la vie sur l’île de Corinthe, d’être peinard, jusqu’à ce qu’on vienne le chercher. Il savait très bien qu’à un moment, ça lui tomberait sur la tronche. À un moment, les dieux viennent le chercher, ils lui disent : « T’as pas voulu aller aux Enfers, tu vas porter un rocher, tous les soirs il va retomber, tu iras le chercher, tous les matins tu le remonteras, et ainsi de suite. » À une époque, nous, nous étions un peu sur l’île de Corinthe. Mais c’est fini, ça.

Et comment abordes-tu ce mythe dans le morceau « Sisyphus » ?

« Sisyphus », c’est un texte que j’aime beaucoup et qui parle de l’échange entre deux personnes, voire deux personnes intérieures – c’est-à-dire que ça peut être quelqu’un qui se parle à soi-même –, ça peut aussi être notre relation avec Jérémy, et ces personnes se disent : « Si tu galères, si t’es dans la merde, si t’en as marre, si ça ne va pas, tu peux venir me voir, tu peux demander de l’aide. Par contre, sache une chose, faudra que tu te démerdes, faudra que tu y retournes tout seul. Faudra que tu ailles faire ce que tu as à faire. À un moment, tu peux poser ta pierre, mais à un moment, il faut y retourner. C’est obligé. » Donc ça parle de ça, et ça parle du fait que, tous les jours, ça recommence. Tous les jours.

Est-ce aussi pour vous un moyen de vous forcer à ne pas vous reposer sur vos lauriers et toujours vous dépasser ? Est-ce que paradoxalement, les difficultés que vous rencontrez font de vous de meilleurs artistes ?

Oui, c’est exactement ça. Nous le pensons. Après, quelqu’un qui veut nous défoncer dira : « De meilleurs artistes ? Mon cul ouais ! Je trouve ça nul, ce qu’ils font. » Mais peu importe. Nous, nous trouvons que les morceaux sont mieux écrits là, parce que c’est notre taf et que nous sommes passés… Il y a un truc qui est important dans les groupes, c’est la légitimité. Il y a des groupes qui montent sur scène, tu les regardes, ils n’ont pas joué une seule note, tu sais déjà que ça va être super, parce qu’ils dégagent la légitimité d’être sur scène. Et quand ces mecs-là ont ça, c’est que les gars ont fait je sais pas combien de concerts, que leur vie c’est la route, tout ça, et tu sais que tu vas passer un bon concert, parce que tu sais que tu vas voir des gens qui font ça pour les bonnes raisons. Il y a tellement de groupes qu’on voit aujourd’hui et qui sont là pour de mauvaises raisons, qui n’ont pas la légitimité de faire ce qu’ils font, et qui le font quand même, parce qu’ils en ont soit les moyens, soit les opportunités, et tant mieux pour eux… Mais ce ne sont pas des concerts excitants. Quand tu vois des lasers dans tous les sens, que tu vois des mecs qui jouent sur des tracks avec de faux amplis branchés, que les mecs sont tous en ear monitors… Tu te dis : « Mais putain, où est-ce qu’on est arrivés ? » Et tu vois d’autres groupes… Je vais prendre un exemple à la con : un groupe comme Clutch, ça fait trente ans, ils ont une reconnaissance quand même importante, mais ce n’est pas Metallica ou Foo Fighters non plus, c’est la catégorie en dessous en termes de reconnaissance… Et les mecs montent sur scène, tu les regardes, c’est tout juste s’ils ne sont pas en jogging, et ils ont méga la classe, et tu sais que ça va être un méga concert, et c’est un méga concert, à chaque fois. Je trouve que c’est important. C’est con à dire, mais si tu es passé par tout un tas de galères et tout, tu as plus de chances de dégager quelque chose de légitime.

Jérémy : Il y a ça, et pour le côté musicien, c’est comme un artisan. Quand tu répètes pendant de longues années le même geste, les mêmes choses, tu t’améliores. Tu travailles pour améliorer sans cesse ce que tu as à faire.

Julien : Heureusement que nous écrivons de meilleurs morceaux qu’au début !

Jérémy : En tout cas nous essayons de le faire, ouais ! [Rires]

Julien : Et aussi, j’adore voir des groupes sur scène, où tu vois qu’il y a quelque chose… Ça m’est déjà arrivé de voir un groupe qui avait une galère de bagnole. Ça nous est arrivé à nous aussi. Une galère du genre accident, panne, se faire arrêter par les flics, une galère quelconque. Tu arrives grave à la bourre, ou alors tu n’as pas ton matos parce que tu te l’es fait piquer… Bref, ce genre de situation, nous l’avons connu plein de fois. Les groupes qui ont eu ça dans la journée, tu peux être sûr que le soir, ils te font un concert d’enculé. C’est obligé. Ça s’est vérifié à chaque fois.

Après, on remarque quand même que la scénographie, les effets de lumière, les lasers, la pyrotechnie, etc. ont, aujourd’hui en particulier, une grande importance dans le succès que rencontrent les groupes. Est-ce que ça veut dire qu’une portion du public a un côté superficiel ? On peut penser à des groupes comme Ghost, Avatar ou Powerwolf qui ont connu une grosse ascension en grande partie grâce à la théâtralité de leur show.

Oui, mais ce sont de super groupes, ça, à la base. Les groupes que tu cites là ne font que de super chansons. Ghost ou Avatar – Powerwolf je ne connais pas assez – sont des groupes qui écrivent de super chansons. Si tu les vois dans un club sans laser et tout, même sans masque, ça va être mortel, c’est sûr. Il y a d’autres groupes, je suis moins sûr. Mais moi, je pense que le public, c’est le meilleur connaisseur en musique. C’est lui qui connaît la musique, plus que… Non, je ne vais pas le dire [rires]. Le public, c’est lui qui sait. Sauf que le public, il voit, il écoute ce qu’on lui donne à voir et à écouter. Et si tu vois l’affiche d’un festival, pas comme le Hellfest, mais un festival qui va mélanger du rock, de l’électro, de la chanson… Un public qui va voir tout ça, il va gober ce qu’on lui donne. Il va dire : « Ça, j’ai bien aimé ; ça, c’est moins mon truc, l’électro j’aime pas trop ; le rock j’aime pas trop… » Et si au milieu de tout ça tu lui mettais un vrai groupe de scène, un vrai groupe qui sait faire de la scène, et qui justement a du bagage et tout, quel que soit le goût du public, il adhérerait à ce groupe-là. Et il dirait : « Ah ouais mais putain, c’était génial ça ! » Ça, j’en suis sûr. Si tu mettais un Fishbone dans n’importe quel festival, je suis sûr que tout le monde serait là à dire que c’est démentiel. Alors que sinon, les gens diraient sûrement : « Fishbone ? Je connais pas. » J’ai dit Fishbone, parce que c’est un groupe qui sur scène était extraordinaire à une époque. Il n’y a pas de lasers sur Fishbone !

« J’avais posté un truc sur Lemmy le jour où il est décédé, en disant : ‘Ah j’ai connu Lemmy en faisait ci, en faisant ça’ et puis je me suis rendu compte que je parlais de moi-même ! Je me suis dit : ‘Mais non ! Qu’est-ce que je fais là ? C’est de l’autosuffisance.’ Je ne suis pas très à l’aise avec ça. »

Sur la pochette on voit littéralement un bison partir en fumée ou un bison émerger de la fumée, tout dépend comment on prend la chose…

Le bison a été proposé par nous, mais la composition de la pochette, avec la fumée et tout ça, c’est juste que nous avons trouvé cela hyper beau. Nous avons dit que nous gardions ça comme ça. Il n’y avait pas de sens caché derrière la fumée, le bison, etc. Il peut y avoir un sens derrière le bison, mais pas forcément dans l’association de tous les éléments de la pochette. Nous nous disions que le bison, ça pouvait être cool, et puis je cherchais un peu de symbolique à tout ça… Je trouve que le bison est un animal dont nous pouvons nous sentir proches. Il y a beaucoup de gens qui vont dire le loup, l’ours, parce que c’est un peu plus « tough guy », tu vois. Mais le bison, je trouve que ça représente super bien ce que nous faisons. C’est-à-dire que c’est assez massif, assez puissant, nous nous sommes assez souvent autoproclamés comme groupe de massive rock, plus que de stoner rock. C’est massif, c’est puissant, c’est imposant, ça fonce, et ça fonce vers quoi ? J’ai toujours cette image d’une vieille photo ou d’une vieille peinture, de centaines voire de milliers de bisons qui s’étaient écrasés en bas d’un précipice, parce que le troupeau traversait les grandes plaines, le premier est tombé et tout le monde a suivi, et c’était un empilement de carcasses de bisons… Je ne sais plus d’où vient cette image. Mais voilà, c’est : on fonce, on y va. On ne sait pas, si ça se trouve, là où on va, c’est un précipice, mais peu importe, on y va. Je trouve qu’un groupe de rock c’est assez bien résumé par le bison.

Musicalement tout comme dans les textes, il y a une forte mélancolie dans 7 Weeks. Le mythe de Sisyphe que vous avez choisi pour illustrer l’album est particulièrement lourd. N’est-on pas tenté de basculer de la mélancolie à l’aigreur ?

Bonne question ! [Réfléchit] S’il y avait de l’aigreur… Si nous ne voyions pas les choses comme nous avons décidé de les voir, comme nous nous sommes rendu compte que nous les voyions, que nous les prenions, je pense qu’il y aurait de l’aigreur. C’est très vite fait d’avoir de l’aigreur quand tu fais quelque chose qui est basé sur de la création, pour arriver à un certain but, qui est la reconnaissance. Puisque n’importe quel groupe a beau dire ce qu’il veut, il ne fait pas ça juste pour aller jouer cinq fois dans l’année dans un bar, il fait ça pour franchir des paliers, faire des scènes chouettes et des albums chouettes. Donc oui, tu peux facilement tomber dans l’aigreur. Je ne pense pas que nous l’ayons fait.

Jérémy : C’est peut-être en réaction à ça, justement, que nous avons adopté ce point de vue, que ce soit conscient ou inconscient. Parce que tu y réfléchis, à tout ça, forcément.

Julien : Je pense que l’aigreur vient si tu n’acceptes pas tes limites, ou plutôt le fait qu’il puisse y avoir des limites. Nous, nous l’avons accepté. Nous savons que de manière imagée, le rocher va redescendre. Nous savons qu’à la fin de notre tournée, peut-être que nous nous retrouverons au même point où nous étions début 2018. Nous n’en savons rien, mais nous savons que ça peut arriver. Donc étant conscients de ça, nous ne pouvons pas avoir d’aigreur, nous ne serons pas déçus. Nous avons fait du mieux que nous avons pu, nous avons fait l’album du mieux que nous avons pu, nous l’avons joué sur scène du mieux que nous avons pu, nous l’avons défendu en promo du mieux que nous avons pu… Nous avons fait tout ce qu’il fallait. Si ça ne suffit pas, il peut y avoir X raisons, peu importe. Nous avons décidé que ça ne devait pas et que ça ne pouvait pas nous atteindre.

Jérémy : Et puis ce discours-là est tenu par un groupe qui a dix ans. Donc nous n’avons pas deux ans d’existence. Au début, tu ne te poses pas ces questions-là. Tu y vas, tu fonces, c’est sans réfléchir, juste avec de l’envie. C’est d’ailleurs vachement plus sexy, à la limite, un groupe qui est juste là, comme ça, qui ne réfléchit pas, que le propos que nous tenons. Mais au fur et à mesure, tu as une vraie réflexion là-dessus, et c’est de ça que nous parlons.

Dans « Idols », vous abordez la thématique du deuil des idoles. J’imagine que c’est beaucoup lié à la vague de décès de musiciens majeurs à laquelle on a pu assister dans le rock et le metal ces dernières années. Comment est-ce que ça vous a affectés ?

Julien : Personnellement, ça m’a beaucoup affecté. Comme beaucoup de gens, je suppose, parce que quand tu as grandi avec ces mecs-là, surtout des gens comme Lemmy ou Bowie qui sont plus que des idoles, ce sont des icônes, c’est presque du pop art, ces gens représentent quelque chose d’incroyablement fort et fédérateur, quand ils ne sont plus là, tu te dis : « Fait chier. » Déjà, ils ne feront plus de musique, et en plus, on ne va plus pouvoir se raccrocher à eux. On ne va pouvoir se raccrocher qu’à leur souvenir. Donc c’est leur souvenir qui reste et je trouve qu’avec les réseaux sociaux, la manière de parler des gens manque beaucoup de dignité. Je ne parle pas des haters, parce que franchement, je ne pense pas qu’il puisse y avoir des haters de Lemmy. Il faut vraiment être un abruti fini pour détester Lemmy, c’est impossible. Donc ce sont même plutôt des gens bien intentionnés, mais en fait, les gens n’ont plus de pudeur. C’est-à-dire que si ces mêmes choses s’étaient passées dans leur famille, ils ne le posteraient pas. Tu ne postes pas : « Mon grand-père ou mon père est décédé. » Tu ne postes pas : « Il était très malade à la fin. »

Moi, ça m’a beaucoup choqué de voir les gens poster des vidéos où Lemmy chantait les paroles d’« Ace Of Spades » sur « Overkill ». J’étais là : « Mais pourquoi vous postez ça ? » On le sait que des fois les artistes sont malades, qu’ils sont fatigués, qu’ils se plantent, etc. mais là, pour quelqu’un comme Lemmy, poster ça, ça veut clairement dire : « Vous avez vu ; il est super mal ! » Moi, ça me gênait de voir ça. Pareil pour Chris Cornell. Il y a tellement de vidéos où je trouve qu’il est l’ombre de lui-même que, je ne sais pas, on ne relaie pas ça, surtout pour parler ensuite de soi-même en disant : « Ah ouais, j’adore… » Non… Je trouve ça un peu indécent. Mais ce sont les réseaux sociaux qui sont comme ça, parce que tous les hommages qui peuvent être rendus à Lemmy, Chris Cornell, David Bowie, etc. sont super, mais il y a dans la manière de s’exprimer des gens quelque chose de sous-jacent qui me gêne.

Il n’y a plus de retenue parce que les gens sont face à leur écran, face à des algorithmes, face à des like, etc. En plus, à cette époque-là, n’existait pas l’émoticône « je n’aime pas ». Quand tu postes ça, comment tu peux liker le fait que Lemmy est mort ? Il y a un paradoxe dans tout ça qui est assez troublant. Je me dis qu’il vaut mieux fermer sa gueule et en parler… Moi, je sais que nous nous sommes envoyé des textos avec des potes ou avec mes cousins qui m’ont fait découvrir Motörhead avec Iron Fist il y a très longtemps. Ça ok, parce que là, c’est quelqu’un qui parle à quelqu’un d’autre, mais sur les réseaux sociaux, on s’adresse au monde et surtout on se montre, on veut que les gens écoutent ce qu’on a dire là-dessus. Moi, je préfère lire un hommage bien écrit par un journaliste qui l’a bien connu, que de lire des posts et des posts, que ça abonde dans tous les sens et que ça ne soit que des prétextes pour parler de soi, au final.

Moi le premier je l’ai fait et je crois que c’est surtout mon post à moi qui m’a fait réagir en premier, et après je me suis dit : « Tout le monde fait ça. Pourquoi on fait ça ? » J’avais posté un truc sur Lemmy le jour où il est décédé, en disant : « Ah j’ai connu Lemmy en faisant ci, en faisant ça » et puis je me suis rendu compte que je parlais de moi-même ! Je me suis dit : « Mais non ! Qu’est-ce que je fais là ? C’est de l’autosuffisance. » Je ne suis pas très à l’aise avec ça. Ça m’a plus blessé que leur mort, au final. Quand j’ai appris la mort de Lemmy, j’ai mis Stagefright, un méga DVD, le meilleur de Motörhead, je l’ai mis à burne en buvant une bière. Voilà, c’était mon hommage personnel. J’étais content de voir ça. Ça compensait le deuil, la perte.

Après, n’y a-t-il pas une fascination du morbide qui tend à être exacerbée aujourd’hui ?

Exactement. C’est comme quand il y a un accident : tu regardes.

Jérémy : Maintenant, les gens filment l’accident avec leur téléphone portable.

Julien : Pour moi, c’est la même chose que quand tu vois un accident, c’est regarder si tu vois le truc, si tu vois du sang, si tu vois quelqu’un qui est mort, quelqu’un qui est blessé. C’est exactement pareil.

« Il y a des artistes de metal que j’aurais bien vu finir en groupe de blues rock. Je trouve que ce serait une suite complètement logique, c’est un retour aux sources. »

On parle du deuil des idoles, mais vous comment vous vous voyez ? Vous voyez-vous presque mourir sur scène comme un Lemmy ou Chris Cornell ?

Mourir sur scène, je l’ai longtemps pensé. Je me suis longtemps dit…

Jérémy : Moi, j’ai du pot, je suis assis, je ne me ferais pas trop mal [rires].

Julien : Je me suis longtemps dit que j’espérais mourir sur scène, mais en fait, maintenant non. Je pense que nous sommes dans une époque où nous, nous ne serons jamais confrontés au fait d’être des icônes. Si ça devait être fait, ça se serait déjà fait. Donc nous ne serons jamais de grandes icônes pour des milliers de gens, mais je me dis que – et c’est vraiment personnel – j’aurais préféré ne pas voir certaines choses sur des fins de carrière. Il y a des artistes que j’adore, qui ont pris des virages à un moment, totalement logiques dans leur musique – des virages de maturité artistique et tout –, mais qui ont donné un échec commercial, et ils sont revenus sur la recette de base, mais moins bien faite puisque tu ne fais pas la même musique à cinquante ou soixante ans qu’à vingt ou trente. Je me dis que c’est dommage. Il y a des artistes de metal que j’aurais bien vu finir en groupe de blues rock. Je trouve que ce serait une suite complètement logique, c’est un retour aux sources. Il n’y a que Slayer qui peut aller jusqu’au bout en étant l’agression ultime. Il y en a très peu des groupes comme ça. Il y a beaucoup de groupes qui auraient mieux fait de se laisser aller à suivre le cours naturel des choses. Et je me dis qu’il y a des fins de carrière, je ne sais pas si c’est vraiment intéressant.

J’imagine que tu penses un peu à Motörhead justement en disant ça, où on a vu Lemmy très diminué…

Pourtant, le dernier album Black Magic est super. C’est juste qu’après, effectivement, sur scène, c’est la dernière année où c’était vraiment compliqué, je trouve, et puis bon, il y a des live qui sont… Motörhead, normalement, c’est de la musique sous speed, ça va à fond, et c’est vrai qu’à la fin les tempos étaient très ralentis, on voyait qu’il souffrait, mais il y allait. Ce n’est pas tellement de lui que je parle, parce que ça, c’est des groupes comme AC/DC… Quoi que AC/DC, c’est un mauvais exemple, parce que ce n’est plus du tout le line-up original, même si ça doit se refaire. Par exemple, si Angus Young était mort l’an dernier, la loose quoi ! Ils auraient terminé avec Axl Rose, le cousin, etc. Il n’y avait plus personne.

Jérémy : Sa tante a fait de la batterie je crois ! [Rires]

Julien : Ça aurait été vraiment la loose, alors que c’est un groupe qui ne pourra faire que ça. AC/DC ne peut pas faire autre chose. C’est sûr que eux iront jusqu’au bout. Là je suis très content de savoir qu’ils vont peut-être se reformer avec Brian Johnson, Phil Rudd et Cliff Williams, parce que je me dis que quand même, si ça s’était arrêté sur la dernière version avec Axl Rose, même si ça n’était pas ridicule, je ne sais pas, ça fait bizarre dans la carrière du groupe. A un moment, de tenir comme ça… Je ne sais pas ce qui les fait tenir ces mecs-là. Je pense que c’est qu’ils ne savent rien faire d’autre et c’est leur vie. Angus Young, il dort avec sa guitare sous le lit, il ne fait rien d’autre que de la guitare. Mais il y a des choses, des fois, je ne sais pas si c’est bien de les voir. Je suis content de savoir qu’ils vont faire autre chose derrière la dernière tournée.

Mais le fait de voir nos idoles mourir… Parce qu’il y a dix ou vingt ans, on ne s’imaginait pas ce que serait la vie sans ces gens-là. Et là, on est en train de découvrir toute notre génération de musique d’adolescent, celle qui nous a vraiment lancés dans la musique, qui est en train de dégager, que ce soit parce qu’ils décèdent, ou parce qu’ils arrêtent. On sait que dans moins de dix ans, les Iron Maiden, les Metallica, les AC/DC vont s’arrêter, je pense. Je crois que nous sommes la première génération qui va voir tout un pan de l’histoire de la musique s’arrêter, comme ça en direct. C’est un peu angoissant. Donc, cette image de mourir sur scène, c’est quelque chose de très romantique, au final. Dans la réalité, c’est moins glamour, parce que souvent, quand les artistes restent sur scène aussi longtemps, c’est qu’il y a des fois des enjeux financiers, on pousse les choses au bout. Je me rappelle de B.B. King, qui est un artiste que j’adore, qui a tourné pendant je ne sais pas combien d’années à coup de deux cent quatre-vingts ou trois cents dates par an, ce qui est énorme. A la fin de sa vie, il n’en faisait plus que deux cents, et il est mort comme un chien, dans un hôpital en tournée, parce que son manageur l’emmenait en tour bus et tout. Ça, ce n’est pas chouette non plus.

Jérémy : Moi, je trouve que c’est compliqué de juger sans avoir tous ces paramètres qu’on ne connaît pas. Il faut vraiment être à l’intérieur du groupe ou proche de la personne pour savoir vraiment pourquoi ils continuent jusqu’au bout. C’est compliqué. Si c’est vraiment personnel parce que lui veut le faire alors que tout le monde lui dit non, ou si c’est juste des intérêts de music business…

Tu dis qu’on va voir « tout un pan de l’histoire de la musique s’arrêter ». D’un autre côté n’est-ce pas une bénédiction pour la nouvelle génération, dont vous faites partie, pour à terme prendre cette place vacante ? Est-ce que ça ne crée pas un appel d’air ?

Julien : On parle de la crème ! On parle de super artistes. Nous, nous ne sommes pas du tout dans cette catégorie, donc ça ne peut pas nous laisser de place. Économiquement, ça fait de la place à d’autres musiques, et ce ne sont pas des musiques qui sont forcément celles qu’on aime ou qui sont au niveau de ces artistes-là. C’est ça le problème : il n’y a pas de relève. Ce n’est pas pour rien que sur toutes les affiches de gros festivals, les têtes d’affiche, ce sont des groupes qui ont trente ou quarante ans. Il y a peu de groupe qui, aujourd’hui, peuvent prendre la relève. Ce n’est pas nous qui allons prendre la relève de Motörhead, ce sont d’autres artistes, mais ils sont où ces artistes ? C’est peut-être tout simplement que, même s’ils existent artistiquement, d’un point de vue image et fédération, ils n’ont pas la place. Ça ne peut plus arriver. C’est-à-dire que ce qui se passait il y a trente ans ne peut plus arriver aujourd’hui, il y a trop de groupes, il n’y a plus assez de place, la musique ne se vend pas assez, les gens demandent autre chose. Je pense qu’il ne peut plus y avoir un engouement mondial sur un artiste rock comme il a pu y en avoir par le passé. C’est quelque chose qui a disparu.

Jérémy : Et puis ce sont des artistes qui représentent une période sociétale qui n’est pas la même que maintenant, donc on ne sait pas ce qui va en sortir. Je pense qu’ils sont l’image et les icônes d’une histoire… Parce que là, on parle d’artistes qui sont nés juste après la Seconde Guerre mondiale, donc ils représentent les années 60, 70, 80, 90, et on n’était pas du tout dans la même histoire, dans les mêmes schémas politiques, etc. que maintenant. Il y aura certainement plein d’artistes qui vont représenter dans cinquante ans ce qu’on vit actuellement.

Julien : On verra qui aura le Grammy, puisque Gojira a failli l’avoir l’an dernier ou il y a deux ans, mais c’est Megadeth qui l’a eu. On va voir qui l’aura cette année, parce que ça, c’est un bon indicateur (c’est finalement Tool qui a eu le Grammy dans la catégorie « meilleure prestation metal », NDLR). S’il y a un groupe récent… Et encore quand on parle de Gojira comme un groupe récent, tu imagines, ça fait vingt ans ! Les mecs ont trimé comme des malades, ils ont un vrai projet, ce sont des monstres sur la route, sur scène, etc. C’est un groupe énorme, et ils se font ravir le Grammy il y a deux ans par Megadeth ! Megadeth qui a trente ans ! Bon, attendons de voir, mais tu imagines ? Quand tu demandes si ça nous laisse de la place : non, ça ne nous laisse pas de place, parce que déjà, ça ne laisse pas la place à Gojira.

Pour un groupe comme 7 Weeks, ce que nous attendons depuis pas mal de temps – je parle d’un point de vue développement, et nous avons cru que ça allait se passer avec Queens Of The Stone Age, mais ça ne s’est pas passé –, c’est qu’il y ait une vague de groupes – de rock, de rock-metal ou de musiques plus dures – qui ont mondialement pignon sur rue et qui fédèrent des réactions sur les radios, sur la presse, sur les programmateurs, pour que dans les festivals de rock, pour que dans les radios, pour que dans la presse généraliste, on se remette à parler du rock et du metal, car ce n’est plus le cas, surtout en France – c’est pour ça que je parle beaucoup de la France et que nous sommes un groupe français. Nous, nous attendons ça, en nous disant : « Putain, est-ce que ça va revenir ? » Si ça revient, c’est là que ça peut jouer en notre faveur. Si tu as des groupes qui arrivent et qui ont un tel succès que tout le monde – c’est-à-dire pas uniquement les publics de niche – se met à écouter ces groupes-là, et que les radios se remettent à passer du rock, et qu’on recommence à voir des émissions de rock à la télé comme il y en avait à une époque, là il y a une place qui se libère pour des groupes comme nous. Tant que ça n’arrive pas, tant qu’il n’y a pas de grands groupes fédérateurs, il n’y a pas de place pour nous.

« On sait que dans moins de dix ans, les Iron Maiden, les Metallica, les AC/DC vont s’arrêter, je pense. Je crois que nous sommes la première génération qui va voir tout un pan de l’histoire de la musique s’arrêter, comme ça en direct. C’est un peu angoissant. »

Justement, tu disais au sujet du statut d’icône, par rapport à vous, que « si ça devait être fait, ça se serait déjà fait ». Quelle est la différence entre un groupe qui devient une icône et un groupe comme 7 Weeks qui, selon toi, ne pourra jamais en devenir une ?

C’est une autre époque, et puis ça ne nous pose pas de problème de dire que nous n’avons pas forcément le talent, le contexte social, le contexte culturel, le contexte économique qui peut permettre à 7 Weeks de devenir un groupe de référence mondiale. Et comme je te dis : déjà, des groupes qui sont très, très bons et très avancés dans leur développement, dans leur concept artistique et dans leur musique, comme Gojira, qui triment pendant vingt ans, qui font des tournées à n’en plus finir, et qui sont toujours à un stade qui n‘est pas encore un stade fédérateur mondialement comme un Motörhead ou un Metallica, même s’ils sont un poids énorme… Ce n’est pas un problème pour nous de dire que nous ne sommes pas à ce stade-là et que pour y arriver ça sera très, très dur, mais peu importe, parce que nous faisons ce que nous avons à faire et du mieux que nous pouvons. Et si nous pouvons franchir des caps, tant mieux, mais le groupe existe depuis douze ans, ça fait dix ans que nous avons sorti notre premier album, nous avons beaucoup bossé et tourné, mais nous en sommes toujours à un stade de groupe français qui fait un peu d’international.

Jerémy : Il y a ça aussi : tous les groupes dont on parle, qui sont iconiques, ils sont pour la très grande majorité anglo-saxons. Il n’y a que Gojira qui est cité ou Ghost qui est suédois. Quand on parle de Lemmy, Metallica, toutes ces super stars, ce sont des Anglais, parce que culturellement, c’est leur musique à la base. C’est peut-être aussi pour ça que c’est compliqué d’avoir l’écho dans des médias nationaux beaucoup plus importants pour ces styles de musique. Culturellement, en France, on ne vient pas du rock. Ça pèse aussi dans la balance.

Julien : Et puis la société a changé. Il y a un avant et un après Nirvana. Il y avait un reportage, je crois, sur Guns N’ Roses sur Arte, même pas un super reportage, par contre ils disaient un truc hyper-intéressant. C’est là qu’il y a le clash entre les groupes de hard rock… Les groupes de hard rock sont un peu prolos, au final : le public de Metallica, le public de Guns N’ Roses, le public de Maiden, le public d’AC/DC, le public des années 80, le public qui a fait que le metal et le hard rock sont devenus des styles prescripteurs, des styles économiquement forts, ce sont des groupes prolos. Le public était prolo. Le public ne se posait pas de questions, il était là pour le fun. Après Nirvana, après la vague un peu rock intello qui a voulu vraiment briser cette image de gros beaufs qu’avaient les groupes de hard rock, les gens se sont mis à réfléchir : il faut que chez les artistes – les artistes mondiaux de musique lourde, comme Nirvana l’a été – il y ait de la réflexion, il faut qu’il y ait des messages, ils faut qu’il y ait ci et ça, et il y a eu un changement dans la tête des gens. Depuis, je trouve que les choses se sont un peu chapelisées. Il y a tout un tas de styles. A l’époque, tu allais voir les Monsters Of Rock, eh bien tu allais voir les Monsters Of Rock. Tu n’avais pas un côté metal extrême, un côté hard rock, etc. Non, tu avais les plus grands groupes du moment qui passaient et il n’y avait pas de distinction. Il n’y avait pas marqué : « Metallica, thrash metal. AC/DC, boogie hard rock. » On s’en foutait. Maintenant, c’est tout un peu cloisonné. Je pense qu’il y a eu une rupture fin des années 90, début des années 2000, où les choses se sont cloisonnées, et c’est mauvais, parce que quand tu commences à ranger tes affaires comme il faut dans un tiroir, c’est que t’es un petit peu rigide.

Et quand c’est cloisonné, forcément c’est plus difficile de traverser les cloisons et toucher tout le monde.

C’est ça. Heureusement, il y a quand même des événements comme le Hellfest. Ils cloisonnent à mort, puisqu’il y a une tente machine, une tente bidule, une scène hardcore, etc. mais c’est l’esprit général qui fédère les gens. Heureusement qu’il y a ça, parce que ça permet quand même de toucher des dizaines de milliers de personnes. Mais ça ne concerne que le festival. Si cette motivation, ce sentiment pouvait s’adapter aux médias généraux en France, ça serait super, mais ce n’est pas le cas. Soit c’est un public de niche, soit c’est un public de curieux, mais ce n’est plus un grand public comme ça a pu l’être à une époque. On ne peut plus espérer écouter AC/DC sur Europe1 ou des trucs comme ça, c’est impossible aujourd’hui. Tu passes les frontières, tu vas en Allemagne, en Angleterre ou n’importe où, tu mets la radio, tu es sûr de tomber sur n’importe quel groupe que tu aimes. En France, c’est impossible.

Il y a un titre qui s’intitule « Magnificent loser ». Les « losers magnifiques » sont souvent des personnes que l’on méprise mais que l’on jubile de voir représentés dans l’art, notamment le cinéma. Ce sont des personnages qui peuvent nous rappeler quelqu’un, les parties les moins glorieuses de notre propre personnalité ou de notre vie. Quel est votre loser magnifique, celui que vous décrivez dans cette chanson ?

Nous habitons dans le Limousin. Nous n’y avons pas toujours habité – je suis originaire de Paris et Jérémy de La Rochelle – mais ça fait quand même un moment que je suis dans le Limousin. Donc, forcément, il y a un côté province que je connais bien, etc. J’ai un exemple précis pour ce titre-là. C’est un pote à nous qui était fils d’agriculteur. Nous faisions du skate, du base-ball, nous voulions faire les Américains quand nous étions gamins, dans un bled de mille habitants en Corrèze. Et lui, il voulait tout faire comme nous, mais il était rattrapé par sa condition. Au final, c’est un peu schématisé ce mec-là, ça m’a amusé, mais on en voit plein des gars comme ça à la campagne, des gars qui veulent faire un peu les Américains, mais comme dans Shérif, Fais-moi Peur. C’est-à-dire les mecs qui vont un peu tuner leur bagnole, ils vont prendre une Ford Capri ou une Ford Tonus parce que c’est ce qui ressemble le plus en France aux caisses américaines, ils vont avoir le T-shirt avec l’aigle, la patte de lapin avec le drapeau américain, ce genre de truc. Et ces mecs-là, je trouve qu’ils sont hyper-touchants, parce qu’ils veulent vivre une espèce de vie par procuration, avec leurs moyens qui sont ce qu’ils sont. J’en ai fait un morceau en schématisant et enjolivant un peu tout ça, mais ça part de gens que je connais, et ce sont des gens qu’au final je respecte beaucoup. Même si on peut dire : « Ouah, t’as vu l’autre gros beauf avec sa Ford Capri et son drapeau américain ! », et alors ? Il fait ce qu’il veut ! Lui va dans le métro, il va dire bonjour et personne ne répond, il va dire : « C’est quoi ces abrutis ? » C’est exactement pareil. On est tous le beauf ou le con de quelqu’un.

Je sais que ça vous a toujours un peu chagrinés qu’on vous qualifie de groupe de stoner, car vous êtes évidemment plus que ça. Et sur Facebook, dans « our story », il y a simplement marqué: « Massive rock band from France ». C’est quoi le « massive rock » ?

Je croyais que nous l’avions viré ! En France, si tu mets « rock », on va t’affilier à ce qu’on appelle le rock français, les descendants de Noir Désir, de Téléphone, etc. ou alors maintenant des trucs comme Last Train ou Lysistrata. Donc si on ne met que « rock », ça ne va pas. Si on met « stoner rock », nous ne voulons pas, parce que nous ne sommes pas un groupe de stoner rock. Enfin, je ne sais pas, quelqu’un qui est fan de stoner rock ne peut pas dire que nous faisons du stoner rock. Nous avons fait des trucs qui étaient des riffs à la stoner rock, nous en avons encore un ou deux qui traînent, mais « Idols » n’est pas du tout un morceau de stoner, par exemple, « Magnificent Loser » non plus. « Massive rock », c’est nous qui avons trouvé la dénomination et ça nous semblait à une époque plus approprié. Après, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait d’autres groupes qui avaient mis ça. Mais maintenant nous mettons « heavy rock ». Il faut d’ailleurs que nous le mettions à jour ! Nous allons le mettre à jour grâce à toi [petits rires].

Vu que vous précisez « from France », pensez-vous que, malgré une musique qui peut sembler de prime à bord très américaine, ça fait quelque chose de très français aussi ?

Nous l’espérons ! En fait ce que nous espérons, c’est que si un Américain ou un Anglo-Saxon écoute le groupe, il se dira : « Pour des Français, c’est totalement crédible. » Parce qu’à l’étranger, les mecs écoutent et disent : « Eux, ce sont des Français ! » Pas pour le niveau, mais pour certaines erreurs dont on parlait sur le chant, sur le placement des mots, la manière de faire du rock, etc. Et le meilleur compliment qu’on pourrait nous faire, c’est qu’un Américain ou un Anglais, qui viennent quand même des deux pays du rock, nous disent : « Les gars, on adore, ça le fait, et il y a ce côté français chez vous qui est chouette aussi. » Pour écrire cet album, j’ai énormément écouté Gainsbourg. Ça ne se ressent peut-être pas dans la musique, mais j’ai énormément réécouté Gainsbourg. C’est l’artiste que j’ai le plus écouté pendant la création de l’album.

« Je pense qu’il y a eu une rupture fin des années 90, début des années 2000, où les choses se sont cloisonnées, et c’est mauvais, parce que quand tu commences à ranger tes affaires comme il faut dans un tiroir, c’est que t’es un petit peu rigide. »

Tu penses que ça t’a influencé comment ?

Je pense que « Idols » est très « Gainsbourg-ien ». J’ai toujours essayé de faire en sorte que ce morceau soit à la Gainsbourg, c’est dans ce sens que nous allions, musicalement, dans la manière de ressentir la musique, etc. même si ça ne sonne pas du tout comme Gainsbourg. Si c’était avec un autre son, ça pourrait très bien être une rythmique d’un truc un peu sixties, à l’époque où il était avec Jane Birkin.

Ça ne t’aurait pas intéressé d’aller au bout de la démarche et le chanter en français ?

Aller jusqu’au bout de la démarche, en termes de son, nous avons essayé de le faire. C’est-à-dire que nous avons essayé de faire un truc à la Gainsbourg et nous y sommes arrivés, avec batterie, basse, vraiment à la « Melody Nelson » et tout, mais ça aurait trop dénoté dans le reste de l’album, ça n’aurait pas été possible. Et de chanter en français, on nous pose souvent la question, mais non. Il faudrait faire un autre groupe. Ce ne serait plus 7 Weeks si nous chantions en français et ça serait remettre en question beaucoup de choses. Il y a Opeth, sur le dernier, ils ont leur album en VO et après en anglais, mais les langues scandinaves, les langues saxonnes, les langues hérités de l’allemand, tu peux le faire, mais les langues latines, tu ne peux pas, ce n’est pas possible. Il faut tout repenser et, dans ce cas-là, ça devient un autre groupe.

Toujours sur Facebook, ce qui est drôle c’est que dans « Ville d’origine », vous mettez « not from Paris ». Est-ce qu’il y a quelque chose de militant de se revendiquer de tout sauf Paris ?

Non, il n’y a rien de militant. Après, pendant longtemps, nous nous sommes dit : « On devrait être sur Paris, ça nous ouvrirait plus de portes, etc. » Et nous avons vu un peu comment ça se passait et nous ne sommes pas plus mal ici, en fait. C’est sûr que quand tu sors le soir à Limoges, tu as moins de chance de rencontrer des gens importants du milieu du show business qu’à Paris [rires]. Il y a des avantages… Pareil, ce sont des choses que nous avons décidé de mettre de notre côté. Nous avons décidé que la situation était comme ça, nous faisons avec et en plus nous savons trouver les avantages à cette situation-là. Certes, il y a certaines choses qu’on ne peut pas avoir à Limoges, et ça il faut aller chercher ailleurs, mais c’est autre chose.

Jérémy : Après, personnellement, je trouve ça cool qu’il n’y ait pas de connaissance précise sur internet de là où nous sommes, et c’est vrai que la France se résume souvent à Paris quand tu vois de l’extérieur, mais ce n’est pas une question de militantisme.

Pour finir, 7 Weeks à l’étranger, ça donne quoi aujourd’hui ?

Là, nous bossons dessus pour essayer d’aller tourner, parce que nous aimerions vraiment aller tourner à l’étranger, car la musique s’y prête. Nous aimerions aussi aller nous confronter aux groupes étrangers qui, dans notre style, si tu vas en Angleterre, sont très rapidement très bons, de par le côté culturel ; la scène est quand même forte là-bas et il y a beaucoup plus de groupes. Donc, pour l’instant, c’est un gros boulot à mettre en place, du fait de notre structuration où c’est nous qui faisons et produisons tout, et organisons les tournées. Donc nous travaillons dessus. Il y a un avantage pour l’étranger maintenant, c’est ce côté streaming, où tu as une distribution digitale qui te permet quand même d’être écouté à l’étranger. Après, exporter des groupes français, c’est compliqué, mais je pense qu’on peut le faire. Nous l’avons déjà fait, nous avons déjà tourné à l’étranger. Nous avions fait quelques beaux festivals, comme le Hammerfest au pays de Galles en 2015. Nous avons deux fois un festival en République tchèque qui s’appelle le Rock For People, qui est un festival plus généraliste, contrairement au Hammerfest qui est vraiment un festival rock et metal. Nous avons eu la chance de faire un petit festoche en Espagne… Personnellement, j’aimerais beaucoup tourner à l’étranger avec la musique que nous faisons, et puis ce sont d’autres salles, d’autres ambiances, ce n’est pas le même réseau, etc. C’est une envie que nous avons et c’est un travail que nous voulons mettre en place pour y arriver.

Julien : Nous avons fait beaucoup de tournées de club à l’étranger, des dizaines et des dizaines de dates de clubs, en Europe, au Royaume Uni… Mais pour faire plus, ce n’est pas compliqué : soit tu payes un tour support, c’est-à-dire que tu files huit ou dix mille balles pour faire la première partie d’un groupe qui t’emmène, et il faut espérer rentrer dans tes fonds, soit tu montes ta propre tournée et il faut que tu en fasses trois ou quatre de suite avant de te créer une fan base dans toute l’Europe. Donc, dans un cas comme dans l’autre, c’est un investissement ; tu ne ramènes pas d’argent, tu investis. Les festivals c’est une chose, nous avons toujours réussi à les toucher, mais le circuit pour avoir un public qui te suit en Europe – c’est quand même très grand –, il faut y passer beaucoup de temps.

Jérémy : Il faudrait mettre en place la même structuration qu’il y a pour une sortie comme celle-là en France dans chaque pays. Il faudrait que nous ayons un attaché de presse dans chaque pays et tout ça c’est du budget. A un moment, les moyens financiers pour développer un groupe à l’étranger te resserrent. Il y a un truc qui « permet » un tout petit peu de détourner ça, c’est cette distribution numérique, puisque dans l’idée, des gens peuvent nous découvrir, même si on sait très bien que pour être mis en avant sur le streaming, toutes les plateformes, etc., il faut aussi appuyer auprès des personnes et avoir les moyens, mais ça, ça permet de contourner la chose.

Ça n’aide pas en France d’avoir des ambassadeurs comme Gojira, Alcest, etc. qui sont maintenant reconnus à l’étranger pour mettre la scène française en lumière et susciter l’intérêt pour des groupes comme 7 Weeks ?

Peut-être que certains agents étrangers prêtent plus facilement attention à un e-mail envoyé par un groupe français maintenant qu’avant les groupes que tu as cités. Je dis bien « peut-être », car je ne serais pas capable de jouer ça. Après, il y a toujours une question à un moment à l’étranger, c’est qu’il faut aussi vendre des billets et que tu rameutes des gens dans leur salle, donc pour y aller, il faut avoir toute une structuration, il faut avoir tes disques en magasin, ou avoir une fan base faite par internet. Il faut quand même créer un public.

Interview réalisée par téléphone le 18 janvier 2020 par Nicolas Gricourt.
Fiche de questions : Philippe Sliwa & Nicolas Gricourt
Retranscription : Robin Collas & Nicolas Gricourt.

Site officiel de 7 Weeks : 7weeks.fr.

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