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Interview   

Abbath : cinquante nuances de noir


Depuis quatre ans, la carrière d’Abbath est loin d’avoir été un long fleuve tranquille. entre son départ houleux d’Immortal et les incessants changements de line-up au sein de son groupe solo, on comprend aisément son exaspération et sa lassitude. « Je n’ai jamais demandé tout ça ! Tout ce que je veux, c’est balancer la musique et partir en tournée », nous dit-il ci-après. Et puis plus loin, dans une longue réponse révélatrice, il nous avoue : « Je n’aime pas parler de toutes les merdes qui se sont passées, mais c’est aussi quelque chose que j’ai besoin d’évacuer. » Espérons que le départ de Tom Cato Visnes alias King Ov Hell, qui n’a décidément pas l’air d’être facile à vivre malgré ses qualités de musicien, et l’instauration d’un tout nouveau et talentueux line-up marqueront le début de la stabilité.

Car Outstrider, second album d’Abbath, le groupe, démontre qu’Olve Eikemo, de son vrai nom, a encore beaucoup à dire. Musicalement, en matière de riffs surtout, mais aussi dans l’entretien qui suit dont, soyons transparent, de nombreuses digressions ont dû être coupées par souci de cohérence (nous les proposerons sans doute ultérieurement). De plus, si le guitariste Ole André Farstad (peu loquace, convenons-en) accompagnait Abbath, c’est avec surprise que Simon Dancaster, le parolier du groupe, s’est joint à la fête pour nous parler du psychiatre Carl Jung, inspiration première d’Outstrider. Force est de constater que les deux larrons se sont bien trouvés… Car, aux antipodes du sérieux affiché par d’autres formations black metal, l’humour fait toujours autant partie de la personnalité d’Abbath !

« Je voulais que ce soit un groupe alors que d’autres voulaient… Enfin, ça s’appelle Abbath. Ce n’est pas King/Abbath. Pour quiconque intègre Abbath, je suis le capitaine du navire ; il faut que je le sois. »

Radio Metal : Comment ça va ? J’imagine que tu dois être très occupé en ce moment…

Olve Eikemo alias Abbath (chant & gutiare) : C’est clair qu’on ne s’ennuie pas, même si un peu quand même… Je veux dire que sans ces concerts avec Bömbers en Russie, je deviendrais fou ! J’ai tellement hâte de partir sur la route avec Abbath. Nous avons un nouveau management et une bonne équipe. J’essaye de trouver l’équipe qui convient. C’est comme Behemoth, ils ont toujours la même équipe, c’est comme une famille ou un gang, c’est ce que je recherche. C’est un moment excitant. Je me sens inspiré. Je suis déjà en train de travailler des riffs. C’est impossible de ne pas travailler sur de la nouvelle musique en ce moment. Je travaille sur une nouvelle direction et c’est vraiment excitant, si on aime la substance heavy metal. Avec Bömber, nous ne jouons que des chansons de Motörhead, mais j’ai plein de musique que j’ai faite au fil des années en jouant avec Bömbers, car nous ne nous sommes jamais posés pour faire de la musique avec ce groupe. Mais maintenant, je vais jouer dans un projet et c’est putain de génial. Il se peut que j’aille plus dans une veine à la Creatures Of The Night [de Kiss]. Je travaille sur quelques idées. Ces vieux trucs de Kiss, bordel, ça me fait encore halluciner quarante ans après. Aussi Lick It Up… Je veux dire que ces deux albums, et les quatre chansons sur Killers, qu’ils ont faits avec Michael James Jackson, la production, le son de batterie et tout… Je ne sais pas, je n’ai pas envie de trop en dire, c’est actuellement en cours de travail. Je ne veux pas que les gens s’attendent à quoi que ce soit. Mais je vais te dire, je vais retrouver ces racines et essayer de trouver ma place dans cet univers heavy.

En attendant, tu reviens avec ton second album en tant qu’Abbath, intitulé Outstrider. Ce que l’on peut remarquer est que tout le line-up initial de tournée et de studio a changé, y compris King Ov Hell, qui avait pourtant une place importante à tes côtés. Comment expliquer le départ de tous ces gens ?

Eh bien, je n’ai vu personne partir dernièrement, donc… [Rires] Ça a été un processus. Tout s’est passé très vite. Je voulais que ce soit un groupe alors que d’autres voulaient… Enfin, ça s’appelle Abbath. Ce n’est pas King/Abbath. Pour quiconque intègre Abbath, je suis le capitaine du navire ; il faut que je le sois. Je lui ai accordé de nombreuses chances au fil du temps. Un jour tout était super et un autre jour c’était genre : « C’est quoi ces conneries ? » Parfois il faut une vie pour comprendre qui sont nos vrais amis. Ça a été très difficile pour moi, et ça l’est toujours. J’étais dévasté quand Kevin [Foley] a quitté le groupe. C’était un choc pour moi. J’étais là : « Bordel de merde, qu’est-ce qu’il se passe ?! » « Je ne peux pas travailler avec lui. » « D’accord… » Je l’adore, il me manque. C’est vraiment une merveilleuse et extraordinaire personne. C’est clairement le meilleur batteur que j’ai eu jusqu’à présent. Enfin, Ukri [Suvilehto] est un bon batteur, je peux tout lui demander, mais cette putain de brutalité, c’est démentiel ! Aussi Emil [Folke Wiksten], le batteur suédois, il était super, mais il est tombé malade, il ne pouvait plus jouer avec nous. Combien de batteurs avons-nous eus ? Ils sont partis pour différentes raisons, mais ils ont tous été super. Nous avons eu énormément de chance. Tom [Catos Visnes, King Ov Hell] a fait du super boulot au début en les recrutant, mais je n’aurais jamais dû abandonner la partie business. Ça a foutu un putain de bordel. On a envie de faire confiance aux gens, mais on ne peut jamais savoir. Nous nous sommes éclatés, c’était super, mais des choses ont commencé à s’insinuer. Quand quelqu’un a des problèmes de speed, de drogue ou d’alcool, peu importe… Tu vois ce que je veux dire ? [Rires] Niveau musique, il était en train de travailler sur un projet parallèle, ça sonne vraiment génial. Ce sera super quand il va sortir cette nouvelle musique. C’est avec un chanteur américain qui est extraordinaire. J’espère que ça va marcher pour lui, car c’est un très bon musicien, je dois l’admettre.

Du coup, n’as-tu pas songé à faire revenir Kevin ?

J’ai déjà essayé une fois. C’était avant que je trouve Ukri. Je n’avais pas le numéro de Kevin sur mon nouveau téléphone, donc j’ai appelé Michael [Berberian] et lui ai demandé s’il était d’accord pour au moins poser la question à Kevin. Mais King lui a fichu une putain de trouille. King, un jour c’est un super gars, un super musicien, un super manageur, et un autre jour… C’est comme constamment construire un château de cartes. C’est putain de flippant. Il a aussi viré mon tour manageur, et j’étais là : « Ok, c’était mon gars. Pourquoi tu le vires ? » [Petits rires] « Il nous en faut un autre, un Anglais, qui est plus… bla bla bla. » Conneries. Mais j’étais là : « D’accord, je vais tenter le coup pour la tournée sud-américaine. » Après quelques jours, nous avons renvoyé le tour manageur chez lui en Angleterre [petits rires]. J’ai aussi failli perdre Simon. C’était dévastateur ce qu’a fait Tom. Je suis content de toujours pouvoir faire ce que je fais. Il y a eu trop de drames à la con. Je n’ai jamais demandé tout ça ! Tout ce que je veux, c’est balancer la musique et partir en tournée.

Aujourd’hui, tu es accompagné sur ce voyage promotionnel par ton guitariste, Ole André Farstad. Est-ce ta manière de montrer qu’Abbath est vraiment un groupe et pas seulement un projet solo avec un backing band ?

Exactement, bien vu ! Tu as absolument raison. Ça donne plus que jamais l’impression d’être un groupe. Abbath est plus un groupe que ne l’était Immortal. Après le départ de Demonaz, Immortal n’a jamais été un groupe, et il n’en est plus redevenu un. J’ai besoin… Il ne faut pas forcément que ce soit les bonnes personnes, j’ai besoin d’être entouré de gens spéciaux. Comme Ole : c’est mon Randy Rhoads ! Il est incroyable. C’est un maître à la guitare classique. Il a travaillé avec un guitariste classique espagnol, ils ont créé des musiques extraordinaires. Parfois, il est là : « Ça fait dix-huit putains de jours maintenant que je travaille sur le même solo ! » [Rires] C’est incroyable. Ukri, qui vient de Finlande, a également un talent incroyable. Je l’appelle le Finn Troll, le troll des forêts finlandaises [petits rires]. Il peut se perdre à l’aéroport mais on ne l’entend jamais faire d’erreur durant un concert. Quand il est venu à Bergen jouer avec nous pour la première fois, pour répéter, une semaine avant de partir directement sur la tournée en Russie, nous n’avions pas joué depuis un moment, j’étais là : « Comment on joue cette chanson, au fait ? » Mais lui avait appris un set de quatre-vingt-dix minutes en moins de deux semaines ! J’étais là : « Bordel, comment il fait ?! » Ce n’est pas un metalleux typique, mais c’est un énorme fan de Six Feet Under et Chris Barnes est un de ses chanteurs préférés [imite Chris Barnes et rit]. Et c’est également un guitariste exceptionnel. Il a sorti de la musique où il joue lui-même de la guitare huit-cordes et ça déboîte ! Peut-être que vous pouvez trouver ça sur sa page Facebook ou ailleurs. Nous avons également Mia [Wallace] à la basse, elle est incroyable. Elle m’a appelé quand elle a eu vent du départ de Tom et a demandé s’il y avait une opportunité pour elle de jouer de la basse, et j’ai dit : « Ouais, viens, tente ta chance ! » J’ai très vite réalisé que c’était clairement quelque chose que nous devions essayer. J’étais là : « Bordel, cette femme est dingue ! » C’était une énorme fan d’Immortal et de mes travaux passés.

« Le satanisme n’est que la face B d’un mauvais single pour moi. C’est juste un élément avec lequel jouer. On a le christianisme sur la face A et le satanisme sur la face B, et tout ça c’est de la merde. On peut prendre des bouts de ces trucs pour s’amuser, mais il y a des valeurs plus profondes et plus importantes. »

Ole André Farstad (guitare) : Et elle est hyper dévouée. Elle travaille très dur.

Abbath : Ouais, et elle joue comme une bête. Elle déchire. C’est pour ça que j’ai pensé que nous devions avoir une intro de basse, quelque chose dans la veine de « Witching Hour » de Venom. La façon dont je vois ça aujourd’hui est qu’elle est irremplaçable. Elle a mérité son trône et sa place dans le groupe. Je vais faire tout mon possible pour qu’elle soit à l’aise, qu’elle s’éclate et ait la liberté d’être son propre personnage dans Abbath. Je lui parle tous les jours, je lui envoie des idées de setlists, etc. C’est également extra d’avoir une femme dans le groupe. Ce groupe est assez jeune ; nous n’avons fait qu’un seul concert avec Mia. Son premier concert avec nous était à Bangalore, en Inde [rires] – nous avons été au Bangalore Open Air. Nous n’avons joué qu’une seule fois les nouvelles chansons ensemble. Nous sommes tous impressionnés par Mia, c’est super de l’avoir. Tout le monde s’entend bien, il y a une bonne atmosphère. Les retours sont très positifs, l’énergie, tout est là. Même si je suis Abbath, Abbath est un groupe, nous jouons tous sous le même nom. C’est une super expérience, une leçon d’humilité. Il y a une compréhension et du respect. J’ai donc de la chance de toujours faire ça, et je suis content. J’ai clairement l’impression que nous sommes désormais sur une voie qui déchire avec Outstrider.

Les chansons qu’on retrouvait sur le premier album avaient originellement été composées quand tu étais encore dans Immortal. Donc, avec Outstrider, c’est la première fois que tu composes spécifiquement pour Abbath, le groupe. Est-ce que ça a changé quoi que ce soit ?

Ole ainsi que Simon ont été impliqués plus tôt cette fois-ci, donc la différence c’est que c’est plus un effort de groupe. C’est clairement un album auquel nous avons tous contribué. Même si ça a représenté beaucoup de boulot, c’était très facile de faire cet album, si on compare à tous les autres albums que j’ai faits. Between Two Worlds de I avait été un processus assez confortable aussi, mais là c’était plus un projet qu’un groupe. Certaines des musiques datent d’il y a longtemps, mais tout est dans un nouveau contexte. Par exemple, Simon [Dancaster] a écrit des paroles pour « Scythewinder ». C’était très cool et intéressant. C’était aussi un peu rock n’ roll, avec un côté « dans l’arène ». Mais je n’ai trouvé strictement aucune idée pour aller avec ces paroles, et puis tout d’un coup, un vieux riff sur lequel j’ai travaillé avant l’album All Shall Fall m’est revenu en tête. « Harvest Pyre » est une chanson sur laquelle j’ai travaillé pendant un moment. C’est venu pendant que j’écoutais l’album Let’s Start A War, de 1983, de The Exploited. Il y a une chanson là-dessus qui s’appelle « God Saved The Queen ». Si tu écoutes cette chanson de The Exploited, tu peux te rendre compte que c’était l’inspiration. Mais de façon générale, je ne peux pas me poser et dire : « Je dois faire une chanson d’Abbath maintenant », car si je fais ça, automatiquement, que je me retrouve à travailler sur quelque chose de complètement différent ! [Rires] Musicalement, cet album aurait pu facilement venir après l’album de I. J’ai l’impression que, d’une certaine façon, Outstrider est plus lié à Between Two Words qu’au premier album d’Abbath.

Ole, tu joues la guitare lead, mais aussi de la guitare acoustique, de la guitare baryton et du zither. Endre Kirkesola, le producteur, a joué des percussions, du clavier et a apporté des samples. Et tous les trois vous avez produit et orchestré cet album. On dirait donc qu’au moins trois cerveaux étaient à l’œuvre pour réaliser cet album…

Ole : Nous avons tous fait beaucoup de pré-production, et en septembre, nous avons pris les maquettes et chacun a apporté sa touche. Nous avons commencé à fignoler les derniers arrangements, tous les solos, et à assembler toutes les parties. Ensuite, nous avons calé une date en décembre pour aller en studio, donc nous avons donné un bon coup de collier pour atteindre nos objectifs. En studio, nous avons travaillé avec Endre qui comprenait parfaitement le son dont nous avions parlé entre nous. Nous voulions que ça sonne gros mais aussi dynamique.

Abbath : C’était vraiment sympa de pouvoir travailler avec Endre Kirkesola de Dub Studios cette fois. C’est un génie. Il est extraordinaire. Et je le savais, car il a fait le son pour Immortal sur les tournées que nous avons effectuées pour All Shall Fall. Pour la plupart des groupes, y compris Metallica, l’ingé son a besoin d’au moins une chanson pour faire les niveaux et que tout soit comme il faut, mais Endre, au Wacken, par exemple, il arpentait toute la zone avec son instrument de mesure, et il faisait toujours en sorte que la table de mixage soit prête avant que nous commencions. D’ailleurs, je voulais travailler avec lui sur le dernier album, mais Tom, pour une raison, ne voulait pas, donc j’étais là : « D’accord, on va essayer son idée. » Bref, nous sommes arrivés en studio mieux préparés cette fois.

Ole : Nous avons eu le temps d’essayer différents sons de guitare, différents arrangements…

Abbath : Je crois que la fréquence de guitare sur l’album est la même que celle de Metallica sur Ride The Lightning [rires]. Endre est vraiment un geek, il est incroyable, il entend tous les détails. Il a re-ampé la basse dans son studio. Il a une vaste collection d’amplis, et celui-ci était un ampli Marshall original de 1970, le genre de truc qu’Hawkwind utilisait. C’est la meilleure expérience studio que j’ai jamais connue. Je ne m’étais jamais autant éclaté en studio, c’était putain de génial !

Ole : Aussi Maor [Appelbaum] au mastering a fait du bon boulot. Je veux dire que c’est une très bonne équipe. C’était un super processus que de travailler sur cet album.

Abbath : Daniel Bergstrand a également fait du bon boulot sur le premier album, mais cette fois nous avons pu être en studio avec le producteur, et non au téléphone, donc c’était un processus plus confortable. C’était moins stressant, mais à la fois intense, de façon positive.

« L’idée d’Outstrider c’est de sortir de sa zone de confort. […] C’est pourquoi, dans le clip, nous avons mis Ole juste au bord d’une falaise : c’est à un pas d’une zone très inconfortable [petits rires]. »

Les textes d’Outstrider sont inspirés par le psychiatre suisse Carl Jung…

[Appelant au loin] Simon ! Voici Simon Dancaster, notre parolier. [S’adressant à Simon] Il parle de Carl Jung maintenant, donc il faut que tu viennes ! [Rires]

Carl Jung est notamment connu pour son concept de l’ombre, donc plus qu’un alter ego, pourrait-on voir Abbath comme l’ombre d’Olve Eikemo selon la psychologie jungienne ?

Simon Dancaster (textes) : Ouais, même Abbath a un côté sombre [petits rires]. C’est un peu cinquante nuances de noir. Dans le concept jungien, je prends tout, que ce soit la mythologie, la religion, la psychanalyse, et j’entortille tout ça. Le concept jungien de l’archétype, de l’ombre du moi, l’anima, l’animus, toutes ces choses sont des outils très utiles pour créer une approche de l’obscurité psychologique qui nous habite tous. Certains plus que d’autres [petits rires]. C’est ça le côté jungien. Je n’essaye pas de faire passer en douce un quelconque message chrétien ou autre mais… Kill ‘em all ! [Rires]

Abbath : Metal up the ass ! Il n’y a qu’une façon de baiser, et c’est vers le haut ! [Rires]

Simon : Mais le lien à Carl Jung est venu assez naturellement. J’écris sur la base de principes hermétiques, comme l’axiome « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ». Il faut qu’il y ait des images miroirs pour tout, donc la réflexion jungienne sur la psychologie est un outil utile, comme je l’ai dit. Alchemy And Psychology, un des livres de Jung, est également une grande inspiration pour moi. Le fait de combiner Jung à l’alchimie… Dans la transformation à travers l’alchimie, l’un des états les plus sombres de transformation est Nigredo : c’est là où on est au point le plus noir et on combat notre ego, et plus tu mets d’énergie dans le combat, plus ton ego grandit. Il faut donc le faire de manière contre-intuitive. Créer quelque chose et ensuite le déformer, et le tordre un peu plus, jusqu’à ce qu’on entende le cou sèchement casser : c’est ça mon approche de l’écriture des textes. Il y a plein de niveaux de lecture dans les paroles. Ça ne parle pas que du combat psychologique, le combat interne, c’est aussi projeté dans l’air du temps que nous vivons. Encore une fois, Jung est un outil utile.

Abbath : Outstrider est un mot qu’il a inventé.

Simon : Tu peux toujours chercher sur Google : c’est un néologisme. J’adore les néologismes, les homophones, les jeux de mots, déformer les mots. Outstrider, c’est le mélange d’« outsider » (quelqu’un d’extérieur, NdT) et « outrider » (éclaireur, NdT). Un outstrider, c’est quelqu’un qui va encore plus loin. Il n’y a pas de limites entre nous, seulement des frontières à explorer. L’outstrider saute par-dessus les frontières, tenant tout ce qu’il a en lui à l’écart de la douleur. On n’a plus besoin de dieux. Dieu est mort, Dieu merci ! [Petits rires] Tu crées ta propre mythologie.

Abbath : Mais les dieux guerriers sont là. C’est ce que j’espère toujours : les dieux guerriers loyaux à mes côtés.

Quand King a quitté le groupe, il a expliqué qu’il trouvait que « le lien de Jung au mysticisme chrétien est incompatible avec l’image du groupe ». Pourtant, tu n’as jamais vraiment construit ton image sur l’antichristianisme. Donc qu’est-ce qui lui a fait penser ça ?

Il n’a même pas lu les paroles !

Simon : Il n’a même pas lu Jung non plus ! Il n’a pas lu Jung, ni les textes, donc…

Abbath : Il est devenu fou et est allé se faire foutre ! [Rires]

Simon : Ce n’était qu’une excuse. On peut m’appeler nazi, on peut m’appeler un pédophile, on peut m’appeler un chrétien… C’est juste risible. C’est une blague.

Abbath : C’est embarrassant.

Simon : Oui, c’est embarrassant pour lui.

N’est-ce pas une caricature d’automatiquement lier le black metal à l’antichristianisme ?

C’est totalement une caricature. Le satanisme n’est que la face B d’un mauvais single pour moi. C’est juste un élément avec lequel jouer. On a le christianisme sur la face A et le satanisme sur la face B, et tout ça c’est de la merde. On peut prendre des bouts de ces trucs pour s’amuser, mais il y a des valeurs plus profondes et plus importantes, les valeurs humanitaires laïques, comme la tolérance et l’ouverture. C’est plus important. Pourquoi s’enfermer dans une chose en philosophie quand il y a tant de philosophies intéressantes dans lesquelles puiser ?

Abbath : C’est aussi le truc avec la musique. Les machins religieux, sataniques ou même politiques, peu importe, ce n’est pas ce qui me fait m’évader. Bien que j’aime les Sex Pistols, The Exploited, Dead Kennedys, etc. mais… Tout dépend des textes. « It’s a holiday in Cambodia… » « War Pig » aussi, de Black Sabbath, ça parlait de la guerre du Vietnam…

« Quand je suis tombé sur cette butte [au Metaldays 2017] : quand tu tombes, tu tombes à mort ou tu tombes pour te relever. […] Je me suis relevé, et j’étais là : ‘D’accord. Je suis tombé. Qu’est-ce que je peux y faire ? Il faut se marrer et passer à autre chose !’ »

Dans Immortal, Demonaz s’occupait des textes, et maintenant dans Abbath, tu as Simon en tant que parolier. Tu n’es pas à l’aise pour écrire toi-même ?

Simon : C’est une collaboration entre moi et Olve, vraiment, car nous nous échangeons des idées. Parfois, je lui envoyais deux ou trois lignes, et il était là : « Oh, j’aime bien ce passage. » Et il récupérait une ligne ailleurs… Je lui ai envoyé un tas de conneries.

Abbath : « Est-ce que je pourrais avoir une autre ligne ? » [Il renifle et se marre] Non, je déconne !

Simon : C’était une blague. On ne peut pas écrire quand on est défoncé, il faut rester concentré. Donc c’est une collaboration, nous avons construit cet univers ensemble, ainsi qu’avec l’inspiration du reste du groupe.

Abbath : C’est un effort de groupe. Il faut mettre l’ego de côté. L’équipe, c’est l’ego.

Simon : Et peu importe où ego, j’y go ! [Rires] C’est un travail d’équipe, mais l’univers que nous sommes en train de construire est encore en train de grandir. Apparemment, il y a une rumeur d’un livre que je vais peut-être bientôt écrire, j’ai entendu ça quelque part. Il se peut que ce soit un rêve… [Petits rires] Alors, il sera encore plus rempli. Ceci fait partie d’un concept encore plus vaste. Je suis privilégié d’avoir Abbath comme avatar.

Abbath : Nous sommes tous privilégiés. C’est extraordinaire de faire partie de ceci, de créer quelque chose ensemble comme ça. C’est palpitant et ça rend humble. Nous ne prenons aucune merde pour acquise.

Simon : Non. La merde nous la mangeons au petit-déj.

Abbath : Nous ne nous reposons pas sur nos…

Simon : … lauriers, exactement. Nous allons un peu plus loin. L’idée d’Outstrider, c’est de sortir de sa zone de confort. Tout pourrait être très confortable. Abbath pourrait proposer quelque chose qu’il a déjà fait auparavant, faire une tournée de conférences sur comment survivre dans le metal pendant plus de vingt ans, il pourrait faire des émissions de télé sur la pêche…

Abbath : Presque trente-cinq ans, non ? Trente-deux ans, que je fais ça. Le 17 mai 1988, c’est la date de la première répétition avec mon premier groupe, Old Funeral.

Simon : C’est une fête nationale en Norvège. Bref, sortir de sa zone de confort. C’est pourquoi, dans le clip, nous avons mis Ole juste au bord d’une falaise : c’est à un pas d’une zone très inconfortable [petits rires]. Quand il est au bord de la falaise, c’est également légèrement en dehors d’une zone de confort.

Abbath : On parle du moment du solo dans le clip de « Harvest Pure ». [Parlant à Ole] Tu es presque tombé dans la mer, n’est-ce pas ? [Rires] Il s’en est fallu de peu !

Simon : Pas vraiment, mais ça a l’air pire que ça ne l’était vraiment.

Abbath : Combien de mètres ? Vingt, trente mètres ?

Simon : Nous n’osions pas regarder. Nous avons juste dit : « Reste près du bord, là où tu ne te sens pas à l’aise. » [Petits rires] Il s’agit d’être à l’aise en dehors de notre zone de confort, et de se challenger. C’est pour ça que j’adore travailler avec Olve, sur les textes et tout. Ça te force à sortir de ton propre jugement, au bord du précipice. Pareil avec la musique. Ça t’éloigne de tes jugements et idées préconçus. Avec un peu de chance, ça te force à regarder les choses autrement.

Abbath : C’est comme laterigrader sur une fine corde tendue [rires].

Simon : « Laterigrader » est le mot technique pour dire « bouger latéralement ». C’est la marche du crabe. Laterigrade.

Ta fameuse façon de bouger sur scène… Ça me fait penser qu’à propos de ça et de tes clips, Kevin nous avait dit que tu avais presque peur de passer pour ridicule alors que ce n’est pas ton intention…

Abbath : Quiconque étant sain d’esprit ressent ça. C’est notre système de défense. C’est étrange. Le premier signal vient du cœur, et ensuite, il y a le cerveau. Ça ne marche pas dans l’autre sens. En fait, je commence à devenir neurochirurgien. Non, je déconne [rires]. Il est clair qu’on ne devrait pas avoir peur de se ridiculiser, genre : « Oh, Abbath, ce clown ! » « Ouais, t’as tout compris ! Je suis un putain de blagueur ! » Tu sais, quand je suis tombé sur cette butte [au Metaldays 2017] : quand tu tombes, tu tombes à mort ou tu tombes pour te relever. Tomber, c’est une chose, et descendre en piqué en est une autre. Peut-être que je descendais en piqué mais… [Rires] Je me suis relevé, et j’étais là : « D’accord. Je suis tombé. Qu’est-ce que je peux y faire ? Il faut se marrer et passer à autre chose ! »

« Abbath représente également un personnage. Mais ce personnage me dépasse. Je veux dire que je suis un serviteur du personnage. […] Il faut être soi-même et, à la fois, pouvoir rentrer dans ce personnage et trouver un équilibre. »

Tout comme pour le premier album, on voit ton visage maquillé sur l’illustration, seulement de façon plus subliminale cette fois. Et puisque ce groupe se nomme Abbath, penses-tu qu’au fil des années, Abbath est devenu plus qu’un personnage de scène et presque comme une marque ou même un symbole ?

Tu veux dire emblématique ? C’est simple et direct. La substance là-dedans, c’est comme un sablier intemporel.

Simon : Un sablier intemporel : c’est bien trouvé… Tu vois où je trouve toutes mes idées ! [Petits rires]

Abbath : Savais-tu que le premier album d’Ozzy Osbourne, Blizzard Of Ozz, c’était à l’origine le nom du groupe ? Alice Cooper, c’était le nom d’un groupe au départ aussi ; il a ensuite endossé le personnage. Donc Abbath représente également un personnage. Mais ce personnage me dépasse. Je veux dire que je suis un serviteur du personnage. Je monte juste sur scène et je fais de mon mieux. Comme Judy Garland a dit un jour : « Sois toujours une excellente version de toi-même, au lieu d’être une version de qualité inférieure de quelqu’un d’autre. » Il faut être soi-même et, à la fois, pouvoir rentrer dans ce personnage et trouver un équilibre. C’est excitant mais effrayant à la fois. Gene Simmons a dit : « Quand j’ai réalisé que nous gagnions plus d’argent avec le mech qu’avec les albums, ça a éveillé le point de vue narcissique ou de l’ego ultime. » Parfois, dans la vie, les choses apparaissent toutes seules. La première fois que j’ai endossé la peinture de guerre d’Abbath, c’était dans Immortal. Nous avions juste des visages blancs. C’était assez sympa, mais je n’étais pas satisfait, je n’avais pas encore formé mon personnage, c’était trop peu caractéristique. En fait, j’avais trouvé le nom Demonaz, c’est comme ça que je voulais m’appeler mais Harald [Nævdal] a insisté pour avoir ce nom. « D’accord, pas de souci. » Et j’étais là : « Bordel, comment je vais m’appeler maintenant ? » J’ai galéré pendant un moment à trouver mon personnage. Je me souviens avoir d’abord pensé à Blackstorm. Je suis rentré chez moi, j’ai pris une cape et une hache, je me suis pris en photo. J’ai pris le maquillage noir et j’ai fait cette sorte de croix et je l’ai remplie de noir. J’ai dit : « Oh, ça va offenser les gens. Ça va provoquer. » Ça donnait l’impression de voir l’animal ; La bête est là en toi si tu y travailles : il faut se conquérir soi-même avant de conquérir quoi que ce soit d’autre. J’ai fait comme ça, j’ai rempli de noir, et le nom est apparu tout d’un coup, Abbath. Je ne pensais pas à Sabbath, je ne pensais pas à ABBA, c’était juste Abbath. L’idée n’a jamais été Abbath l’artiste solo. J’étais le frontman d’un groupe qui s’appelait Immortal.

Simon : Apparemment, rien ne dure éternellement…

Abbath : Je suis mortel maintenant : « I’m Mortal » ! [Rires]

Simon : Ils ont oublié l’apostrophe entre le I et le M. Pour revenir à ce que tu as dit à propos de la peinture : ce n’est pas un masque, c’est juste une expression de toi-même. Tu ne te caches derrière rien du tout, c’est juste que tu exprimes une autre part de toi à travers ça. C’est plus facile aussi pour les gens de s’identifier. Je pense qu’Abbath est clairement emblématique à bien des égards, et c’est tellement bien qu’Olve ait envie de faire plus avec ce personnage, il ne se repose sur rien, il sort de sa zone de confort pour ébranler les gens dans leur conception de ce qu’est Abbath.

Abbath : Nous devrions faire toutes les interviews ensemble [rires]. Il est tellement précis. Tellement juste. Il me comprend. Tu vois, je n’aurais pas pu faire appel à un autre parolier. Et avec Ole, ils ont tellement d’élégance, et prêtent énormément attention au diable dans les détails. Nous n’avons jamais été aussi bons. Je suis épaté par ce qu’il écrit et tout ce travail d’équipe. C’est un groupe de frangins.

Simon : Et la philosophie d’Olve – ou de Captain Abbath – est que les meilleures idées remontent à la surface. Il faut permettre aux meilleures idées de sortir. Quand elles sont montées à la surface, personne ne se souvient de qui a pensé à quel truc, et c’est ça l’effort de groupe. C’est vraiment un processus créatif excitant, et pour moi, personnellement, c’est au final la chose la plus importante, sans le moindre doute.

Abbath : Simon est le parolier, c’est un poète, mais il va participer aux concerts et à la tournée. C’est le cinquième membre. Il m’a dit qu’il avait aidé Demonaz avec certains textes pour Blizzard Beast, je ne le savais pas ! Comme « Nebular Ravens Winter » : « Winters bane upon the masses. » Il ne demande pas grand-chose. Il n’est pas là pour saboter le groupe. C’est aussi le plus vieux. Il a 46 ans aujourd’hui, j’en aurai 46 dans deux mois. Mia est née en 77. Ukri, notre batteur, a l’âge de mon fils, il n’a que 25 ans. C’est incroyable, ce talent, je suis impressionné.

Simon : C’est intergénérationnel.

Outstrider se termine sur une reprise de Bathory intitulée « Pace ‘till Death ». Quorthon est vraiment considéré comme l’inventeur du black metal tel qu’on le connaît aujourd’hui. Mais qu’est-ce qu’il représente pour toi ?

Abbath : Le putain de rock ! « Lay down your souls to the gods rock and roll » (référence à la chanson “Black Metal” de Venom, NDLR). C’était Quorthon. Et Quorthon était aussi un énorme fan de Kiss, et ainsi que de Motörhead. Il était plus vieux que moi, il est né en 66, donc je suis un peu plus jeune, et il n’avait que 38 ans quand il est mort. On le voit sur Under The Sign Of The Black Mark, c’est à fond Motörhead, c’est fait pour boire du whisky, du Jack Daniels. En fait, la première chose que j’ai entendue de Bathory, c’était quand j’ai acheté les compilations Scandinavian Metal Attack. Non, en fait, la première chanson que j’ai entendue était « Possessed » ! Ensuite, j’ai entendu « The Return Of The Darkness And Evil », la version originale, avec la partie de batterie d’origine, et j’étais là : « Wah ! » Il n’y a rien de mieux que ça. Je veux dire qu’il y a « Overkill » et puis il y a ça [rires]. Mais bien sûr, Blood Fire Death, c’était genre : « Bordel de Dieu ! » Quand Hammerheart est sorti après, j’étais totalement déçu. J’étais là : « Putain c’est quoi ça ? » Je voulais que Blood Fire Death dure éternellement parce que je venais de le découvrir et c’était comme une explosion. Ça me file la chair de poule rien que d’y penser. Tout l’album sonnait super, avec des chansons rapides : « The Golden Walls Of Heaven », « Holocaust »… « Holocaust », c’est de là que vient le titre Pure Holocaust, et aussi de Pure Fucking Armageddon [de Mayhem], donc ça n’a rien à voir avec le temps des nazis, en ce qui nous concerne.

« Je suis tombé sur Demonaz au supermarché. Ça s’est bien passé, genre : ‘Comment ça va ?’ Il m’a demandé : ‘Hey, ça te dit d’écouter le master définitif de l’album ?’ Je me suis dit : ‘Ok, pourquoi pas ? Je ne pense pas qu’il va me tuer une fois là-bas !’ [Rires] »

Bref, j’ai écouté l’album et je me suis dit : « Pourquoi ne pas avoir une tradition sur chaque album avec une reprise ? » Je veux dire que nous n’allions pas faire une reprise d’Immortal, comme sur le premier ; « Nebular Ravens Winter » était quelque chose de personnel pour moi. J’ai lu les paroles : « Mirror, mirror on the wall. Who’s the fastest of them all? » Il regarde dans le miroir et demande qui est le plus rapide d’entre tous, et il parle d’overdose de vitesse, etc. Donc ça ne me surprenait pas qu’il était un fan de Motörhead comme moi. Mais ce que cette chanson signifie pour moi est que ça n’a aucun intérêt de regarder derrière moi, il n’y a pas d’agressivité, d’amertume, juste j’avance à fond jusqu’à la mort. Chaque… [Chante une chanson pop] « Every step that I take… » [Rires] J’essaye d’être le nouveau David Lee Roth ! [Imite David Lee Roth] « Regardez-moi tous ces gens ici ce soir ! Ce n’est pas un micro dans mon pantalon, c’est juste que je suis content de vous voir, la Californie ! » « Ne prenez pas tout trop au sérieux dans la vie, il ne s’agit pas de savoir si on gagne ou on perd, il s’agit de savoir avec quel panache du perd » [rires]. En fait, l’autre jour j’écoutais Van Halen, je me disais « wow ! » Kiss était mon Beatles mais Van Halen était mon Led Zeppelin. Ensuite, plus tard j’ai découvert Led Zeppelin, Thin Lizzy, tous ces groupes. J’ai aussi écouté le Alice Cooper des années 70, comme Billion Dollar Babies et Killer. J’ai vu une vidéo de la tournée de Billion Dollar Babies… Je veux dire qu’ils ont créé ce putain de conte de fées rock n’ roll. Kiss, ils étaient… Tu sais qui était dans le public durant le premier concert que Kiss a fait ? Il y avait vingt personnes, mais un gars était là et c’était Joey Ramone. Un petit bout d’histoire ! [Rires]

Depuis que tu as sorti le premier album d’Abbath, Immortal a continué et a sorti un nouvel album. Es-tu surpris qu’ils soient parvenus à se relever et faire un album sans toi ?

Je ne sais pas s’ils se sont révélés. La dernière chose que j’ai entendue de la part de mon fils, qui a parlé à son oncle, Demonaz, c’est que la relation entre Horgh et Demonaz n’était pas au beau fixe aujourd’hui. Il devrait jeter l’éponge et continuer avec son projet solo Demonaz. Aucun d’entre nous ne mérite ce nom et ce groupe. Nous devrions le donner à quelqu’un d’autre, à un putain de bon jeune groupe, et ne pas le laisser pourrir. Je suis fier de ce que nous avons fait avec Immortal. La seule chose que je regrette est que j’aurais dû être davantage un leader dans ce groupe aussi, et pas un simple frontman. Je me souviens, la première fois que nous avons eu en mains propres le vinyle de Diabolical, nous avons mis nos maquillages et tout – j’ai encore ces photos -, et nous étions là : « Bordel ! Quand est-ce que l’argent arrive ?! » On se dit : « Putain, on va devenir comme Kiss maintenant, au nom de Satan ! », ou peu importe : « Au nom de Blashyrkh ! » [Rires] Et ensuite, boum, la dépression. Ça nous a bouffés de façon subliminale. On peut être déprimé avec le temps sans le savoir. Quand j’y repense maintenant, c’était très tendu, pas très cool, mais à la fois, on ne fait pas un album par rapport à soi, on fait un album par rapport à l’album.

Avec le recul, si ça ne tenait qu’à moi, je n’aurais jamais continué Immortal sans Harald, mais Harald a insisté pour que je joue la guitare et lui qui continuerait à s’occuper des textes. Mais il ne s’est pas impliqué pendant des années. Il venait sur les premières tournées, mais après ça, il n’est plus venu jusqu’à ce que nous nous reformions en 2007, là j’ai voulu qu’il vienne avec nous sur les festivals. Aussi, par exemple, par rapport à l’album Damned In Black, j’ai vu sur YouTube… Je n’avais pas écouté cet album depuis un bon moment et je songeais à peut-être faire une version live de « Against The Tide (In The Arctic World) », et là je vois : « Musique : Abbath, Demonaz et Horgh. Textes : Demonaz. » Demonaz n’a pas écrit la moindre note pour quoi que ce soit entre 97 et maintenant. Il a écrit les textes, mais je me souviens sur At The Heart Of Winter, nous avons dû attendre les paroles. Nous n’avions plus qu’une heure pour finir les voix et elles sont arrivées par fax [rires]. C’était une putain de torture. Et il a coupé ses cheveux, il a complètement changé, mais à la fois, on ne le voyait pas souvent. Quand je regarde des photos et y repense, je suis là : « Bordel, pourquoi il se cachait ? » Maintenant, il fait ça pour l’argent. Il avait eu un budget de Nuclear Blast quand il a fait son album de Demonaz, je me souviens de lui débarquant et disant : « Oh, tout ce paquet de fric ! »

Quand on lui a parlé l’an dernier, il disait pourtant qu’il a « toujours écrit de la musique » dans Immortal…

C’est un mensonge. Les gens disent : « Oh, il faut réfléchir et être malin, bla bla bla, » comme King par exemple. Moi, je suis là : « Ouais, bien sûr. A condition qu’on ne se voile pas la face. » Si je ressens le besoin de mentir, c’est la pire chose qui soit. Je n’ai pas envie de mentir. Je suis le pire menteur au monde. Je peux faire la comédie mais je ne peux pas mentir. Je ne sais pas, peut-être des mensonges sans conséquence, comme quand ma mère me demandait ce que j’ai fait pendant le weekend, parfois t’es obligé [rires]. J’ai été un gamin chanceux pourri gâté. Si je n’avais pas eu mes parents… La seule chose qu’ils me demandaient est : « Ne prend pas de drogue. » Quand j’y repense, j’ai accompli plein de choses, mais si je pouvais remonter le temps, il est clair que je penserais autrement. C’est le stress ou la peur qu’on a à l’intérieur : on doit trouver quelque chose qui marche pour nous. Soit tu trouves une place, soit tu crées ta propre place. La vie est intéressante parfois, n’est-ce pas ? [Rires] Il y a toujours un temps pour mourir… [Il se met à chanter « No Remorse » de Metallica] « Another day, another death, another sorrow, another breath… War without end… » J’aime bien Metallica. Je les ai vus en live quand ils ont joué à Bergen en 2000 quelque chose, c’était putain de génial ! Ils ont joué « Damage Inc. », je ne m’y attendais pas du tout, c’est une de mes préférées. « Ride The Lightning » est probablement ma préférée d’entre toutes. C’est là où [Flemming] Rasmussen et Cliff [Burton] ont vraiment mis leur touche.

« Plein de gens ne me croyaient pas capable de faire des tournées, mais c’est tout ce que je connais : tourner, c’est vivre. Si j’ai besoin d’aller dans une putain de désintox, c’est celle-là ma désintox. »

Est-ce que tu as eu l’occasion d’écouter Northern Chaos Gods ? Qu’en as-tu pensé ?

Cet album était le bienvenu ! Vraiment. Je ne suis pas comme ces partis politiques qui sont toujours en opposition. La première fois que je l’ai écouté, ils venaient tout juste de recevoir le master final. En fait, je suis tombé sur Demonaz au supermarché. Ça s’est bien passé, genre : « Comment ça va ? » Il m’a demandé : « Hey, ça te dit d’écouter le master définitif de l’album ? » Je me suis dit : « Ok, pourquoi pas ? Je ne pense pas qu’il va me tuer une fois là-bas ! » [Rires] Je me suis assis et il a lancé le disque, et je me suis dit : « Bordel de Dieu. » Enfin, je ne disais rien, mais il y avait la chanson « Northern Chaos Gods » ; ce titre c’était mon idée. Enfin, c’étaient les mots de Demonaz tirés de « One By One » mais la chanson « Ashes Of The Damned » était à l’origine censée être la chanson éponyme de l’album d’Immortal que nous aurions fait. C’était en fait le seul bout de parole que Demonaz avait pour une phrase. Ils ont passé beaucoup de temps à écrire les chansons… Et puis, tout d’un coup, j’ai entendu ses solos, et c’était ce qui m’avait manqué, car je ne suis pas un soliste et je voulais qu’il rejoue sur les albums et fasse des leads quand il serait prêt. Ça a toujours été mon intention. C’est la meilleure partie que j’ai entendue dans cet album jusqu’à présent, les solos. Le reste ne m’avait pas manqué. Cet album n’est clairement pas un grand bond en avant pour Immortal, mais c’était pas mal. On peut facilement entendre qui joue la batterie, mais je me suis dit : « Ça sonne comme une putain de boîte à rythme. » Avant, Horgh jouait plein de rythmes à la batterie qui me donnaient des idées de riff. Je faisais des riffs par-dessus son expertise à la batterie qui était originale et sans cesse en train de se développer. C’était un batteur spécial. Il est revenu dans Hypocrisy et j’espère que ça va bien aller pour lui.

Tu sais, je ne déteste personne. Je suis juste très déçu. On n’aime pas perdre des amis. Demonaz dans Immortal, il fait partie de la famille. En fait, j’ai été viré deux fois. Quand je suis revenu, je me suis excusé, je n’y crois pas ! C’était bouleversant mais aussi effrayant, parce qu’on est naïf et insouciant, on veut juste être dans cet état d’esprit rock n’ roll, « lay down your souls to the gods rock and roll » [rires]. On veut juste passer à autre chose, leur souhaiter le meilleur et qu’on nous foute la paix. Je suis aussi déçu envers moi-même par rapport à la façon dont je gère les sautes d’humeur des gens, mais qu’est-ce qu’on peut y faire ? Ça passe ou ça casse. En fait, je suis un putain de gros chanceux. Je n’ai aucune raison de me plaindre, et je n’ai pas envie de me plaindre. Je déteste me plaindre, je déteste pleurnicher. Ça s’apprend, comment les gens… Par exemple, je regardais une femme qui discutait et expliquait comment les narcissiques et les psychopathes fonctionnent et pensent. Putain, c’est flippant ! La frontière est mince avec la bipolarité. Au début, on montre tous nos meilleurs côtés, puis soudainement on ressent une malhonnêteté, et c’est merdique.

La réalité est différente des films. Je crois que c’est Slash qui disait dans une interview que lorsqu’ils ont atteint la gloire, plus rien n’était cool. Aussi, Fast Eddie – qu’il repose en paix – a dit : « Le principal c’est de monter la putain d’échelle, mec ! » Il faut profiter du processus et ne pas essayer d’escalader trop de montagnes à la fois. Si jamais je choisis d’abandonner ma passion, j’arrêterais de vivre. C’est un sacrifice ! Être sur la route à faire ça, c’est ça vivre pour moi. Comme Janis Joplin disait : « L’attente, c’est le plus dur » pour un musicien, avec tous les voyages. Mais on trouve un équilibre et on s’assure qu’on ne… Je veux dire que quand on a 46 ans, ce n’est pas malin de boire tous les jours, à chaque fête qui se présente à nous, car alors on finira par rentrer à la maison au bout d’une semaine dans un état déplorable. Plein de gens ne me croyaient pas capable de faire des tournées, mais c’est tout ce que je connais : tourner, c’est vivre. Si j’ai besoin d’aller dans une putain de désintox, c’est celle-là ma désintox. C’est comme ça que je fonctionne. Certaines personnes gardent plus la passion que d’autres au fil du temps. Je ne joue pas à un jeu. Je suis le putain de jeu ! The Game, ce n’est pas le nom du pote catcheur de Lemmy ? Il est cool, donc lui aussi peut être le jeu [rires].

Je n’aime pas parler de toutes les merdes qui se sont passées, mais c’est aussi quelque chose que j’ai besoin d’évacuer. C’est un cancer, on n’en a pas envie. J’en ai juste marre de toutes ces conneries. J’ai juste envie… [Chante « I Wanna Rock » de Twisted Sister] « I wanna rock ! Rock ! » Ce n’est plus cool d’être dans un groupe dysfonctionnel. Ça ne l’a même jamais été, en ce qui me concerne. En général, c’est quelque chose dont on entend parler plus tard chez les groupes, comme avec Kiss : The Elder, c’était une catastrophe, pourtant l’album, pour moi, était magique. Si je parais amer, je te le dis, je ne le suis pas. Ça ne sert à rien de regarder le passé avec de la colère et de l’amertume. Il n’y a pas le temps pour les regrets, mais il y a assurément des choses que j’aurais faites différemment. J’ai fait des erreurs toute ma putain de vie. Au final, on est seuls et personne ne va nous dire… C’est comme dans les paroles de « Stay Clean » de Motörhead : « Don’t you know, all the time. You got yours and you know that I have mine. Grab a hold, don’t let go. Don’t let them rob you of the only way you know. Oh no, no-one else got the right to make you sorry for yourself. » Ces paroles sont putain de géniales.

« Je ne joue pas à un jeu. Je suis le putain de jeu ! »

J’ai eu énormément de chance d’avoir la maison de disques, Season Of Mist, et notre guitariste soliste qui est arrivé… J’ai besoin de gens sur le pont. Il nous reste un album de plus à faire pour Season Of Mist. Nous ne sommes pas certains si nous allons faire un album live, mais si nous en avons la possibilité… Je veux dire que nous avons les chansons qu’il faut, c’est clair. Peut-être que ce sera mieux pour l’année prochaine. Ce serait cool d’avoir un album live, mais pas comme Tangled In Chaos de Morbid Angel où on n’entend pas le public, tout passe par la table de mixage [rires]. Kiss a simulé un public, ils étaient obligés. Ils ont fait trois concerts. Eddie Kramer, avec son studio mobile, sur le dernier concert, a dit : « Pouvez-vous s’il vous plaît essayer de ne pas bouger autant comme des dingues ? » Car il y avait plein de bourdes pendant qu’ils sautaient avec les guitares et faisaient les fous… On peut l’entendre en fait, dans le film du concert à Huston, en 76, regardez-le. Ils sont à la moitié de « Detroit Rock City », Paul Stanley loupe un passage et Ace Frehley est là, genre : « Putain mais tu fais quoi là ? » Et Gene Simmons saute de partout comme un démon complètement barge et il ne joue pas la moindre note ! Gene Simmons est un bassiste tellement sous-estimé, c’était un putain de monstre au sommet de sa gloire ! C’était un dieu. C’est toujours le cas. Les gens peuvent dire ce qu’ils veulent à propos de Gene Simmons. Il est honnête, même quand il ne l’est pas [rires]. Comme Al Pacino dans Scarface [imite l’acteur] : « Moi ? Je dis toujours la vérité ! Même quand je mens. » [Rires]

La prochaine tournée démarre en janvier. A quoi peut-on s’attendre ?

D’abord, nous allons au Stonehenge Festival en Hollande, le 27 juillet, et ensuite nous allons au premier concert en Norvège, dans cette salle du centre-ville de Bergen, pour le festival Beyond The Gates où nous allons jouer fin août. Nous allons y faire des pré-productions pour la tournée avec toute l’équipe. Nous voulons que tout soit comme il faut pour le premier concert de la tournée. J’ai construit un logo Abbath en metal, on peut le voir dans le clip d’« Harvest Pyre », devant le kit de batterie, et nous aurons un backdrop représentant la pochette derrière. Ça faisait longtemps que je voulais faire ça. Personne ne l’a fait avant. Ce sera génial. Nous songeons également à ne pas avoir nos amplis derrière mais sur les côtés. Comme ça, se sera plus dégagé autour de l’estrade de batterie et ça donnera une autre atmosphère, on pourra mieux voir le backdrop. Ca fait plusieurs jours maintenant que je travaille sur la setlist. Il y a presque vingt suggestions différentes pour le set. On se demande si par exemple on ne doit pas ralentir certaines chansons, etc. Evidemment, nous allons jouer des chansons d’Immortal. Nous pensons répéter et considérer d’autres chansons. Je suis sûr que ce serait spectaculaire maintenant de jouer « Mountains Of Might » et l’inclure dans le set.

Je suis optimiste maintenant et excité de retourner en tournée, j’ai hâte d’y être. J’ai le sentiment que nous sommes sur un bon label, nous avons un bon manageur maintenant, et avec un peu de chance, les dieux vont nous sourire autrement cette fois ! J’ai hâte de faire les répétitions. Nous avons répété avec Ukri quelques jours avant qu’il se mette à faire les batteries pour l’album, mais nous n’avons jamais répété avec Mia avant le Bangalor Open Air, en Inde. Nous avons quand même répété avant de faire le clip, nous avons joué « Harvest Pyre » deux ou trois fois. C’était juste : « Wow ! » Il n’y a qu’une chanson sur laquelle je dois mieux m’entraîner, et qui représente un des challenges : un riff de couplet dans « Calm In Ire (Of Hurricane) » [Il chante le riff, puis le texte] : « Sever the neck of bare throat stretched before… » Mais nous aurons besoin d’une répétition avant les pré-productions, or notre batteur s’est cassé quelque chose à l’épaule en tombant, donc il veut éviter de répéter avant les pré-productions. Nous devrions au moins faire venir Mia afin que nous puissions nous poser à trois et jouer quelques chansons. Nous ne savons pas si nous aurons besoin de faire venir un batteur de remplacement, juste au cas où. Et qui ça serait ? Il y en a peut-être un qui est un bon batteur, il a notre âge, 46 ans. Il était censé intégrer le groupe à un moment donné. Il connaît la moitié du set, donc au pire des cas, si Ukri ne peut pas faire la tournée… Dans le pire des cas, j’ai dit que j’allais appeler Dave Lombardo et en échange nous lui accorderons tout ce qu’il veut [rires].

Interview réalisée en face à face et par téléphone les 12 avril et 13 juin 2019 par Matthis Van Der Meulen & Nicolas Gricourt.
Introduction & fiche de questions : Nicolas Gricourt.
Retranscription : Julien Morel & Nicolas Gricourt.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Francisco Munoz.

Site officiel d’Abbath : www.abbath.net.

Acheter l’album Outstrider.



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