ENVOYEZ VOS INFOS :

CONTACT [at] RADIOMETAL [dot] FR

Interview   

Alice In Chains : le triomphe du bleu


A bien des égards, William DuVall a réussi là où beaucoup se sont cassé les dents : remplacer un frontman aussi charismatique qu’emblématique et donner une nouvelle vie à l’un des groupes les plus influents de sa génération. Mais s’il a réussi ce tour de force, c’est peut-être justement parce qu’il n’a jamais cherché à remplacer ou imiter son prédécesseur (« Imitations are pale »…). Quand Alice In Chains revient sur scène en 2006 avec William DuVall au micro, après quasiment dix ans de silence, c’était pour un dernier tour de piste en hommage à Layne Staley, décédé en 2002. William DuVall n’est d’ailleurs pas là par hasard : son groupe Comes With The Fall avait peu de temps avant accompagné le guitariste Jerry Cantrell sur sa tournée solo, en tant que groupe d’ouverture et parfois en backing band.

Trois ans et un nombre faramineux de concerts plus tard, William DuVall est bel et bien un membre à part entière d’Alice In Chains et le groupe sort Black Gives Way To Blue, son quatrième album. L’album d’une résurrection inespérée, inspirée, classieuse, qui forcera même les plus récalcitrants à s’incliner devant la prouesse.

Profitant des dix ans de l’opus et du fait d’avoir le chanteur au téléphone pour la promotion de son album solo, One Alone, nous avons échangé avec lui sur ses débuts dans Alice In Chains. Depuis la gestion de la pression jusqu’à sa relation musicale avec Jerry Cantrell, en passant par des considérations mystiques, William DuVall se montre éclairant.

« J’étais tout simplement moi-même, durant tout le temps. Je ne pouvais pas être autre chose et je n’aurais pas voulu l’être. »

Radio Metal : Cette année marque les dix ans de Black Gives Way To Blue, ton premier album avec Alice In Chains. Plein de gens ont pensé quand Layne Staley est mort que le groupe était fini et qu’il ne serait jamais capable de se relever. Mais finalement le groupe l’a fait et est aujourd’hui en excellente forme. Qu’est-ce qui selon toi a fait la différence de ton côté ?

William DuVall (chant & guitare) : Oh mon Dieu, je ne sais pas ! Je veux dire que je suis trop dedans. Nous ne faisions que vivre nos vies et essayer de tenir. Je pense que ça doit en partie venir du fait que j’étais tout simplement moi-même, durant tout le temps. Je ne pouvais pas être autre chose et je n’aurais pas voulu l’être. Donc je suis arrivé dans le contexte et j’ai réagi très naturellement à tout ce que je rencontrais. Evidemment, quand nous montions ensemble sur scène, y compris au tout début, il y avait une puissance et une alchimie indéniables qui ressortaient. Rien que ça, ça joue, c’est certain, indépendamment des débats ou discussions qui avaient lieu à l’extérieur, ou tout ce qui pouvait se passer avec les gens autour de nous. Nous sommes donc partis là-dessus et avons foncé, en faisant le tour du monde. Dès le départ, dès que nous avons mis le pied à terre, nous sommes partis en marathon. Nous avons tourné et nous avons fait, je crois, trente-quatre ou trente-cinq pays rien qu’en 2006. Nous avons immédiatement établi une certaine alchimie sur scène, nous avons emmené cette alchimie partout dans le monde et nous l’avons fait connaître. Nous l’avons mise sous le nez des gens, genre : « Prenez ça. Voilà ce que c’est. » Et ensuite nous avons emmené cet élan en studio et c’est ainsi qu’on obtient Black Gives Way To Blue, ce qui a ouvert la voie à toutes les autres choses que nous avons faites depuis lors. De mon côté, il était juste question de rester moi-même et de m’y tenir durant toute cette aventure de dingue dans laquelle nous nous sommes embarqués.

N’y avait-il aucune appréhension quand tu as rejoint le groupe ?

D’une certaine façon, oui. Vu que nous étions constamment sur scène, l’appréhension était toujours uniquement autour des concerts qui arrivaient dans l’immédiat. Mais il n’y a jamais eu de grand plan édicté entre nous quatre, sans parler du public, à propos de : « Oh, on est en train de reconstituer Alice In Chains » et ce genre de chose. Au début, il s’agissait juste de faire quelques concerts pour célébrer la musique que nous avons faite par le passé, comme un tour d’honneur, parce qu’à l’époque, ils n’ont pas eu l’occasion de jouer en live autant qu’ils l’auraient aimé, pour tout un tas de raisons. Donc c’était : « Hey, on a envie de partir jouer cette musique en live une dernière fois, ou pour ce qui pourrait être la dernière fois, et donner une chance aux fans de voir ça. » C’était l’idée initiale et c’est ce que nous avons fait. Mais évidemment, quand tu prends la route pendant des mois d’affilée, et qu’il y a toute l’attente qui est inévitable en tournée… Tu attends à l’hôtel, tu attends en coulisses dans ta loge, tu attends dans le bus pendant douze heures de route, etc. Il y avait tout ça : des temps morts, de l’attente, des voyages, et il y avait toujours des guitares qui traînaient. Donc tu ramasses une guitare, et tu joues. Tout d’un coup, quelqu’un a dit : « Oh c’est cool. Et si on faisait ci ? Et si on faisait ça ? » Il y a les balances, tu te retrouves à jammer sur ces idées que tu as trouvées dans la loge. Tu fais ça encore et encore, d’un pays à l’autre, et soudainement, des chansons ou au moins des idées de chansons commencent à prendre forme. Puis ça devient un truc à part entière. Donc ça a naturellement évolué du fait que nous tournions constamment. S’il y avait eu une grande annonce à l’avance, je pense que… Eh bien, déjà, il est clair que ça m’aurait poussé à y penser bien différemment et à me demander si je voulais le faire ou pas, mais aussi, probablement – j’en suis même sûr –, certains des autres gars auraient eu une réaction similaire à la mienne concernant cette idée. Je veux dire qu’il fallait que ça évolue comme ça a évolué pour que nous continuions.

Quels sont tes souvenirs de la conception de cet album et de ta première expérience en studio avec Alice In Chains ?

Pas grand-chose, en fait. Enfin, juste des flashs ici et là. C’était un sacré tourbillon. C’est marrant parce que récemment, notre management nous a envoyé un clip vidéo de la chanson « Private Hell » tiré de cet album, et ça avait été fait par notre assistant de longue date, qu’on a longtemps fait souffrir [petits rires], qui est un ami à nous, en plus de tout le boulot qu’il fait pour le groupe. Il était en train de filmer une bonne partie du temps où nous étions en train de faire cet album. Il créait ces petits clips que nous diffusions pendant l’enregistrement de l’album et qui se trouvent encore sur YouTube aujourd’hui. Nous en diffusions toutes les deux semaines environ, comme une manière de montrer la progression de l’album. Généralement, on nous voyait faire les imbéciles et nous marrer, mais parfois nous étions sérieux en studio, très concentrés. C’était un mélange des deux. Donc le clip de « Private Hell », c’était un tas d’images de cette époque mises sur la musique. Ça faisait probablement dix ans, depuis que ça a été filmé, que nous n’avions pas vu ça. Je crois que nous l’avions vu une fois quand ça a été fait et nous ne l’avons plus jamais ressorti, et nous avons oublié que ça existait. Donc le fait de revoir ça, ça a fait remonter plein de souvenirs.

C’était une époque vraiment très intense, très mouvementée. Evidemment, une chose qui nous a immédiatement frappés, ce sont les barbes, car Cantrell et moi, très tôt, dès le début de l’enregistrement, nous avons décidé de ne pas nous raser avant d’avoir terminé l’enregistrement. A la fin, nous avions ces énormes barbes ! Tout de suite ça nous est revenu. Et simplement, un sentiment global… Je ne me souviens pas d’événements spécifiques, je me souviens plus d’un sentiment : tu es dans cet environnement sous pression, comme une cocotte-minute, et tu essayes de travailler, tu essayes d’être créatif et tu essayes de tenir le coup, de rire, de faire l’imbécile et de faire tout ce qu’on fait quand on est avec des camarades qui sont dans la même situation que nous. Nous étions tous confrontés à ce truc intense. Nous nous sommes imposé un véritable enfer. C’est dans notre nature, surtout quand nous travaillons. Nous sommes très durs avec nous-mêmes en tant qu’individus et en tant que groupe, et pour couronner le tout, il y avait tous ces gens à l’extérieur qui débattaient entre eux à notre sujet, genre : « Comment osent-ils ? Ont-ils le droit de faire ça ? » et ainsi de suite. Donc nous essayions de nous couper de tout ce vacarme et d’être nous-mêmes, tout en étant dans cette cocotte-minute, qui était créée en partie par le monde extérieur que nous essayions d’oublier – ce qui était impossible à faire complètement – et en partie par nous quatre, en étant très durs avec nous-mêmes. C’était donc vraiment intense, ce qui ne nous empêchait pas de beaucoup rire, comme on le voit dans les vidéos de l’époque.

« J’avais donc cette incroyable tornade dans ma vie professionnelle, rien qu’à devoir gérer tout ce qu’impliquait le fait d’être dans ce groupe et ce dont je viens de parler, et en plus de ça [petits rires], je devenais père pour la première fois ! C’était comme un ouragan qui s’ajoute à une tornade ! »

Ensuite, tout ceci est devenu encore plus intense du fait que le dernier jour d’enregistrement, mon fils est né. J’avais donc cette incroyable tornade dans ma vie professionnelle, rien qu’à devoir gérer tout ce qu’impliquait le fait d’être dans ce groupe et ce dont je viens de parler, et en plus de ça [petits rires], je devenais père pour la première fois ! C’était comme un ouragan qui s’ajoute à une tornade ! J’étais là : « Oh mon Dieu ! » C’était juste incroyable. En y repensant, mec, il y a des fois où je me dis : « Je ne sais pas comment je m’en suis sorti ! » Mais on y arrive, on se contente de faire les choses. C’était une énorme transformation à tous les niveaux de ma vie. Ça a complètement… Enfin, dans la mesure où on peut transformer un être humain, il est certain que ces expériences m’ont transformé. Il est clair que je suis ressorti de tout ça en homme relativement différent. Et pour le meilleur, je dirais. Les trucs personnels qui m’arrivaient, d’une certaine façon, ont servi à adoucir une grande partie du stress que je ressentais sur le plan professionnel, car si à cette période je n’avais rien eu d’autre sur lequel me concentrer que la folie que traversait Alice In Chains, j’aurais pu devenir fou. Mais il y avait toujours quelque chose de bien plus important que je devais gérer, c’est-à-dire la poussette du bébé, des compotes, des biberons, des changements de couches, des siestes… Tout ça. Et tous les trucs très profonds qu’on traverse émotionnellement quand on devient parent pour la première fois. Ça fait vraiment beaucoup [rires].

J’avais donc tout ça pour m’aider à atténuer la folie qui avait lieu dans le monde d’Alice In Chains. Parfois je me sentais personnellement dépassé, évidemment, mais au final, en particulier avec le recul, je suis très reconnaissant que ça se soit passé comme ça. Car autant c’était la folie, autant ça m’a donné un certain niveau d’intensité, qui était bien plus fort qu’avant, lorsque j’avais mis pour la première fois les pieds dans le monde d’Alice In Chains. Par exemple, à chaque fois que je montais sur scène, c’était intense, mais dès que j’ai eu mon garçon, c’était genre : « D’accord, maintenant il faut que ça marche, parce qu’il n’est plus seulement question de moi. » Donc à chaque fois que je montais sur scène, à partir de ce moment-là, tout était : « Il faut que je m’occupe de ce garçon, donc il faut que ça marche et ça veut dire que je vais tout mettre à putain de niveau viscéral et cellulaire dans ce concert, dans cette chanson, dans tout ce qui est face à moi maintenant. Ce sera encore plus à fond. » Et avant j’étais déjà assez intense mais là… Je veux dire que je n’aurais pas pu imaginer pouvoir tourner encore plus fort le bouton de volume, et pourtant je l’ai fait, vraiment.

Est-ce que tu as parfois encore l’impression d’être considéré comme le « nouveau » dans le groupe par certaines personnes, des fans par exemple, après quatorze ans ?

Bien sûr ! Et je m’attends à ce que ça soit peut-être éternellement comme ça. Ron Wood est dans les Stones depuis quarante et quelques années et on dit toujours ça de lui parfois. C’est comme ça !

Alice In Chains a un son très reconnaissable et une personnalité très forte, et ce qui est impressionnant, c’est la façon dont vous êtes parvenus à maintenir ceci intact quand tu as rejoint le groupe. Mais quelle part de toi peux-tu en fait mettre dans le son d’Alice In Chains ?

J’écris des riffs, je chante, je peux faire des harmonies, je peux écrire des textes… ça fait maintenant très longtemps que je fais tout ceci. Je l’ai fait, en partie, en étant inspiré par certaines influences communes que j’ai avec Cantrell, Inez et Kinney. Il y a donc un chevauchement et une parenté naturels dans nos sensibilités. Donc le fait d’arriver dans ce groupe tout en étant moi-même au sein d’un cadre sonore n’est pas aussi dur ou contre-nature qu’on pourrait l’imaginer. Enfin, il est certain que ça présente de temps en temps des défis, simplement parce que j’ai aussi ma propre patte et je l’ai toujours eue, et je l’avais bien avant de rejoindre ce groupe, et c’était même en partie la raison pour laquelle Cantrell m’a demandé de rejoindre le groupe. C’était grâce à la personnalité qu’avait et a toujours Comes With The Fall. Et j’ai produit tous ces albums. J’étais donc vraiment l’architecte de ce son particulier, et il l’adorait. Donc oui, s’adapter à n’importe quel cadre sonore est un défi, c’est sûr, mais encore une fois, il y a aussi beaucoup de chevauchements dans nos influences. Il y a des chevauchements dans nos goûts pour les riffs et dans nos idées musicales. C’est donc là où nous convergeons et c’est cool, parce que je pense que de la très bonne musique en est ressortie : « Last Of My Kind », « Phantom Limb », « So Far Under », « Never Fade »… « A Looking Into View », c’était littéralement : Cantrell a un riff, j’ai un riff, maintenant il a un autre riff, maintenant j’ai un autre riff… Nous avons balancé tout ça ensemble et ça explique pourquoi cette chanson possède autant de parties, car : « Et si on ajoutait ça là-dessus ? » Au final, de toute évidence, nous avons réussi à faire en sorte que ça fonctionne, car nous voilà quatorze ans plus tard, trois albums et trois campagnes où nous avons conquis le monde [rires].

« Je crois que la musique fonctionne dans de nombreuses dimensions, car ce sont des vibrations. La musique est une forme d’art vibrationnelle. Je crois que les vibrations transcendent énormément de choses que l’on voit et entend. J’ai l’impression que la musique est une manière d’entrer en contact, si ce n’est d’habiter, ces autres dimensions qu’autrement on ne peut pas forcément voir avec nos yeux. »

On a parlé à Jerry Cantrell pour la sortie de Rainier Fog, et il nous a dit qu’avec Layne il avait créé un « langage ». D’un autre côté, il a aussi dit qu’avec toi, il a « pu développer encore plus le groupe pour qu’il devienne une entité à deux chanteurs. […] Alice a toujours été un groupe qui avait besoin de deux pilotes pour faire voler l’avion. » Du coup, comment décrirais-tu le langage que tu as personnellement, artistiquement, avec Jerry pour piloter cet avion ?

Je ne sais pas, mec ! C’est un langage à deux guitares, deux voix, et c’est une chose que j’ai vraiment apportée au groupe. Je veux dire que Layne avait commencé à jouer de la guitare, et évidemment il a écrit quelques chansons à la guitare, comme « Angry Chair », qui ont assurément eu un impact et que nous jouons encore aujourd’hui, mais moi j’étais un guitariste, c’est avec ça que j’ai commencé, c’est tout ce que je voulais faire jusqu’à l’âge adulte. J’apporte vraiment une présence à deux guitares dans le groupe, tout comme il y a toujours eu une présence à deux voix dans le groupe. Ça apporte un nouvel élément, un nouvel ingrédient. Et aussi, nous pouvons jammer d’une façon qui leur était impossible avant. J’apporte ces riffs qui sont bien plus évolués et je peux aussi évidemment traduire et jouer des parties de chansons qui peut-être n’étaient pas représentées en live avant mais qui sont présentes dans certaines anciennes musiques. C’est pareil avec la nouvelle musique : maintenant, les nouvelles chansons peuvent être réalisées de manière plus complète sur scène parce que nous avons deux authentiques guitaristes sur les planches. Nous avons tous les deux l’habitude de chanter tout en jouant des parties de guitare vraiment très compliquées. Je dirais que ça a été un changement majeur dans le groupe ou une chose importante que je lui ai apporté. Il n’y avait pas ça avant, cette authentique présente à deux guitares qui nous permet d’écrire différemment, jouer des chansons en concert qui ont été écrites différemment, et aussi jammer et explorer des territoires sonores différents, différemment, parce que souvent, les jams que nous faisons lors des balances commencent entre Sean Kinney et moi. Au fil des années, il y a eu un tas de jams comme ça que j’aimerais réécouter, parce qu’ils sont souvent enregistrés, mais nous ne prenons jamais le temps de les réécouter. Nous avons vécu plein de moments très sympas au fil de quatorze ans à fouler les scènes dans le monde entier, durant les balances, où on joue et tombe sur un truc vraiment cool. Il y en a plein et c’est quelque chose qui n’arrivait pas avant.

Est-ce que vous vous retrouvez rien que tous les deux avec Jerry parfois, pour développer cette relation artistique, avec ces harmonies vocales hyper en place, ces duos de guitare, etc. ?

Parfois. Plus autant qu’avant parce que maintenant, nous vivons dans des villes différentes. Il y a quelques trucs qui me manquent du temps où je vivais sur la côte ouest et ceci en serait une, le fait de pouvoir facilement nous retrouver et faire ce que tu viens de dire, car effectivement ça arrivait très souvent dans le temps. Je veux dire, que ce soit lorsqu’il me demandait de lui montrer des chansons sur premier album de Comes With The Fall, pour ensuite venir les jouer avec nous sur scène, ou lorsque nous nous retrouvions tous les deux pour écrire ce qui est devenu de nouvelles chansons d’Alice In Chains, comme « Last Of My Kind ». Ce sont des choses qui arrivaient bien plus facilement avec la proximité que nous avions. Nous n’avons plus cette proximité maintenant. Les choses se font différemment désormais. C’est plus : « J’ai cette idée » et tu l’envoies. Mais c’est différent de l’interaction que nous avions.

A propos de Layne Staley, Jerry nous a dit : « Même s’il n’est pas là, il est quand même là. Tu peux l’entendre tous les soirs. Tu as écouté cet album : il est dedans ! » Et il a raison : c’est impressionnant à quel point on ressent encore son âme – par exemple dans les couplets de « Never Fade » sur Rainier Fog. Même si cette question peut paraître mystique, est-ce qu’il t’est déjà arrivé de ressentir sa présence, que ce soit sur scène ou durant un enregistrement ?

Oui, parfois. Et il faisait assurément partie des différentes vibrations que j’ai ressenties durant l’écriture de « Never Fade ». Car j’étais seul au studio, tout le monde était parti chez soi pour la nuit, et j’étais resté toute la nuit tout seul là-bas. Nous enregistrions dans un studio à Seattle, le même où ils ont fait le troisième album, l’album vert, l’album du chien. Il est clair que j’invoquais ces esprits qui avaient quitté ce monde. Ma grand-mère était là, elle venait tout juste de mourir, Chris Cornell était là, Layne Staley était là, [Kurt] Cobain était là… Je crois que la musique fonctionne dans de nombreuses dimensions, car ce sont des vibrations. La musique est une forme d’art vibrationnelle. Je crois que les vibrations transcendent énormément de choses que l’on voit et entend. J’ai l’impression que la musique est une manière d’entrer en contact, si ce n’est d’habiter, ces autres dimensions qu’autrement on ne peut pas forcément voir avec nos yeux. Donc oui, c’est sûr. Je suis en phase avec ça.

Il y a eu aussi un cas, plusieurs années avant qu’ils ne décident de faire revenir Alice In Chains. Je ne l’ai pas vu se produire mais mon batteur Bevan Davies de Comes With The Fall jouait ce soir-là. C’était un de ces soirs où Comes With The Fall était le backing band de Cantrell. Nous jouions à Seattle au festival Bumbershoot. Je me souviens qu’il pleuvait pendant une partie du concert. Il me semble que nous jouions « Down In A Hole ». J’avais les yeux fermés, parce que je chantais et que je me concentrais là-dessus, et Bevan a dit : « Mec, c’était dingue : un oiseau a débarqué de nulle part, a volé à travers le ciel et la pluie, et il est resté juste devant toi, il a plané là pendant un moment, pendant incroyablement longtemps et puis est reparti ! » [Petits rires] Layne venait tout juste de mourir, donc il y avait cette impression générale parmi les gens qui ont vu ça : « Oh mon Dieu, c’était Layne ! » ou quelque chose comme ça. Mais je ne sais pas, comme je l’ai dit, je ne l’ai pas vu, j’étais occupé à faire mon truc, mais plein de gens ont été très émus et très affectés de voir ça.

As-tu eu la chance de rencontrer Layne en personne quand il était en vie ?

Non, jamais. Il était replié sur sa propre situation quand Cantrell et moi avons pu vraiment nous connaître. Mais j’ai entendu de nombreuses fois à quel point nous nous serions très bien entendus ou appréciés, et ça me rend heureux.

« Je viens de voir Eddie Vedder au concert d’Elton John il y a deux ou trois semaines à Seattle. C’est toujours sympa de se recroiser, même pour un bref moment, parce que nous ne prenons rien de tout ceci pour acquis, mec. Demain n’est garanti pour personne. Nous le savons mieux que la plupart. »

Alice In Chains est un de ces groupes qui étaient au centre de la scène grunge de Seattle. Votre dernier album, Rainier Fog, est même un hommage à cette ville. Or toi, tu as fait partie pendant des années de la scène musicale d’Atlanta, soit à l’autre bout du pays. Donc quelle a été ta relation à la scène de Seattle pendant toutes ces années avant de rejoindre Alice In Chains ?

Ma relation à la scène de Seattle était plus ou moins inexistante [petits rires], excepté pour ce qui est d’écouter certains albums qui commençaient à sortir de là-bas. Je veux dire que je fais partie de la scène et de la génération qui précède la scène de Seattle. Je faisais vraiment partie de la scène hardcore du début des années 80. Donc quand le label Sub Pop a démarré et que ces premiers singles ont commencé à sortir, pour moi, c’était : « D’accord, ils font des trucs à Seattle maintenant. » Mais ce n’est pas quelque chose auquel j’ai particulièrement été attentif. Soundgarden, si, un petit peu, simplement parce que ce n’était pas banal de voir un gars qui avait son allure et qui chantait comme ça, et pourtant ils jouaient dans des bars ; ils jouaient à la Central Tavern et ce genre d’endroit. C’était intéressant parce que c’était inhabituel. Mais je connaissais les Bad Brains, je connaissais Black Flag, donc il n’y avait pas grand-chose qui pouvait m’épater d’emblée.

Ce que je peux dire, ceci dit, c’est qu’une fois que les groupes que tout le monde connaît comme étant le Big Four du grunge ont commencé à être mieux établis, c’est-à-dire qu’ils signaient dans de grandes maisons de disques, ils sortaient des albums à plus large échelle et tout – je parle d’Alice In Chains, Soundgarden, Mother Love Bone et ensuite Pearl Jam, et évidemment le plus gros d’entre eux, Nirvana –, une fois que ça a commencé à arriver, c’est devenu bien plus intéressant à plein de niveaux pour moi, parce que déjà, la musique en soi était plus intéressante. Et ensuite, aussi, on voyait des gars qui galéraient en public avec la célébrité comme ça n’était jamais arrivé sur la scène internationale avant. Surtout dans le cas de gars comme Nirvana, surtout Cobain. C’était comme s’ils portaient les valeurs de ma scène, la scène hardcore du début des années 80, [devant le grand public]. Tous ces groupes vivaient dans des vans et des breaks, tout comme mon propre groupe, et tout le terrain que nous avions préparé – tu sais, à dormir à même le sol chez des gens et tout – et un certain système de valeurs sur la manière dont on veut être traités et dont on traite les gens, notamment ceux qui sont différents de nous… Toutes ces choses ne faisaient pas partie de la culture rock à un tel degré et n’étaient jamais exprimées de façon aussi intransigeante.

Aussi, le blocage psychologique autour de ce que l’argent, le succès et la célébrité provoquent chez nous, et ce que ça provoque chez les gens autour de nous… Tu sais, les Beatles ou U2 n’ont pas éprouvé de telles difficultés, pas en public. Ils ont peut-être éprouvé des difficultés en privé mais… On ne voit pas ce genre de chose. Encore une fois, si c’est arrivé, et je suis sûr que c’est arrivé, car la célébrité est un truc sérieux qui change la donne chez n’importe qui, on ne voyait pas avant ces malaises se dérouler en public comme ça. Les Beatles, grosso modo, ils étaient là : « Ecoutez, on vient de rien. On vient de Liverpool, si on n’avait pas fait ça, on aurait travaillé sur les quais par exemple. » Ou Bono était là : « Ecoutez, je viens de rien. Ma famille ne s’attendait pas à ce que je devienne quelqu’un. Je n’ai aucun blocage avec la célébrité, envoyez la sauce ! Envoyez tout ! » Pourtant, quand tu as Nirvana, Pearl Jam et ce genre de groupe, c’est un tout autre type d’épreuve qu’ils ont vécu devant des millions de personnes. Et ça se manifestait de plein de manières… Pearl Jam qui arrête de faire des clips, ou la façon dont Cobain disait certaines choses en interview : il ne mâchait pas ses mots à ce sujet. Evidemment, on connaît toutes les tragédies. C’était en partie dû aux séquelles que cette épreuve peut laisser sur une personne.

Ma relation avec la scène de Seattle, c’était juste le fait d’observer tout ça en tant que fan d’une grande partie de ces musiques et détenteur de certains des albums. J’aimais tous ces groupes. Mon grand moment avec Alice In Chains, c’était quand le clip de « Would? » est sorti. C’est là que j’ai vraiment fait attention à eux ; Layne dans un T-shirt à rayures avec les cheveux plaqués en arrière et cette fin de chanson [chante] : « Am I wrong? » J’étais là : « Wah ! Hey, ça c’est intéressant ! C’est différent ! » Surtout avec ce changement d’accord diminué : « Oh, ok, wow ! » Je me suis procuré l’album Dirt et j’ai trouvé que ça déchirait. J’ai vécu des grands moments avec tous ces groupes en tant qu’auditeur. Et puis, bien sûr, des années plus tard, quand j’ai été à Seattle, que j’ai joué à Seattle et que j’ai existé à Seattle dans ces circonstances très différentes, c’était super de trouver tous ces gens qui ont été tellement sympas avec moi. Tous ces gens dont, encore une fois, je possédais les albums, dont j’avais lu les interviews, et dont j’avais regardé la situation se jouer en public. Donc c’est super de traîner avec eux et d’apprendre à les connaître un petit peu en tant que personnes. Et au fil des années, ça continue à être comme ça. Je viens de voir Eddie Vedder au concert d’Elton John il y a deux ou trois semaines à Seattle. C’est toujours sympa de se recroiser, même pour un bref moment, parce que nous ne prenons rien de tout ceci pour acquis, mec. Demain n’est garanti pour personne. Nous le savons mieux que la plupart. Donc oui, c’est sympa la façon dont sont les choses maintenant.

Les billets pour les concerts de ma tournée solo ont été récemment mis en vente et mon concert à Seattle est complet avec les préventes ! Donc avant même la mise en vente officielle, c’était tout parti ! J’étais soufflé ! Je suis encore surpris par ça. Nous avons dû programmer un second concert ! Donc oui, j’ai cette relation à Seattle maintenant. C’est très intéressant, en fait. Je ne sais pas ce que je peux dire de plus. Ce n’est pas du tout quelque chose que j’ai anticipé mais c’est là et j’en suis reconnaissant.

Interview réalisée par téléphone le 14 octobre 2019 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de William DuVall : williamduvall.com.

Acheter l’album One Alone.



Laisser un commentaire

  • Arrow
    Arrow
    Mass Hysteria @ Transbordeur
    Slider
  • 1/3