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Interview   

Abinaya souhaite (r)éveiller et transmettre


Cinq années séparent la sortie du précédent album d’Abinaya, Corps, de celle du nouvel opus Beauté Païenne. Igor Achard, guitariste/chanteur, explique cette période de cinq ans par un travail de perfectionnement du disque, passant notamment par une réflexion du groupe sur lui-même. Il était pour Abinaya hors de question de se répéter, tout comme il était inconcevable de remplir le disque avec ne serait-ce qu’un morceau en-dessous des autres. Les deux mots d’ordre pour ce disque, lors de son écriture, étaient « agressif » et « engagé ». Abinaya est tout simplement plus agressif vocalement, à tel point qu’on n’en reconnaît presque pas le chanteur aux premières écoutes. Igor avoue qu’avoir partagé la scène avec Vader et Benighted a certainement laissé des traces. Les riffs de guitare sont moins épurés que sur Corps, donnant au disque une couleur heavy plus dramatique. Malgré tout, ce qui fait le son de ce groupe, à savoir ce rock/metal tribal reste reconnaissable.

Quant à la volonté d’engagement, elle se traduit essentiellement par une volonté de « réveiller » l’auditeur par des textes très référencés historiquement (et malheureusement très actuels) ou des textes en hommages à certains personnages historiques tels que Jules Vallès. Igor développe longuement cette intention dans l’interview ci après, mais revient aussi sur le fonctionnement peu conventionnel du groupe lié à l’inclusion de percussions tribales, de danse sur scène ainsi qu’à ce qu’implique le fait de jouer avec un batteur non-voyant.

« Quand t’es rivé au chant, avec trois ou quatre pédales au pied, une qu’il faut déclencher, l’autre qu’il faut arrêter, les concerts c’est un peu l’Himalaya des fois… C’est un défi de concentration »

Radio Metal : Cinq ans se sont quand même écoulés entre vos deux derniers albums, pour quelle raison ?

Igor Achard (guitare/chant) : Déjà c’est vrai qu’on a beaucoup tourné avec l’album Corps, on est allés dans pas mal de festivals : le Raismesfest, le Menhir Chevelu, et bien d’autres… On a fait aussi une petite tournée en Allemagne donc ça nous a pris pas mal de temps. La deuxième chose c’est qu’on est assez maniaque, on veut vraiment avoir un produit le mieux fini possible. Un album c’est une œuvre qui te suit toute une vie, on voulait pour chaque titre être complètement satisfait. C’est délibéré, on a avancé sans trop se soucier des problèmes de marketing, pour être satisfait du rendu de l’affaire quoi.

Comment agencez-vous ce côté tribal dans votre musique ? Est-ce que les percussions arrivent une fois les riffs écrits ou est-ce que tout se compose d’un seul bloc ?

En fait d’abord on fait les riffs et la batterie, et seulement ensuite viennent les percussions. Par contre, lorsque l’on travaille avec le batteur on laisse de la place et des passages vides pour les percus. Généralement lorsque je compose de riffs à la guitare j’essaye de faire en sorte que ça colle à une percu comme dans le morceau « Le nouvel insurgé ». Ça se fait assez tranquillement tu vois, même si on a toujours ça à l’esprit ça vient assez naturellement et on ne se prend pas trop la tête. On arrive toujours à retomber sur nos pattes et à faire en sorte que les percus sonnent sur chacun des morceaux. Je travaille à la guitare avec un percussionniste, Nicolas Héraud, depuis les toutes premières démos d’Abinaya, on est peu les deux vieux de la vieille du groupe. C’est comme un réflexe maintenant, je n’y pense pas trop en composant.

Pour un percussionniste, le metal n’est pas forcément le choix le plus évident au premier abord. Cela ne lui pose pas de problèmes de composer sur ce type de musique ?

Non. Bien sûr il se prend la tête pour savoir s’il fait telle frappe ou telle autre frappe, il essaye surtout de se glisser dans les silences, comme sur les morceaux « Beauté Païenne » ou « Arawaks » par exemple. C’est pareil il est habitué, c’est un peu devenu une seconde nature, rapidement il arrive à trouver quelque chose qui correspond. Andréas (Santo) également a un sens rythmique pour la percu qui est assez bon, c’est peut-être les origines brésiliennes je ne sais pas… Tous les deux travaillent pas mal là-dessus. Nicolas n’écrit pas, il le fait à l’instinct.

Vous avez un show plutôt travaillé visuellement, est-ce « chorégraphié » ou « répété » beaucoup en amont ?

On travaille assez peu là-dessus. Moi avec la guitare et le chant je suis assez collé au micro, après je peux plus bouger dans les plages de riffs. Par contre Andreas et Nico sont complètement déchainés là-dessus, mais ils n’y pensent pas tellement avant. Tout se fait de manière assez spontanée je t’assure. Après faut savoir que Nico, à la base, était danseur, c’est quelque chose qu’il connaît bien. On ne planifie pas tellement, on n’a pas un moment où l’on va avancer, un autre où l’on va reculer… Quand le public est là et te touche ça passe bien.

« La peur des prolétaires du XIXème siècle est devenu aujourd’hui la peur des étrangers, et cela conduit aux mêmes brutalités. Ce qu’il faut c’est resté conscient de ce qui se passe et rester éveillé. Plus que d’éduquer, il y a une volonté ‘d’éveiller’. »

Ce que tu me dis sur toi me rappelle les propos d’un autre chanteur guitariste interviewé il y a quelques années, qui me disait que quand il jouait juste en instrumental il avait une sensation de liberté incroyable.

Mais bien sûr ! Quand t’es rivé au chant, avec trois ou quatre pédales au pied, une qu’il faut déclencher, l’autre qu’il faut arrêter, les concerts c’est un peu l’Himalaya des fois… C’est quand même un défi de concentration tu vois. Les morceaux qui passent sans trop penser à la technique c’est un bonheur, quand tu commences un peu à oublier tous les impératifs techniques… Être seul guitariste chanteur, c’est du boulot, tu as de la liberté car tu n’as pas de « concurrence », mais cela demande beaucoup de discipline en live.

Cela ne te fruste pas ?

Ça va, ça va ! Cela m’est déjà arrivé de travailler avec d’autres guitaristes, mais bon déjà je joue à fond les ballons donc ça pose toujours des problèmes de son… Donc je fais sans mais il faut pas mal de métier sur scène pour arriver à se libérer ça. Et c’est vrai qu’il n’y pas tant que ça de groupes qui n’ont qu’un guitariste…

Cela force d’autant plus le groupe à être créatif, non ?

Exactement. Et c’est pour ça que j’ai toujours beaucoup apprécié les trios. J’ai toujours pensé que les trios, c’était des trucs qui ne mentaient pas, personne ne se cache derrière quelque d’autre.

Justement que penses-tu d’un groupe comme Rush, très technique et riche musicalement alors qu’ils ne sont qu’un trio ?

C’est excellent bien sûr, je n’en pense que du bien !

Votre batteur est non-voyant, je suppose donc qu’il a une perception de la musique différente, est-ce que cela a modifié également la vôtre ?

Bien sûr. Avant je travaillais avec un batteur classique et c’est vrai que quand j’ai commencé avec Nicolas, ça change des choses. Tu ne peux pas te faire un petit clin d’œil pour se dire « dans trois mesures on arrête »… Le final des morceaux là c’est en pilotage automatique. Mais déjà c’est un gars très talentueux, pour gérer un kit complet sans voir c’est assez impressionnant. Nous ça a changé notre jeu, car d’une manière maintenant on fonctionne vraiment à l’oreille. Avec lui on a enlevé les histoires de vision, j’essaie de l’écouter totalement, mais je ne te cache pas qu’on a complètement oublié ça maintenant, c’est une habitude complète. Ce n’est pas du tout un poids.

Sur votre nouvel album, ton jeu de guitare semble plus heavy et mélodique que sur le précédent, le chant plus hurlé et les paroles plus sombres, d’où vient ce côté « dramatique » ?

C’est vrai qu’on a un peu radicalisé l’affaire. Des gens ont d’ailleurs demandé si c’était le même chanteur, ça m’a fait rire.

C’est vrai que pendant quelques instants on s’est aussi posé la question.

En fait à force de chanter, ma voix s’est un peu « baritoné », elle est un peu descendue. La deuxième chose c’est que je ne voulais pas faire un Corps bis, faire vraiment un nouvel album, qu’on change quelque chose. Le chant c’était super de le modifier un petit peu. On a partagé la scène avec pas mal de groupes extrêmes, Vader, Benighted, qui sont des modèles de chant growl et quand tu retournes en répète il t’en reste quelque chose. C’est comme quand tu vois un batteur ou un guitariste que tu apprécies, après il t’en reste quelque chose dans les doigts. Pour ce qui est de la guitare, c’est vrai qu’on a pas mal travaillé les progressions en tierce, on a pas mal harmonisé avec l’ingé son, avec Kevin Pandele. J’ai essayé de raffiner ça, il y a quelque chose d’un peu épique, j’ai eu pas mal d’Amon Amarth dans les oreilles donc il en reste toujours quelque chose. Pour les thématiques sombres, ça c’est l’inspiration du moment avec des morceaux comme « Haine », « L’Epitaphe », « Noir Soleil » qui s’adaptaient assez bien à une voix plus agressive et gueulée ainsi qu’à des guitares plus lourdes et épaisses.

« On voulait un propos plus agressif, plus engagé. Je n’aime pas les albums où tu as deux morceaux qui submergent et tout le reste est juste une déclinaison, ça ça me fatigue. »

Dans cet album tu évoques le génocide des indiens arawaks, l’esclavagisme moderne dans les pays sub-sahariens et tu rends aussi hommage à des danseuses orientales. Globalement tu parles de choses peu communes, sachant que tu es professeur d’Histoire est-ce un moyen pour toi de mettre en lumière des évènements peu connus de tous ?

Oui bien sûr. Bon je t’avoue que les arawaks je ne les travaille pas dans mes cours d’Histoire, c’est un truc assez spécial, cette inspiration vient de lectures. Les arawaks c’était des indiens qu’a rencontré Christophe Colomb lors de son premier voyage et qui ont ensuite tous été tués par les conquistadors espagnols et portugais. Le metal est probablement l’une des branches du rock les plus connectées avec l’Histoire. Regarde Amon Amarth, Týr, même Iron Maiden, ils sont complètement captés par l’Histoire ces groupes-là. Alors que si tu regardes les autres groupes alternatifs, ce n’est pas leur fond de commerce. Cela met des fois l’accent sur des choses que l’on connaît moins bien, des auteurs que l’on connaît moins comme Jules Vallès. Je trouve que c’est intéressant de faire découvrir, Abinaya cela veut dire « transmettre », donc c’est ce qu’on essaye de faire ! (rires)

Est-ce que tu te sens proche de groupes comme Sabaton qui mettent en lumière des faits historiques peu connus et qui ont en quelque sorte une démarche pédagogique ?

Oui pourquoi pas, le mot pédagogique ne me dérange pas du tout. Quand tu te rends compte du nombre de metalleux qui ont dû s’intéresser à la mythologie scandinave avec Amon Amarth, ça doit être dingue… Quand ils te parlent de Týr, de Loki, de Frey, il y en a certainement qui ont du se plonger dans des bouquins de mythologie pour comprendre. Comme aussi beaucoup ont dû après « Roots Bloody Roots » de Sepultura se pencher sur l’ethnologie amazonienne. Si le metal peut te donner une ouverture culturelle dans un monde où tu vois une montée des extrêmes, notamment à droite où tu sens que chacun se renferme sur son petit pré carré, eh bien je dis bravo.

Comme tu le disais, Abinaya signifie « transmettre », mais finalement ici il pourrait presque vouloir dire « éduquer », non ?

Le premier versant de l’album est plus sur le paganisme, l’histoire tandis que le deuxième est plus porté sur la révolte. On essaye de communiquer cette révolte, sur le fait de garder les yeux ouverts. Dans un morceau comme « Le Nouvel Insurgé » je dis que la peur des prolétaires du XIXème siècle est devenue aujourd’hui la peur des étrangers, et cela conduit aux mêmes brutalités. Ce qu’il faut c’est resté conscient de ce qui se passe et rester éveillé. Plus que d’éduquer, il y a une volonté « d’éveiller ». C’est pour ça que j’apprécie des groupes comme Trust ou Les Béruriers Noirs qui t’ouvraient à une conscience. Donc oui le deuxième versant de l’album est plus politique.

Peux-tu nous en dire plus sur le dernier morceau de l’album « Le Nouvel Insurgé » dédié à Jules Vallès ?

Jules Vallès est un auteur connu et à la fois pas si connu que ça, je suis tombé sur son œuvre il y a environ deux-trois ans, dont « L’Insurgé ». C’était un communard pendant la révolution à Paris en 1871. Donc il était plus à gauche, mais attention à l’époque à gauche ce n’était pas des marxistes, ils voulaient l’éducation gratuite et l’impôt sur le revenu, ce qui était un scandale à l’époque pour la bourgeoisie. Ils avaient vingt ans d’avance sur tout le reste de la France, l’éducation gratuite est arrivée quinze après avec Jules Ferry et l’impôt sur le revenu est arrivé après la seconde guerre mondiale. Ils n’étaient pas dogmatiques, mais humanistes, et à cause de leurs propositions ils ont été massacrés, il y a eu plus de 20 000 morts pendant la semaine sanglante de la commune. Vallès a pu s’en sortir in extremis, il est parti vers Londres et condamné à mort par contumace. C’était un personnage important, de convictions, droit dans ses bottes. Je trouve que c’est une belle figure française, je tenais vraiment à faire cet hommage et c’est un des morceaux importants qui envoient le plus en live. Il y a un petit côté thrash, il pousse bien…

Vous avez donc eu l’occasion de tester cet album sur scène ?

Oui. De l’album Corps on a gardé celles qui nous plaisait le plus à jouer, à savoir « Enfant D’Orient » et « Résiste » et de temps en temps dans les rappels on joue le morceau éponyme « Corps ». Et sinon on joue quasiment l’intégralité de Beauté Païenne, ce sont des morceaux vraiment taillés pour le live, ça passe super bien et plus accessible qu’avant.

C’est important pour toi de voir l’intégralité ou la quasi-intégralité de l’album ? C’est vrai qu’on a un peu le cliché du groupe qui va jouer deux singles du dernier opus et rejouer ensuite tous classiques…

Un nouvel album on est quand même censé l’aimer et aimer le jouer. Le morceau éponyme « Beauté Païenne » qui dure huit minutes, c’est un bonheur de la jouer, en plus il y a des moments sans chant où je peux bouger, monter sur les retours…

« Týr je ne comprends pas ce qu’ils disent mais c’est un bonheur de les entendre, tu entends la flexion d’une langue, et je pense que c’est pareil pour les étrangers qui écoutent des groupes qui chantent en français. Il y a une originalité et ça laisse place aussi au rêve. »

Sur cet album l’on entend plus d’influences diversifiées, était-ce une volonté de se démarquer de Corps qui était peut-être un peu trop homogène ?

Si cela s’est fait comme ça ce n’était pas vraiment planifié, cela s’est fait selon les ambiances du moment. On voulait un propos plus agressif, plus engagé. Je n’aime pas les albums où tu as deux morceaux qui submergent et tout le reste est juste une déclinaison, ça ça me fatigue. Je voulais vraiment sur chaque titre il y ait une personnalité, que ça ressorte à chaque fois. Si on y arrive au final tant mieux.

Cette fois l’on retrouve quelques passages en anglais, pourquoi ce choix ?

Ce n’est pas moi qui ai composé les paroles, c’est le Nicolas le percussionniste qui avait un bon texte en poche et je me suis dit qu’on allait faire quelque chose avec. Sur le refrain on trouvait que ça collait assez bien, c’est la première fois qu’on fait ça. Souvent en répète on fait un yaourt à moitié français à moitié anglais, bah là on a traduit le yaourt. (rires)

Tu n’es pas réfractaire à l’idée de chanter une chanson entière en anglais ?

Non pas du tout. On en parlait avec l’ingé son aux Etats-Unis, il nous disait que si on voulait faire une version en anglais il n’y avait aucun problème. Je ne suis pas réfractaire à ça mais c’est vrai que ce qui est marrant c’est que le chant français en ce moment passe très bien dans la promo en Angleterre, en Grèce et en Italie. C’est curieux ça. On a été dans Rock Hard en Italie, Rock Hard en Grèce, Terrorizer à Londres.

Tu n’es pas le premier groupe à chanter en français à me dire ça et apparemment les publics étrangers préfèrent souvent les versions originales que les secondes versions réenregistrées en Anglais.

Mais oui ça ne m’étonne pas ! En plus il faut un super accent, si tu baragouines l’Anglais comme un Parisien ça va être un peu chaud… Tu vois Týr je ne comprends pas ce qu’ils disent mais c’est un bonheur de les entendre, tu entends la flexion d’une langue, et je pense que c’est pareil pour les étrangers qui écoutent des groupes qui chantent en français. Il y a une originalité et ça laisse place aussi au rêve. De fois quand tu traduis de l’anglais au français tu es déçu, tu pensais que c’était autre chose.

Et est-ce que tu serais tenté de chanter dans d’autres langues ?

Ouais ! Le batteur Nicolas me disait ça, on pourrait essayer un morceau avec plusieurs langues à la fois, pourquoi pas essayer une sorte de melting pot.

Ou un dialecte indien ?

On en a mis un peu ! Si tu écoutes bien « Arawak » à un moment je dis en arawak « celui qui était un homme redeviendra un homme », je me suis pris la tête avec des dictionnaires arawak, juste pour cet extrait.

Dernière question, peux-tu nous en dire plus sur la pochette d’album ?

C’est Vincent Fouquet d’Above Chaos qui l’a fait, il travaille également pour Benighted, Loudblast, et il a fait également des tee-shirts pour le Hellfest. Il est pas mal dans le circuit et travaille super bien je trouve.

Cette pochette me rappelle les visuels de Septicflesh, mais visiblement il n’y a pas de lien voulu ?

Non, après est-ce que Vincent s’est inspiré de ça ? Faut que je lui demande je ne sais pas. On voulait faire une bête qui soit un mix de tous les paganismes anciens, une tête de cerf plutôt nordique, un temple grec, des bras de Shiva…

Interview réalisée par Philippe Sliwa.
Retranscription : Alexandre Covalciuc.

Facebook officiel de Abinaya : Facebook.com/AbinayaTribe/timeline



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