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Interview   

Alkaloid dévoile son anatomie


En 2014 la planète Obscura se heurtait aux différents créatifs et voyait une fraction substantielle de son line-up – le batteur Hannes Grossman et le guitariste Christian Münzner – s’en détacher pour prendre une autre trajectoire. Un satellite parti capter d’autres talents – le chanteur-guitariste et compositeur professionnel Morean (Dark Fortress), le guitariste Danny Tunker (Abhorrent, ex-Aborted) et le bassiste Linus Klausenitzer (Obscura) – afin de former un nouvel astre : Alkaloid. Inutile de préciser qu’avec un line-up pareil, le premier album, The Malkuth Grimoire (2015), était voué à devenir une bombe death technique/progressif. Ce qu’il est devenu au-delà de toute espérance.

Ainsi nous avions hâte de voir quelle forme pourrait prendre la formation pour la suite. Et la suite, c’est Liquid Anatomy, un album qui démontre la nature protéiforme d’Alkaloid, libre de toute contrainte – ou presque -, dessinant des mondes aux extrémités de la science, là où cette dernière se frotte à la fiction.

Nous avons (très) longuement discuté avec Hannes Grossmann et Morean (qui a pris le temps de répondre à nos questions malgré la production d’un opéra qui l’accapare énormément actuellement). S’ils se divisent et se charrient au sujet d’un groupe tel que Rush, ces deux-là semblent s’être très bien trouvés dans leurs visions artistiques ! Ainsi ils nous font entrer dans les méandres musicaux et thématiques – à coup de rapport à la science, à la religion ou même à Lovecraft – d’Alkaloid. L’occasion également de revenir sur le split d’Hannes avec Obscura, et autant dire que, malgré le recul, ce dernier n’est pas tendre !

« Je suis très content d’en être arrivé à un point où je ne réfléchis plus en termes de style, car j’ai remarqué qu’autrement je deviendrais fou. Je compose pour tous ces orchestres et ensembles classiques, et parfois un big band, et une BO de film, et une pièce de danse, et des trucs électroniques, et du metal entretemps. Donc j’ai trouvé ça très fatigant de diviser mes idées en de petites portes. »

Le premier album d’Alkaloid était constitué de chansons originellement prévues pour Obscura. En conséquence, j’imagine que ce nouvel album d’Alkakoid est le premier que le groupe a réalisé à partir de rien. Est-ce que ça a permis aux autres membres de davantage contribuer ? Qu’est-ce que ça a changé de composer spécifiquement pour Alkaloid ?

Hannes Grossmann (batterie) : C’est une bonne question. En fait, rien [rires]. Pour ma part, ça n’a strictement rien changé. Je dirais que j’ai de toute façon un certain style et il se développe continuellement, donc il ne reste jamais le même. Le dernier album que j’ai fait avec Obscura était Omnivium et c’était quelque chose que j’avais en tête, un album très sombre et technique, et une fois que nous l’avons fait, j’ai pensé : « Quelle est la prochaine étape ? » Et en fait, l’étape suivante que je voulais atteindre dans ma propre composition n’aurait pas été possible dans les limites d’Obscura, donc je l’ai fait avec Alkaloid. Ce nouvel album n’est qu’une étape logique dans cette évolution. Pour moi, ce n’était pas un grand changement. Je veux dire qu’en gros, tout le monde dans le groupe a le droit de proposer ses idées, et nous avons cinq bons compositeurs dans le groupe. Cette fois, nous avons partagé la composition entre Morean, Danny [Tunker] et moi. Ça s’est fait comme ça parce que Linus [Klausenitzer] et Chris [Münzner] étaient occupés avec plein d’autres choses pendant que nous composions. Je suis sûr qu’ils contribueront la prochaine fois. Quiconque a le temps et la matière peut montrer ce qu’il a à proposer. C’est vraiment très ouvert. Ça pourrait être n’importe quoi. Ça pourrait être du soit disant tech death, qu’on ne retrouve pas tellement dans cet album, simplement parce que nous n’avions plus trop envie d’en faire. A mes yeux, c’est un concept très ouvert. Nous pourrions faire tout ce que nous voulons. N’importe qui dans le groupe pourrait écrire des chansons. Cette fois nous avons partagé entre nous trois et ça a très bien marché.

Florian “Morean” Maier (chant & guitare) : J’avais aussi l’impression que le fait qu’Hannes fasse ces albums solo a peut-être une certaine fonction dans tout ça, car trois chansons et demie qu’Hannes a apportées à cet album semblaient montrer qu’il était occupé à explorer différentes directions. Je ne sais pas si c’est vrai, donc Hannes corrige-moi si je me trompe.

Hannes : Oui, c’est assez juste.

Morean : Tu aurais pu faire plus de tech death mais j’avais le sentiment que ce que tu as apporté à Alkaloid était plus des choses hard rock et prog rock. Donc tu fais un certain choix parmi toutes les chansons que tu écris, car Hannes écrit beaucoup…

Hannes : Je ne sais pas. J’avais cette idée d’essayer de me débarrasser de ce côté tech death dans Alkaloid. Ça ne veut pas dire que ça ne reviendra pas mais ma perspective est que j’ai été dans Necrophagist, Obscura et je joue toujours dans Blotted Science, alors pourquoi devrais-je faire un autre album tech death ? Je fais toujours mon projet solo, qui est en gros constitué de chansons pour m’amuser, et on pourrait dire que c’est légèrement tech death mais je m’en fiche un peu, ce sont juste des chansons faciles à composer pour mon projet solo, car j’ai donné dans ce style des centaines de fois. Alors qu’Alkaloid c’est vraiment des choses sur lesquelles je travaille très dur.

Morean : Ce n’est pas amusant ! [Rires]

Hannes : Si c’est amusant aussi mais c’est plus difficile. Composer pour Alkaloid représente un bien plus grand défi parce que je ressens une pression ou un besoin de mettre sur la table quelque chose que je n’ai pas beaucoup fait avant. J’essaye de nouvelles choses. L’exemple parfait est la chanson d’ouverture « Kernel Panic », c’est un mélange entre… C’est dur à dire mais c’est comme une chanson de hard rock mélangée à du death metal, et le défi était de faire en sorte que ça fonctionne sans que ça sonne trop ringard. J’espère avoir réussi ! Mais ça, ce ne sont pas forcément des choses que je ferais avec mon projet solo. C’est étrange, dans Alkaloid, mon groupe principal, je fais plus d’expérimentation, alors qu’avec mon projet solo, je dirais que je choisis un chemin plus sûr [petits rires]. J’imagine que pour la plupart des gens, c’est tout l’inverse, ils ont des projets solos pour faire de l’exploration, mais il se trouve qu’avec Alkaloid, c’est très facile d’être expérimental. J’ai des idées qui me viennent de temps en temps qui sont dans le style que je faisais quand j’étais dans Obscura, et ce serait dommage de ne pas les utiliser pour faire des chansons pour le fun. Avec Alkaloid, j’essaye d’expérimenter et faire des choses que je n’ai pas faites auparavant, ce qui explique pourquoi ce n’est pas vraiment tech death. Je me disais qu’au sein d’Alkaloid, s’il doit y avoir du death metal, il faut que ce soit du death metal vraiment méchant, du death metal floridien lourd, comme des trucs à la Morbid Angel, pas dans un style tech death joyeux.

Morean : Mon Dieu ! Ça doit certainement être la pire chose jamais inventée. Je veux dire que déjà la musique joyeuse en général, ce n’est pas terrible, mais alors du tech death joyeux, c’est quoi ces conneries ?

Hannes : Enfin, pas que ce soit vraiment joyeux mais je veux dire qu’Obscura n’est pas méchant. Ça ne sonne pas sombre, c’est ça que je veux dire, alors qu’Alkaloid ça l’est lorsque c’est heavy. C’est la différence.

L’une des caractéristiques de votre musique est votre aisance à explorer les opposés musicaux. Vous avez mentionné la chanson « Kernel Panic », qui est un bon exemple, puisqu’elle commence presque en sonnant comme une chanson de Yes pour ensuite aller sur un territoire death metal brutal. Est-ce cette tension que vous essayez de créer entre ces mondes musicaux qui se chevauchent ?

Ouais, exactement. C’était grosso-modo l’objectif : réunir des choses qui naturellement ne vont pas ensemble [petits rires]. Il faut donc faire que ça fonctionne. C’est là que l’habilité en tant que compositeur entre en jeu.

Morean : si je peux mettre mon grain de sel dans cette discussion, car c’est très intéressant, c’est quelque chose qui m’occupe depuis de très nombreuses années parce que j’ai été musicien de metal pendant trente ans et un compositeur professionnel pendant vingt ans, donc j’ai fait beaucoup de métissages musicaux et de choses comme combiner un style à un autre. Je dois dire que dans ma tête, je suis très content d’en être arrivé à un point où je ne réfléchis plus en termes de style, car j’ai remarqué qu’autrement je deviendrais fou. Je compose pour tous ces orchestres et ensembles classiques, et parfois un big band, et une BO de film, et une pièce de danse, et des trucs électroniques, et du metal entretemps. Donc j’ai trouvé ça très fatigant de diviser mes idées en de petites portes, disant : « Oh non, ceci est une idée metal, ceci est une idée classique, et ceci et cela. » Ce que je suis parvenu à faire ces dernières années, c’est de complètement ignorer toute la discussion pour savoir dans quelle case on range telle chose. Je suis content d’avoir trouvé une façon de toujours être moi-même, et un jour c’est un quatuor à corde, le lendemain, c’est Alkaloid, et ensuite c’est encore quelque chose de complètement différent à nouveau, mais je pense que ce que tu veux exprimer est bien plus important que la forme que ça prend ou où on place ça une fois que c’est fini. En parlant juste pour moi, je pense aux idées qui m’intéressent le plus et généralement, ce ne sont même pas des idées musicales, ce sont des idées conceptuelles, des images ou quelque chose que je vois, comme un genre de film dans ma tête. Et seulement quand j’ai l’idée, je commence à la travailler en musique, et le style dépend de l’idée, complètement. Je crois que c’est une différence importante par rapport à si on décide qu’on veut composer un album de death metal, un album de black metal, et ci et ça. Je ne peux que recommander de lâcher prise sur toutes ces choses, car c’est aux journalistes et aux fans de décider comment ça se catégorise, mais le compositeur ne devrait pas se soucier de ces questions quand ses idées émergent. On ne devrait jamais censurer une idée avant quoi que ce soit n’ait pris forme, car autrement on bride cette idée.

Hannes : Je suis totalement d’accord avec ça, à cent pour cent.

« En fait, je ne me souviens pas comment je me retrouve avec des chansons ! […] Je ne sais vraiment pas ! Ça commence quelque part et ça finit quelque part, mais ce qui se passe entre les deux, je n’en ai aucun souvenir, pour être honnête. »

J’imagine que c’est une façon de penser qui a commencé pour toi, au moins dans le domaine du metal, avec le dernier album de Dark Fortress.

Mortean : [Réfléchit] Ouais. Enfin, en tant que compositeur indépendant, c’est-à-dire indépendant de mes groupes, c’est quelque chose qui m’habite depuis des années, mais Dark Fortress est un groupe relativement traditionnel. Mais particulièrement sur les récents albums, nous avons étendu la définition du black metal. Aussi dans Dark Fortress, nous ne pensons pas forcément black metal, black metal, black metal, parce que c’est artificiel. Mais c’est un groupe qui est lent à épouser le changement. Je suppose qu’il a fallu que ça évolue d’album en album, et si tu regardes les tout premiers albums de Dark Fortress, il y a avait déjà des parties claires et mélodiques, et des sortes d’interludes, donc les ingrédients étaient déjà là mais je pense qu’avec chaque album, nous sommes parvenus à mieux appréhender ces différentes influences. Et la différence avec Alkaloid est que c’était dès le début quelque chose de totalement libre. C’est aussi pourquoi nous avons fondé ce groupe, afin d’avoir un contrôle total sur la direction et le genre de musique que nous allons jouer, sur le son et autre, parce que les autres groupes dans lesquels nous sommes et étions ont un style, et ont une certaine place dans la scène, disons, et je n’aurais jamais pu proposer les idées que je propose à Alkaloid pour Dark Fortress, par exemple, parce que ça n’aurait pas fonctionné, ça ne conviendrait tout simplement pas.

Grâce à cette liberté, par exemple, cette fois, il y a une chanson avec laquelle j’imaginais intégrer du disco ! [Rires] Et la dernière fois, c’était du reggae, et j’avais l’impression d’avoir inventé le reggae death metal, et j’en étais tellement fier ! Car, contre toute attente, ça a vraiment bien marché ! Donc j’ai pensé : « Oh, peut-être que je peux faire quelque chose avec le disco. » J’utilise des rythmes disco mais, en fin de compte, c’est devenu le tech death le plus tech death qui soit. Donc, encore une fois, il ne s’agit même pas des ingrédients, mais de savoir si on peut faire en sorte que ça fonctionne, si on peut trouver l’endroit où un genre de riff hard rock requiert un refrain death metal, comme dans « Kernel Panic », ou où tu peux passer d’un beat disco metal le plus simple et le plus stupide, comme dans « interstellar Boredom », à la chose en couches superposées la plus complexe et démentielle. Quand on y parvient, c’est vraiment l’éclate ! Car alors, tu te dis « d’accord, voilà quelque chose de nouveau, » ou tout du moins, pour moi c’est quelque chose que je n’avais pas fait avant. Il n’y a rien qui m’inspire plus que le sentiment d’aventure, comme « hey, il y a quelque chose là-dedans que je n’ai pas encore dit deux cent fois, » et je pense qu’Hannes éprouve un sentiment similaire ainsi que les autres gars dans le groupe.

Malgré tout, voyez-vous une quelconque limite à ce qu’Alkaloid pourrait faire ? Y a-t-il des frontières que vous ne franchiriez pas ?

Je dirais, honnêtement, tout ce que nous n’aimons pas en tant qu’auditeurs. Ce que nous faisons reflète nos goûts. Tout le monde n’est peut-être pas toujours à cent pour cent d’accord en termes de goûts mais globalement, c’est le cas. Donc les ingrédients que nous choisissons, c’est juste parce qu’ils nous fascinent ou parce que nous les apprécions. Donc je ne crois pas que nous utiliserions quelque chose que nous n’aimons juste pour prouver quelque chose. Comme, je ne sais pas, le happy/true metal ou quelque chose dans cette veine, je ne pense pas que dans ce groupe ça arrivera, et si c’est le cas, je me barre [rires]. Donc voilà déjà une limite : les goûts. Et l’autre limite est ce dont nous sommes capables en tant que musiciens, parce qu’évidemment, nous savons jouer de nos instrument mais même là, il y a des limites. Peut-être qu’un jour nous aurons des idées nécessitant de meilleurs musiciens ou peut-être des robots japonais, ou autre, afin de les réaliser. Mais d’un point de vue créatif, celles-ci sont les seules limitations, les doigts qui doivent les jouer et les esprits qui aiment ça ou pas. Pour le reste, j’espère que nous nous surprendrons nous-même avec chaque nouvelle chanson, car c’est ce qui s’est passé jusqu’à présent, et nous espérons entretenir cette flamme.

L’illustration montre une texture organique : est-ce que ce pourrait être une représentation symbolique du groupe, c’est-à-dire quelque chose d’organique mais aussi qui n’a pas de forme spécifique ou prédéterminée ?

Ouais, exactement. Et maintenant on entre un peu dans l’idée conceptuelle derrière l’album. Car le premier album, pour moi, c’était l’idée de déconstruire tout ce qui existe composé de particules et de réarranger ces particules ; donc jouer aux Legos avec les plus petites unités composant tout ce qui existe. Avec cet album, il est question de créer de nouveaux Legos pour jouer avec. C’est donc la question : que se passerait-il si on pouvait manipuler la matière à son niveau le plus profond, le plus microscopique, et créer la matière dont on a besoin ou changer la forme de notre corps ? Si on veut un autre œil sur le front, alors on peut le laisser pousser. Si on a besoins d’ailes, on peut les faire pousser. Quelque chose qui est resté le même depuis des millions d’années, ou qui ne change pas… La forme de notre corps est la forme de notre corps, on peut grossir ou prendre de la masse musculaire, ou on peut perdre des dents ou autre, mais on ne peut pas vraiment changer la disposition de base de ce que nous sommes, qui est déterminé par notre ADN. Mais si on pouvait contrôler ceci, si on pouvait arriver à en fait une chose liquide, une chose flexible qui peut changer de forme en fonction de ce qu’on veut, ce qu’on a besoin ou ce qui se passe autour de nous, il faudrait qu’on se redéfinisse fondamentalement. Parce qu’alors, comment est-ce qu’on se définit ? Ok, je ressemble à ça, j’ai fait ceci, il y a plein de choses fixes. Si ceci devient tout d’un coup liquide ou changeable, notre définition de nous-même serait déterminée par celui qui créé ces formes, et non celui qui a une certaine forme et ne peut en sortir. Ceci est un petit peu l’idée directrice derrière de nombreuses chansons. Et l’illustration était notre façon de représenter ça visuellement du mieux possible, car c’était très difficile. Mais je pense que notre designer est bien parvenu à au moins créer le sentiment de « d’accord, je reconnais les détails de certaines bêtes et là d’autre chose, mais tout se fond l’un dans l’autre, et la forme n’est plus rigide et fixe. La forme est changeante maintenant. »

« Je me souviens au milieu de la session d’enregistrement, j’ai dû aller m’allonger à l’arrière de ma voiture pendant une demi-heure juste pour dormir afin d’être prêt à repartir ! [Rires] Et ce n’était même pas moi qui chantais ! J’étais juste l’ingénieur son. »

Tu as fait une analogie avec les Legos : est-ce ainsi que vous construisez votre musique ?

[Rires] Pas moi. Dans ce groupe, si j’écris une chanson, je commence avec l’histoire. Je réfléchis bien plus aux histoires, et ensuite, une fois que j’ai l’histoire, et que je la vois en face de moi comme un film, alors je cherche des notes, et là, oui, bien sûr tu construis morceau par morceau. Mais pour ma part, ça ne se fait plus avec un paquet de riffs pour ensuite jongler avec jusqu’à ce que ça rentre, non. Je sais ce que je veux et ensuite je recherche les riffs qui corroborent exactement ça. Mais peut-être est-ce très différent pour les autres gars.

Hannes : Je ne sais pas. En fait, je ne me souviens pas comment je me retrouve avec des chansons !

Morean : [Rires]

Hannes : Je ne sais vraiment pas ! Ça commence quelque part et ça finit quelque part, mais ce qui se passe entre les deux, je n’en ai aucun souvenir, pour être honnête.

Morean : Tu devrais mettre ça dans un bouquin, mec ! [Rires]

Ce qu’on peut se demander au sujet de votre musique c’est : comment obtenez-vous une cohérence à partir de tels écarts musicaux ? Quel est le fil rouge à travers l’album ?

C’est une excellente question parce que c’est précisément la chose la plus difficile à mettre en place. Je pense qu’il n’y a qu’une façon de le faire correctement, car si tu ne fais que mettre les parties les unes après les autres, tu as une juxtaposition, ce qui peut être intéressant mais le fil rouge n’est pas forcément là. Donc si tu veux combiner deux styles, il faut aller en profondeur au cœur de chacun de ces styles. Il faut très bien connaître tous les styles de l’intérieur, et ensuite chercher ce qu’ils ont en commun. Et à partir de ces éléments communs, si tu les trouves, même si ce sont des styles extrêmement différents, tu peux les combiner, et avec un peu de chance tu peux te retrouver avec quelque chose de plus grand que la somme de ses parties, qui devient un truc à part. Un exemple serait la musique flamenco. J’ai été un guitariste de flamenco, donc j’ai beaucoup étudié cette musique, et en fait, elle est née de tous ceux qui ont dû fuir la Reconquista catholique en Espagne. Donc lorsque les catholiques bannissaient ou tuaient tous ceux qui n’étaient pas catholiques, plein de gens se sont enfuis, et c’était les gitans, les Juifs, les Arabes, tous ceux qui ne rentraient pas dans le moule, et ces gens se sont rassemblés là ils où se cachaient et leurs musiques se sont mélangées. Plus tard, de tous ces styles très décousus en est ressorti quelque chose de nouveau et c’était le flamenco, et si tu entends une note d’un artiste de flamenco, tu sais que c’est du flamenco. Donc quelque chose a été créé ayant une identité très claire, un style très fort, mais néanmoins, ça vient du destin qui a balancé différents styles de musique dans un pot commun. Et si tu parviens à ça à un niveau plus modeste, avec tes propres chansons dans un groupe, alors je trouve que c’est optimal, car tu te libères à nouveau, tu utilises différentes influences mais tu ne te limites pas à simplement reproduire ces influences, tu peux en fait trouver quelque chose de nouveau, et je crois que c’est la bonne façon d’avancer.

Cette polyvalence qui marque votre musique, on la retrouve beaucoup dans la voix, et notamment le chant clair que tu sembles avoir beaucoup développé grâce au terrain de jeu que t’offre la musique d’Alkaloid…

Je dois dire que tous les chants clairs restent une grande expérimentation pour moi. C’est nouveau et j’adore ça. C’est très excitant et je suis très content que mes collègues dans le groupe veulent que je fasse ça, mais je me sens toujours comme un guitariste qui essaye de chanter, en gros. Je manque encore de confiance en moi mais malgré tout, en studio, j’essaye tout ce que je peux. Dans mes propres chansons, je sais ce que je veux mais dans les chansons d’Hannes, par exemple, avec toutes ces parties de chœurs et parfois du chant très aigu ou très clair, j’ai encore besoin d’avoir l’avis de mes collègues, car je ne suis pas là à penser « oh, je suis un merveilleux chanteur. » Non, car je sais que je ne le suis pas. Mais si c’est suffisant pour faciliter ce dont la musique a besoin, alors je suis super content. Et je suis sûr que ça ne pourra que s’améliorer dans le futur. Mais je reste un peu abasourdi par tout ce chant clair [rires]. Même si j’aime beaucoup, ce n’est pas fait avec le même niveau de conscience que la composition ou le jeu de guitare. J’essaye de me mettre au niveau mais il y a encore du chemin à parcourir [rires].

Hannes : Je suis très content du résultat du chant. Pour mes chansons, je ne sais pas, j’ai ces goûts schizophrènes qui font que j’aime beaucoup le death metal mais j’aime aussi tout un tas d’autres trucs. Si je voulais que ce soit exactement comme je l’imagine, j’aurais probablement besoin de dix chanteurs différents.

Morean : [Rires] Ouais, merci…

Hannes : Je veux dire que Morean a fait du super boulot pour s’adapter à ça, donc je ne crois pas que nous puissions faire mieux. Je suis très content du chant au final. C’était du gros travail. Nous avons tellement travaillé sur ces lignes de chant, et à les enregistrer ; ça nous a pris beaucoup de temps, si tu te souviens bien.

Morean : Ouais, je m’en souviens ! Parce que, par exemple, si on a un refrain mélodique, comme dans « Kernel Panic », en l’occurrence, jusqu’à ce que ça devienne brutal, ce n’était pas suffisant de n’avoir qu’une voix qui chante la partie. Car effectivement, comme tu disais, il y a un côté Yes dans ce passage, et dans Yes tout le monde chantait toujours, donc automatiquement, très souvent, ça implique un chœur, et qu’est-ce que ça signifie un chœur ? Ça signifie que Hannes et moi sommes assis là pendant des jours entiers à faire des quantités d’overdubs sur la même chose encore et encore, et ensuite la seconde voix encore et encore, et peut-être une troisième voix… Car si la musique le réclame, nous devons rester là et enregistrer jusqu’à ce que ça sonne comme ça. C’est différent que, par exemple, enregistrer un solo de guitare ou une partie de basse, qui doivent être tout aussi exceptionnels mais grosso-modo, le bassiste ne joue qu’une piste et c’est tout. Pour les guitaristes et pour le chant, généralement, ça veut dire empiler les pistes, et voilà pourquoi ça prend si longtemps, parce qu’il y a une quantité exponentielle de pistes à produire.

Hannes : Je crois que nous avons enregistré deux semaines d’affilées, douze heures par jour, chaque jour, en gros. Je me souviens au milieu de la session d’enregistrement, j’ai dû aller m’allonger à l’arrière de ma voiture pendant une demi-heure juste pour dormir afin d’être prêt à repartir ! [Rires] Et ce n’était même pas moi qui chantais ! J’étais juste l’ingénieur son.

Morean : Tu devais écouter ! [Rires]

Hannes : Je devais tout le temps écouter, ouais, et choisir les parties, et être concentré. C’était assez dur mais ça valait la peine.

« J’aime les chansons à la Rush de Hannes, c’est juste que je n’aime pas les chansons à la Rush de Rush [rires]. Si jamais un jour mon chant sonne comme Rush, s’il vous plaît, tuez-moi ! [Petits rires] »

On a parlé du rapprochement avec Yes sur « Kernel Panic », et qu’on retrouve aussi dans « Chaos Theory And Practice », par exemple. Est-ce que vous admirez le vieux rock progressif ? Est-ce que Yes, en l’occurrence, est une influence consciente ?

Morean : Non, pas vocalement [rires]. En fait, je dois dire que la raison pour laquelle j’ai commencé à jouer de la guitare était l’album 90215 de Yes. Plus concrètement le riff de « Owner Of A Lonely Heart ». J’ai entendu ça quand j’avais neuf ans et alors j’ai su que je devais jouer de la guitare. Je suis un énorme fan de Yes mais je ne n’aimerais pas vraiment avoir ce type de voix dans le groupe [petits rires]. Donc si je sonne comme ça, ce n’est pas fait exprès.

Hannes : Pour ma part, je ne dirais pas que j’admire particulièrement le vieux rock progressif. J’aime bien Yes, certains albums sont super. Je suis un grand fan de Rush et de Frank Zappa. En dehors de ça, je ne m’intéresse pas plus que ça à ce type de musique. Je m’intéresse plus au classic-rock, si tu veux distinguer les deux. Je veux dire que pour moi, tout ça c’est du classic-rock mais si on va dans le soi-disant prog… Je n’écoute pas le vieux Genesis, King Crimson ou quoi que ce soit de ce genre, pour être honnête. Je préfère écouter Led Zeppelin ou Deep Purple, en fait, ou même Steppenwolf, ou n’importe quel vieux truc. Mais une grande partie de ce qu’on appelle du rock progressif, pour moi, est très superficiel et forcé. Il y a beaucoup de super musique mais ça ne cadre pas tellement avec mes goûts, car c’est noyé dans les claviers et les couches. Peut-être que j’aime Rush justement parce qu’ils ne font pas tellement ça. C’est plus un groupe de hard rock, comme The Who mais avec des mesures asymétriques, et c’est pourquoi je les préfère au reste. J’ai des goûts musicaux assez conservateurs parfois ! Je ne sais pas pourquoi. Comme je vois les choses, Rush n’est pas très complexe, peut-être que ça mérite réflexion ; pour moi, c’est de la musique directe et, souvent, je préfère le côté direct au fait d’emprunter des détours pour arriver à destination.

Morean : Moi, j’aime beaucoup Emerson, Lake And Palmer et certaines choses dans le vieux Yes, et celui des années 80 aussi, le vieux Pink Floyd aussi, mais je déteste Rush ! [Rires] Je ne peux pas les supporter ! Je trouve ça très marrant parce que, bien sûr, nous avons déjà discuté de ça avant. J’adore la musique de Hannes et le fait que ce soit parfois inspiré de Rush n’est pas du tout un problème, tant que je n’ai pas à écouter du Rush [rires]. Ça fonctionne souvent comme ça avec nous. Je veux dire qu’il y a certains groupes sur lesquels nous sommes tous d’accord, comme Morbid Angel et j’imagine aussi Yes à un certain niveau, et je suis sûr qu’il y en a quelques autres, mais nous ne sommes pas obligés d’être d’accord avec ce que chacun écoute, tant que nous sommes d’accord avec ce que tout le monde fait de ces influences et idées, et je dois dire que ça fonctionne vraiment très bien ! Car j’aime les chansons à la Rush de Hannes, c’est juste que je n’aime pas les chansons à la Rush de Rush [rires]. Si jamais un jour mon chant sonne comme Rush, s’il vous plaît, tuez-moi ! [Petits rires]

Qu’est-ce que tu n’aimes pas chez Rush ?

C’est dur à dire car, bien sûr, c’est un super groupe, et j’ai du respect pour la maestria musicale, j’ai du respect pour l’ambition derrière les choses, c’est juste que je n’arrive pas à me raccorder à leur esthétique. Pour moi, ça sonne trop simple, je ne sais pas ! Tout le monde encense à mort le batteur ; j’ai plein d’amis batteurs qui chantent les louanges du gars et je n’arrive simplement pas à comprendre ce qu’il a de spécial. Je n’aime pas non plus le guitariste parce que, à mes oreilles, ce qu’il fait, c’est malmener des accords majeurs, et je suis sûr que les fans de Rush vont maintenant me lyncher ; je suis désolé mais c’est comme ça que ça sonne pour moi. Et la voix est juste dégueulasse.

Hannes : [Rires] Je dois dire que le groupe est très partagé sur ce sujet. Danny et moi, nous adorons le groupe. Linus et Flo n’aiment pas du tout. Et Chris n’en a rien à foutre. Mais ouais, le batteur Neil Peart est l’un de mes batteurs préférés ! Je crois que beaucoup de gens chantent ses louanges parce qu’il joue plein de choses mais ce n’est pas la raison principale de son talent, la raison principale c’est que c’est un grand compositeur. Toutes les parties de batterie qu’il fait sont travaillées note à note. Lorsque j’étais plus jeune, j’ai fait des reprises et j’ai essayé de me les approprier et changer les parties de batterie, mais ça ne marchait jamais ! Quel que soit ce que je changeais, ça sonnait moins bien que si je jouais l’original. Voilà le truc : il joue toujours la bonne chose pour la chanson. Je ne sais pas comment on fait, mais lui le fait constamment. Il fait que tout est fluide, même si plein de gens disent qu’il en fait trop, je trouve que c’est pile la bonne partie de batterie au bon moment, et ça, pour moi, c’est une grande influence au niveau composition.

Morean : Ainsi soit-il !

En fait, Hannes, tu es un batteur-compositeur, ce qui n’est pas si commun. As-tu l’impression en tant que tel d’avoir une approche différente par rapport à un guitariste ?

Hannes : Non, je ne dirais pas ça. Je pense grosso-modo composer comme un guitariste. J’ai remarqué que de nombreux guitaristes semblent aimer ce que je joue quand je fais tout un tas de boulots de session. En fait, ce sont surtout des guitaristes qui me contactent pour que je travaille avec eux, pour faire des enregistrements. J’ai un studio où nous avons produit l’album d’Alkaloid, donc je peux faire aussi du travail de session pour d’autres gens. Dans peu de temps, je vais enregistrer Eternity’s End, le groupe de notre guitariste Chis, qui est un projet de power metal. Je travaille beaucoup avec des guitaristes et je suppose que je réfléchis beaucoup comme eux. C’est en gros la raison pour laquelle j’écoute du metal, car le metal n’est pas vraiment une musique qui laisse beaucoup d’espace, en terme sonore, à la batterie. D’autres styles seraient plus bénéfiques pour ça mais je joue du metal parce que j’aime vraiment les guitares. Donc je pense plus comme un guitariste quand je compose.

« La religion a été l’excuse parfaite pour être un connard avec tous les autres, ou tous ceux qui sont différents. Ça se produit même encore plus de nos jours qu’auparavant, et c’est ce qui m’horrifie. Donc croyez ce que vous voulez croire, mais foutez-moi la paix avec votre vérité, parce que votre vérité n’est pas une vérité. Votre vérité est une connerie. Et si tu peux avoir tes conneries, je peux moi aussi avoir les miennes, et il faudra quoi qu’il arrive qu’on s’entende [petits rires]. »

Morean, en plus du chant, tu joues aussi de la guitare dans Alkaloid, ce que tu ne fais pas dans Dark Fortress, et du coup, ça fait que vous êtes trois guitaristes. Comment les trois guitaristes interagissent ?

Morean : La base de nombreuses chansons est sur deux guitares et ensuite, la troisième est un extra, une sorte de couche supplémentaire, et des fois on en a besoin, par exemple si on veut un accompagnement à deux parties pour un solo, ou un solo à deux parties, si on n’a que deux guitares, on perd la guitare rythmique. Donc nous avons ce petit plus par rapport à si nous avions juste deux guitares. Evidemment, je dois synchroniser mes mains et ma voix, et dans mes chansons, je compose toujours pour trois guitares, parce que si je les ai, autant les utiliser, mais bien sûr je peux écrire des parties de guitares sur lesquelles je peux chanter, de façon à ce que ce soit un peu plus facile pour moi. Et parmi les autres chansons, lors des concerts que nous avons faits, il y a certaines chansons où je joue une guitare et quelques autres où ce n’est pas nécessaire. Il y a donc au moins deux guitares mais il y a toujours une troisième guitare optionnelle. En fait, ça fonctionne très bien parce qu’aussi, chacun d’entre nous a un son et une patte distincte quand nous jouons. On peut entendre dans les différentes chansons la voix de trois guitaristes très différents. Et en studio, ce que nous faisons généralement est que si un guitariste compose une chanson, il enregistre toutes les guitares pour cette chanson, parce que c’est ce qu’il y a de plus facile ; c’est logique d’enregistrer ses propres chansons sur son propre instrument. Voilà comment nous faisons. Il n’y a donc pas de grande idée là-derrière, c’est juste que nous trouvions ça pratique, et je dois dire que c’est vraiment le cas. Parfois on peut partager les parties vraiment compliquées, ce n’est pas toujours le même gars qui doit toujours jouer les parties difficiles et nous pouvons jongler, parce que techniquement, chacun de nous est capable de faire beaucoup de choses. C’est très sympa parce qu’alors nous n’avons pas besoin de clavier. Car nous avons besoin de pouvoir créer différentes couches dans la musique, car la musique est assez complexe, elle le réclame. C’est donc un outil qui fonctionne très bien pour ce que nous voulons faire.

Hannes, non seulement tu as batteur et compositeur, mais tu es aussi l’ingénieur du groupe. Comment approches-tu le son d’Alkaloid ? Qu’elle est ta vision du son ?

Hannes : [Rires] Si seulement je savais, ça aurait été plus facile ! Tout d’abord, j’essaie de trier les centaines de pistes issues de toutes les sessions pour chaque chanson, et je pense : « D’accord, qu’est-ce que je peux faire pour que, d’une certaine façon, ce soit un album cohérent ? » [Petits rires] Car chaque chanson est musicalement très différente des autres sur cet album et il y a énormément de couches sonores et de sons de guitare différents. Je dois dire que j’ai commencé avec les parties non metal parce que c’est plus facile à mixer, selon moi, ça laisse plus d’espace pour le son. Donc je travaille en commençant par les parties les plus calmes en progressant vers les plus violentes. Ou disons-le ainsi : je commence avec les trucs rock et acoustiques, car c’est plus facile à faire, et ensuite je trouve un paramétrage différent pour mettre en valeur les trucs death metal. J’essaye de marquer dans chaque section quel est le point culminant, en terme de brutalité et d’abrasivité, peu importe comment on appelle ça, le côté death metal, et c’est toujours la partie la plus forte et agressive, et si j’ai ces deux mondes, le plus calme et le plus rude, ensuite tout le reste évolue entre les deux. C’est vraiment comme ça que je procède pour obtenir toute la dynamique, car les chansons sont basées sur des différences de dynamique et de débit. Je suis donc obligé de travailler sur les dynamiques qui sont présentes, en termes de volume et de brutalité ou de lourdeur, jouer avec et trouver le bon tableau sonore pour chacune d’entre elles, et dans la dernière étape j’essaye de les réunir de façon à ce que ça ne soit pas contradictoire. Ça aussi c’était très difficile.

Ça pourrait être bien plus facile si je me contentais de trigger la batterie et travaillais de façon un peu plus moderne, en ce sens, mais je voulais vraiment une production organique. C’est très moderne de tout compresser et avoir une batterie qui sonne très électronique, et c’est plus facile de contrôler les phases transitoires et le son global, mais j’ai choisi de faire ça plus à la vieille école. La première chanson que j’ai mixée était « Kernel Panic », qui a un côté années 80. Donc j’ai dû commencer avec un paramétrage sonore qui est un petit peu années 80, avec une gated reverb et tout, et j’ai transposé ça sur le reste de l’album, et ça a très bien marché. Le défi était en fait de trouver un son, parce que nous n’avions pas répété les chansons avant, nous ne les avions jamais jouées. Elles existaient seulement sous forme de démo, pour les chansons de Flo, ou sur partition, et c’est tout ce que nous avions. A partir de là, nous l’avons construit de zéro. Donc c’était très difficile à produire. Ça a pris beaucoup de temps à mixer. Mais je suis très content du résultat.

Est-ce pour cette raison que ça a pris un peu de temps pour que vous reveniez avec un second album, parce que ça a été difficile à faire et produire ?

Ouais, je suppose. Et aussi nous avons du pain sur la planche avec plein d’autres choses. Je possède un studio et je fais de plus en plus de travail de session, et de plus en plus de productions pour des groupes. C’est chronophage, mais c’est comme ça que je gagne ma vie. Si je gagnais ma vie avec Alkaloid, je ne ferais que ça [petits rires], mais la réalité veut que ce soit un petit groupe. Il n’y a donc aucun moyen pour nous de nous faire de l’argent avec ça. C’est purement pour notre propre plaisir. Donc dès que ce sera le bon moment, nous le ferons. Pour être honnête, on m’a déjà demandé pourquoi ça prend trois ans… Je ne pense pas que trois ans soit long pour composer et produire un album comme celui-ci, un album conceptuel riche, qui fait presque soixante-dix minutes de musique.

« Je ne veux vraiment, vraiment pas entendre parler de Dieu, de Jésus, de Mahomet, de Satan… Foutez-moi la paix ! Je n’ai pas besoin de tout ça. Je suis connecté à l’univers, point barre. C’est tout. C’est tout ce que j’ai besoin de savoir. Je n’ai pas besoin de mots pour l’expliquer parce que je le ressens. »

Morean : Surtout si tu n’en tires aucun revenu. C’est ça le truc. Si nous avions un salaire qui nous permettait de vivre de ce groupe, par exemple, nous pourrions écrire un album tous les mois ! [Rires] Je suis sûr que nous pourrions faire un album par an sans problème, mais la réalité est autrement. Donc, en fait, nous devons le faire sur notre temps libre. Et du temps libre, lorsqu’on est musicien freelance, de nos jours, il n’y en a pas beaucoup, car on est obligé de faire plein de choses pour payer les factures de base. Tout le temps que nous avons passé à faire cet album, par exemple, c’est-à-dire certainement plusieurs mois pour certains de nous, et même plus long pour Hannes, il faut avoir gagné avant ça l’argent que tu ne gagnes pas pendant que tu le fais. Il faut donc travailler deux fois plus dur le reste de l’année, de façon à pourvoir te permettre de perdre de l’argent pendant trois à cinq mois. Voilà pourquoi c’est toujours difficile, même s’il y a beaucoup d’inspiration. Nous n’aimerions rien de mieux que de commencer le prochain album immédiatement. Nous avons suffisamment d’idées et il y a déjà des chansons et tout, mais avant de pouvoir y parvenir, avant de pouvoir faire un produit professionnel – dans le sens où si tu devais payer pour le faire dans un studio professionnel, ça te couterait plusieurs voitures neuves – pendant ton temps libre avec un budget restreint, ça requiert beaucoup de logistique, de sacrifices, d’énergie et d’efforts. J’espère que ce ne sera pas toujours comme ça. Je veux dire que je ne souhaite rien de plus que d’avoir plus de temps à consacrer au groupe, mais la réalité aujourd’hui est que nous devons travailler dur pour chaque jour que nous passons dans ce groupe et c’est pourquoi ça prend longtemps.

Morean, tes thématiques sont à la croisée de la science et la fiction, ou la magie comme je t’ai déjà lu le qualifier. Est-ce ce croisement, là où les deux domaines se rencontrent, où nos certitudes sont ébranlées et de nouvelles portes s’ouvrent qui te fascine ?

Absolument ! On pourrait dire que c’est l’interface entre le monde subjectif intérieur, nos pensées, notre âme, si on veut, et le monde qui nous entoure, le monde objectif que l’on partage tous. J’ai cité la science et la magie parce qu’elles représentent ces deux mondes. La magie est quelque chose de très personnel, il n’y a presque pas de soutien scientifique pour ça, ça ne fait pas vraiment partie de la compréhension scientifique du monde, c’est plus une chose personnelle que tout le monde doit découvrir par soi-même ; comme la religion, la psychologie, ce n’est pas scientifique, c’est très subjectif et personnel. Alors que le monde objectif qui nous entoure et la science en particulier se développe très rapidement. Nos avancées technologiques ont été incroyables, et avec ça vient des avancées scientifiques. Meilleurs sont les télescopes, plus loin on peut voir dans l’univers. En fait, ce que j’apprécie à propos de l’époque que nous vivons est que la vision scientifique du monde n’est plus très carrée et solide, comme « voilà comment c’est et c’est comme ça que ça a toujours été. » Non. Ça évolue. Chaque jour quelque chose peut être découvert qui remet tout en cause. Je vois cette dynamique et je vois qu’occasionnellement ces deux domaines déconnectés se touchent. Et ce qui se passe là est extrêmement intéressant. Dans la physique quantique, la découverte que l’observateur change le résultat qui est en train d’être mesuré, par exemple, est incroyable ! Si on avait dit ça à un scientifique vivant il y a deux cents ans, il se serait moqué de nous, il aurait dit que ça ne peut absolument pas être une loi naturelle, ça ne peut pas être juste, mais on creuse si profondément qu’on voit qu’en fait, il semblerait qu’à l’échelle la plus petite, le monde se comporte totalement différemment de ce qu’on pensait et qu’il y a plus d’interaction entre celui qui regarde et la chose qui est regardée, alors qu’avant ça ne jouait aucun rôle dans la science et les expériences empiriques ; le fait qu’on observe un processus ne changeait pas le processus.

Donc je m’intéresse à ces deux extrêmes et peut-être aux choses qui n’ont pas encore beaucoup été étudiées, ou pour lesquelles on n’a pas tout à fait toutes les réponses en science, car c’est là où l’artiste peut faire son truc. C’est là que l’artiste peut faire usage de son imagination pour compléter ce qui est connu aux limites de la science. Et bien sûr, l’artiste peut avoir complètement tort et je n’ai aucune idée si mes rêves les plus fous au sujet des articles de science que je lis et comprends à peine ont un quelconque lien avec la réalité, mais il n’est pas nécessaire que j’ai raison, parce que l’idée de l’art, c’est créer son propre monde. Donc je prends la science comme une inspiration pour essayer d’aller au bout du bout d’une pensée. Par exemple l’histoire de Dyson est venue de là, toute l’histoire des Céphalopodes est venue de là, d’une simple fascination pour les pieuvres, en pensant « bon, si ces créatures avaient deux cent millions d’années de plus pour se développer, qu’est-ce qui pourrait se passer ? » Ce n’est que dans mon imagination, mais d’une certaine façon, ça me parait plus solide si cette imagination est basée sur des faits réels, de la science avérée et de véritables observations dans le monde réel, plutôt que si tout était complètement fictionnel depuis le départ, car alors c’est plus ou moins aléatoire. Si tu as toujours un deus ex machina qui règle les choses ou un messie qui descend et résout divers problèmes, ou peu importe, ça paraît faible et aléatoire, par rapport à si on accepte le monde qui nous entoure, comme « voici ce que c’est, voici où nous sommes, voici ce avec quoi on doit faire. » Jusqu’où peut-on aller avec ce que l’on connait, sans avoir besoin d’un deus ex machina ou des problèmes par nature insolvables qui se résolvent comme par magie par une force fictionnelle, ou autre ? C’est cette zone que je trouve la plus inspirante et la plus intéressante. Mais ce n’est que moi, c’est très personnel. Si d’autres gens écrivent des paroles dans ce groupe, ils sont les bienvenus pour écrire tout ce qu’ils veulent.

Est-ce là où prend racine ta spiritualité ?

Ouais, enfin, je suis athée mais je me considère vraiment comme une personne spirituelle, car je suis connecté à l’univers, j’en fais partie. Je vois le monde comme un gigantesque mystère. C’est un miracle que quoi que ce soit existe. Alors je ne parle même pas d’une planète habitable avec de l’eau liquide, qui est agréable et chaleureuse l’été, agréable et fraiche l’hiver, où quelque chose comme nous a pu se développer. C’est vraiment un miracle. Les probabilités pour que ça se produise naturellement sont extrêmement faibles. J’ai véritablement en moi un sentiment de mystère et de gratitude pour ce miracle que nous vivons. Je trouve que la vie est un miracle. Le fait que si je me coupe la main et que ça se reconstruise tout seul, et je n’ai aucune idée comment ça fonctionne, me rend très humble. Le fait que je n’ai pas besoin d’un dieu dans ma vision du monde ne rend pas le monde moins mystérieux, tout le contraire, il l’est sans avoir besoin de choses que je sais inutiles ou artificielles. Si le monde est face à toi, pourquoi aurais-tu besoin d’inventer un dieu qui l’aurait placé là ? N’est-ce pas suffisant que le monde soit là ? Ainsi, j’ai perdu une grande partie des questions fondamentales sur la vie, parce que j’ai compris que ce n’est pas vraiment nécessaire, ce n’est pas très pertinent de savoir d’où c’est venu. Ce qui est important, c’est ce qui est là, et dont on peut profiter. Je suppose que j’ai lâché tout un tas de questions et de pensées, peut-être, aussi, mais j’ai vraiment le sentiment d’être une toute petite partie d’un système incroyablement mystérieux et miraculeux. Peut-être que quelqu’un d’autre exprimerait ça en des termes religieux. Pas moi parce que les discours au sujet de Dieu et ce que Dieu dit aux gens de faire et tout me file la nausée. Je pense que personne n’a le droit de prétendre avoir la vérité sur ces choses. Donc je préfère partir de ce que l’on connaît mais emmener ça le plus loin possible.

« La science pourrait aussi avoir besoin d’un peu d’art, parce que les sciences théoriques en particulier ont aussi besoin d’être visionnaires. […] Cet échange entre la science et l’art à ce niveau le plus visionnaire, le plus théorique, le plus spéculatif est, je crois, quelque chose qui peut énormément profiter aux deux. »

Je t’ai d’ailleurs lu plusieurs fois exprimer un vrai dégoût pour les religions…

Personne ne sait ce qui se passe quand on meurt. Je ne crois personne qui dit savoir ce qui se passe. Je pense que la religion est grosso-modo notre façon de gérer notre peur de la mort et notre méconnaissance de nos origines et de ce qu’il adviendra de nous quand cette vie sera finie. Donc je pense que tout le monde à parfaitement le droit de croire en ce qu’il veut, mais personne n’a le droit de dire à autrui « j’ai raison et tu as tort » car il n’y pas de vérité ici. Il n’y a que la vérité que tu as dans ton cœur, et ça, tu ne peux pas le partager avec les gens autour de toi. Enfin, tu peux peut-être les inspirer mais tu ne peux pas le leur marteler jusqu’à ce qu’ils voient la vérité de Jésus ou je ne sais quoi. Le problème n’est pas tant que quelqu’un croit peut-être en dieu, le problème est dès que quelqu’un pense être une meilleure personne qu’une autre. C’est la source du mal, quelqu’un qui pense être meilleur que les autres. Et la religion tend à avoir cette prétention de détenir la vérité, malgré les indices, car la foi, c’est croire en quelque chose même s’il n’y a pas de preuve. Donc si nous pouvions tous nous accorder sur le fait que c’est subjectif, que ça doit rester chez nous et dans l’intimité de notre salon et de notre tête, alors je n’ai aucun problème avec quiconque croyant quoi que ce soit. S’ils croient que la Terre est plate en 2018, qui suis-je pour leur dire de ne pas penser ça ? Enfin, je trouve que c’est stupide mais c’est leur droit de penser que je suis stupide de penser que la Terre et ronde.

Mais c’est la façon dont nous interagissons, et en ça, la religion a été l’excuse parfaite pour être un connard avec tous les autres, ou tous ceux qui sont différents. Ça se produit même encore plus de nos jours qu’auparavant, et c’est ce qui m’horrifie. Donc croyez ce que vous voulez croire, mais foutez-moi la paix avec votre vérité, parce que votre vérité n’est pas une vérité. Votre vérité est une connerie. Et si tu peux avoir tes conneries, je peux moi aussi avoir les miennes, et il faudra quoi qu’il arrive qu’on s’entende [petits rires]. Je ne sais pas si ça a du sens pour vous, mais c’est ainsi que je vois les choses. Croyez ce que vous voulez, mais je ne veux vraiment, vraiment pas entendre parler de Dieu, de Jésus, de Mahomet, de Satan… Foutez-moi la paix ! Je n’ai pas besoin de tout ça. Je suis connecté à l’univers, point barre. C’est tout. C’est tout ce que j’ai besoin de savoir. Je n’ai pas besoin de mots pour l’expliquer parce que je le ressens. Je n’ai pas besoin de système de croyances, ou pire encore, d’un imbécile de prêtre pour me dire ce que Dieu dit et ce que Dieu veut pour moi, je ne suis pas aussi faible. Je peux comprendre les choses par moi-même parce que je suis connecté au monde qui m’entoure, et je crois que c’est le cas de tout le monde parce que nous ne sommes pas séparés, nous ne sommes pas isolés, nous faisons partie de ce grand truc. C’est ça que je voulais dire par ce dégoût. Ce n’est pas la chose en soit, c’est ce que les gens en font.

Certains thèmes abordés sont liés à Lovecraft. La chanson la plus évidente à cet égard dans cet album est « Azagthoth », qui est une divinité lovecraftienne, mais en fait, tu as choisis de l’épeler comme on le trouve dans le Necronomicon Simon. Ça va donc au-delà d’une simple fascination pour les écrits de Lovecraft. Du coup, quelle est ta relation à tout ceci ?

Je me considère comme un homme spirituel et j’ai un background dans les sciences occultes. Je m’intéresse toujours à ces choses mais je ne suis plus autant actif dans le domaine parce qu’à un moment donné la musique a pris complètement le dessus. J’ai choisi l’épellation du Necronomicon Simon parce qu’aussi fictif puisse-t-il être, c’est un livre voulu pour être utilisé activement. C’est plus que des histoires. Que l’on considère ces choses comme étant réelles ou pas, ce n’est même pas la question, car par exemple, quelque chose comme Yoda de Star Wars est un caractère de fiction mais il a une réalité dans notre monde, il en fait désormais partie simplement parce qu’il a une fonction symbolique pour quelque chose de spécifique, et même si c’est juste pour que les gens déconnent avec l’ordre des mots dans leurs phrases. Mais Yoda fait partie de notre réalité quand bien même c’est une fiction. On peut donc aussi avoir une relation avec une divinité lovecraftienne. Sur un plan astral dans l’intimité de ton propre esprit, où d’autres gens voient Jésus, si tu peux voir Jésus, tu peux aussi voir Azagthtoth, et Azagthoth sera une chose très intéressante à contempler, et ça te fissurera le crâne parce que c’est une vibration et un principe tellement éloignés de l’humanité que, je pense, on ne peut pas le supporter, mais j’ai moi-même eu quelques aperçus de ces peurs. Qu’elles soient ma propre invention ou qu’elles émanent de quelque chose qui existe vraiment, ce n’est même pas pertinent de le savoir. J’ai vu des choses dans mon esprit et elles m’ont scotché. J’ai toujours eu ce besoin d’exprimer ces états d’esprit et ces… Tu sais, c’est très éloigné d’un état d’être normal, et les visions qui accompagnent cette vibration particulière sont précisément celles de quelque chose qui change continuellement, quelque chose venant d’en-dehors de notre univers, et qui grosso-modo écrase notre continuum espace-temps. Ça faisait longtemps que je voulais écrire cette chanson, rien que parce que je trouve ce principe extrêmement intéressant. Si tu peux disposer ton esprit de façon à ce qu’il puisse percevoir quelque chose en-dehors de notre univers, fictionnel ou pas, ce n’est pas rien !

« Je me suis davantage intéressé à la science aujourd’hui, parce que j’ai réalisé que notre vie, notre planète et nos lois naturelles sont tellement plus riches, complexes et indescriptibles, et parfois aussi très ambiguës, que j’ai dû corriger mon erreur, de croire que le monde était ennuyeux, car il ne l’est pas du tout ! »

Cette chanson est une tentative pour décrire ça mais même dans la chanson elle-même, je me suis permis de dire « bordel, comment est-ce que je vais le décrire ? » [Rires] C’est un exercice vain mais je voulais quand même essayer, simplement parce que j’ai ce… Je ne sais pas, je dirais, une bonne relation à Azagthoth. Ce que j’ai vraiment essayé de faire, c’est le relier à quelque chose de scientifique, c’est-à-dire les trous noirs. Les trous noirs, de ce que l’on en sait aujourd’hui, sont là où les lois de l’espace et du temps s’effondrent. On ne peut pas voir ce qu’il y a à l’intérieur d’un trou noir parce que nous faisons partie d’un monde qui ne peut pas l’atteindre. Pour moi, c’était une raison suffisante pour relier ça à un être hors de notre univers, car l’intérieur d’un trou noir, d’une certaine façon, c’est en-dehors de notre univers, car on ne peut pas interagir avec, tout du moins pas encore. Je fais donc le lien entre l’effondrement théorique de nos dimensions et l’arrivée de ce dieu lovecraftien. Il s’agit de l’idée, pas forcément d’Azagthtoth en tant que tel. Le truc, c’est que je n’ai trouvé personne d’autre ayant eu de meilleurs mots pour décrire ces choses. Lovecraft est très vague mais au moins il pointe du doigt certains mondes que personne n’a imaginé, et il est allé très loin dans ces choses. C’est pour ça que je le respecte, pas parce que c’est un bon écrivain, car dans la plupart de ses histoires, il n’était pas tellement bon écrivain, et il ne dit en fait pas grand-chose sur ce cosmos et ces divinités, ses histoires montrent surtout des gens qui les fuient, mais le fait de mentionner ces histoires et percevoir ces mondes au-delà des mondes, c’est quelque chose où je trouve que Lovecraft excelle. En tant que source d’inspiration, ça m’a beaucoup servi depuis les toutes premières chansons que j’ai écrites. Je suppose que c’est pour ça que je contenue à m’y intéresser et à revenir dessus, car ça reste fascinant, essayer d’imaginer ce qu’il y a en dehors de notre univers.

Et soit dit en passant, la seule raison pour laquelle j’ai écrit la chanson et les paroles de « Chtulhu », sur le premier album, était parce que Hannes avait un riff et il a dit : « J’ai ce riff, tu veux écrire une chanson avec ça ? » Et j’ai trouvé que ce riff sonnait exactement comme Cthulhu ; c’est juste pour ça que la chanson « Cthulhu » a vu le jour. Et j’ai pensé : « Bon, si on fait du Lovecraft, j’ai quelques autres trucs à proposer. » Donc c’est quelque chose que j’aimerais poursuivre sur les prochains albums, simplement parce qu’il y a énormément de trucs à dire sur ces choses, quand bien même tout le monde parle du cosmos lovecrafien et Lovecraft ci, et Cthulhu ça… Mais il y a très peu de gens qui ont vraiment quelque chose à dire là-dessus, quelque chose qui ne vient pas directement de Lovecraft ou Metallica ou d’un quelconque jeu de rôle. C’est pour ça que je permets à cette chose relativement fictionnelle de trouver une place dans le concept d’Alkaloid.

Pourquoi avoir attendu aujourd’hui pour faire cette chanson si tu voulais la faire depuis si longtemps ?

C’est une raison vraiment stupide en fait : mon prédécesseur dans Dark Fortress se fait appeler Azagthtoth ; il utilise ça comme nom d’artiste. Je veux dire que je n’ai strictement aucun problème avec lui, je trouve que c’est un super vocaliste et ça n’a rien à voir avec lui personnellement, mais je pense que ça aurait eu l’air étrange que Dark Fortress arrive avec une chanson ayant pour titre le nom d’artiste du précédent chanteur. Ça aurait été impossible d’expliquer aux gens que les deux choses n’ont rien à voir l’une avec l’autre. Donc voilà pourquoi je me suis retenu dans Dark Fortress, ainsi que dans Noneuclid parce que les trois-quarts de ce groupe sont aussi dans Dark Fortress. Cette fois, avec Alkaloid, je savais qu’il n’y avait aucun problème et que je pouvais écrire une chanson sans que ce soit incompris.

Comme tu l’as dit, tu utilises cette divinité pour incarner l’idée du trou noir et de ses distorsions dimensionnelles. Penses-tu que le fait d’utiliser de telles métaphores et images aide à saisir ces concepts scientifiques à la limite de notre capacité de compréhension, et ainsi modeler notre pensée, nous permettant de pousser nos réflexions plus loin. Dirais-tu, plus généralement, que l’art t’aide à structurer ta pensée ?

Oui, absolument ! C’est exactement là où la science pourrait aussi avoir besoin d’un peu d’art, parce que les sciences théoriques en particulier ont aussi besoin d’être visionnaires. Je pense que les idées radicalement nouvelles en science ne sont pas venues en faisant de vieux exercices de mathématiques ou de physique ou de vieilles expériences. Non, c’est aussi venu d’une authentique inspiration. Et il y a des cas où certains concepts vraiment cool en science ont été inspirés par quelque chose qu’un écrivain avait trouvé, ou un peintre, ou peu importe. Un exemple, c’est l’idée de la sphère de Dyson. Freeman Dyson a récupéré l’idée de construire une sphère autour du soleil pour recueillir toute son énergie dans un roman ; je crois que c’était L’Anneau-Monde de Larry Niven. Ainsi, une idée qui a été lancée dans un livre de fiction a été reprise par un scientifique et puis est repartie dans la fiction et a inspiré plein d’histoires. Cet échange entre la science et l’art à ce niveau le plus visionnaire, le plus théorique, le plus spéculatif est, je crois, quelque chose qui peut énormément profiter aux deux.

« De l’idée initiale d’écrire une simple chanson au sujet de la sphère de Dyson est ressortie cette ambition : jusqu’où peut-on emmener l’échelle de Kardachev ? […] Peuvent-ils conquérir les autres dimensions dont, par exemple, la théorie des cordes parle ? Plus loin je vais, plus je vois que la route est longue, et je vais clairement aller aussi loin que je pourrais. »

Tu as dit plus tôt que « l’art, c’est créer son propre monde » et le fait que tu cherches à amener la réalité à des extrêmes, aussi loin que possible, est-ce que ça signifie que la réalité, telle qu’on la connait, t’ennuie un peu ?

[Rires] A l’origine, oui. C’est comme ça que tout a commencé, parce qu’étant adolescent, le monde qui m’entourait m’ennuyait profondément. J’ai grandi dans une petite ville conservatrice de la Bavière rurale et il ne s’y passait pas grand-chose, donc ma plus grande peur dans la vie était qu’elle allait devenir ennuyeuse, et la fonction qu’a toujours eu la musique pour moi était de me permettre d’échapper à la réalité, m’échapper du monde qui m’entourait. Pour moi, le plus grand don qui accompagne la capacité à être créatif est que tu peux créer tes propres mondes. C’est fantastique ! Et si tu peux en vivre, que demander de plus ? Je suis vraiment béni et heureux que ce mécanisme existe. Mais maintenant j’ai trente ans de plus et je vois la réalité très différemment, car j’ai réalisé que ce que j’ai toujours perçu comme étant la réalité n’en était qu’une toute petite partie. Je n’avais aucune idée de la complexité et la profondeur de la réalité dans laquelle on se trouve, mais il faut juste se donner les moyens de la voir et la contempler. Voilà comment je me suis davantage intéressé à la science aujourd’hui, parce que j’ai réalisé que notre vie, notre planète et nos lois naturelles sont tellement plus riches, complexes et indescriptibles, et parfois aussi très ambiguës, que j’ai dû corriger mon erreur, de croire que le monde était ennuyeux, car il ne l’est pas du tout ! Et tu pourrais défendre que « d’accord, mais c’est un monde différent que tu vois aujourd’hui, par rapport à quand tu avais quinze ans, » mais le principe reste que, je trouve, en tant qu’artiste, tu es béni si tu as la possibilité de créer tes propres mondes, et la partie difficile est de partager ces mondes, trouver une forme d’expression te permettant de partager tes propres mondes intérieurs avec d’autres gens. Mais ce n’est que moi. Il y a d’autres artistes qui préfèrent commenter la réalité. Comme le cabaret, par exemple, qui est très ancré dans la réalité mais c’est un commentaire de la réalité, ou une certaine façon de la voir que l’on partage tous. C’est une voie totalement légitime, mais je m’intéresse plus aux mondes que je – et peut-être d’autres – ne connais pas encore. C’est donc ce que je recherche dans l’art et quand je crée des choses, simplement parce que c’est ce qui m’intéresse, d’autres mondes, autant que possible.

Sur Liquid Anatomy, tu poursuis les sagas de « Dyson Sphere » et « Funeral For A Continent », et je sais que tu as déjà des plans pour développer d’autres thèmes et concepts que tu n’as pas fini d’exploiter, tel que les trous noirs. Vois-tu le groupe comme un concept continu ?

Je n’ai pas envie de dire que c’est là toute la vérité, parce que peut-être que l’année prochaine, quand nous écrirons les prochaines chansons, tout d’un coup nous aurons des idées complètement différentes, mais jusqu’à présent, le sentiment est que quand nous avons commencé avec le premier album, celui-ci n’était pas du tout fini quand nous l’avons terminé. Il y avait une telle poussée d’inspiration chez moi, pour les paroles et tout… Comme la sphère de Dyson, par exemple, ça a commencé quand je me suis demandé : « Ok, donc quelqu’un a pensé à cette idée. Qu’est-ce qu’il se passerait si on cherchait à en construire une ? Est-ce que ça serait possible ? Qu’est-ce que ça impliquerait ? Etant qui l’on est aujourd’hui et compte tenu de l’état de nos connaissances, pourrait-on la faire ? » Et alors j’ai commencé à lire, à m’y intéresser, et c’est devenu un truc de quinze minutes. Mais pendant que j’étais en train d’écrire ça, je réalisais : « Hey, l’histoire n’est pas finie ! Donc d’accord, il y a une sphère de Dyson ; désormais la sphère de Dyson bouge dans l’espace. Mais après, quoi ? » J’ai réalisé que je devais poursuivre cette réflexion, car j’ai été si loin dans le sujet que j’ai découvert qu’il y avait bien plus de choses que je voulais dire. Dans le cas de la série de chansons « Dyson Sphere », il y a l’échelle de Kardachev, c’est utilisé pour mesurer l’avancée des civilisations dans l’espace. Ainsi on est le type 0. Le type 1 contrôle toute la planète. Le type 2 contrôle tout son système solaire. Le type 3 contrôle toute sa galaxie. L’histoire aujourd’hui se situe juste avant Kardachev 3. Mais ensuite il y a Kardachev 4, qui signifie qu’on contrôle tout l’univers. Kadachev 5 signifie qu’on contrôle le multivers. Et ensuite, ça se complique… Mais de l’idée initiale d’écrire une simple chanson au sujet de la sphère de Dyson est ressortie cette ambition : jusqu’où peut-on emmener l’échelle de Kardachev ? Désormais, ils ensemencent toute la galaxie, c’est un tout autre niveau d’intelligence qui porte l’histoire, cette créature qui s’est créée à partir de la sphère de Dyson. La prochaine question est : peuvent-ils quitter l’univers ? Pour ceci, ils vont avoir besoin de trous noirs. Mais peuvent-ils s’extirper du corsage du temps et de l’espace ? Est-ce qu’il y a un autre moyen de le contourner ? Peuvent-ils conquérir les autres dimensions dont, par exemple, la théorie des cordes parle ? Plus loin je vais, plus je vois que la route est longue, et je vais clairement aller aussi loin que je pourrais.

Pour « Funeral For A Continent », c’est un peu pareil. J’ai toujours été fasciné par l’Antarctique depuis que je suis gamin, ensuite je m’y suis rendu, et puis j’y suis même retourné. Donc la fascination n’a cessé de croître. « Funeral For A Continent » demande simplement : qu’y a-t-il sous toute cette glace ? Une fois que la glace aura fondue, qu’est-ce qui en ressortira ? Donc « Rise Of The Cephalopods » est en fait, dans mon esprit, la continuation précise de cette histoire. L’histoire se termine avec les poulpes qui partent dans l’espace. A partir de là je peux donc ériger un pont vers, peut-être, toute la saga de « Cthulhu » ! Car Cthulhu est un être tentaculaire intelligent venant de l’espace, or mes poulpes à la fin de la chanson sont des créatures spatiales tentaculaires intelligentes. Je n’en suis pas encore sûr. Mais là où je m’éclate le plus en composant, je trouve, c’est quand je pense à ces histoires absurdes et que je me lance à fond dedans, et en allant très loin, et ensuite me posant pour essayer de trouver les bonnes notes pour les exprimer. En fait, c’est pour ça que je fais ce que je fais. C’est tellement marrant que je n’arrive pas à m’arrêter ! C’est là toute la raison derrière ça. C’est autre chose que de dire « satan, satan », ou « le monde est nul », ou « j’emmerde la religion », tu sais, le cliché habituel, « frères de metal », bla bla bla… C’est vraiment un soulagement de se permettre de trouver ses propres histoires et en faire ce qu’on veut. C’est vraiment fantastique ! Je ne pense pas que j’arrêterais de sitôt.

« Là où je m’éclate le plus en composant, c’est quand je pense à ces histoires absurdes et que je me lance à fond dedans, et en allant très loin, et ensuite me posant pour essayer de trouver les bonnes notes pour les exprimer. »

Maintenant, sur un autre sujet, Hannes, avec le recul, penses-tu que le split avec Obscura était inévitable ?

Hannes : Non, je ne pense pas. On aurait pu l’éviter. Certains d’entre nous ont vraiment essayé pendant deux ans de s’adapter à quelqu’un et ça n’a pas marché. Après avoir passé un certain temps à faire des compromis sans rien obtenir en retour, j’ai simplement pensé : « D’accord, ça suffit maintenant. Artistiquement, ce groupe ne va nulle part, de toute façon. Alors pourquoi devrais-je perdre mon précieux temps avec quelqu’un qui ne comprend pas ? » [Petits rires] J’ai réalisé que tout ce que je voulais faire musicalement est plus du côté d’Alkaloid, et Obscura, les chansons que nous avions à l’époque, celles qui ne se sont jamais retrouvées sur un album, n’étaient pas vraiment géniales, je dois dire. Je trouvais que c’était foireux. Ça peut paraître dur mais c’est ce que je ressentais. Je regarde les choses plus sous une perspective temporelle, parce que le temps est précieux, il ne revient pas. Nous avons investi beaucoup de temps et d’efforts dans Obscura pour que ça fonctionne et l’emmener au niveau où il est aujourd’hui, mais je ne pense pas en ces termes, je ne pense pas à la taille d’un groupe ou sa popularité. Ça fait partie du jeu, je comprends bien, mais ce n’est pas ce qui me motive.

Voilà le truc : si tu ne vois pas de futur pour quelque chose, laisse le tomber ! Car le processus de réflexion derrière quelque chose, si tu penses « oh, j’ai investi tellement de temps, d’efforts, d’argent, peu importe, dans quelque chose, je ne peux pas le laisser tomber, » eh bien si, tu peux parce que la seule chose qui compte c’est : « Est-ce que ça vaut le coup pour le futur ? A quoi ressemble le futur ? » Je pensais que musicalement, déjà à ce stade, j’avais exprimé tout ce que je voulais exprimer avec Obscura, je ne voyais pas que ça allait quelque part où je pourrais être heureux avec le groupe. Donc peut-être était-ce inévitable… [Petits rires]. Si ça avait seulement été le truc lui-même, genre le nom Obscura ou le fait que le groupe était populaire, alors ouais, nous aurions pu l’éviter, mais pour moi, ça ne vaut pas le coup de traverser des emmerdes si le résultat, au final, n’est pas satisfaisant. Car j’avais déjà investi ce temps, et j’avais déjà donné à ce groupe de nombreuses chansons à moi, donc à ce stade, il n’y avait plus rien que je puisse faire par rapport à ça. Tout ceci est perdu ou révolu quoi qu’il arrive. C’est le même processus de réflexion quand tu vas au cinéma, tu regardes un film de deux heures et après une heure, tu trouves que le film est nul. La plupart des gens regarderaient quand même le film jusqu’au bout, mais c’est une idée étrange parce que l’argent est déjà dépensé, et tu peux soit encore perdre une heure, soit passer ton temps à faire autre chose. Voilà grosso-modo comment j’ai abordé le split d’Obscura, parce que je me disais : « D’accord, est-ce quelque chose que j’ai envie de poursuivre ? » Et la réponse était non. Donc…

Ça ne cause aucun tort, je suppose, parce que je suis heureux de la façon dont les choses fonctionnent aujourd’hui. Je pars en tournée avec Hate Eternal, en l‘occurrence, et j’enregistre un nouvel album avec eux ; je peux faire Alkaloid, qui est chronophage, difficile et très gratifiant ; je peux faire mes trucs solo et travailler en studio constamment. Je fais donc vraiment ce que j’aime. Ça s’est avéré être une bonne décision. C’est toujours comme ça. C’était pareil quand j’ai quitté Necrophagist. Je veux dire que ce groupe était sur le point d’exploser en termes de popularité. Je me souviens que le dernier concert que j’ai fait était en tête d’affiche face à deux-milles personnes, mais je détestais ça ! [Petits rires] Parfois ça ne vaut pas la peine de faire perdurer quelque chose de façon superficielle si à l’intérieur on n’en est pas content. Je pense qu’avec Alkaloid c’est très, très différent. J’ai le sentiment qu’artistiquement et par rapport aux personnes avec qui j’ai envie de travailler, j’ai la vie que j’ai toujours voulu avoir.

Steffen Kummerer nous a raconté que sa perspective sur la composition est un peu différente de la tienne. Il a dit qu’il ne « néglige pas les racines, [il] ne veu[t] pas détruire tout ce qu’[ils ont] pu faire. » Est-ce que ça signifie que tu n’as pas beaucoup de considération pour les racines, que tu pourrais tout aussi bien démolir toute notion d’identité que tu aurais forgée dans Alkaloid, en l’occurrence, à un moment donné ?

Toute l’identité qu’Obscura possèdait d’un point de vue composition était la mienne, grosso-modo [rires]. Au moins sur le dernier album que nous avons fait ensemble. Sur Cosmogenesis, c’était un peu différent, tout le monde a contribué, mais j’ai quand même écrit la moitié de la musique et arrangé la plupart des chansons. Sur le second album, Omnivium, j’ai globalement arrangé chaque chanson, à partir de rien, genre juste avec des idées de base, sauf pour une des chansons de Chris, « Vortex Omnivium », qui était déjà toute prête. En fait, quelle est la racine de ce groupe ? Le différend que nous avions était que Steffen voulait faire quelque chose qui plagiait les travaux d’autres personnes. Il aime Death et Cynic, et c’est comme ça qu’il voulait que le groupe sonne. Pour être honnête, je ne suis pas fan de ça. Je veux dire que bien sûr tout le monde est influencé et nous l’avons fait sur Cosmogenesis, l’influence Death, mais c’était déjà fait, donc qu’est-ce qu’il y a ensuite ? On ne peut pas dire qu’on a une certaine identité et ensuite prendre un riff d’une chanson de Death, changer trois notes et dire « hey, j’ai une nouvelle idée ! » [Rires] C’est grosso-modo ce que Steffen fait au niveau composition ! Ça ne me satisfait pas ; ce n’est pas professionnel et ce n’est pas mature. C’est dur de le dire, mais ce n’est que mon opinion sur les choses. Ce n’est pas comme si c’était Metallica, Megadeth ou un gros groupe dans le genre avec lequel tu peux te faire une fortune rien qu’en y officiant [petits rires]. Tu ne te fais presque pas d’argent avec du death metal technique [petits rires]. Donc pourquoi est-ce que je le fais ? Je ne le fais pas pour la gloire ou les acclamations, je le fais pour la satisfaction artistique. Et c’est une approche très différente, je suppose. Donc ouais, on pourrait dire que nous avons des points de vue différents sur la composition. Mais je ne suis pas certain de quel est son point de vue sur la composition, autre que plagier le boulot d’autres gens [petits rires]. Désolé !

As-tu entendu Akróasis, l’album qu’Obscura a sorti après ton depart ?

Oui, je l’ai entendu ! Le son de la batterie est bon. Mais c’est le truc de quelqu’un d’autre et je n’ai pas vraiment envie de commenter là-dessus. Disons-le ainsi : tu sais, ils ont composé avec ce guitariste Fountainhead sur cet album et ils ne se sont pas du tout entendus, et je pense que ça se reflète beaucoup dans les chansons. C’est tout ce que je peux dire.

« On ne peut pas dire qu’on a une certaine identité et ensuite prendre un riff d’une chanson de Death, changer trois notes et dire ‘hey, j’ai une nouvelle idée !’ [Rires] C’est grosso-modo ce que Steffen [d’Obscura] fait au niveau composition ! Ça ne me satisfait pas ; ce n’est pas professionnel et ce n’est pas mature. »

Sur le sujet de l’identité, penses-tu malgré tout que pour être un artiste, il peut parfois être nécessaire de se débarrasser du passé et des influences pour aller de l’avant ?

Non, je ne dirais pas ça. Je veux dire que notre propre passé nous définit. Les expériences qu’on vit nous forment en tant que musicien. Ma plus grande influence est toujours les gens avec qui j’ai joué ou composé. Notre guitariste Chris m’a influencé plus que n’importe quel autre groupe que j’ai écouté, parce qu’il a un certain style et je travaille avec lui depuis de nombreuses années. J’ai fait partie de Necrophagist pendant quatre ans, et bien sûr, ça a façonné une partie de mon ADN musical, si tu veux, et c’est plus influent que n’importe quel groupe que j’écoute. C’est plus profond de jouer la musique de quelqu’un ou de jouer avec un vrai musicien que d’être assis à la maison à écouter des albums. Donc je dirais que le passé définit vraiment notre présent et notre futur.

A propos de Christian, Steffen nous a dit que c’était plus un power mettaleux et qu’il n’était pas tellement heureux à jouer du death metal ultra-technique. Mais en l’occurrence, il joue toujours avec toi dans Alkaloid qui reste assez technique et n’es pas très power metal. Du coup, comment définirais-tu sa place dans le groupe ?

Il a contribué à des chansons pour le premier album d’Alkaloid. Il ne l’a pas fait sur cet album mais a joué ses solos et je pense que c’est une part très importante du son. Quoi qu’il en soit, sa présence dans le groupe est importante à mes yeux, et il participe grandement à l’ensemble du son. Oui, c’est vrai, c’est plus un power metalleux, ou un guitariste de heavy metal traditionnel, un genre de guitar hero, je dirais. Mais il a aussi joué dans Necrophagist avec moi et ensuite dans Obscura ; il s’est simplement trouvé qu’il a joué dans tous ces groupes de tech death, même si ce n’était pas sa musique favorite, mais parfois c’est comme ça que ça marche [petits rires]. Alkaloid n’est pas aussi technique, en ce sens, ou peut-être que, de toute façon, « technique » n’est pas le bon terme pour décrire la musique, je pense. Je dirais que ce n’est pas aussi rapide [petits rires]. Il n’est pas nécessaire de balancer un million de notes à la seconde tout le temps. C’est très différent. Aussi, ayant trois guitares, c’est un peu plus relax, on n’est pas obligé de sans arrêt repousser nos limites, ce n’est pas nécessaire dans Alkaloid.

Morean : [Rires] Je serais curieux d’entendre ce que Danny a à dire à ce sujet !

Le premier album d’Alkaloid est ressorti via Season Of Mist au début de l’année, mais cet album est originellement sorti par vos propres moyens et a fait l’objet d’un financement participatif. Pourquoi avoir choisi cette voie au départ, au lieu de passer directement par un label ?

Morean : Parce qu’en gros, les labels n’étaient tout simplement pas intéressés ! [Petits rires] En fait, nous avons essayé mais personne n’était intéressé. Donc c’était la seule voie disponible. Heureusement, ça a fonctionné mais les labels sont venus seulement quand ils ont vu que nous pouvions gérer sans eux.

Hannes : Ouais, c’est ça, en gros. Mais ça représente vraiment trop de travail. Le premier album, c’était ridicule de faire cette campagne de financement participatif. Ne serait-ce qu’envoyer les colis… Rien que préparer les colis a pris, je ne sais pas, énormément de temps ! Tout faire soi-même, c’est bien trop de travail. C’est pour ça que les labels existent. Nous ne pouvons pas faire tout ça. Season Of Mist ont une promotion et une distribution, surtout, à bien plus grande échelle. Nous pouvons atteindre de nouveaux fans et puis nous focaliser sur les choses qui en ont besoin de notre part, comme composer la musique, jouer la musique, donner des concerts, etc.

Pensez-vous que les labels manquent d’audace de nos jours ?

Morean : Je pense qu’ils sont aussi démoralisés par tout l’effondrement du marché de la musique. Je veux dire qu’ils en font partie, autant que nous en faisons partie, et les photographes et les magazines, tout le monde. Evidemment, si tout le monde meure de faim, eux aussi meurent de faim et ils doivent revoir leurs dépenses. En fait, il n’y a jamais eu beaucoup d’argent mais ça s’est vraiment effondré. Nous ne faisons que survivre et équilibrer les comptes mais même avec les tournées, les rémunérations qu’on reçoit d’une tournée, au niveau où nous sommes, c’est, avec un peu chance, suffisant pour couvrir les coûts du bus, mais après, tu n’as pas pris un seul café et n’as pas gagné un seul centime. C’est vraiment difficile de nos jours de continuer comme c’était dans les années 80 ou 90, et bien sûr les labels ont exactement le même problème. Donc je comprends s’ils ne peuvent pas balancer de l’argent ou se permettre d’investir beaucoup dans quelque chose qui ne rapportera peut-être rien. C’est une réalité. Je pense que ce qui est vraiment important est qu’il y a encore des labels qui préservent la qualité. On peut se rendre compte avec certains labels que ça semble être important pour eux, pas seulement le nombre d’exemplaires qu’ils vendent, mais aussi s’ils proposent vraiment de la musique intéressante ou pas. Nous sommes contents de pouvoir travailler avec Season Of Mist maintenant parce qu’en tant qu’auditeur, j’ai toujours respecté leurs choix artistiques et l’importance qu’ils accordent à un standard artistique élevé, et je trouve que nous correspondons bien à ce label. Evidemment, ils ne peuvent pas non plus faire des miracles. Nous devons faire avec ce qu’il y a.

Hannes : Ouais, et Season Of Mist est plus ou moins le seul label metal aujourd’hui qui, en l’occurrence, s’intéresse à l’audio haute résolution. Et ils sortent des vinyles et ceux-ci sont magnifiques ! Tout est une question de qualité et c’est précisément ce qui est important pour nous. C’est donc une très bonne chose. Tout le business de la musique qui dégringole, c’est à cause de la digitalisation, en gros, car on peut digitaliser la musique et c’est ce qui va arriver à plein de business dans un avenir proche. Tout ce qu’on peut automatiser, tout ce qu’on peut digitaliser, sera automatisé et digitalisé. L’industrie de la musique a été la première industrie à vraiment souffrir, mais je pense que beaucoup d’autres industries devraient regarder l’industrie de la musique et voir comment elles finiront, parce que ça ne concernera pas que l’industrie de la musique ; d’autres industries dégringoleront aussi.

Morean : C’est déjà en train de se produire.

Hannes : C’est déjà en train de se produire, oui. Dans le business de la musique, ça a plus ou moins atteint la phase finale. Tout est révolu, grosso-modo.

Interview réalisée par téléphone le 30 avril 2018 par Nicolas Gricourt.
Transcription & traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel d’Alkaloid : www.alkaloid-band.com.

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