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Chronique   

Absent In Body – Plague God


Comme les pionniers de Neurosis, les Belges d’Amenra se sont fait connaître grâce à leur mélange de sludge écrasant et atmosphérique et de post-hardcore, et leurs nerfs à vif. Une sensibilité suffisamment voisine pour que les deux groupes nouent une complicité qui perdure depuis plus de dix ans et qui, après des tournées en commun et des sorties d’Amenra sur Neurot Recordings, le label des Américains, était presque naturellement destinée à se matérialiser par une collaboration artistique. C’est à l’occasion d’un split, The Abyss Stares Back #5, réalisé pour Hypertension Records, qu’elle se produit : alors qu’ils travaillaient sur des morceaux séparés, Scott Kelly (chanteur et guitariste de Neurosis) décide de prêter main-forte à Mathieu J. Vandekerckhove (guitariste d’Amenra). Rapidement rejoints par Colin H. Van Eeckhout, le chanteur de ce dernier, ils décident de fonder Absent In Body, et sortent en 2017 un long titre de vingt minutes. Obscur et oppressant, il est un avant-goût du premier album du projet, Plague God, qui sort cinq ans plus tard, avec nul autre qu’Iggor Cavalera (ex-batteur historique de Sepultura, entre autres) en renfort. De quoi proposer la bande-son idéale d’une époque tourmentée…

Si on retrouve dans Absent In Body ce à quoi on peut s’attendre au vu des musiciens impliqués – sludge éreintant, atmosphères angoissées –, Plague God déploie dès ses premières minutes un univers unique aux frontières incertaines, à la fois humain et inhumain. « Rise From Ruins » s’ouvre en effet sur des échos, des murmures étranges, puis une batterie tribale ritualisante bientôt engloutie par des hurlements rauques et des riffs dévastateurs. Le deuxième titre, « In Spirit In Spite » installe résolument Plague God dans une hybridation d’indus à la Godflesh et de sludge, qu’on retrouve dans « Sarin » : la répétition froide et mécanique sert de toile de fond à un entrecroisement vénéneux de riffs écrasants et d’arpèges mélancoliques, de voix tantôt bestiales et désincarnées, tantôt claires, presque fragiles. La majorité de ces cinq titres, qui durent tous entre cinq et huit minutes, le temps pour l’auditeur de s’immerger en profondeur dans chacun d’entre eux, progresse par superpositions : la répétitivité des rythmiques est tantôt aliénante, tantôt méditative, et la prolifération des guitares, des voix et des effets tantôt une agression, tantôt un réconfort, les moments les plus aérés du disque (l’interlude d’« In Spirit In Spite », le final abstrait et noisy de « Sarin », la première partie de « The Half Rising Man ») n’étant pas toujours les moins angoissants. Avec « The Acres/The Ache », les musiciens nous offrent pourtant un vrai répit avec un long intermède post-rock lumineux, mais les guitares et les voix torturées finissent par se manifester à nouveau, comme la réalité qui s’immisce à la fin d’un rêve. « The Half Rising Man » ferme l’album sur une longue montée en pression hypnotique où un riff menaçant, la batterie inventive de Cavalera et des bourdonnements synthétiques jouent avec les nerfs de l’auditeur jusqu’à un final extatique en forme d’explosion en plein vol.

À l’image du crâne de sa pochette, Plague God est hybride ; l’inconfort et l’ambiguïté y dominent, ce qui lui donne un charme redoutable et particulièrement inquiétant. Vandekerckhove, compositeur principal du projet, y explore l’envers d’Amenra – l’organique, la catharsis, le lien, la lumière au bout du tunnel –, le mécanique, l’angoisse, l’aliénation, l’impasse. « The Half Rising Man » [le demi-homme qui s’élève] rappelle l’« Halber Mensch » [demi-être humain] du classique de l’indus d’Einstürzende Neubauten : comme lui, Plague God interroge avec un supplément de pessimisme contemporain les limites de l’humanité sans jamais vraiment trancher sur la nature de sa seconde moitié – divine/mégalomane, mécanique/désincarnée, ou bestiale/sauvage –, prête à s’auto-anéantir en tout cas. Élaboré majoritairement avant la pandémie de Covid-19 et l’horizon de guerre nucléaire actuel, Plague God semble faire preuve de prescience, d’une sensibilité et d’une intuition très en phase avec son temps en tout cas. Évocateur, maîtrisé, glaçant par ce qu’il achève, il ne propose pas de solution à la fragile équation humanité-bestialité-divinité-machine, le déséquilibre étant manifestement trop avancé, mais montre la beauté qu’il y a à continuer de la chercher.

Chanson « Sarin » :

Clip vidéo de la chanson « The Acres/The Ache » :

Album Plague God, sortie le 25 mars 2022 via Relapse Records. Disponible à l’achat ici



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