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Interview   

Allegaeon ouvre son cœur


Les tragédies inspirent de grandes œuvres. C’est dans ce constat que s’inscrit Damnum, le nouvel album d’Allegaeon. On peut évidement penser à la pandémie qui fait rage depuis bientôt deux ans, mais c’est surtout à des épreuves personnelles, des décès dans l’entourage du groupe, que l’album répond. Exit les thématiques scientifiques austères, c’est ici l’émotion avant tout qui guide le groupe de tech death progressif. Le changement est particulièrement palpable dans l’approche du chanteur Riley McShane qui a dû puiser au fond de lui-même comme il ne l’a jamais fait auparavant, non sans une certaine appréhension, et qui, cette fois-ci, assume pleinement les différentes facettes de sa voix, du growl le plus brutal au chant clair le plus délicat.

Damnum, c’est aussi une nouvelle méthodologie qui aura déstabilisé le guitariste-compositeur et seul rescapé des premières années Greg Burgess : pour la première fois, Allegaeon a composé en groupe. C’est donc pour relater cette expérience nouvelle et en décortiquer le résultat que nous avons échangé avec Greg et Riley, chacun livrant son propre vécu. L’occasion également d’en savoir plus sur un chanteur qu’on découvre peut-être pour la première fois dans toute sa dimension.

« Il y a un côté beaucoup plus émotionnel. Il y a certaines chansons pour lesquelles, quand nous étions en train de travailler dessus, j’ai dû quitter la pièce. »

Radio Metal : Damnum est un album qui a été très différent pour vous. Une question assez vaste pour commencer : comment avez-vous vécu cette expérience ?

Riley McShane (chant) : Oui, c’est clair. Je vais commencer, car je sais que nous avons vécu des expériences assez différentes car je pense que cet album est très personnel pour chacun des membres du groupe. Pour moi, ça a été un album particulièrement guidé par les émotions et le fait de transmettre ça dans les textes a clairement été un défi que je n’avais jamais connu avant, que ce soit au sein d’Allegaeon ou de n’importe quel autre groupe. J’ai déjà écrit des paroles comprenant une dimension émotionnelle mais ce n’était pas à ce point animé par, non seulement des émotions, mais aussi des sentiments, des épreuves et de la négativité aussi énormes et intenses. Non seulement je n’avais jamais fait ça avant, mais en plus c’était très cathartique. Une fois que j’ai commencé à m’y mettre, j’ai très vite réalisé la difficulté que ça allait représenter de bien formuler ce que je ressentais, et ensuite, comme souvent avec les albums d’Allegaeon, d’intégrer ces mots à cette musique haut de gamme, de haute volée et rapide. Ça a été très difficile pour moi, mais aussi très cathartique, et à la fin, très gratifiant.

Greg Burgess (guitare) : C’était une très bonne réponse ! Il est clair que c’était différent d’opérer pour cet album. Il y a effectivement un côté beaucoup plus émotionnel. Il y a certaines chansons pour lesquelles, quand nous étions en train de travailler dessus, j’ai dû quitter la pièce. Car mon colocataire s’est donné la mort en avril 2020 pendant que j’étais au Canada. J’étais coincé, ils avaient fermé les frontières au moment où je suis allé rendre visite à ma femme qui est canadienne – elle n’était pas encore ma femme à l’époque – et je ne pouvais pas rentrer chez moi car tout était fermé. J’ai pris soin de mon colocataire et je me suis assuré qu’il sorte et tout, mais il n’a pas supporté et s’est tué. Je crois qu’il s’est passé un moment avant même que je reprenne une guitare tellement j’étais désemparé. C’était vraiment dur… Il y a donc des chansons qui traitent de sujets lourds et qui sont très émotionnelles, et c’est quelque chose qu’Allegaeon n’avait jamais fait avant. Habituellement, c’était : « On va parler de science ! » ou peu importe, mais avec tout ce qui s’est passé au sein du groupe – il y a eu beaucoup de pertes depuis l’arrivée du Covid-19 –, ça ne paraissait pas sincère de refaire quelque chose comme ça. Il est très différent mais je pense qu’avec les liens émotionnels qui en ressortent, il est meilleur. Je pense que les gens peuvent s’y identifier à un niveau plus profond qu’ils ne pouvaient le faire avant avec certaines de nos chansons.

Nous l’avons aussi fait d’une toute nouvelle manière. Nous n’avions jamais fait un album comme ceci avant : nous avons composé en groupe. En gros, chacun a écrit ses chansons et nous en avons écrit un bon paquet, et ensuite, nous nous sommes réunis et tout le monde démontait les chansons des autres, nous les critiquions en groupe, etc. Si quelqu’un n’aimait pas quelque chose, nous le changions. Ça a été très intéressant. Je pense que le résultat final parle de lui-même. J’ai tendance à trouver que les meilleures chansons qu’on compose sont celles qui nous viennent immédiatement. Les chansons pour lesquelles on ne fait aucun effort sont généralement celles qui, pour moi, ont le plus d’impact. Je pense que c’était très vrai pour cet album. Puis il y a aussi celles dont on est super fiers mais pour lesquelles on a galéré, et il est clair que cet album en contient également. Quand nous avions bien avancé dans le processus et que nous avions une idée globale de l’atmosphère de cet album, c’était un peu plus facile d’ajuster la musique pour qu’elle colle à cette atmosphère.

Concrètement, qu’est-ce que ça a changé de composer en groupe ? Quel impact est-ce que ça a eu sur le résultat et comment est-ce que ça a ouvert vos perspectives ?

Riley : Il y a plusieurs manières de répondre à cette question. Je pense qu’encore une fois, la réponse sera mieux partagée entre Greg et moi parce que ça a clairement eu un effet différent sur chacun de nous. Avant de répondre, il vaut mieux expliquer comment ça fonctionnait avant, en tout cas, d’après mon expérience. En gros, Greg et Michael [Stancel] se partageaient à cinquante-cinquante la composition des chansons. Celles-ci étaient complètes, entièrement structurées et tout. C’est aussi ce qui s’est passé majoritairement avec cet album. La grande différence était qu’au lieu de prendre les chansons telles quelles et de rajouter nos parties par-dessus – en temps normal, je prenais la chanson, je posais mes paroles, le batteur et le bassiste faisaient pareil –, nous avons tous écouté les parties de tout le monde, donné notre avis et parfois changé nos parties en prenant en compte ces retours.

« C’était un petit peu plus difficile pour moi parce qu’on ne transforme pas un bourrin en cheval de course [rires]. […] A quarante-deux ans, j’ai l’habitude de faire les choses d’une certaine manière, donc je me suis un peu lancé dans cette nouvelle approche en me débâtant mais en sachant aussi qu’il faut que je vive avec mon temps [rires]. »

Nous avons aussi pu nous réunir et nous poser pour écouter les chansons en groupe. C’est quelque chose qui n’était jamais arrivé dans le passé à cause de nos situations géographiques. Aucun de nous n’habite à côté. Je crois que les deux membres les plus proches sont Brandon [Michael] alias Booboo, notre bassiste, et moi, et il y a quand même dix heures de route qui nous séparent. Donc nous n’avons jamais vraiment pu nous poser en groupe pour écouter les chansons, les disséquer et donner notre avis sur le vif, or c’est important, pas forcément pour le processus de composition, mais rien que pour pouvoir réagir en tant que groupe sur la base de notre instinct et de ce que la dynamique de la chanson nous fait ressentir. Comme le ressenti était très important dans cet album, nous trouvions tous qu’il était important de faire ça. Nous avons donc fini par nous retrouver en personne, à écouter les chansons, à faire des changements à la volée, dont certains sont restés et d’autres pas – évidemment, les choses ont tendance à changer en studio au moment où on enregistre. Rien que faire ça en groupe nous a donné une meilleure compréhension de la dynamique de la musique. Donc quand nous sommes revenus dessus pour écrire nos propres parties, c’était un petit peu plus fluide.

Greg : Je pense que c’était un petit peu plus difficile pour moi parce qu’on ne transforme pas un bourrin en cheval de course [rires]. Je n’avais jamais travaillé comme ça. Avant, c’était toujours : j’écrivais mes chansons et tout le monde les apprenait. Personne ne touchait à mes morceaux. A mon âge, à quarante-deux ans, j’ai l’habitude de faire les choses d’une certaine manière, donc je me suis un peu lancé dans cette nouvelle approche en me débâtant mais en sachant aussi qu’il faut que je vive avec mon temps [rires]. J’ai envie de rester actuel, même si mon cerveau se rebelle. Mais tout le monde est tellement talentueux que, même si j’étais très hésitant à faire ça, je savais que ça ne pouvait pas être mauvais, je savais que le résultat serait bon et j’en ai maintenant la preuve. Tu n’as pas autant de musiciens extraordinaires réunis dans le même groupe sans te retrouver avec quelque chose de meilleur que l’original. Je suis toujours choqué du nombre de talents dont nous nous sommes entourés dans le groupe – ça nous pousse vraiment en avant – et du large éventail d’influences que nous avons. Je trouve que c’est aussi ce qui fait que cet album se démarque de tout ce que nous avons fait avant : on n’obtient pas seulement le point de vue d’un ou deux gars, mais de cinq. Les chansons sont bien meilleures que celles des précédentes incarnations ou des précédents albums, et c’est clairement meilleur que notre album précédent. Encore une fois, le produit parle de lui-même.

Comment avez-vous géré les désaccords, les prises de tête et les compromis qui arrivent généralement dans un environnement collaboratif ?

Greg : Je pense qu’il faut aussi réaliser dans quelle mesure c’est de l’égo et dans quelle mesure c’est… Pour ma part, il y avait une grande bataille entre mon amour-propre et l’égo qui a été construit après quinze ans, à me dire que c’est ainsi que nous avons toujours fait les choses, et le fait de se dire : « Qu’est-ce qui fonctionne ? Qu’est-ce qui ne fonctionne pas ? Pourquoi on n’essaye pas quelque chose ? » car je fais confiance à tous ceux qui m’entourent. Ça ne fait pas pour autant passer la pilule de certaines critiques [rires], mais je pense qu’il faut avoir foi dans le processus. La musique en soi est subjective et je pense que la véritable astuce, c’est de ne pas prendre les choses personnellement, comme quand on demande à une fille de sortir avec elle. Si elle refuse, ce n’est pas personnel, c’est peut-être juste parce que ce n’est pas son truc. Ça ne dit rien de négatif sur soi. C’est juste un peu plus dur quand on a passé quinze heures à composer un morceau, mais je pense que c’est une manière saine de prendre les choses. En tout cas, pour ma part, j’ai eu pas mal de difficultés dont, je pense, les gens n’ont eu qu’un aperçu, mais au final, nous avons un résultat dont nous sommes totalement fiers et qui valait la peine.

Riley : Absolument. C’était très similaire pour moi : ce n’est jamais facile d’accepter la critique de la part d’un groupe et de devoir réécrire quelque chose sur lequel tu as déjà passé énormément de temps. Tu as passé parfois des heures à te taper la tête contre le mur, à essayer de trouver la bonne partie, et ensuite tu présentes le résultat et ils sont là : « Je ne le sens pas trop. Essayons quelque chose de différent. » C’est sûr que ça peut être frustrant, mais je pense que, comme l’a mentionné Greg, c’est important de prendre du recul, de voir les choses de la façon la plus impartiale possible, et de jauger pourquoi ça ne marche pas et ce qu’on peut faire pour améliorer. Ça fait longtemps que nous faisons de la musique. Enfin, personne ne le fait depuis aussi longtemps que Greg, mais ça fait quand même longtemps et nous sommes une famille, nous nous aimons, nous nous respectons, et comme Greg l’a dit, nous nous faisons confiance. Personne n’allait dire : « Cette partie est nulle, corrige-la » et en rester là. Il y avait toujours un petit apport créatif avec la critique.

« Une fois que j’ai commencé à écrire, j’ai réalisé à quel point ça allait être difficile, pour moi personnellement, de me forcer à accepter toutes ces émotions, de prendre ma plume et de créer quelque chose en utilisant cet éventail d’expériences négatives. Au final, je pense vraiment que ça m’a fait grandir. »

Greg : Oui, il y avait une sorte de règle implicite, du genre : « Si tu n’as pas de suggestion, tu ne peux pas vraiment critiquer. »

Riley : Exact. On entend plein d’histoires d’horreur sur la façon dont les groupes commencent à se prendre la tête et à rentrer dans de grandes disputes créatives, tout le monde se crie dessus, les égos volent dans tous les sens et tout, mais ça n’a jamais été le cas chez nous, malgré les quelques difficultés créatives qu’il a fallu surmonter.

Greg, tu as déclaré que « le changement est nécessaire pour grandir, et parfois on a des douleurs liées à la croissance ». Pensez-vous qu’Allegaeon en était à un stade où une croissance majeure était nécessaire, et donc que ça impliquait un changement majeur dans l’approche de composition après Apoptosis ? Je veux dire qu’à l’époque, tu nous avais parlé de ton désespoir et dit à quel point cet album avait été douloureux à composer pour toi…

Greg : Oui, enfin, je ne pense pas que grand-chose ait changé pour moi entre les deux albums musicalement, même si plein de choses personnelles ont coloré l’album. C’était juste éprouvant d’une autre manière cette fois. La dernière fois, quand nous étions sur la route… C’était quoi, neuf mois sur douze ? C’était ridicule.

Riley : Oui, nous tournions, pas forcément trop pour un groupe, mais clairement trop pour pouvoir écrire et enregistrer un album en même temps.

Greg : Oui. Donc le défi pour Apoptosis était d’essayer d’être dans un très bon état d’esprit créatif pour écrire un album qui assurait, alors qu’avec celui-ci, nous avons dû faire face au Covid-19 et au fait de ne pas tourner du tout. Il y a un retour à la réalité quand on a été sur la route et vécu dans ce type de musique pendant un certain temps. Quand on revient, on se détend en écoutant d’autres types de musique qu’on adore et peut-être qu’on compose de la musique qui ne colle pas vraiment. Mais ce n’est qu’après qu’on se rend compte : « Oh ouais, c’était complètement déplacé. » Donc c’est bien d’avoir un contrôle qualité quand on le partage avec les cinq gars.

Apparemment, même toi, Riley, tu as eu « une expérience majoritairement négative avec Apoptosis ». Qu’est-ce qui n’a pas été pour toi ? Et as-tu utilisé cette mauvaise expérience pour faire de Damnum une expérience positive ?

Riley : Oui, absolument. J’ai essayé de faire en sorte d’apprendre de chaque expérience négative. Avec Apoptosis, comme l’a mentionné Greg, nous étions constamment sur la route. Tourner, c’est une part énorme de notre activité quand on est un groupe, et être sur scène est extraordinaire, c’est la raison pour laquelle nous faisons ça, mais en gardant à l’esprit que tourner peut aussi être très dur. Ça peut laisser de grandes traces physiquement et mentalement. Le fait de voyager de lieu en lieu, de manquer de stabilité, parfois de dormir dans des conditions pas idéales, de manger dans des conditions pas idéales, et ensuite d’essayer, comme Greg l’a dit, de trouver ce bon état d’esprit créatif afin de produire quelque chose qui réponde aux attentes en termes de qualité était très difficile pour moi. Même si j’ai beaucoup écrit pour l’album entre les tournées quand j’étais à la maison, j’ai souvent eu l’impression de ne pas vraiment avoir le temps de me remettre comme il faut de la tournée ou de me préparer à la suivante. J’avais l’impression que mon processus d’écriture devait être précipité et forcé. A cause de ça, je fais un peu la grimace quand je repense à certains choix créatifs que j’ai faits pour Apoptosis. J’arrive encore à écouter l’album dans sa globalité et je reconnais que c’est un bon album. Je pense qu’Allegaeon ne régresse jamais vraiment. Nous avons toujours progressé en tant que groupe à chaque album. Mais il y a des choses, quand je les écoute, je me dis que si j’avais été dans un meilleur état d’esprit, je les aurais vues pour ce qu’elles étaient et je les aurais changées avant qu’il ne soit trop tard.

Le mot Damnum signifie « perte » en latin – un mot mis en valeur dans la dernière chanson, « Only Loss ». C’est évidemment une référence directe aux pertes que vous avez vécues ces dernières années. Diriez-vous qu’aussi douloureuses puissent-elles être, les épreuves et les blessures font grandir l’art et l’artiste ?

Riley : Oui, absolument. Je pense qu’en tant que musiciens, personnes créatives ou artistes en général, on a tendance – ou en tout cas j’ai tendance personnellement – à gérer ses émotions au travers de l’art et de la musique. Ces deux dernières années ont été particulièrement difficiles et éprouvantes pour mon bien-être émotionnel. Non seulement à cause de changements dans ma vie, comme plein de gens, en raison de la pandémie, mais aussi de pertes personnelles que, je crois, tout le monde dans le groupe a vécues sous une forme ou une autre, dont certaines étaient plus proches que d’autres et certaines beaucoup plus douloureuses que d’autres. Comme je l’ai mentionné lors d’une autre question plus tôt, une fois que j’ai commencé à écrire, j’ai réalisé à quel point ça allait être difficile, pour moi personnellement, de me forcer à accepter toutes ces émotions, de prendre ma plume et de créer quelque chose en utilisant cet éventail d’expériences négatives. Au final, je pense vraiment que ça m’a fait grandir. Je pense que ça m’a appris quelques trucs sur moi-même, sur ma manière de voir les choses, sur ma manière de gérer ces choses, sur ma manière de faire face aux énormes pertes. S’il y avait une chose à retirer de cette expérience d’écriture, je dirais que ce serait clairement ça.

« J’ai écrit cet album comme un mécanisme de défense, en cherchant un moyen de tourner la page et une catharsis par rapport à certaines choses avec lesquelles j’ai été personnellement en lutte. »

Greg : C’est pareil pour moi. Pour ma part, et je suis sûr que c’est pareil pour d’autres musiciens, mon mécanisme de défense, c’est de jouer de la musique, et ce n’est pas nécessaire que ce soit en live pour des gens. Je pourrais juste être assis là à jouer tout seul. C’est ainsi que je me connecte émotionnellement. Je suis nul avec les mots, mais je peux exprimer mes émotions de cette façon. Enfin, tout le monde a perdu quelque chose au cours de ces dernières années. Même si vous n’avez pas vécu une véritable perte personnelle, vous étiez simplement à la maison. J’aime être chez moi, mais avec tout qui a fermé, je ne connais pas une seule personne qui n’a pas l’impression d’avoir énormément vieilli au cours de cette pandémie. Par exemple, s’il y a un concert ou quelque chose comme ça, on hésite, alors qu’avant il était clair qu’on y allait. La vie est faite d’opportunités pour apprendre, surtout avec quelque chose d’aussi imposant, et on apprend forcément sur soi.

Riley, tu as donc cette fois centré tes textes sur le fait de gérer la tristesse, la colère, la peine et la solitude, ce qui est très différent de tes thèmes précédents, et tu disais à quel point c’était difficile de t’ouvrir et d’accéder à cette partie de ton esprit. A certains égards, dirais-tu que tu te « cachais », pour ainsi dire, derrière ces sujets complexes et aseptisés inspirés par la science que tu abordais précédemment ?

Riley : Plus ou moins. Quand j’ai rejoint le groupe, ce thème était déjà établi, il se définissait comme un groupe qui parlait de science. C’était donc comme enfiler une nouvelle paire de chaussures pour moi. Ce n’était pas forcément comme un mur que je m’étais érigé, genre : « Je ressens toutes ces émotions, je vis tous ces trucs, mais j’ai cette forteresse que j’ai déjà construite autour de moi, conceptuellement, avec les paroles et que je peux utiliser comme un mur de défense. » Greg avait déjà écrit pratiquement la moitié des paroles du premier album que j’ai fait avec Allegaeon, Proponent For Sentience, car c’était un album conceptuel qu’il avait lui-même imaginé. Donc non seulement il avait l’essentiel du morceau « Proponent For Sentience » en trois parties, mais il avait même déjà écrit la moitié des textes de « All Hail Science » et « Gray Matter Mechanics », deux chansons très influencées par la science. Donc quand je suis arrivé dans le groupe, le terrain avait déjà en grande partie été préparé pour moi.

Avance rapide jusqu’à l’écriture d’Apoptosis, de toute évidence c’est resté très scientifique, mais j’ai essayé d’inclure un peu plus de moi, de mon propre regard et de mes propres sentiments dans les paroles de cet album. Celui-ci était centré sur les anciens et nouveaux comportements, principalement en science et dans le monde naturel, mais c’est ponctué d’exemples au sein des infrastructures religieuses, comme dans la chanson « The Secular Age », ou de notre regard personnel, comme dans la chanson « Metaphobia ». Ensuite, ça aboutit au morceau final de l’album, qui est éponyme et qui dit : « Hey, regardez comment tous ces trucs fonctionnent. Regardez comment on peut appliquer ça à la science, à la vie, au monde, à la société et sur le plan personnel. Essayons tous de l’admettre et de faire mieux, globalement, en tant que conscience collective. » Il y a toujours eu un peu de moi qui ressortait, même sur Proponent For Sentience. Des chansons comme « Cognitive Computations » et « Demons Of An Intricate Design » avait un peu plus de moi que simplement : « Hey, je vais écrire sur un sujet scientifique et m’en tenir strictement à ça. » C’est une longue réponse pour une courte question… Non, je n’irais pas jusqu’à dire que je me suis construit une carapace ou que je me suis caché derrière ces paroles aux thématiques scientifiques, mais ça a fait qu’il était plus facile pour moi de trouver un sujet sur lequel écrire et qui avait du sens, et de faire avec plutôt que de regarder en moi pour essayer d’y trouver quelque chose.

Dirais-tu que ta relation aux paroles et leur but ont changé avec Damnum, qu’il y a une part plus importante, non seulement de thérapie, mais aussi de partage et de compassion, par rapport à ce que l’auditeur peut retirer de tes écrits ?

Riley : Oui, absolument. Enfin, je n’ai rien écrit forcément dans l’idée d’avoir un impact profond sur les gens ou de leur permettre de s’y identifier, mais j’espère vraiment que c’est ce qu’ils pourront en retirer. Comme je l’ai dit, j’ai écrit cet album comme un mécanisme de défense, en cherchant un moyen de tourner la page et une catharsis par rapport à certaines choses avec lesquelles j’ai été personnellement en lutte, mais ce faisant j’ai écrit un ensemble de textes que les gens pourront lire et en tirer des parallèles entre mon expérience et la leur. Si ça pouvait offrir aux gens la même chose, c’est-à-dire une catharsis et une conclusion, et qu’ils pouvaient se dire : « Je ne suis pas le seul à vivre et ressentir ces choses. Il existe quelqu’un qui a trouvé comment les exprimer avec des mots que je peux écouter et appliquer à ma propre expérience », ce serait idéal. Pour moi, ce serait la meilleure chose qui puisse ressortir de cet album et de ces textes. Mais comme je l’ai mentionné, ce n’était pas forcément mon intention. Au départ, c’était surtout pour moi.

« Mon frère qui a quinze ans de plus que moi a vraiment façonné mon parcours musical. Je me posais pendant des heures durant avec lui à apprendre les harmonies en écoutant des chansons des Beatles et d’Alice In Chains au début des années 90 quand j’avais cinq ans. »

Dans la chanson « Called Home », tu abordes le suicide d’un ami proche, et ça renvoie évidemment aussi à ce que Greg a vécu avec son colocataire. Tu as dit que « certaines paroles viennent directement de notes qu’ont laissées ces amis – y compris le titre de la chanson –, ainsi que d’extraits littéraires qui revêtaient une importance dans [vos] amitiés » . Comment cette chanson en particulier vous a aidés à gérer ça ?

Greg : « Called Home » était vraiment la chanson qui était extrêmement thérapeutique pour moi. Elle est arrivée seulement quelques jours après que j’ai été mis au courant pour mon colocataire et ensuite, tout le reste me paraissait beaucoup plus difficile.

Riley : Il est clair que c’était la chanson la plus dure à écrire pour Greg et moi. C’était la plus difficile à enregistrer aussi. Il y a eu beaucoup de larmes versées en studio, tandis que nous nous forcions enfin à accepter cette expérience. C’était un immense défi. C’était l’une des choses les plus dures que j’ai jamais faites en tant qu’artiste. Je pense que cette chanson, comme Greg l’a mentionné à propos de l’album et du produit fini, parle d’elle-même. La dynamique et l’émotion qui ont été mises dans cet album, je pense, sont très claires pour l’auditeur. Ça m’a mis, par la force des choses, dans un état mental où je devais me confronter à ces émotions et à ce que je ressentais. De façon générale, quand on perd quelqu’un, il faut beaucoup faire ça, mais quand c’est aussi intense et personnel qu’un suicide, il y a toujours plein d’émotions, il y a de la tristesse, de la colère, de la peine et tellement de choses qui rentrent en conflit dans son esprit. Se trouver soi-même et trouver les ressources pour compartimenter et avancer à travers chacune de ces émotions extrêmes est incroyablement difficile, et ensuite transformer ça en art et en musique est encore plus difficile. Donc oui, c’était clairement le truc le plus dur que j’ai jamais fait en musique.

La chanson « Only Loss » parle « d’accepter le fait que parfois il n’y a pas de lumière au bout du tunnel ». Penses-tu qu’accepter l’obscurité fait partie du processus de guérison ?

Riley : Oui, je pense. Enfin, je ne pense pas forcément que ce soit une question d’accepter l’obscurité, car c’est juste sans fin et dévorant, mais je pense vraiment que c’est important, lorsqu’on n’arrive pas à voir la lumière au bout du tunnel à cause de ce qu’on vit, et beaucoup de gens peuvent s’y identifier, surtout avec le Covid-19 et toutes ces prolongations de mesures… Combien de fois a-t-on entendu la phrase « on n’en voit pas la fin », rien que dans le contexte de la pandémie ? Mais quand on prend cette phrase et qu’on l’applique à n’importe quoi, c’est important de savoir que la vie est ainsi faite parfois. Parfois on ne voit pas la lumière au bout du tunnel, et parfois on est submergé par ces émotions négatives. Mais encore une fois, j’espère que les gens le verront, le liront et l’entendront, et en retireront quelque chose auquel se raccrocher, auquel s’identifier, et qui, avec un peu de chance, les aidera à avancer pour finalement trouver la lumière au bout du tunnel.

Musicalement, Damnum s’étend aux deux extrémités du spectre : il est très mélodique et même mélancolique à certains moments, mais aussi très intense et agressif. Est-ce que ça montre à quel point vous étiez tiraillés émotionnellement ?

Riley : Oui, en effet. Je dirais que nous avons tous vécu des hauts et des bas. Greg pourrait probablement répondre un peu mieux à cette question en ayant composé une part importante de la musique de cet album et créé les bases de la dynamique, mais c’est sûr, j’ai moi-même vécu plein de hauts et de bas et c’est reflété dans ma prestation, que ce soit avec des growls plus rudes, des cris aigus déchirants ou du chant clair et des structures harmoniques très calmes. Il y a clairement eu un tas d’expériences aux deux extrémités du spectre.

Greg : Je pense qu’une grande partie de ces changements de textures vient aussi du processus d’écriture à cinq. Par exemple, je pouvais avoir une idée pour une partie qui arrive après et l’influence était complètement différente. « The Dopamine Void Pt. 2 » me vient en tête : le morceau était écrit et Booboo a eu une idée très black metal pour ce qui est devenu la partie de couplet ; c’est très différent de ce qu’il y avait dans la version originale de la chanson. On a donc les deux facettes dans le même morceau et ça crée un grand voyage en termes d’intensité.

La proportion de chant clair a largement augmenté sur Damnum. Lors de nos interviews passées avec Greg, nous savions discuté du fait que tu étais terrifié, Riley, à l’idée d’utiliser du chant clair dans Allegaeon, rien qu’à cause d’expériences passées. Tu as bien timidement ajouté un peu de chant mélodique précédemment, mais on dirait que cette fois tu as vraiment dépassé tes peurs à cet égard. Vu la charge émotionnelle que tu avais à exprimer, as-tu l’impression que le growl était devenu trop limitant ? Était-ce par nécessité ?

Riley : Je pense que dans le passé, il s’agissait de trouver un délicat équilibre pour ne pas trop nous transformer en un nouveau style auquel les fans du groupe ne s’étaient pas convenablement acclimatés. Avec cet album, non seulement nous avions préparé le terrain pour que les gens s’habituent à entendre ma voix, avec un petit peu de chant clair dans nos chansons originales et puis dans des reprises qui en comprenaient presque intégralement, mais en plus, les nouvelles musiques en soi offraient plein d’opportunités pour ça. Il y a certains passages dans l’album que je ne pouvais pas imaginer avec du chant extrême. J’ai toujours écrit mes parties vocales en pensant à ce qui s’adapterait le mieux à la musique, à ce qui créerait la dynamique la plus fluide, à ce qui créerait la meilleure expérience d’écoute. Avec cet album qui est extrêmement dynamique, avec plein de hauts et de bas et de changements, ça m’offrait beaucoup plus d’espace pour utiliser différentes facettes de ma voix comme je ne l’avais jamais fait avant dans Allegaeon. Je veux dire que ça n’a jamais été forcé. Nous ne nous sommes jamais dit : « Oh, il faut avoir du chant clair sur ce refrain. Oh, il faut du growl sur cette partie. » C’était juste ce que j’avais en tête et ce que je pensais coller le mieux à la musique au moment où j’étais en train d’écrire. Je l’ai fait sans les limites créatives que, je trouve, je m’étais imposées précédemment. Avec cet album, non seulement la musique était suffisamment dynamique pour que je puisse faire tout ce que je pensais devoir aller le mieux, mais aussi je devais faire ce qui était nécessaire pour les paroles, pour exprimer certaines choses. Voilà comment ça s’est passé.

« Je suis hyper content de la quantité de chant clair qu’on retrouve dans cet album, car nous l’avons poussé à le faire sur plusieurs albums et nous l’avons enfin eu à l’usure ! [Rires] »

D’ailleurs, comment les gens ont-ils réagi au chant clair sur Apoptosis ? Est-ce que les retours t’ont donné confiance ?

Riley : Tu vas toujours avoir à boire et à manger dans les retours par rapport au chant clair dans le metal. Il y a des gens qui détestent. Il y en a d’autres qui adorent. Aujourd’hui, j’ai presque complètement arrêté de lire les fils de commentaires, les critiques et ce genre de choses. Un ami à moi dans un autre groupe m’a dit quelque chose durant ces deux dernières années, c’était du style : « Une fois que la musique est faite et qu’elle est sortie, elle ne m’appartient plus. C’est désormais la propriété de tous ceux qui l’écoutent et de tous ceux qui veulent l’écouter, et ils peuvent réagir à la musique comme ils veulent et en retirer ce qu’ils veulent. » Donc non, je ne dirais pas qu’un retour particulier ou qu’une série de retours m’ait donné plus confiance. A la fois, je ne dirais pas non plus qu’une quelconque réaction ait pu m’ôter mon amour-propre ou lui nuire. Je sais où je vais en tant que musicien et ceci est la manière dont le chant répond le mieux, selon moi, à la musique que nous avons écrite. C’est ce qui me guide pour choisir les différents styles de chant que j’utilise sur les albums d’Allegaeon.

Ton chant clair est d’un aussi bon niveau que ton chant extrême : qu’est-ce qui est venu en premier dans ton parcours de chanteur ? Comment es-tu passé de l’un à l’autre ?

Riley : Le chant clair est venu en premier. Je suis le plus jeune de cinq enfants et le plus vieux est mon frère, il a quinze ans de plus que moi, et il a vraiment façonné mon parcours musical. Je me posais pendant des heures durant avec lui à apprendre les harmonies en écoutant des chansons des Beatles et d’Alice In Chains au début des années 90 quand j’avais dans les cinq ans. J’ai toujours chanté, aussi loin que je me souvienne. J’ai chanté dans des chorales et dans différentes classes tout au long de mon parcours scolaire, jusqu’au lycée. Ce n’est que lorsque j’ai eu treize ou quatorze ans que je suis passé au chant extrême, quand on a commencé à me faire découvrir ce style de musique. Ensuite j’ai intégré mon premier groupe dans lequel il y avait des cris, c’était à peu près à la même époque, j’avais à peu près quatorze ans. Ça fait donc longtemps que je fais les deux maintenant, ayant trente-trois ans, mais j’ai clairement commencé avec le chant mélodique et j’ai toujours essayé de progresser sur les deux types de chant en parallèle sans en délaisser un, tout en me donnant comme défi d’apprendre de nouveaux styles quand je tombais dessus. Il y a eu des tas de grandes avancées techniques dans le chant extrême au cours des cinq ou six dernières années que je me suis donné comme défi d’apprendre. A mesure que je grandis et que j’écoute plus de musique, je découvre différents styles de chant ou de chant traditionnel, que ce soit le chant microtonal ou le chant de gorge, que j’ai aussi essayé d’apprendre. Donc, pour moi, il a toujours été question de faire les deux en parallèle et d’essayer constamment de les développer.

La dernière fois, Greg, tu nous as dit que vous « le poussi[ez] à mettre bien plus de chant clair sur Apoptosis. [Qu’]il a d’ailleurs écrit plus de chant clair que ce qui s’est finalement retrouvé sur l’album, mais durant le processus d’enregistrement, ça ne sonnait pas comme Allegaeon. » Du coup, comment avez-vous fait pour que ça sonne comme Allegaeon cette fois ? Ou est-ce que tout simplement vous vous en fichiez et laissiez le groupe évoluer organiquement avec cet élément ?

Greg : Je sais que Riley et moi avons eu une discussion après Apoptosis à propos de ce qui permettrait d’obtenir nos meilleures prestations. Je pense que l’idée c’est : si tu peux avoir une réponse émotionnelle aux propos que tu es en train de chanter, alors ta prestation sera, de toute évidence, meilleure. Du coup, nous étions là : « D’accord, si c’est ce qui propulsera le groupe en avant, c’est ce qu’on doit faire » et Riley l’a assumé entièrement. Je suis hyper content de la quantité de chant clair qu’on retrouve dans cet album, car nous l’avons poussé à le faire sur plusieurs albums et nous l’avons enfin eu à l’usure ! [Rires]

Riley, tu as déclaré que vous ne vouliez pas vous « forcer à rester dans un carcan que [vous vous étiez] construit pendant des années ». Pensais-tu au côté vocal ou plus à la composition de façon plus générale ? Car Allegaeon a un vaste panel d’influences, que ce soit le jazz, le classique, le flamenco…

Riley : C’était principalement un commentaire sur le contenu des paroles et les thèmes abordés par le groupe. Musicalement, je pense que le groupe ne s’est jamais enfermé dans un carcan. Il n’a jamais hésité à essayer des choses différentes et à créer de nouvelles dynamiques au sein de sa musique pour explorer ces autres influences. Mais sur le plan des textes et des thématiques, ça a toujours été : « Eh, on est un groupe qui parle de science. » C’est plus à ça que je faisais référence en parlant de carcan et d’essayer d’en sortir un peu. Donc oui, clairement, il s’agit du carcan des textes et des thématiques au sein duquel j’évoluais tandis que la musique a toujours évolué tout au long de la discographie du groupe.

Greg, parviens-tu toujours à aller plus loin musicalement ?

Greg : De différentes façons. J’en reviens à ce que je disais tout à l’heure, sur le fait de ne pas être sur la route et de ne pas pouvoir obtenir de contrôle qualité… J’ai quarante-deux ans et Riley est celui qui est le plus proche de mon âge dans le groupe [rires]. Les influences dans Allegaeon sont extrêmement vastes. J’ai grandi dans les années 80, il y avait du hair metal partout. C’était un monde différent d’aujourd’hui. Je pense que quand tu as été sur la route où tu as écouté et joué du death metal technique tous les soirs, ça passera mieux dans ta composition que quand tu es posé chez toi à écouter Armored Saint. Qui est génial ! J’adore Armored Saint, mais ce n’est pas forcément le type de musique qu’Allegaeon compose. J’ai essayé de me dépasser sur Damnum différemment des albums passés. Comme dans « To Carry My Grief Through Torpor And Silence », ce solo de guitare flamenco et ce solo de guitare électrique, j’ai vraiment repoussé mes limites dans ces domaines. Concernant le côté tech death, il a été un petit peu négligé dans ma composition cette fois, on peut dire, je n’ai pas cherché à le pousser plus loin. Je pense que ce n’est pas dur d’essayer de se dépasser, il faut juste garder un œil sur l’objectif.

« J’ai adoré l’arrangement qu’a fait Michael [sur la reprise de ‘Last Christmas’], alors que je déteste les musiques de Noël. J’étais là : ‘Ouah, je n’ai pas envie de me foutre une balle quand j’écoute ton arrangement !’ [Rires] »

Sur Apoptosis, vous aviez accueilli Brandon Michael à la basse. Cette fois, vous avez un nouveau batteur, Jeff Saltzeman. Riley, tu as déclaré qu’en le faisant former une paire avec Brandon, vous avez « enfin une section rythmique capable de suivre le niveau de musicalité et de maîtrise que les guitares ont toujours apportées ». Je suis sûr que « To Carry My Grief Through Torpor And Silence » est un bon exemple justement, mais est-ce que ça signifie que la section rythmique n’a pas toujours été au niveau et que peut-être elle freinait le groupe ?

Riley : Je dirais que la section rythmique d’Allegaeon a toujours été au niveau. Et je dirais que Corey Archuleta et Brandon Park, notre dernière section rythmique cohérente, pouvaient suivre, évidemment. Ils étaient capables de jouer leurs parties et de compléter la musique avec ce qu’ils faisaient, mais là où Jeff et Brandon Michael se démarquent, c’est en étant capables d’emmener la musique plus loin, or c’est quelque chose que les guitares ont toujours fait. Nous avons désormais une section rythmique qui peut faire pareil.

Greg : Ce qui est génial en ayant Jeff et Booboo dans le groupe, c’est que ça nous ouvre plus de portes créatives en tant que compositeurs, ça offre plus d’opportunités pour évoluer et écrire. Les possibilités explosent. Quand tu rencontres un gars pour la première fois, t’es là : « D’accord, de quoi es-tu capable ? » Ce sera vraiment excitant de voir ce que Jeff fera à l’avenir, car c’est un monstre. De même, je ne sais pas si nous aurions laissé autant d’espace pour que la basse soit mise en avant. Nous ne faisions pas vraiment de solos de basse avant que Booboo n’arrive dans le groupe. Nous avons clairement créé plus de place pour valoriser ces gars.

Jeff a joué précédemment avec toi, Riley, dans Continuum. Le fait que tu avais déjà eu une expérience avec lui était-il un paramètre important ?

Riley : Ça a facilité le choix pour moi. Il existe des tas de super batteurs. Ceci étant dit, nombre d’entre eux sont déjà engagés sur d’autres projets, et nombre d’entre eux sont exclusivement des requins de studio. Avoir tourné avec Jeff – c’est ainsi que nous nous sommes rencontrés, il est devenu batteur remplaçant sur une tournée avec Continuum –, ça m’a rassuré et ça a renforcé mon opinion sur le fait qu’il serait parfait pour Allegaeon, car je savais qu’il pouvait tourner et je connaissais l’étendue de son talent en tant que batteur. La seule véritable inquiétude était qu’il est déjà dans un groupe, Aversed. Mais comme j’avais eu cette expérience avec lui et avais pu apprendre à le connaître personnellement et en tant que musicien, c’est sûr que ça a été plus facile pour moi d’orienter le groupe dans sa direction quand nous avons eu besoin d’un nouveau batteur.

Greg : Ce qui était super aussi est que c’est une personne avec qui il est très facile de s’entendre. On ne peut pas vivre dans un van avec un emmerdeur. Ce n’est pas possible. Tu finirais par tuer tout le monde.

L’album va sortir en février. Quelles sont vos perspectives avec le groupe dans le contexte actuel ?

Riley : Nous avons des tournées de prévues. Nous allons faire une tournée aux Etats-Unis et au Canada, qui a déjà été annoncée, avec Omnium Gatherum et Black Crown Initiate. Nous allons faire une tournée européenne avec Archspire, Rivers Of Nihil, Black Crown Initiate et To The Grave dans moins d’un an, en novembre 2022. Puis nous essayons aussi de mettre en place d’autres trucs pour les saisons intermédiaires, l’été et l’automne, juste pour nous assurer d’être sur la route et de montrer le nouvel album aux gens.

Comment gérez-vous l’incertitude autour des tournées en ce moment ?

Riley : Au jour le jour.

Greg : La seule façon de le gérer est de partir du principe que ça va arriver, car si ça arrive vraiment et que tu n’es pas prêt, alors tu as perdu. Donc nous présupposons que tout va revenir à la normale.

L’an dernier, à peu près à la même période, vous avez sorti une reprise de « Last Christmas »…

Greg : Ce n’était pas mon idée [rires]. Je déteste à l’extrême les musiques de Noël. Mike adore les musiques de Noël et Riley voulait vraiment faire quelque chose, il était là : « Faisons une chanson de Noël ! » C’est dur de rester pertinent sans rien avoir en cours, et j’étais là : « D’accord, je vais le faire… » J’ai juré que je ne ferais jamais de chanson de Noël mais je préfère donner quelque chose aux gens, car quand on donne, on reçoit un petit quelque chose en retour. C’était donc un cadeau pour nos fans plus qu’autre chose. Je ne me suis pas lancé là-dedans en freinant des quatre fers, je m’y suis simplement résigné. En fait, j’ai adoré l’arrangement qu’a fait Michael, alors que je déteste les musiques de Noël. J’étais là : « Ouah, je n’ai pas envie de me foutre une balle quand j’écoute ton arrangement ! » [Rires]

Riley : Je n’aime pas plus que ça les musiques de Noël non plus. Je ne fais clairement pas partie de ces gens qui sont là : « C’est le lendemain de Thanksgiving, c’est le moment d’écouter ‘All I Want For Christmas Is You’ en boucle jusqu’au nouvel an. » Il est clair que ça, ce serait plutôt Michael Stancel. Mais quand nous avons décidé de faire cette version de « Last Christmas », non seulement c’était marrant à faire, pour nous tenir occupés pendant que nous profitions des fêtes, sachant que nous n’avions pas encore enregistré le nouvel album et qu’évidemment, nous n’avions pas tourné depuis un moment, mais aussi c’était une opportunité sympa de collaborer avec certains pairs avec qui nous avions travaillé par le passé. Travis Ryan de Cattle Decapitation est un très bon ami à moi. Nous vivons près l’un de l’autre. Donc c’était une façon amusante de traîner ensemble et de filmer un clip ridicule où j’étais celui qui avait l’esprit de Noël et lui le rabat-joie. Nous avons pu aussi contacter Trevor [Strnad] de Black Dahlia Murder pour l’embarquer là-dedans et lui faire enregistrer des choses où il réside à New York. C’était juste un truc marrant à faire. Comme c’était les fêtes, ça avait du sens, de façon saisonnière, de se dire : « Faisons une chanson de Noël humoristique. Reprenons Wham ! »

Greg : J’ai bien cru que j’allais mourir durant la réalisation de ce mauvais clip ! Nous avons balancé tellement d’essence sur cet arbre durant mes scènes que j’ai cru que j’allais finir en torche humaine, mais il faisait tellement froid que l’essence s’évaporait avant-même que nous puissions y mettre le feu. Je suis content d’être encore en vie [rires]. Je vais aussi dire qu’en revoyant cette vidéo, j’ai l’impression de m’être fait avoir, car je suis dehors dans l’étendue sauvage du Canada, dans la neige, me gelant les miches, pendant que vous les gars êtes en Californie ou à l’intérieur [rires].

Riley : [Rires] Je pense qu’on peut le dire.

Interview réalisée par téléphone le 20 décembre 2021 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Caleb Dane Young.

Facebook officiel d’Allegaeon : www.facebook.com/Allegaeon

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