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Chronique   

Allegaeon – Damnum


Les années 2010 ont vu venir d’outre-Atlantique une nouvelle vague de death metal souvent accompagnée du qualificatif de « technique », pour préciser à la fois un certain degré de complexité musicale et des accointances avec la scène progressive. L’effort de recherche qui la caractérisait n’avait pas toujours pour but tant la démonstration – indigeste pour une frange du public – que la volonté d’enrichir les atmosphères et d’être au service de la mélodie. Aux côtés des formations américaines qui se sont distinguées en mêlant densité musicale et virtuosité, telles que de Rivers Of Nihil et Fallujah pour ne citer qu’eux, Allegaeon assumait ce paradoxe, notamment avec ses récentes productions, Proponent For Sentience et Apoptosis, qui cachaient derrière des concepts denses une sensibilité et une certaine accessibilité musicale. Avec Damnum le groupe arrête de déguiser ses sentiments humains derrière des métaphores scientifiques austères, et plus que de se décharger d’un poids, il se libère artistiquement.

Jusqu’à présent, les Américains s’étaient tenus à leur concept et à leurs méthodes de composition, le guitariste Greg Burgess menant principalement la barque, aidé de son acolyte Michael Stancel depuis son arrivée en 2013. Sauf que le confinement est passé par là avec, comme pour d’autres formations, son lot d’introspections, et l’idée de perturber l’ordre des choses au nom de l’évolution créative a fait son bout de chemin. Avec Damnum, pour la première fois, tous les membres du groupe ont été impliqués dans le processus d’écriture. Pas de bouleversement de direction musical, mais un élargissement des horizons. Avec « Bastards Of The Earth », Allegaeon expose une recette familière et efficace. La guitare classique résonne dans un premier temps, prélude à un déferlement de riffs tranchants ; de quoi bien huiler la machine à headbanging. La brutalité est de mise, aussi cathartique que technique. Saluons la performance de Riley McShane en la matière, impressionnant par son débit sur « The Dopamine Void, Pt. II », ou sur « Saturnine » où son spectacle révèle toutes les prouesses des instrumentistes. La force d’Allegaeon est aussi toujours d’offrir une double proposition avec ses œuvres : à la fois un condensé rentre-dedans et accrocheur (le single « Of Beasts And Worms »), et des pièces à décortiquer, extrêmement riches en subtilités et aux multiples lectures, à l’image de la pochette qui, derrière son esthétique, se laisse explorer avec la libre interprétation de l’auditeur.

Le nouveau visage d’Allegaeon se situe là où les barrières des précédentes œuvres se sont brisées. Certes, l’expérimentation progressive a toujours été un mot d’ordre chez le groupe, comme la transition flamenco de « To Carry My Grief Through Torpor and Silence » qui renvoie à « Gray Matter Mechanics » sur Proponent For Sentience, mais elle franchit quelques marches supplémentaires avec Damnum. A commencer par le chant clair – timidement exploité jusqu’à présent – que Riley McShane n’hésite plus à déployer, au timbre étonnamment pop pour répondre aux soli chantants de Burgess (« Bastards Of The Earth »), intense à la manière d’un Björn Strid (« Of Beasts And Worms »), plus grave, posé voire feutré façon Mikael Åkerfeldt (« Called Home ») ou à fleur de peau sur la ballade « The Dopamine Void, Pt. I ». McShane puise dans l’éventail de ses possibilités au service de son propos. Il en vient même à céder à une (fausse) facilité d’accroche avec le growl, comme sur « Vermin » qui fait écho aux grandes pointures de la scène death mélodique des années 2000. Enfin, c’est aussi la peur de se montrer vulnérable et mélancolique qui a disparu avec Damnum. Le noyau central incarne cette désinhibition : « Blight » et son envolée au piano presque expérimentale, les deux parties de « The Dopamine Void » qui se confrontent, et surtout « Called Home ». Cette chanson, singulière au sein de l’opus, évoque le suicide d’amis proches de Greg et Riley. Elle prend un tournant inédit pour Allegaeon qui se laisse aller à une désolation progressive aux accents d’Opeth des années 2000, les vocalises déchirantes de Riley en plus. Un titre assurément thérapeutique qui souligne la force de l’honnêteté en musique.

Damnum signifie « la perte » en latin. La perte telle qu’elle est abordée au sein des thématiques de l’album, en particulier celle de proches, mais aussi la perte des inhibitions et des blocages liés à un cahier des charges créatif que le groupe s’était imposé avec le temps. Peut-être que ce sera aussi la perte d’une partie du public réfractaire à la manifestation émotionnelle de certains titres, préférant la froideur incisive d’antan. Qu’importe, le groupe a fait le choix de l’équilibre entre agressivité et mélodie, tout en élevant l’intensité à tous les niveaux. Allegaeon a décidé d’écouter son cœur, là où auparavant il faisait la sourde oreille. Allegaeon n’a jamais été aussi en phase avec lui-même que sur Damnum.

Clip vidéo de la chanson « Of Beasts And Worms » :

Clip vidéo de la chanson « Into Embers » :

Album Damnum, sortie le 25 février 2022 via Metal Blade Records. Disponible à l’achat ici



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