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Chronique   

Ahab – The Coral Tombs


Les musiciens ont toujours puisé une inspiration sans limites des mers. Si cela mène généralement à des albums mélancoliques, les eaux restent un point d’ancrage, une constante dans notre environnement pour retrouver un peu de sérénité. Ahab joue avec cette ambivalence, passant du calme à la noyade sans crier gare. Le groupe se revendique éclaireur du « nautik doom », sorte d’alias facétieux pour son style de funeral doom. Habitué à des intervalles de trois ans, Ahab, qui approche de son vingtième anniversaire, se sera octroyé plus du double pour The Coral Tombs. Inconditionnel des thèmes littéraires, le quatuor se fait une quasi-obligation de prendre des ouvrages pour trames. Il s’attaque cette fois-ci à un monument bien de chez nous : Vingt Mille Lieues sous les mers.

Mettons-nous dans le bain : Aronnax, accompagné d’une poignée de comparses, se retrouve par le fruit du hasard à bord d’un fabuleux submersible, le Nautilus. À sa tête, Nemo (pseudonyme signifiant « aucun homme », « personne ») : chercheur, explorateur… et justicier ou terroriste à ses heures. Ce capitaine s’est exilé en mer, rompant tout lien avec la société, et voit en ces nouveaux venus une menace pour ses secrets, pour son existence même : les relâcher reviendrait à se livrer soi-même. Ainsi, les mers deviennent à la fois synonymes de liberté et d’emprisonnement : les invités font moultes découvertes fascinantes à bord, mais leur retour sur terre est plus qu’incertain.

C’est le son d’Ultha, avec leur chanteur Chris Noir, qui ouvre le sas des profondeurs, nous prenant à revers : un des passages les plus brutaux qu’Ahab ait connus. Aux blast beats succédera le premier des multiples longs passages de l’album où on nous laissera paisiblement voguer. The Coral Tombs s’avérera plus contemplatif et exploratoire que ses prédécesseurs ; il fait son bonhomme de chemin et recherche moins les extrêmes pour les extrêmes. Une approche totalement assumée et revendiquée, avec pour but de se rapprocher d’une bande-son. Doom oblige, The Coral Tombs comporte son lot de marches pachydermiques (« Colossus Of The Liquid Graves »). On se surprendra cependant à interpréter des cymbales comme les soubresauts d’une fantastique machinerie, entre autres échappements de vapeur redonnant une relative légèreté même aux passages les plus obscurs. L’eau dilate et dissout tout, jusqu’à la notion de temps, mais même les détours minimalistes présentent un petit quelque chose pour remettre notre headbang sur la voie. Daniel Droste reste partisan des explorations vocales : le final de « Mobilis In Mobili » (« Mobile dans l’élément mobile », devise du Nautilus) recèle un côté ésotérique à la The Ruins Of Beverast, réponse adéquate à l’énigmatique introduction. On découvre ensuite avec « The Sea As A Desert » un Ahab plus psychédélique, où quelques guitares exécutent des trilles intrigants. Ce titre développe une dimension émotionnelle prononcée, rappelant la piste bonus du précédent album.

« Ægri Somnia » reflète avec brio l’émerveillement, mais aussi les lourds secrets et l’isolement. Le titre de cette piste (proche de « cauchemar ») fait écho au pénultième chapitre de la première partie du roman. Après une sereine escale au cœur d’une nuée d’« animalcules lumineux », Nemo, soudain transfiguré par la haine après avoir découvert Dieu sait quoi à l’horizon, intime à ses captifs de rejoindre leurs quartiers et d’y rester jusqu’à nouvel ordre – et puisqu’on n’est jamais trop prudent, il truffera leur repas de somnifères. L’album s’affranchit occasionnellement de la chronologie du roman, et c’est dans « A Coral Tomb » qu’il faut chercher l’éveil. Ce titre présente la face plus méditative du groupe – « comme une psalmodie funèbre », pour citer Verne. On y assiste à l’inhumation d’un membre de l’équipage (scène retranscrite sur la pochette), blessé pendant les mystérieux événements survenus durant le sommeil forcé d’Aronnax. Ce dernier, sollicité pour l’examiner, ne pourra que déclarer : « Cet homme sera mort dans deux heures. » C’est là un instant pivot où la façade de Nemo, sous quelques larmes, se craquelle. Du fait des impératifs de narration, les lignes de chant ne sont pas toujours faites pour être mémorables ; nombreux sont les mots entonnés de manière étrange, comme improvisée. Cela n’a jamais privé Ahab de mélodies, malgré les limitations imposées par l’extraordinaire lenteur – des airs flottants à travers lesquels on trouve d’ailleurs fréquemment, que cela soit volontaire ou non, des teintes orientales. La composition se théâtralise sur « The Mælstrom », rappelant alors la démarche du premier album de Grey Aura, qui traitait d’exploration polaire. Des appels désespérés y introduisent la seconde collaboration de l’album, supplément de diversité (Greg Chandler, d’Esoteric). Les gargouillis finaux nous aspirent dans leur siphon, et les hôtes du Nautilus s’évadent tandis que Nemo et sa machine disparaissent dans le tourbillon, vers un destin qui ne sera révélé que dans « L’Île mystérieuse ».

Les fans de l’œuvre de Jules Verne seront peut-être frustrés de ne pas retrouver dans cet album certains instants de terreur pure qui surgissent ici et là dans le livre, lorsque les personnages luttent contre l’impossible pour sauver leur peau. Après tout, difficile de retranscrire un sentiment d’urgence dans du funeral doom. The Coral Tombs semble d’ailleurs se focaliser sur la première moitié du roman, abstraction faite du fatidique maelström ; il y aurait matière pour un second volet. Cela présente le mérite d’éviter l’éparpillement, en réservant les projecteurs à des expérimentations triées sur le volet et qui mènent leur mission à bien.

Clip vidéo de la chanson « Colossus Of The Liquid Graves » :

Lyric vidéo de la chanson « Prof. Arronax’ Descent Into The Vast Oceans » :

Album The Coral Tombs, sortie le 13 janvier 2023 via Napalm Records. Disponible à l’achat ici



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