ENVOYEZ VOS INFOS :

CONTACT [at] RADIOMETAL [dot] FR

Interview   

Absent In Body libère la bête


« Une étude sur ce que c’est, en tant qu’organismes, de vivre à cette époque d’information globalisée », « un genre de BO de notre époque contemporaine, de la dureté de la société actuelle et des échecs humains » : selon ses propres créateurs, Plague God, le premier album d’Absent In Body, est le produit de son époque. Avec dans ses rangs des membres d’Amenra – Mathieu J. Vandekerckhove et Colin H. Van Eeckhout – et de Neurosis – Scott Kelly – ainsi qu’Iggor Cavalera (ex-Sepultura), ce projet fondé il y a cinq ans par Vandekerckhove mêle la lourdeur et l’obscurité des autres groupes de ses membres à la froideur de la musique industrielle. De quoi refléter les angoisses et les impasses de temps particulièrement tourmentés.

Avec la générosité et la sensibilité qu’on leur connaît, Mathieu J. Vandekerckhove et Colin H. Van Eeckhout nous présentent cette créature hybride qu’est Plague God, évoquant autant la genèse du projet, passé des expérimentations solitaires de Vandekerckhove à un véritable effort de groupe, que leurs réflexions sur le monde actuel…

« C’était important d’avoir ce mélange entre les côtés organiques et mécaniques afin de raconter l’histoire de notre époque, car on est tous des organismes vivants, les humains restent des animaux, mais malgré tout, on vit dans un environnement très mécanique et synthétique. »

Radio Metal : Mathieu, tu es à l’origine d’Absent In Body qui est né quand tu as travaillé avec Scott Kelly sur l’EP The Abyss Stares Back Vol 5 pour le compte d’Hypertension Records. Quand et comment ça s’est ensuite transformé en véritable projet ?

Mathieu J. Vandekerckhove (guitare & électronique) : En fait, Colin a aussi fait le chant sur le morceau collaboratif que j’ai réalisé avec Scott Kelly, donc nous étions déjà Absent In Body avant le premier album. Peu de temps après la sortie de l’EP sur Hypertension, j’ai travaillé sur les nouveaux morceaux pendant que j’étais en tournée avec Amenra. J’ai passé beaucoup de temps dans le bus et les paysages m’ont beaucoup influencé – chaque jour il y avait des paysages différents, avec de la neige, sous la pluie, les montagnes, etc. J’ai créé la base de la musique. Je n’avais que mon ordinateur portable et mon casque audio, donc j’ai créé avec de la batterie électronique et des synthés. Ensuite, j’ai envoyé les morceaux à Colin et Scott, et nous avons commencé à nous mettre sur l’album en studio chez notre ami Tim [De Gieter], le bassiste d’Amenra.

Neurosis fait partie de l’histoire d’Amenra depuis environ une dizaine d’années : ils vous ont soutenus, vous avez tourné ensemble, etc. Est-ce que créer de la musique ensemble était la suite logique de cette amitié ?

Pour moi, c’était clairement une amitié voire une fraternité qui nous a connectés et poussés à créer Absent In Body. Nous avons passé beaucoup de temps en tournée et nous avons beaucoup parlé de la famille et ce genre de choses, donc c’était sympa de finalement monter un projet ensemble.

Colin H. Van Eeckhout (chant) : Ça fait maintenant une bonne décennie, je pense, que nous nous sommes rencontrés. Nous nous entendons toujours très bien. Nous avons rapidement noué des liens et nous sommes devenus amis. Ça a été très facile. Je dirais que nous avons des personnalités similaires et Neurosis a plus ou moins inventé le style de musique que nous nous sommes ensuite approprié au fil des années. Il y a donc là aussi un lien. Nous comprenons nos histoires créatives respectives et ce que nous voulons raconter. C’était donc facile de non seulement bien s’entendre mais aussi de créer ensemble.

Quand Iggor Cavalera a-t-il rejoint le projet ?

Plutôt sur le tard. Nous nous sommes croisés plusieurs fois ici en Belgique. Il a passé pas mal de temps à Gand, là où je vis, car sa femme est signée sur un label basé dans cette ville, Deewee Records. Nous nous croisons de temps en temps et je me souviens être tombé sur lui durant une cérémonie de remise de prix ici en Belgique. Nous nous étions dit qu’il faudrait que nous fassions quelque chose ensemble à un moment donné. Absent In Body s’est avéré être le bon projet pour ça. Après avoir enregistré les guitares et tout, Mathieu et moi nous sommes demandé comment ça sonnerait si nous ajoutions un son de batterie live et organique, plutôt que de rester sur l’électronique, juste pour voir si nous pouvions jouer avec ça. C’était le mec parfait pour apporter ce côté ancien, un peu tribal à la musique, qui contrastait magnifiquement avec les sons plus électroniques et mécaniques. Ça a donc offert à Mathieu de nouvelles possibilités pour jouer avec ça dans la musique. C’était sympa de l’avoir à nos côtés également sur le plan humain. Les conversations que nous avions, rien qu’à parler de la vie, quand nous étions ensemble en voiture à faire des allers-retours entre chez nous et le studio ou à traîner le soir, ça a enrichi le projet, ça l’a rendu un peu plus réel, humain et sympa. C’était donc vraiment cool qu’il rejoigne le projet, même si c’était il n’y a pas très longtemps.

Mathieu : De même, Scott Kelly et Iggor étaient amis déjà au début de Sepultura et Neurosis, donc c’était cool que leurs chemins se recroisent au sein de ce projet.

Le morceau de vingt minutes « Absent In Body » que vous avez sorti en 2017 était la première musique qu’on a entendue du projet et Iggor n’en faisait pas encore partie. Au final, ce premier véritable album, Plague God, sort cinq ans plus tard. Comment votre vision du projet a-t-elle évolué dans votre esprit au cours de ces cinq années ?

Colin : C’est devenu beaucoup plus clair. Mathieu et Scott avaient pratiquement terminé le morceau quand je les ai rejoints. Désormais, j’avais davantage conscience de ce qui était en train de se passer dès les premières étapes du processus d’écriture de Mathieu. C’était plus facile pour moi de me faire une idée de ce dont il était question. J’ai pu prendre le temps d’assimiler la musique et ça m’a permis de former une histoire, le contenu de l’album, et de comprendre pourquoi ça semblait nécessaire de l’écrire. Pour moi, ça a évolué de telle façon que c’était clair que ça devait être un genre de BO de notre époque contemporaine, de la dureté de la société actuelle et des échecs humains. C’est un album lugubre, je trouve. Dans les autres groupes que Mathieu et moi avons, nous étions jusqu’à présent davantage focalisés sur la lumière et l’espoir au milieu de l’obscurité, alors que cet album embrasse pleinement cette obscurité. C’est grosso modo raconté du point de vue de quelqu’un qui ne voit plus la lumière, voire d’une créature qui évolue dans cette obscurité. C’est donc un album très dur, oppressant et repoussant, selon moi.

Mathieu : Pour moi, avec le premier disque, nous avons planté une graine et ensuite, cinq ans plus tard, cette graine a poussé et nous sommes allés plus en profondeur. Il y a aussi la pandémie et diverses choses qui nous ont aidés, en particulier Colin pour le chant. D’ailleurs, il nous a interrogés…

Colin : Oui, j’ai écrit les paroles, mais avant de le faire, j’ai conduit des interviews assez personnelles avec tous les membres du groupe. Je leur ai posé des questions pour pouvoir rentrer dans leur tête, et comprendre comment ils voyaient les choses et quelle était leur philosophie de vie. Je voulais qu’ils me parlent de leurs plus grandes peurs et de leurs expériences traumatiques. Le but était que tout ceci puisse avoir sa place dans le groupe et que ça nous appartienne à tous plutôt qu’à une seule personne. J’ai essayé, dans un genre de résumé, de mélanger tout ça dans les paroles.

« Nous, les Occidentaux, avons été trop gâtés, nous n’avons rien eu à craindre pendant des décennies, mais maintenant ça se rapproche et ça nous fait péter un câble, alors que d’autres parties du monde ont connu ça pendant des décennies. »

Il y a clairement un côté industriel dans ce projet, ce qui le démarque du son d’Amenra ou de Neurosis. Qu’est-ce qui vous a attirés dans cette esthétique ? D’ailleurs, est-ce qu’Iggor, qui a joué dans Nailbomb dans les années 90 puis dans des projets électro, a été un atout à cet égard ?

Mathieu : Quand j’étais dans le bus, en tournée, c’était un défi pour moi : je me suis vidé l’esprit et je me suis dit que je n’aurais aucune limite, que j’allais laisser la musique venir à moi et essayer de la transcrire sur mon ordinateur. Je me suis contenté de créer de la musique. Ma première idée était d’avoir la musique la plus heavy qui soit avec de la batterie électronique, mais tous ceux qui ont aidé à créer l’album ont pensé librement, nous ne nous somme mis aucune barrière pour le faire, et c’est pourquoi nous avons mélangé les batteries électroniques avec celle d’Iggor. Je pense que l’absence de barrière et la liberté, c’est la force de l’album. Et oui, Iggor a plus d’expérience que nous avec les batteries électroniques, notamment avec sa femme Laima [Leyton] et les frères Dewaele dans Soulwax. Il a l’habitude de mêler des batteries naturelles et électroniques, donc je pense que c’était facile pour lui, sur cet album, de faire la même chose en créant de la batterie acoustique par-dessus les pistes électroniques. La première fois que Colin et moi étions au studio et qu’Iggor commençait à travailler sur le premier morceau, il a ajouté son truc tribal, j’ai regardé Colin et tout de suite, nous étions là : « Oui, c’est ça ! » Il a amené l’album à un autre niveau.

Colin : C’était important d’avoir ce mélange entre les côtés organiques et mécaniques afin de raconter l’histoire de notre époque, car on est tous des organismes vivants, les humains restent des animaux, mais malgré tout, on vit dans un environnement très mécanique et synthétique. C’est comme une étude sur ce que c’est, en tant qu’organismes, de vivre à cette époque d’information globalisée. C’est pourquoi il était important que la partie électronique soit présente.

Mathieu, tu as mentionné Front 242 et Revolting Cocks comme influences. Absent In Body joue sur des tempos plus lents, mais on y retrouve la froideur de ces groupes. Avec Amenra, vous avez toujours incorporé dans votre musique des éléments de votre héritage ou culture belge, que ce soit en termes d’art, d’histoire, d’architecture, de nature, etc. Est-ce que ces références à ces groupes belges précurseurs participaient à ce même état d’esprit ?

La Belgique a eu quelques bons groupes qui ont été capables de toucher un public bien au-delà des frontières de notre petit pays. Donc je pense que ça nous a aussi inspirés à creuser ce style de musique. Mais je pense surtout que nous recherchions un environnement abstrait, quelque chose qui paraissait familier mais qui, à la fois, restait inconnu, car c’est l’histoire que nous racontons : celle de quelque chose qui semble familier tout en étant étranger, ancien, difficile à situer dans une chronologie. Et puis chaque musicien dans ce projet a son propre parcours et sa propre expérience, donc ce n’est pas tant délimité par un territoire. L’album a été enregistré en Belgique et nous avons traîné à Gand, mais ça va plus loin que ça.

Mathieu : À mes yeux, ces groupes avaient tous une manière différente de créer de la musique, avec de la batterie électronique notamment, que ce que nous faisons dans Amenra. Ça a ouvert ma vision de la musique. C’était un peu le genre d’idée que j’avais quand j’ai tracé les grandes lignes d’Absent In Body. Par exemple, au sein de notre processus créatif avec Amenra, nous avons l’habitude d’avoir des effets, comme de la réverb, sur la guitare, la basse et le chant, mais la batterie a presque toujours le même son. Alors j’ai eu l’idée de trafiquer la batterie et d’appliquer de la réverb, de la distorsion, etc. dessus. Je voulais avoir un spectre plus large et j’ai essayé d’expérimenter avec l’électronique. Je n’avais jamais fait ça avant, mais je trouve le résultat plutôt pas mal.

Colin : C’est intéressant de voir comment un rythme monotone peut aussi évoluer, d’une certaine façon. Je pense que c’était intéressant pour Mathieu de sortir de la création avec un batteur humain, pour ainsi dire, avec qui le tempo évolue toujours ; il y a toujours un petit changement de tempo après un break et ça donne à la musique une certaine dynamique, ça vit, ce n’est pas sur le clic. Nous n’avions jamais travaillé au clic et là il a fallu le faire. En conséquence, c’était intéressant de voir comment la dynamique évoluait sans les changements de tempos après chaque roulement ou autre. De même, fut un temps où nous répétions dans un skate-parc situé dans une zone industrielle à Courtrai, où nous vivions – c’était il y a déjà plusieurs décennies. Mathieu et moi écoutions les usines environnantes, les sons qui en sortaient. Je me souviens que nous nous étions dit : « On devrait faire de la musique à partir de bruits de machines. » C’était une petite graine qui avait été plantée et vingt ans plus tard, nous avons fait un album !

Quel impact cette approche musicale a-t-elle eu sur ton chant ? Tu parlais notamment du clic…

Pour moi, c’était dur, parce que je n’en avais pas l’habitude ! Ça m’a pris une éternité d’enregistrer le chant. J’écoutais un nombre incalculable de fois et je ne savais pas quand je devais commencer à chanter et quand je devais arrêter. C’était vraiment bizarre, et la tonalité de la voix était aussi un défi pour moi, car j’entendais une voix grave, ce que je n’ai pas naturellement quand je chante ou crie. C’était vraiment un nouveau monde à explorer pour moi. Il m’a fallu beaucoup de temps, mais c’était intéressant. On apprend et on a besoin que les autres nous motivent ou nous montrent leur confiance, qu’ils croient en nous, pour se lancer. C’était intéressant de voir où ça nous menait. Je pense que nous avons pu raconter une histoire de façon très juste et, d’une certaine façon, l’émotion qui ressort de l’album est très perturbante, et c’était l’objectif.

« Nous voulions créer une bête que nous lâchons sur l’auditeur pendant une heure et demie. C’est presque comme si on était constamment attaqué. Ce n’est pas un album agréable. Ce n’est pas facile à écouter. C’est une expérience, mais pas vraiment une belle expérience, d’une certaine façon, mais elle a son utilité, elle a sa raison d’être. »

De façon plus générale, comment la dynamique créative a-t-elle fonctionné, notamment, avec Scott ? Était-ce très différent de ce que vous connaissiez dans Amenra avec Lennart [Bossu] ?

Mathieu : Évidemment, Lennart et Scott sont des personnes différentes, donc c’est une autre façon de travailler. Mais quand nous avons investi le studio avec Scott, nous avons échangé et, comme je l’ai dit, il n’y avait aucune limite créative, donc l’enregistrement des parties de Scott sur les morceaux a été très facile.

Colin : Le truc avec cet album, c’est qu’avec tous nos autres groupes, en particulier nos groupes principaux, nous avons déjà pas mal d’albums à notre actif et il y a de grandes attentes. À chaque fois qu’on doit écrire un nouvel album, il faut qu’il soit meilleur que le précédent et qu’il réponde à un certain nombre de paramètres, il doit avoir la couleur particulière du groupe, il doit cadrer avec le profil, alors qu’avec cet album, nous étions libres. Il n’y avait aucune attente, aucune idée préétablie sur ce que ça devait être. C’était extrêmement salutaire de pouvoir travailler avec cette liberté. Tout ce que nous faisions était valable, d’une certaine façon, il n’y avait pas lieu de douter, de se demander s’il fallait faire ou pas telle chose, contrairement à nos autres groupes. Concernant Scott, quand il faisait quelque chose, c’était toujours lorsqu’il avait des jours de libres après une tournée. Je pense qu’il était content d’avoir fini la tournée, donc il était détendu. Ça faisait déjà des années que nous le connaissions, donc tout était assez facile. C’était très agréable de faire partie de ce projet.

Mathieu : Même si j’ai créé la base des morceaux, quand Colin, Scott ou Iggor enregistraient leurs parties, l’album prenait une autre dimension. À chaque fois que nous ajoutions quelque chose de nouveau aux morceaux, ils gagnaient en ampleur. C’était magnifique d’entendre et de voir l’album grandir comme ça.

Colin : Mathieu a composé quatre-vingt-dix pour cent de la musique, mais en studio, tout le monde était très enthousiaste à chaque fois que l’un de nous suggérait une idée. C’étaient toutes de bonnes idées. Je veux dire que je ne suis pas batteur, ni guitariste, et l’expérience que chacun des musiciens a apportée en studio a rendu le processus intéressant. Personnellement, j’avais l’impression d’être dans un musée à regarder quelqu’un faire de la magie. Une personne disait : « J’imagine ça là-dessus. Qu’est-ce que vous en pensez ? » « Ouais, ça sonne super ! C’est génial. » Ça a enrichi l’histoire. Chacun était le maître de son instrument, donc personne ne s’est mêlé de mon chant et je ne me suis pas mêlé des guitares ou de la batterie. Il y avait un niveau de confiance inégalé.

Tu as aussi joué de la basse…

Oui, j’ai aussi fait la basse, mais c’était assez facile. J’avais juste à suivre les guitares [petits rires]. Il n’y a pas eu beaucoup de créativité de ma part à ce niveau-là.

Mathieu : Non, tu as fait du bon boulot !

Colin : J’ai été un bon garçon ! [Rires]

Scott et Iggor vivent loin, mais ils ont quand même enregistré au studio de Tim De Gieter. Était-ce important pour que vous fassiez ça tous ensemble ?

Mathieu : Oui, pour nous, c’était très important de nous réunir en studio, car nous voulons interagir. C’est aussi la raison pour laquelle ça a pris cinq ans, car nous avons dû attendre que Scott finisse de tourner et puis il vit en Amérique, tandis qu’Iggor est à Londres, donc il a fallu bien gérer ça pour les faire venir au studio. Nous ne voulions pas envoyer des fichiers et les faire enregistrer chez eux. Nous voulions qu’ils soient avec nous au studio : c’est plus facile pour échanger des idées et discuter des choses. C’est plus naturel comme ça.

Colin : Je pense que c’est la communication instantanée qui permet de créer cette sorte de « sauce » magique, ou peu importe comment on pourrait appeler ça. Il faut être tous là en studio et se concentrer sur l’album. C’est différent si on se partage et s’échange des fichiers, et si on se retrouve à enregistrer sa guitare après le dîner, entre le dessert et le couchage des enfants. Si tu veux entrer dans le cœur du processus créatif, il faut vraiment se concentrer et avoir un dialogue. C’est ce qui était important pour nous, mais ce n’était pas simple. Pour Iggor, ça l’était, parce qu’il n’avait qu’à sauter dans le train, Londres n’est pas si loin, mais Scott habite dans l’Oregon… Ceci dit, la musique a été enregistrée avant la pandémie et les confinements ; il n’y a que le chant qui a été enregistré pendant le confinement.

L’album a été décrit comme « un dialogue constant entre l’animalité, l’humain et l’industriel ». On dirait que ces trois éléments ont tendance à être en conflit dans nos sociétés modernes. Pensez-vous qu’ils ont besoin d’être réconciliés ou équilibrés ?

Comme je l’ai dit, c’est un album très dur et lugubre, et de plus en plus, la conclusion c’est que nous ne marions pas très bien la nature et l’industrie, ou la nature et le béton. J’ai peur que l’avenir ne fasse que corroborer ce constat. J’adorerais que ce soit en harmonie, mais j’ai bien peur que ce ne soit pas possible. C’est ma vision des choses actuellement, mais je suis dans un état d’esprit très négatif en ce moment.

Mathieu : Pareil pour moi, car avec toutes les informations négatives qu’il y a en ce moment et ce qu’on voit dans les journaux, sur internet, sur les réseaux sociaux, etc. c’est démoralisant. Parfois je n’ai pas d’énergie pour faire quoi que ce soit, parce que tu regardes les infos et tu te dis : « Qu’est-ce que je fous là ? » Ce n’est pas motivant.

Colin : C’est dur ! En tant qu’être humain, on se doit d’être empathique. Avec toutes les choses rudes qui nous parviennent de toutes parts, c’est très difficile de vivre en sachant qu’on ne peut pas aider tout le monde et agir sur tout. On peut vire en végétalien ou en végétarien pendant vingt-cinq ans, mais si le monde ne suit pas, ça ne servira pas à grand-chose sur le plan écologique et autre. Ça fait que c’est dur de continuer quand on voit tout se détériorer. Ça vaut pour ce qu’on voit en ce moment en Ukraine et en Russie, et les médias qui divisent tout et tout le monde. C’est tellement dur d’être au milieu de tout ça. On a envie que ça s’arrête, mais il n’y a aucun moyen. C’est très triste à voir. C’est grosso modo ce dont parle l’album, dans les grandes lignes.

« La vie était plus facile il y a deux ou trois décennies quand l’information qu’on recevait était celle qui venait de son village, de la rue dans laquelle on vivait et des rues adjacentes. Ça, c’est gérable et dans ce contexte, on pouvait s’entraider et fonctionner plus facilement en communauté. »

L’album colle d’ailleurs d’autant plus au contexte dans lequel il sort…

Tout à fait ! Nous avons commencé à l’écrire avec cette idée en tête, mais ça n’a fait qu’empirer durant la dernière année et demie. Ça empire et ça se rapproche. Nous, les Occidentaux, avons été trop gâtés, nous n’avons rien eu à craindre pendant des décennies, mais maintenant ça se rapproche et ça nous fait péter un câble, alors que d’autres parties du monde ont connu ça pendant des décennies. Il y a tout le temps plus de guerres qu’on ne peut en gérer. C’est bizarre. C’est une époque difficile. Mais il est clair que l’album a encore plus de sens aujourd’hui.

Tu disais que l’album a été enregistré avant la pandémie, mais son titre, Plague God, fait en fait référence à une épidémie…

Certaines paroles ont été écrites quand l’épidémie ou le Covid-19 était tout proche, mais la notion d’épidémie ou de fléau fait aussi référence à l’humanité. Ce n’est pas juste la pandémie, c’est beaucoup plus vaste que ça. C’est la nature en détresse. C’est l’humanité qui n’est pas capable de se soucier des uns et des autres. C’est la guerre. C’est la pandémie. C’est toutes ces choses en même temps.

D’ailleurs, comment avez-vous vécu ces étranges circonstances ?

Mathieu : Je pense que ça a affecté tout le monde. Pour ma part, ces deux années m’ont donné l’impression d’avoir vieilli de cinq ans. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais je pense que c’est à cause de toutes les informations et du fait qu’on ne pouvait rien faire, on ne pouvait pas créer de musique ou répéter. C’est déprimant ! Maintenant, ça a l’air de s’améliorer, donc on peut faire davantage de choses, mais ces deux dernières années ont été étranges pour moi.

Colin : Oui. Pour moi aussi, et ça a pour effet naturel que tout ce que je fais désormais semble être vraiment futile. Je me pose des questions, du genre : « Mais qu’est-ce que je fais ? Je fais de la musique et j’écris des mots sur un bout de papier… » Je remets tout en question, surtout maintenant avec tout ce qui se passe dans le monde. Ça t’affecte d’une façon ou d’une autre – et ça doit t’affecter.

La musique est largement claustrophobe et procure un fort sentiment de malaise, mais elle est aussi ponctuée de moments très paisibles. Pensez-vous que les moments calmes sont nécessaires pour soulager l’auditeur avant de le « brutaliser » à nouveau ?

Mathieu : On pourrait dire ça, mais comme je l’ai dit plus tôt, quand j’étais en tournée avec Amenra, je n’avais que mon ordinateur portable et je regardais souvent par la fenêtre, et je voyais tous ces paysages différents, les jours se suivaient et ne se ressemblaient pas, donc mon humeur était toujours différente. Parfois j’étais dans un moment très sombre et le lendemain j’étais plus apaisé. Et comme j’avais la liberté de créer et que je ne me posais pas de questions pour savoir ce que j’allais faire, je lâchais prise et je créais la musique en suivant mes humeurs, et voilà le résultat.

Colin : Je pense que c’est l’essence de l’être humain. On a des facettes différentes. On ne peut pas être tout le temps en colère, tout le temps ému ou tout le temps déprimé. Un ami raconte une blague et ça te fait sourire ; même si tu ne te sens pas bien, ça s’infiltre. Peut-être que c’est une caractéristique de ce que nous faisons : il y a toujours une petite lueur qui s’infiltre dans la musique, même si ce n’était pas notre intention cette fois. Je pense que, clairement, c’est nécessaire dans l’album, ces passages ont leur utilité, car c’est tellement agressif et oppressant qu’on n’a presque pas le temps de respirer, on nous balance des mots et des riffs heavy à une cadence extrême, et parfois on a besoin de ces petites respirations qui nous permettent d’un peu mieux assimiler la chanson ou la partie heavy suivante. Je pense que ça maximise l’impact.

Ça fait aussi une expérience très introspective pour l’auditeur. Est-ce le but : créer une forme de transe, presque comme une méditation agressive – si ça a du sens ?

L’idée de méditation agressive a du sens pour moi. Nous faisons toujours référence à cet album comme à une bête. Nous voulions créer une bête que nous lâchons sur l’auditeur pendant une heure et demie. C’est presque comme si on était constamment attaqué. Ce n’est pas un album agréable. Ce n’est pas facile à écouter. C’est une expérience, mais pas vraiment une belle expérience, d’une certaine façon, mais elle a son utilité, elle a sa raison d’être, je pense.

Est-ce ce que représente le crâne sur la pochette et dans le premier clip, qui semble mi-humain, mi-bête voire extraterrestre ?

Oui. Comme je l’ai dit, nous avons voulu créer une bête et avec cette bête vient une histoire, mais aussi une tonalité de voix, c’est-à-dire le son de ce cette chose qui fait son histoire. Et puis nous avons aussi voulu la visualiser. C’est pourquoi la musique devait avoir un côté tribal, ancien, naturel, en contraste avec la musique mécanique et électronique. Comme tu l’as dit : est-ce ancien ? Est-ce une espèce qui a survécu à l’humanité ? Nous avons voulu montrer une nouvelle espèce d’organisme, presque d’humain. C’est l’histoire que nous essayons de raconter.

Vous parliez tout à l’heure d’information, et tu as déclaré que « l’assaut d’information n’est pas gérable pour n’importe quel organisme empathique dans cet univers ». Les réseaux sociaux en sont clairement en grande partie responsables : pensez-vous que notre hyper-connexion est – peut-être paradoxalement – ce qui fait qu’on est déconnectés de nous-mêmes et des autres ?

Je ne sais pas si c’est la raison pour laquelle on est déconnectés. Je pense que nous sommes en train de perdre notre humanité, mais je ne sais pas si c’en est la raison. C’est la raison pour laquelle on reçoit à toute allure ces quantités d’informations négatives. Et d’ailleurs, c’est important de savoir ce qui se passe dans le monde, mais la nature humaine est curieuse, et je ne suis pas sûr que nous sommes capables de gérer ça. Je suppose que la vie était plus facile il y a deux ou trois décennies quand l’information qu’on recevait était celle qui venait de son village, de la rue dans laquelle on vivait et des rues adjacentes. Ça, c’est gérable et dans ce contexte, on pouvait s’entraider et fonctionner plus facilement en communauté, je pense. Mais maintenant, avec les guerres, les déséquilibres économiques entre certaines parties du monde, les désastres écologiques qui déclenchent des flots de migrations – ce qui est normal –, différentes cultures qui doivent vivre ensemble sur de plus petits territoires, ça mène à l’échec de l’humanité, d’une certaine façon. On a du mal à gérer ça. Ce n’est pas la connectivité, mais le monde qui rétrécit et la population qui augmente et ce genre de chose qui fait que c’est dur. Ça fait que c’est plus dur de vivre. Voir constamment tout cela rend la vie plus douloureuse, je trouve. C’est plus difficile de ne voir que les oiseaux et les abeilles au milieu de tout ça.

« Je me concentre sur le fait de prendre soin de ma famille et d’être une bonne personne. Si tout le monde faisait ça, avec un peu de chance, le monde serait meilleur. Le problème est que pour d’autres gens, le mot ‘bon’ peut avoir une autre signification. C’est aussi pourquoi il est difficile de vivre ensemble en venant de différentes cultures. »

Actuellement, l’idée de guerre nucléaire est dans tous les esprits, mais pensez-vous qu’il faille avoir peur de la guerre de l’information, que d’une certaine manière, l’information peut être aussi efficace ou dangereuse que la menace des armes de destruction massive ?

La désinformation et les intox sont dangereuses. C’est fou. Les gens se contentent de faire défiler leur pouce de haut en bas, et ils absorbent l’information qu’ils reçoivent instantanément. Ils la partagent. Ils y croient. Ils ne remettent plus en cause l’information. Et puis il y a des régimes où toute information est complètement transformée et au service de ce qu’ils ont en tête, peu importe ce que c’est. Ça fait qu’il est extrêmement dur d’opérer en tant qu’être humain en relation avec les autres. C’est étrange de voir comment ça se passe. La désinformation est clairement quelque chose dont il faut avoir peur et dont on voit déjà les conséquences. On l’a vu aux Etats-Unis il y a un an et on le voit maintenant, et c’est effrayant.

Mathieu : Peut-être que c’est aussi notre génération, car fut un temps avant internet où on n’avait pas toutes ces informations, alors que maintenant on est assaillis. Pour nous – surtout moi – ça fait que c’est très difficile de se frayer un chemin à travers tout ça. Aujourd’hui, j’ai tendance à plus profiter des petites choses qui me sont chères, comme ma famille, mes enfants, etc.

La biographie promotionnelle mentionne « une envie de distiller la vérité ». Quelle est cette vérité ?

Colin : Il n’y a qu’une seule vérité ! Il n’y a pas de vérités alternatives. Donc la vérité est la vérité. Mais malheureusement, il n’y a plus beaucoup d’estime pour la vérité, les faits et ce genre de choses de nos jours. Donc qu’est-ce que la vérité ? Nous n’essayons pas de dire la vérité ou de faire semblant de savoir ce qu’est la vérité, mais nous reconnaissons l’importance de la vérité, et d’essayer de partager ce qui est vrai. Ça a aujourd’hui plus de sens que jamais.

Vous avez aussi déclaré que « l’humanité finira par s’auto-dévorer ». Ça donne l’impression qu’on est au bord du précipice. Qu’est-ce qui vous fait tenir ?

Mathieu : C’est le fait de prendre soin de ma famille et d’être une bonne personne, c’est là-dessus que je me concentre. Si tout le monde faisait ça, avec un peu de chance, le monde serait meilleur. Le problème est que pour d’autres gens, le mot « bon » peut avoir une autre signification. C’est aussi pourquoi il est difficile de vivre ensemble en venant de différentes cultures.

Colin : C’est dur à dire. En effet, de nos jours, les gens ont tendance à mieux apprécier le fait de se focaliser sur les choses simples de la vie, être plus proche de la nature, faire pousser sa propre nourriture, etc. Les gens en tirent de l’énergie et de la force. Il est clair que se concentrer sur ce qui est proche de soi et de son cœur est important et ça rend la vie gérable. À mon sens, il faut agir à petite échelle, tout en gardant un œil sur la grande échelle. Il faut essayer de s’entraider, même à des kilomètres de distance ; il faut essayer de faire des choses qui comptent pour les autres, mais c’est dur. Profiter de la lumière et de la chaleur du soleil en tant qu’être humain libre est encore plus précieux aujourd’hui.

Le communiqué de presse mentionne le concept de musique engagée qui « est souvent perçu comme une pétition ou un contre-argument contre une force aux commandes ». Vous reconnaissez-vous là-dedans ? Qualifieriez-vous cet album d’engagé ?

Oui, d’une certaine façon. C’est presque une charge contre l’inhumanité de l’humanité, le fait de tout le temps répéter les mêmes erreurs, le fait de ne pas avoir de plan à long terme, etc. C’est plus ou moins ce qui est en train de nous rattraper aujourd’hui et qui nous rattrapera toujours.

Mathieu : D’ailleurs, notre dernier clip, pour le morceau « Sarin », que nous avons posté sur YouTube, était constitué d’un tas d’images de violences et de révoltes, et ils nous ont déjà bannis deux fois de YouTube ! Nous avons découvert aujourd’hui qu’ils l’ont à nouveau censuré, mais c’est étrange parce que toutes les images proviennent de YouTube.

Colin : Oui, ce sont des images de révoltes, de manifestations, de violence entre humains, de désastres… Que de bonnes choses !

Mathieu, tu as aussi fait le clip de « The Acres/The Ache ». Est-ce important pour toi de contrôler tous les aspects de ce projet, de t’assurer que tout reflète ta vision ?

Mathieu : Non, je ne cherche pas à le contrôler, parce que je pense que tout le monde a ses propres idées ou son propre imaginaire quand il entend la musique, je pense que c’est important que chacun s’exprime sur la musique. Mais j’avais une idée en tête pour le premier morceau, donc j’ai commencé à filmer et à assembler les images. Colin a également fait un clip qui va bientôt sortir, je crois. C’était son idée. Je trouve que c’est cool que tout le monde puisse exprimer ses sentiments par rapport aux chansons.

Colin : En revanche, je pense que c’est important que nous puissions faire ça nous-mêmes. Comme nous avons fait la musique et tout, ça aura plus de sens et ça sera plus en phase.

Mathieu : Nous nous sommes envoyé les clips, surtout Colin et moi, mais aussi avec les autres, et nous en avons discuté. C’est aussi sympa pour créer les vidéos.

Prévoyez-vous de faire plus avec ce projet ? En particulier en live ?

Ce sera un peu difficile de jouer live, parce que Scott est en Amérique et Iggor au Royaume-Uni, et nous avons tous nos groupes principaux. De même, avec le coronavirus, tout a été repoussé de deux ans et nous faisons beaucoup de concerts avec Amenra. Si les planètes sont alignées, peut-être que nous ferons un concert, mais pour le moment, nous n’avons rien prévu.

Colin : Cette liberté dont nous avons parlé a fonctionné pour nous en studio, parce que nous pouvions enregistrer quand nous voulions, mais si nous voulons jouer live, il nous faudra vraiment nous réunir et beaucoup répéter pour pouvoir proposer un résultat aussi bon que nous le voulons et que nécessaire, et les attentes seront là cette fois et ça change complètement la dynamique. Il ne faut jamais dire jamais, mais nous ne disons pas non plus quand. Il se peut qu’à un moment donné ça fonctionne, parce que nous serions aux anges de pouvoir jouer ces morceaux live un jour tous ensemble, mais je ne sais pas si ce sera logistiquement possible avec tous les emplois du temps et la distance.

Mathieu : Pour ce qui est de faire un second album, le mois prochain, nous avons une tournée avec Amenra et après ça, je verrai si je crée plus de musique… Comme Absent In Body n’est pas notre projet principal, nous avons moins la pression de faire des albums, mais je pense vraiment qu’il y aura un autre album, que je me pencherai sur de nouvelles chansons dans le futur.

Interview réalisée par téléphone le 7 mars 2022 par Chloé Perrin.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : William Lacalmontie, Simon Kallas, Sven Harambašić (1) & Jeroen Mylle (2, 4, 6).

Facebook officiel d’Absent In Body : www.facebook.com/AbsentInBody

Acheter l’album Plague God.



Laisser un commentaire

  • Arrow
    Arrow
    Helloween @ Villeurbanne
    Slider
  • 1/3