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Interview   

Alors, c’est qui le Patrón ?


Patrón est un premier et un dernier album. C’est le premier album pour ce projet parallèle que Lo, frontman de Loading Data, n’espère pas être éphémère, et il peut être confiant : il y a une aura autour de cet artiste, ce petit quelque chose d’irrationnel, voire de magique, qui pousse à croire que ses projets ont une destinée. A commencer par l’engouement qu’a provoqué ce projet « créature de Frankenstein » chez un casting prestigieux allant de Alain Johannes à Barrett Martin en passant par Nick Oliveri. Pas mal pour des morceaux dont Lo ne savait « pas quoi faire »…

Puis il y a le récit de la rencontre entre Lo et Alain qui pourrait faire l’objet d’un biopic ou d’un documentaire tant elle parait irréelle. Une rencontre, fruit d’un hasard phénoménal, qui aboutira, quelques années plus tard, à l’enregistrement du dernier album du mythique studio d’Alain Johannes. Et dire que nous autres Français trouvons que le monde de la musique est petit… Une bonne partie de cette interview est un récit pur. On le suit, les étoiles plein les yeux, comme l’on dévorerait un roman sur le show business ou une interview d’artiste dans un talk-show américain, remplie d’anecdotes et d’histoires parfois humaines, parfois démesurées, parfois les deux…

Puis, pour mieux comprendre ce qui rend Patrón aussi sexy, il y a des moments plus introspectifs, notamment sur le mélange d’influences de Lo, son jeu musical, son rapport à la culture américaine, etc.

« Il y avait cette espèce de poids qui était là, qui planait au-dessus de nous. Nous savions que c’était une page qui se tournait, donc c’était imprégné d’émotion, de nostalgie, de mélancolie. »

Radio Metal : Peux-tu nous parler de la genèse du projet Patrón ?

Lo (chant & guitare) : Je compose un peu tous les matins, je m’oblige à me mettre devant mon ordi pour composer. Il y a des phases où ça vient, des phases où ça ne vient pas. Et là, il y a eu une phase d’à peu près six mois où tout est venu tout seul, avec une série de morceaux qui formaient un ensemble assez homogène. Je ne savais pas très bien quoi faire, parce qu’à l’époque, Loading Data était en pause. J’étais dans une période où je continuais à composer, mais sans trop savoir dans quel but. Et une fois que j’ai eu tous ces morceaux, je les ai fait écouter à quelques amis, qui m’ont motivé, parce que très franchement, à l’époque, je ne savais vraiment pas quoi en faire, j’avais failli les proposer à Loading Data… Au bout d’un moment, j’ai fini par passer un coup de fil à Alain Johannes, qui a produit l’album. Je lui ai dit : « Écoute, j’ai ces morceaux à enregistrer, est-ce que ça t’intéresserait ? » Je les lui ai envoyés, il les a écoutés, et il a dit : « Moi, je suis chaud. » Ça faisait un moment que j’avais en tête de monter un projet parallèle à Loading Data, et c’était l’occasion rêvée, puisque le groupe était un peu en pause. J’avais ces morceaux à enregistrer, donc je me suis dit : « Banco, c’est le moment ou jamais d’y aller. »

Étrangement, l’album avait été principalement composé à la basse. Pourquoi plus une basse qu’une guitare, pour écrire ?

C’est en répondant à des interviews que je me suis rendu compte que tous les albums que j’avais pu écrire avaient toujours été écrits avec des instruments différents. Là, en fait, je crois que je venais d’acheter cette basse, et du coup, je m’amusais avec. En général, avec mon clavier je m’amuse à faire un petit beat de batterie qui me plait, qui groove, éventuellement j’ajoute quelques petites percussions, et puis cette fois je prenais la basse et j’essayais de trouver un truc qui groove bien et, à la fois, un peu robotique, un peu syncopé. C’est en composant des riffs avec cette basse que tout est venu petit à petit. Le dernier album de Loading Data avait vachement été fait au clavier, même s’il n’y a pas énormément de clavier dedans, mais c’est quand même au clavier que ça avait été composé. Celui-ci est à la basse, le précédent de Loading Data avait été à la guitare, la prochaine fois ce sera peut-être un album composé au tambourin… [Rires] C’est comme si tu avais une nouvelle raquette de tennis ou un nouveau skateboard, tu as envie de t’amuser avec et d’essayer des nouveaux trucs. Là c’était pareil, avec cette basse, j’avais envie d’essayer de nouvelles choses et c’est venu tout naturellement. J’avais une vieille basse mais vraiment pourrie, il lui manquait une corde… Je n’avais jamais vraiment réussi à m’amuser avec. Avec cette basse-là, l’inspiration est vraiment venue, donc je dois lui beaucoup !

Du coup, sur cet album, c’est vraiment la basse qui fait les riffs. La plupart des morceaux sont vraiment drivés par la basse ; sur « Leave It All Behind » ou « Around My Neck », ce sont vraiment des riffs de basse qui portent l’ensemble. J’ai presque envie de te dire qu’on pourrait se passer de la guitare, même si les guitares apportent énormément, bien entendu. Je veux dire par là que l’essentiel est vraiment dans la batterie, les basses et la voix. La guitare vient juste enjoliver l’ensemble, en apportant de petits gimmicks, un peu entêtants et un peu tordus. Ça aurait très bien pu être un trio, avec une bonne basse bien lourde, grasse et un peu fuzzy, sans l’être trop, avec des riffs concis, syncopés, qui groovent et entraînent, un peu genre route toute droite et un bulldozer survitaminé qui fonce et emmène tout avec lui [rires].

Tu maîtrises donc tout un panel d’instruments ?

Vite fait. Je gratouille la basse et la guitare, je caresse le clavier… Je suis quand même avant tout chanteur mais je touche un peu à tout. Tu me mets derrière une batterie, je vais savoir accompagner, mais je suis loin d’être un vrai batteur. Je ne suis pas un vrai bassiste. Je ne me considère même pas comme un vrai guitariste. Les instruments me servent à composer avant tout, mais très souvent, je ne peux pas chanter et jouer en même temps quand ce sont des trucs un peu trop chiadés. Donc j’ai absolument besoin d’avoir Aurélien [Barbolosi] à la guitare pour faire les parties de guitare solos, des gimmicks, des trucs un peu trop difficiles, etc. Je suis avant tout chanteur, ensuite guitariste, et le reste, c’est surtout pour composer.

Penses-tu que le fait de switcher d’instrument pour écrire d’un album à un autre, ça t’amène une autre manière d’écrire ? Et surtout, comment arrives-tu à garder une cohérence ?

Je crois qu’au final, je vais toujours plus ou moins dans la même direction. Je sais ce que je recherche. Ce qui va faire en sorte que tout se recoupe à la fin, ça va être les mélodies vocales. C’est ça qui va recréer une unité dans l’ensemble de tous ces projets. Ce qui est le plus difficile, pour moi, c’est ça. C’est vraiment de trouver la mélodie vocale qui me plaît. C’est là-dessus que je passe le plus de temps. Il y a un morceau du dernier album de Loading Data, Double Disco, où j’ai mis huit ans à écrire la ligne de voix sur le couplet. Et tant que je n’avais pas cette ligne de voix, je n’avais pas envie de bâcler, je n’avais pas envie de sortir ça à demi satisfait. C’est ce qui me prend le plus de temps. Finalement, quel que soit l’instrument avec lequel je compose, je vais quand même toujours dans la même direction, et ce sont les mélodies vocales qui vont faire en sorte qu’il y ait cette unité dans l’ensemble de mon « œuvre », entre grands guillemets ! [Rires]

Comme tu l’as dit, l’album a été produit par Alain Johannes, qui a collaboré avec Queens Of The Stone Age, Eagles Of Death Metal, Them Crooked Vultures, etc. Il avait produit Double Disco Animal Style, le dernier album de Loading Data. Il y a une vraie relation qui s’est nouée entre lui et toi. Peux-tu nous parler de cette rencontre ?

La rencontre est assez marrante. Elle s’est faite à Los Angeles. Je vivais là-bas, chez une amie, et j’étais venu à Los Angeles pour, entre autres, chercher un producteur. Donc j’ai tapé à plusieurs portes, et puis il restait Alain. Je parle de ça à cette amie et elle me dit : « C’est marrant, Alain Johannes, ça fait vingt-cinq ans que je n’ai pas entendu parler de lui ! J’étais en cours avec lui ! » C’était à Fairfax, le fameux lycée de Los Angeles d’où sortent Flea, Demi Moore, Slash… Ils sortent tous de Fairfax, ou à peu près. Et ce jour-là, elle me dit : « Envoie-lui un message, tu lui dis que tu vis chez moi à Los Angeles, que j’étais en cours avec lui il y a vingt-cinq ans, il ne se souviendra pas de moi mais ce n’est pas grave. » Donc nous lui envoyons un mot, et là-dessus, nous partons voir une expo de Tim Burton, je ne sais plus où dans Los Angeles. Nous partons à deux voitures. Et à un moment donné, sur le trajet, je suis dans la voiture de derrière, je la vois se garer dans une rue sur la droite, et donc je me gare derrière elle. Il ne se passe rien. Puis finalement, elle sort de la voiture, elle m’apporte son téléphone portable, et c’était Alain au bout du fil ! Je commence à discuter avec lui, et il me dit : « Attends deux secondes, parce que je crois que vous venez de vous garer devant chez moi ! » Et là, qui est-ce que je vois, littéralement, sortir devant chez lui ? Alain ! Nous nous étions garés complètement par hasard devant chez lui…

« Tout le monde le considère un peu comme un gourou, sorcier de la musique… Si Alain Johannes dit : ‘Les mecs, venez enregistrer pour cet album’, ils vont y aller les yeux fermés, sans se poser trop de questions. »

C’est une histoire de ouf ! Los Angeles fait deux cent cinquante kilomètres de long, et nous nous sommes garés littéralement devant chez lui. Il est venu discuter avec moi à la portière et il m’a dit : « Écoute, allez voir votre expo, je pars déjeuner avec ma copine. Tu reviens cet après-midi. Je suis en train de mixer – ou masteriser, je ne sais plus – l’album Blues Funeral, de Mark Lanegan. Reviens cet après-midi, et on discute de tout ça. » Après l’expo, j’y suis retourné, j’ai passé l’après-midi avec lui, nous avons sympathisé, nous nous sommes donné rendez-vous pour enregistrer l’album de Loading Data six mois plus tard, et c’était le début de notre relation, de notre amitié. Ensuite, nous avons vachement lié pendant les enregistrements de Loading Data, nous nous sommes revus régulièrement, dès que j’étais là-bas ou qu’il venait en France, nous nous voyions, nous nous envoyions des mots… Et quand il s’est agi d’enregistrer cet album de Patrón, c’était évident que je voulais bosser avec lui, parce que ça s’était tellement bien passé la première fois qu’il n’y avait personne d’autre avec qui j’avais envie de bosser sur ce projet. C’était pour moi une évidence qu’il fallait rebosser avec lui.

C’est vraiment une histoire typique comme on a pu en voir dans le rock’n’roll, avec un gars qui en croise un autre complètement par hasard, et ils font un album ensemble. Ce sont des histoires où on se dit : « Je suis sûr que ça a été un peu enjolivé. » Mais finalement, toi, tu l’as vécu pour de vrai !

Ah non, ce n’est pas du tout enjolivé ! En plus, ce qui est marrant, c’est qu’il y a eu d’autres signes avant-coureurs que je n’avais évidemment pas du tout relevés. À l’époque, je bossais dans un video-store, à Paris, et mon collègue s’appelait Johannes ! Et il se trouve que cette amie qui habitait à Los Angeles, qui était à Paris avant de partir à Los Angeles, elle arrive un jour dans la boutique, et elle dit : « Où est Johannes ? » Et je lui dis : « Il est mort ! » Et là-dessus, nous avons commencé à plaisanter – c’était une blague, il n’était pas mort – et c’est comme ça que je suis devenu ami avec cette amie, qui s’est ensuite trouvée être une connaissance lointaine d’Alain… Tout est un concours de circonstances. Il y en a eu d’autres qui ne me viennent plus à l’esprit. Même si je ne crois pas particulièrement aux signes, là, je dois dire que le fait de se garer devant chez Alain, complètement par hasard, alors que nous nous étions envoyé un mot le matin même, que nous nous retrouvons au milieu de Los Angeles… En plus, elle habitait à dix minutes de chez lui ! Donc tout ça mis bout à bout, tu te dis : « It was meant to be ! »

Cet album est le dernier enregistré dans son studio 11AD, qui est quand même un studio réputé, il y a pas mal de gros artistes qui y sont passés. Est-ce que tu avais cela en tête pendant que tu enregistrais ? Tu as senti le poids du lieu et son histoire, et puis une sorte de pression à te dire : « C’est le dernier album qui va en sortir » ?

Non, je ne dirais pas que j’ai ressenti une pression. Nous avions déjà enregistré là-bas l’album précédent de Loading Data. Je connaissais déjà l’endroit, j’y suis retourné régulièrement. Dès que j’étais à Los Angeles, j’allais voir Alain, donc c’est une maison que je connais quand même très bien, où tu te sens vraiment chez toi très rapidement, qui est très accueillante, très chaleureuse. Maintenant, nous savions qu’après les enregistrements, Alain partirait en tournée avec PJ Harvey, et qu’à son retour, il en serait fini de cette maison. C’est vrai qu’il avait vécu vingt-cinq ans dans cette maison, il y avait vécu avec Natasha Shneider, sa partenaire de toujours, avec laquelle il avait joué dans les Queens, avec laquelle il avait monté Eleven, avec laquelle il avait collaboré pour Chris Cornell… C’est aussi dans cette maison qu’elle est morte, et c’est aussi dans cette maison que la maman d’Alain est morte, donc il y avait quand même un lourd passif. C’était une maison très accueillante, très chaleureuse, très gaie, très vivante, mais qui portait aussi un lourd bagage. Il y avait aussi le fait qu’il avait des problèmes avec son propriétaire, qui refusait de faire des travaux alors qu’il y avait des trucs qui se cassaient la gueule, alors que la maison coûtait assez cher à Alain… Il estimait que le propriétaire pouvait quand même faire quelques travaux, qu’il ne faisait pas. Tout ça mis bout à bout, il a décidé qu’il était temps pour lui de quitter cette maison, de passer à autre chose, de tourner la page, et d’en écrire une nouvelle. C’est vrai que je m’étais vachement habitué à cette maison, je m’y étais lié d’affection, et le fait de savoir que nous étions les derniers à enregistrer là-bas, c’était un honneur, mais c’était également un peu empreint de tristesse. Nous sentions bien qu’Alain n’était pas au top, beaucoup moins en forme que lorsque nous avions enregistré avec Loading Data. Il avait mal au dos, il était stressé, angoissé… Les enregistrements se sont très bien passés, nous avons passé un très bon moment. Mais c’est vrai qu’il y avait cette espèce de poids qui était là, qui planait au-dessus de nous. Nous savions que c’était une page qui se tournait, donc c’était imprégné d’émotion, de nostalgie, de mélancolie.

Sais-tu où en est cette maison, actuellement ?

Pas du tout. C’était une assez vieille maison – « vieille », tout est relatif aux États-Unis [rires] – et dans son quartier, ils étaient déjà en train de raser toutes les anciennes bicoques pour les transformer en maisons d’architectes, donc si ça se trouve, ils l’ont vendue, rasée, transformée en un building… Je ne sais pas, mais ça ne serait pas impossible.

Tu viens de nous parler de l’atmosphère générale de ce studio-là, mais sur un plan plus objectif, comment différencierais-tu ce studio-là, la manière de travailler d’Alain Johannes, par rapport à d’autres studios ? Comment fonctionne-t-il, quel est le son qui s’en dégage ?

La grande différence, déjà, c’est que t’es dans une maison habitée. Tu n’es pas dans un studio aseptisé, avec des machins au mur pour étouffer le son ou pour empêcher la réverbération… T’es vraiment dans une maison, comme une espèce de maison de campagne, avec des instruments partout. Cette fois-ci, nous avons enregistré dans son salon, où il y avait la batterie. Les amplis étaient dans d’autres pièces, mais il a aussi une autre pièce où il fait les prises de batterie. La dernière fois, nous avions enregistré la batterie dans une autre pièce. Sa chambre est une pièce entièrement recouverte, des murs au plafond, de miroirs. Là, c’étaient les amplis guitare. Le truc quand tu bosses avec Alain, c’est que ce n’est pas quelqu’un qui applique une recette. Je ne vais pas citer de noms, mais il y a les producteurs américains connus, où quand tu vas chez eux, ils appliquent leur recette, et c’est un peu la même recette pour tout le monde. Alain, ce n’est pas du tout ça. Il va vraiment se caler sur ce que tu as en tête, et ce qui est bien avec lui, c’est qu’il arrive très rapidement à comprendre ce que tu as en tête. Tu n’as pas vraiment besoin de lui expliquer. Il écoute les maquettes, il capte tout de suite, et ensuite, il a je ne sais pas combien de milliers d’idées à la seconde. Et il est toujours prêt à essayer de nouveaux trucs, des trucs aussi tordus les uns que les autres, des placements de micros, des machins du genre : « On va foutre ça, le coup de la grosse caisse va faire résonner cette guitare, on va mettre un micro là… »

Il s’amuse, mais c’est une façon pour lui de ne pas s’ennuyer, parce que depuis le temps qu’il fait ça, s’il employait pour tout le monde la même recette, il se ferait chier, à mon avis. Donc il est toujours en train d’expérimenter, un peu comme un savant fou, et il prend beaucoup de plaisir. Ce n’est pas le mec qui va se prendre un stagiaire pour qu’il aille régler les trucs pour lui. Il va aller foutre la tête dans l’ampli, il va régler, il va se foutre par terre pour régler les pédales… Il met vraiment la main à la pâte, c’est le mécano, il fait tout. Et il s’amuse beaucoup, et il prend beaucoup de plaisir. C’est ça qui est agréable quand tu enregistres avec lui. Tu sens qu’il est là parce qu’il aime la musique que tu fais, parce qu’il prend du plaisir à t’enregistrer, parce qu’il prend du plaisir à toucher les boutons, à triturer, à tenter des trucs… Bien sûr, il a son son à lui, il a une patte à lui, c’est aussi pour ça que j’ai bossé avec lui, mais c’est aussi quelqu’un qui expérimente, et qui fait son truc vraiment à sa sauce, et en fonction du groupe qu’il a en face de lui.

« Arrive le quatrième morceau de ce premier album éponyme des Queens, ‘Walkin’ On The Sidewalks’, et cette outro, ce truc interminable, c’était comme quand j’ai découvert Ten de Pearl Jam quand j’avais quinze ans, ou quand à l’école on me faisait lire Balzac et que j’ai lu Bukowski pour la première fois, je me suis dit : ‘Putain, waouh, t’as le droit de faire ça ?! T’as le droit d’écrire ça ?!’ J’étais en extase. Je me suis dit : ‘Putain, c’est ça que je veux faire, moi !' »

Tu penses que c’était volontaire de sa part de garder ce lieu atypique, quitte à ce que ce soit un peu plus compliqué de faire du son dedans, mais pour qu’au moins, il y ait une identité, une résonance particulière dans les murs de cette baraque ?

Je ne sais pas. Je ne sais pas s’il s’est déjà posé la question : « Est-ce que je transforme une pièce en vrai studio ? » Je pense qu’il a toujours enregistré comme ça, dans cette maison, que le son lui a plu. Il connaissait les résonances de cette maison, les sonorités, les couleurs de chaque pièce, et il plaçait tellement de micros, des micros d’ambiance, des micros de près, etc. Donc même si ce micro-là sonne moins bien sur cette prise-là, il aura toujours ce micro-là pour rattraper le truc… Je pense que dans un studio « aseptisé », un peu trop carré, avec un son trop nickel, trop calibré, je pense qu’il se serait ennuyé. Là, c’était peut-être un défi à chaque fois, d’enregistrer un album dans ces conditions-là, et une façon de se lancer un petit challenge ! [Rires]

Au niveau des invités, il y a du beau monde : Joey Castillo, Nick Oliveri, Barrett Martin, Aurélien Barbolosi, Monique St. Walker, et d’autres. Mine de rien, pour un projet dont tu ne savais pas vraiment quoi faire, il y a eu un joli plébiscite de la part de tes confrères. À ton avis, c’est quoi le truc, dans Patrón, qui attire ?

Ça, c’est une bonne question ! [Rires] Je n’en sais rien. À l’époque, il n’y avait que des maquettes. On ne va pas se mentir, le fait qu’Alain produise, ça fait que les mecs avec qui nous avons enregistré, ils vont lui faire confiance. Tout le monde le considère un peu comme un gourou, sorcier de la musique… Si Alain dit : « Les mecs, venez enregistrer pour cet album », ils vont y aller les yeux fermés, sans se poser trop de questions, et ils vont lui faire confiance. Je pense qu’Alain ne ferait pas enregistrer Joey, Nick, Barrett, sur un truc auquel il ne croit pas. Il y a déjà ça. Ensuite, il se trouve que je les connaissais tous. Dire que c’est des amis, ça serait un peu exagéré, mais ce sont des connaissances. Nick, je le connais depuis vingt ans, donc Nick oui. Mais Joey, je ne le connais pas très bien, nous avons eu l’occasion de nous croiser à plusieurs reprises mais nous ne sommes pas amis. Barrett Martin, nous avions sympathisé dans un festival où il jouait avec le groupe de Dave Catching, les Mojave Lords. Mais ça ne veut pas dire que c’est un ami. Ce sont des gens que je connais, avec qui j’ai sympathisé, qui ont aimé les maquettes, qui ont aimé ce qu’ils ont entendu. Pourquoi ont-ils aimé ? Je n’en sais rien. Je pense que le fait qu’Alain était derrière, c’est ça qui leur a donné l’assurance d’un truc qui tenait la route.

Penses-tu que ce qui attire des musiciens vers un projet, ça va aussi attirer le public, ou ce sont vraiment deux perceptions différentes ?

Je pense que ce n’est pas forcément le cas. Il y a des groupes qui font des trucs archi-techniques qui vont vachement plaire à des musiciens mais qui ne vont pas forcément parler à un public. Le truc, avec Patrón, c’est que c’est un peu « easy listening ». Une fois passé le côté des guitares distordues et gros son, il y a de la mélodie. C’est sympa à jouer pour les musiciens, même si ce n’est pas très technique, même si c’est assez droit et « straight forward », mais je pense que ça peut aussi bien plaire à des musiciens qu’à un public d’avertis comme de non-avertis. Je pense que c’est accessible à tous, aussi bien aux musiciens qui peuvent prendre du plaisir à jouer, qu’à un public auquel ça s’adresse. L’idée, c’est que ça plaise non pas qu’au groupe mais à un public. Je ne sais pas, je pense que ça peut plaire aux deux. J’espère, du moins.

Comment le travail avec Alain et l’apport de toutes ces personnes ont fait évoluer tes chansons ?

Mes maquettes étaient assez complètes. J’avais tout composé, tout programmé et tout joué. Les batteries, j’en avais même joué au clavier, tandis que d’autres étaient programmées. Les basses, je les avais toutes faites. J’avais fait les guitares. Il y a même des trucs des maquettes qui se sont retrouvés sur le produit fini, sur l’album définitif, entre autres sur « Seventeen », que je réécoutais hier, où il y a des petits charleys qui viennent de la démo, des trucs de guitare qui viennent de la démo… Ensuite, c’est évident qu’une batterie programmée ou une batterie jouée au clavier, à moins d’y passer vachement de temps et de vraiment te casser la tête, ça ne va pas sonner comme une vraie batterie, et je ne te cache pas que je ne me suis pas cassé la tête à faire des batteries archi-chiadées, ce n’était pas le but. Je savais que j’allais enregistrer avec des musiciens, et qu’eux amèneraient leur swing, leur groove, leur toucher, c’était le but. Mais c’est vrai que quand je suis arrivé avec les démos, elles étaient assez complètes. Ensuite, Alain a amené plein d’arrangements – c’est un peu sa spécialité –, son son, sa patte… Sur mes démos, il y avait peut-être trois ou quatre guitares, et sur le produit fini, il doit y en avoir vingt, trente, j’en sais rien ! [Rires] Et même les lignes de basse, sur « Leave It All Behind », je crois qu’Alain a ajouté une note dans le riff de basse… Il y a des fioritures par-ci, par-là. Il y a un ou deux morceaux dont je n’étais pas satisfait au niveau des batteries, et j’ai dit à Barrett : « T’as carte blanche, libre à toi de trouver un truc qui fonctionne. » Mais c’est vrai que dans l’ensemble, tout est vraiment inspiré des maquettes, mais peaufiné, amélioré par le jeu de chacun, par le groove de Barrett, par la puissance de Joey, par le côté punk du jeu de basse de Nick… Chacun a vraiment amené sa patte.

Alain, Joey et Nick sont issus de la scène de Palm Desert, berceau du desert rock et du stoner. Barrett, de son côté, est plus issu de Seattle : il a été le batteur de Screaming Trees, un des pionniers du grunge. Quelles sont ta relation et ton histoire par rapport à ces deux scènes-là ?

J’ai beaucoup écouté la scène de Seattle quand j’étais ado. J’étais très branché Pearl Jam, Soundgarden, Alice In Chains, Mad Season… Après ça, j’ai enchaîné très rapidement. J’avais un projet, à l’époque, et ça commençait à partir dans une direction qui ne m’allait plus. Et puis, j’ai découvert Queens Of The Stone Age en 1999, lors d’un voyage aux États-Unis. C’est un copain qui a acheté le disque chez Rasputin à San Francisco, complètement par hasard, qui a aimé la pochette. Ensuite, nous sommes rentrés chez ce copain qui habitait là-bas, nous avons fumé un gros bédo, nous avons écouté cet album des Queens, et j’avoue qu’au début, je ne savais pas trop quoi en penser. La voix de Josh Homme… Mouais, j’étais habitué à des grosses voix puissantes d’Eddie Vedder, de Chris Cornell, de mecs comme ça, donc ce n’était pas trop ma tasse de thé. Et puis les effets du bédo prenant de plus en plus d’importance, arrive le quatrième morceau de ce premier album éponyme des Queens, « Walkin’ On The Sidewalks », et cette outro, ce truc interminable, c’était comme quand j’ai découvert Ten de Pearl Jam quand j’avais quinze ans, ou quand à l’école on me faisait lire Balzac et que j’ai lu Bukowski pour la première fois, je me suis dit : « Putain, waouh, t’as le droit de faire ça ?! T’as le droit d’écrire ça ?! » J’étais en extase. Je me suis dit : « Putain, c’est ça que je veux faire, moi ! » Ça a commencé comme ça. J’ai donc basculé très rapidement du grunge – je n’aime pas beaucoup ce mot, mais bon – à cette scène du desert rock.

« Je me suis libéré par rapport à Loading Data, où je voulais coller à un genre, coller à une étiquette, peut-être trop d’ailleurs – même sûrement trop. »

Nous sommes partis en road trip pendant un ou deux mois, et à la fin, je crois qu’il y avait littéralement deux cents CD dans la bagnole. Nous avions acheté quasiment tous les albums de Man’s Ruin : de Fu Manchu à Kyuss, en passant par Nebula… Tout d’un coup, nous avions vraiment découvert une nouvelle scène avec ces amis, et nous faisions le road trip en écoutant tous les albums de cette scène. J’avais une guitare acoustique, empruntée à ce copain de San Francisco, et j’ai commencé à écrire le premier morceau, qui n’a jamais été enregistré officiellement, ou peut-être sur la première maquette. L’histoire est que nous étions dans un bar à Santa Fe avec des amis, et nous avons rencontré ce vieux – enfin il avait soixante et un ans – qui se disait moitié navajo, moitié rastafari. C’était un personnage haut en couleur – malheureusement, depuis le temps, il ne doit plus être de ce monde –, assez épique, du genre qu’on ne trouve que là-bas, et qui était venu danser façon amérindienne autour de notre table dans ce rade, il tapait sur la table, il nous parlait et nous sortait des phrases pseudo-philosophiques – je crois qu’il était complètement perché, en l’occurrence. Le lendemain ou le surlendemain, nous l’avions retrouvé et nous avions fait une expérience initiatique au peyotl avec lui. Ça a été un moment un peu crucial : c’est après ça que Loading Data est né, puisque j’ai ensuite composé, dans un camping au milieu du désert du Nouveau-Mexique, avec ma guitare acoustique, un morceau qui s’appelait « Teo 61 », en rapport à ce personnage qui nous avait tous beaucoup marqués et qui s’appelait Teo. Ça a été le tout premier morceau de Loading Data, à l’époque, en 1999, quelques mois après la découverte du premier album des Queens. Depuis, je n’ai jamais lâché cette scène, j’ai toujours été fidèle à cette scène. Mais c’est vrai que je suis plus fidèle aux débuts des Queens qu’à ce qu’ils font maintenant. Je suis vraiment très fan du premier album, qui restera vraiment ma référence dans ce style. J’ai découvert ensuite plein d’autres groupes qui me plaisent beaucoup plus, comme Masters Of Reality, earthlings?, Fatso Jetson, qui me parlent plus que ce que font les Queens aujourd’hui.

Tu as déclaré à propos de Patrón que c’était « une digestion d’influences, une entité nouvelle, une sorte de créature de Frankenstein ». Est-ce que tu te sens parfois à l’étroit dans un groupe plus classique ?

Je pense que le fait d’avoir été à la tête de Loading Data et de l’avoir traîné à bout de bras pendant vingt ans, il y a un moment où je me suis un peu senti à l’étroit. J’avais envie d’explorer autre chose. C’est vrai qu’avec Loading Data, par ma propre faute, je me suis un peu embourbé dans un truc où je me disais : « Je n’ai pas le droit de faire autre chose, je n’ai pas le droit de sortir de ce carcan d’un genre, d’un style, d’une étiquette. » Je me suis un peu coincé là-dedans tout seul. Et quand j’ai composé ces morceaux, bien sûr, il m’est venu à l’esprit de me dire : « Mais attends, où est-ce que tu vas avec ça ? » Et puis je me suis dit : « Non, rien à foutre, je ne vais pas me foutre de barrière. De toute façon, je ne sais pas pour quoi je compose ce que je fais actuellement, donc je ne vais pas me mettre de limites, je ne vais pas me brider, je vais faire ce que j’ai envie de faire, ce qui sort vraiment, et on verra ce qu’on en fait après. » Et une fois que j’ai eu tous ces morceaux, je me suis dit qu’il y avait un truc homogène, même sur l’ensemble du truc, ne serait-ce que peut-être par le chant qui liait l’ensemble. Il y avait un truc qui tenait la route. Je me suis libéré par rapport à Loading Data, où je voulais coller à un genre, coller à une étiquette, peut-être trop d’ailleurs – même sûrement trop. J’ai l’impression d’avoir un peu plus trouvé ma patte, mon style, ma voix, et d’avoir pris mon envol par rapport à des trucs qui m’ont influencé pendant longtemps.

Dans Patrón, il y a du rock années 1990, mais il y a aussi quelques influences des années 1950, par exemple, avec de la vieille folk américaine, comme dans « Seventeen ». Est-ce qu’il y a, derrière cet album, un genre de voyage initiatique aux origines du rock, pour toi ?

[Rires] J’ai grandi aux États-Unis et j’ai toujours eu cette double culture. Donc c’est vrai qu’il y a déjà beaucoup des États-Unis dans cet album, c’est certain. Dire que c’est un voyage initiatique aux origines du rock’n’roll, je ne sais pas, mais il est évident que dans cet album, je ne me suis pas mis de limites, et je me suis servi du spectre entier de mes influences, qui vont aussi bien du rock’n’roll des fifties qu’aux crooners des sixties, qu’à la musique des années 1980 flashy et fluo que j’adore et qui reste une madeleine de Proust, même si c’est très kitsch, même si c’est souvent peut-être de mauvais goût, mais ça reste une musique avec laquelle j’ai grandi et qui m’a beaucoup marqué. C’est une époque où, pour moi, les mélodies étaient souvent très bonnes, très bien écrites, très fortes, très catchy. Et là-dessus, j’avais un père qui écoutait énormément de jazz. À la maison, on n’écoutait que du jazz, et beaucoup de jazz vocal, entre autres. Alors même si ça ne se retrouve pas forcément dans la musique de Patrón, je pense que tout cela a beaucoup influencé ce que Patrón est, c’est-à-dire un disque de rock, clairement, et pas autre chose, mais avec, par-ci par-là, disséminés discrètement, des relents de mes influences. Je ne vais pas parler de voyage initiatique, car c’est assez discret, ça reste un album de rock.

La musique est globalement très années 1990. En même temps, tu viens de parler de tes influences des années 1980, qui sont effectivement plus discrètes dans l’album. Par contre, c’est visible sur la pochette, avec ce côté flashy, néon, etc. Dirais-tu que c’était ta manière d’essayer de réconcilier deux décennies qui se sont toujours détestées ?

Peut-être bien, oui ! Encore une fois, je suis très pop, ça se voit à la pochette, aux mélodies de l’album… Je ne suis pas un grand metalleux. Moi, mon metal, c’était le grunge, le desert rock… Je ne suis pas un mec qui écoute Sepultura… Déjà parce que ça ne me parle pas beaucoup, donc je ne vais pas me forcer. Ce qui est très important pour moi, ce sont les voix. Et c’est vrai que très souvent, dans le metal, les voix ne me parlent pas forcément. Ça peut être très gueulé, ça ne me parle pas. Ça peut être très strident, ça ne me parle pas. Donc j’essaye de trouver des choses auxquelles je puisse m’identifier. Encore une fois, les années 1980, c’était une musique dans laquelle il y avait ce côté très pop, très mélodieux. Dans le grunge, il y avait aussi ces grandes envolées lyriques, que ce soit de Vedder ou de Cornell, avec de vraies mélodies qui t’emmènent. Dans les Queens et le desert rock, un peu moins, mais là, il y avait le côté lascif, paresseux, qui me plaisait énormément aussi. C’est vrai qu’il y a clairement une guerre des générations. Moi, j’ai quarante ans passés, et c’est vrai que c’est peut-être une façon de réconcilier tout ça, en effet.

La pochette, c’était un peu une grande blague, c’était vraiment à prendre au dix-huitième, ce qui a heureusement été compris par pas mal de gens, mais pas tous. A l’époque du #MeToo, des Femens, etc., c’était évidemment une prise de risque que de mettre une fille à moitié nue sur la pochette. Au départ, nous étions partis sur l’idée d’une couverture de magazine pulp des années 1950, qui aurait croisé une couverture de disque de mauvais goût des années 1980, qui était une époque de grande liberté, vulgaire dans ses couleurs, et vulgaire dans plein de choses, mais c’était aussi une époque hyper riche. C’était une époque où le monde souriait, même si ce n’était pas le cas pour tout le monde, bien entendu. Il y avait quelque chose de gai dans les années 1980, et je n’avais pas envie de faire un album dark, je n’avais pas envie de faire une couverture dark, même s’il y a des morceaux qui sont dark sur l’album, même s’il y a des sujets qui sont dark. J’avais vraiment envie de faire quelque chose de clinquant, de souriant, de gai, de brillant, et de ne pas faire un truc avec la pochette noire, sombre, le truc très metal, très dark. J’avais envie de faire quelque chose d’un peu décalé, avec de l’humour, qui allait un peu à l’encontre, je trouve, de l’époque où nous vivons actuellement, qui est une époque finalement assez sérieuse, assez puritaine. Malgré tous les excès de la société dans laquelle nous vivons, je crois qu’il y a un gros retour à du puritanisme, qui n’est pas ce que je préfère dans notre société, et qui n’est pas ce que je préfère non plus aux États-Unis. C’était aussi une façon de dire : « Merde, revenons aux années 1980, où il y avait un vrai sentiment de liberté ! »

« Malgré tous les excès de la société dans laquelle nous vivons, je crois qu’il y a un gros retour à du puritanisme, qui n’est pas ce que je préfère dans notre société, et qui n’est pas ce que je préfère non plus aux États-Unis. C’était aussi une façon de dire : ‘Merde, revenons aux années 1980, où il y avait un vrai sentiment de liberté !' »

Dans les adjectifs qui ont été utilisés dans le communiqué de presse pour décrire cet album, il y a l’adjectif « sexy » qui revient beaucoup. La pochette a ce côté sexy avec cette femme dénudée, mais il y a aussi le logo du groupe, avec ce néon qui peut faire penser à une boîte de nuit ou carrément à un club de strip-tease. Avais-tu déjà cet aspect visuel en tête ou c’est la musique de l’album qui t’a inspiré ce côté sexy ?

Pas du tout ! Déjà, le logo, c’est moi qui l’ai fait. J’avais fait appel à des graphistes et puis ç’a été très difficile car tout le monde était déjà très pris. Donc finalement, j’ai dit : « Bon, ça suffit, j’ai besoin que ça avance. » J’ai pris mon crayon, mon machin, je ne suis pas du tout graphiste, mais j’ai fait ce truc qui, après coup, plus je le regarde, plus je me dis : « Putain, ça a vraiment un côté années 1980, limite hair metal. » Ce n’était pas du tout le but au départ, je ne savais pas du tout où j’allais avec ce truc. Ensuite, là-dessus, un graphiste est venu greffer cette espèce d’effet néon, que j’ai trouvé très marrant et qui collait très bien à ce logo. Mais au départ, non, je ne savais pas du tout où nous allions. Déjà, la pochette a vraiment été faite en dernier. Le logo a été fait tôt, mais il n’avait pas encore ce côté néon, il avait un côté beaucoup plus strict, sobre, et n’avait pas du tout ce côté strip-club, comme tu le dis. C’est vraiment venu après.

Le côté sexy dans la musique, je pense que c’est le côté groovy qui l’amène. C’est quelque chose auquel j’attache beaucoup d’importance. Quand tu écoutes un truc et que tu as envie de te déhancher, ne serait-ce que la batterie de Barrett – je ne parlerai pas de la batterie de Joey –, son jeu est archi-groovy, il y a ce côté très backbeat d’un Bonham, qui est vraiment au fond du temps, donc ça donne tout de suite ce côté paresseux mais à la fois qui donne envie de bouger. C’est vrai que les morceaux s’y prêtent, il n’y a pas du tout ce côté « eins, zwei, drei » dans les morceaux. J’ai presque envie de dire qu’il y a un truc un peu jazzy dans le groove, ou plus Motown, musique noire, où ça groove, et que personnellement, j’adore. La musique, j’aime quand ça groove. Il y a d’excellents groupes qui sont archi-carrés, mais j’aime bien quand ça tourne un peu autour du click. Je n’aime pas trop quand c’est sur le click. J’aime quand c’est derrière, ou quand ça tourne autour du click. Mais quand c’est trop dessus, ça m’ennuie un peu. C’est ce qui donne ce côté sexy et langoureux aux morceaux. C’est le groove, le chant, la voix grave, et ce côté un peu Barry White qui peut aussi apporter cet effet-là ! [Rires] Et les paroles, qui sont assez explicites, qui parlent souvent des femmes, des relations hommes-femmes, ou autres, car ça pourrait s’adapter hommes-hommes ou femmes-femmes, on s’en fout, ce n’est pas la question. Il y a des histoires d’adultère, des histoires de cul… Il n’y a pas que ça, mais il y a entre autres ça qui joue. Tout cela mis bout à bout, je pense que ça donne un petit côté sexy à l’ensemble.

La musique peut inspirer le désir, le sexy, mais qu’en est-il de l’inverse ? Est-ce que les relations sexuelles, les fantasmes, c’est quelque chose qui t’inspire de la musique ?

Oui, certainement. Le sexe en lui-même, je ne sais pas, mais oui, je pense que mes relations amoureuses ont inspiré ma musique. C’est clair. Il y a plein de choses vraies dans mes chansons, même si je ne parle pas en mon nom. Quand je dis « I… », je ne parle pas en mon nom. Je ne suis pas un serial killer, comme dans « Room With A View ». Je ne suis pas non plus, comme dans « Seventeen », un jeune de dix-sept ans qui a buté son prof et sa petite copine. Mais il y a des choses qui me sont arrivées et qui apparaissent dans ces morceaux. C’est romancé, bien entendu. Certains chroniqueurs ont pris ça au pied de la lettre dans mes paroles, mais je ne suis pas un misogyne machiste, je ne parle pas en mon nom quand je chante. Ce sont des histoires, c’est ça qu’il faut comprendre. Je narre des histoires, je suis un conteur, je ne chante pas mon histoire, même s’il y a des choses vraies qui apparaissent dans ces histoires. Encore une fois, ce sont des contes, ce sont des chansons. En l’occurrence, ce n’est pas forcément à prendre au premier degré. Mais bien sûr que le sexe a son importance, le sexe apparaît dans les morceaux, et les relations que j’ai pu avoir dans ma vie ont influencé mes paroles, mes histoires, bien sûr.

Tu l’as évoqué tout à l’heure : on vit une période assez particulière par rapport à la censure. Notre société est quand même plus violente que jamais, le cinéma et les séries montrent aussi des choses plus violentes, mais à côté de ça, il y a une censure et une bien-pensance qui sont d’autant plus fortes. D’ailleurs, il y a clairement un vrai risque à montrer un téton sur une pochette comme vous le faites, alors qu’il y avait des pochettes bien pires que ça avant. Comment expliques-tu ce paradoxe ?

[Réfléchit] Tu me poses une colle, il faudrait que j’aie du temps pour vraiment y réfléchir. Je pense qu’il y a eu beaucoup d’excès. Je pense aussi que nous répétons souvent ce que font les Américains, mais avec quinze ou vingt ans de retard. C’est vrai qu’aux États-Unis, après avoir connu une période de grande liberté, aussi bien sexuelle qu’économique, ils en reviennent. Ils se rendent aussi compte du too much des années 1980. C’est vrai que nous, avec le retard que l’on a toujours… Moins maintenant, avec les réseaux sociaux qui font qu’on est beaucoup plus en phase, mais on a toujours eu tendance à avoir un peu de retard. Et on a souvent tendance à prendre ce qu’il y a de pire aux États-Unis. Et quand tu regardes ce qu’il se passe actuellement là-bas, cette montée des extrêmes… Je ne sais pas, je ne suis pas politicien. Je constate et je déplore ça. La censure, je n’en suis pas très fan. Je n’aurais jamais pu lire Henry Miller dans ma vie s’il y avait eu de la censure… Et il y en avait ! Heureusement que la France était là pour l’éditer. Bien entendu, je ne vais pas défendre les actions d’un Harvey Weinstein. Tous ces mecs-là sont des raclures de bidet. Mais je ne pense pas non plus qu’il faille tomber dans un excès. Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? On va aller recouvrir les seins dans les musées, dans les peintures ? Quand je vois Facebook qui censure L’Origine du Monde de Courbet, tu te dis que, putain, non ! C’est tout ou rien, et malheureusement, c’est souvent tout et c’est trop. Comme disait mon père, tout ce qui est excessif est insignifiant. Et je trouve qu’en effet, on est allé trop loin dans cette censure, on est allé trop loin dans cet excès, mais il faut bien entendu essayer de modérer tout ça. Je te réponds un peu n’importe comment parce que je n’ai pas eu le temps de me poser la question, mais voilà.

Cette créature que tu as créée avec Patrón, sais-tu ce que tu vas en faire concrètement ? Est-ce qu’elle a un avenir ? D’autres disques, des concerts ? Ou est-ce que c’est juste une bizarrerie qui restera une bizarrerie unique, et c’est tout ?

Au départ, je ne savais pas du tout ce que je voulais en faire. C’était un projet parallèle à Loading Data qui n’était voué qu’à sortir en disque, et peut-être même pas à paraître en live. Et puis j’ai mis trois ans et demi à sortir ce disque, parce qu’il a été enregistré fin 2016, qu’il est arrivé plein de chose entre-temps qui ont fait que je n’ai pas pu m’occuper de le sortir, et surtout que je n’avais pas du tout la tête ni l’envie de me concentrer là-dessus, de faire de la musique. Et puis des amis m’ont botté le cul et m’ont dit : « Écoute, mec, cet album, il faut vraiment que tu le sortes, il est là, il est enregistré, c’est vraiment dommage, ça serait du gâchis. » Donc il y a Aurélien Barbolosi, qui est guitariste sur l’album, qui joue en live dans le groupe, et puis nous avons fait appel à un copain australien qui est bassiste, puis nous avons fait appel à Simon Lemonnier qui est batteur dans le groupe. Nous nous sommes dit : « On va monter ce projet, on va en faire un projet live. » Pour l’instant, l’idée est que ça dure, qu’il y ait un follow-up, un deuxième album… Ce n’est pas un one-shot. Je l’espère, en tout cas, mais a priori, ce n’est pas parti pour être un one-shot.

« Je n’aime pas trop quand c’est sur le click. J’aime quand c’est derrière, ou quand ça tourne autour du click. Mais quand c’est trop dessus, ça m’ennuie un peu. C’est ce qui donne ce côté sexy et langoureux aux morceaux. »

Loading Data, ton groupe principal, est donc en pause et n’a pas sorti d’album depuis 2013. Quelle est la raison de cette pause et quelles sont les perspectives futures pour le groupe ?

Le fait est que l’album est sorti en 2013 mais après ça, nous avons quand même pas mal tourné. Nous avons tourné jusqu’en 2016 ou 2017, donc ça ne fait que quatre ans que nous avons arrêté. Nous avons arrêté pour plusieurs raisons. Déjà, Louise [Decouflé], la bassiste, était pas mal occupée. Elle joue dans plusieurs projets, elle bosse avec son père qui est un chorégraphe français assez connu et elle n’avait pas beaucoup de temps pour elle. Elle joue dans Decline Of The I, un groupe de black metal, qui lui a aussi pris pas mal de temps, puis elle a joué entre autres avec Pascal Obispo et du beau monde [petits rires]. A côté de ça Robin [Vieville], notre batteur, a eu deux filles entre-temps. Ça lui prend pas mal de temps et il a pas mal de boulot, étant régisseur son à Beaubourg, au musée Pompidou, à Paris. Simplement, la vie a fait que nous avons laissé le temps s’écouler et nous ne nous sommes pas concentrés sur Loading Data. Ce n’était pas plus mal, parce que nous avons pas mal tourné pour ce dernier album de Loading Data et je crois que nous étions tous un peu fatigués des quelques dernières années de Loading Data où il y a eu des hauts et des bas dans les tournées. Et il aurait fallu que nous sortions quelque chose de neuf, or à ce moment-là, je n’avais pas composé pour, j’étais plus dans l’idée de partir sur un nouveau projet, donc Patrón qui à l’époque n’avait pas encore de nom et n’avait pas encore de morceau.

Tout ça mis bout à bout fait que nous avons fait une espèce de pause. Sachant que nous sommes tous en très bons termes, nous nous aimons tous énormément, nous sommes vraiment des amis. Si on nous propose de faire un concert demain, je suis sûr et certain que nous serons tous partants pour le faire. La dernière fois que j’ai vu Louise, nous en avons parlé, et elle m’a dit : « Quand tu veux, on remonte sur scène. » Je sais que Robin ne demande que ça. Sauf que maintenant, je suis un peu pris par Patrón qui est ma priorité actuellement, mais si l’occasion se présente, nous sommes partants, bien sûr. Surtout j’espère pouvoir composer de nouveaux titres pour Loading Data, quitte à sortir, pas forcément un album, mais un EP voire un ou deux titres.

De manière générale, les albums de Loading Data ont toujours été très espacés. Ce n’est pas compliqué de construire une carrière et une fan base dans ces circonstances, surtout à notre époque où il faut être très présent et où tout va toujours plus vite ?

Si, c’est vrai ! Il faut savoir que quand nous avons commencé avec Loading Data, c’était en 1999. A l’époque, le streaming n’existait pas, nous n’étions pas aussi pressés par le zapping musical actuel. Les artistes sortaient des albums, en moyenne, tous les deux ans voire plus. Maintenant, c’est vrai que c’est au moins un par an, si ce n’est deux voire trois [rires], et puis des tas de petites sorties, d’EP, de titres, de machins, de trucs par ci par là. C’est vrai qu’il faut essayer d’être très productif, autant que possible. Loading Data, ça a été compliqué parce qu’il y a eu énormément de formations différentes. J’ai monté le groupe en France en 1999, en 2001 le groupe s’est séparé et je suis parti le remonter aux Etats-Unis. J’ai tourné là-bas pendant trois ou quatre ans jusqu’en 2004 ou 2005. J’étais un peu dépité parce qu’aux Etats-Unis, nous avions de gros manageurs qui s’occupaient de nous, sauf que pour des questions de visa et autres, j’ai été obligé de rentrer en France et ça a été un peu la fin de l’aventure américaine. Après ça, j’ai fait une pause, parce que j’étais un peu abattu. J’ai ensuite remonté le groupe vers 2006. Nous avons tourné avec Nakat [Guiome Ambrosio] et Matthieu [Vatimbella] jusqu’en 2010 ou 2011. Au moment d’enregistrer Double Disco Animal Style, le dernier album de Loading Data, avec Alain Johannes, le groupe était déjà plus ou moins séparé, donc je ne suis parti qu’avec le batteur ; le bassiste avait déjà un peu lâché l’affaire.

Bref, il y a eu cinquante mille formations différentes, ce qui nous a fait perdre du temps. C’est con, mais dès que tu travailles avec de nouveaux musiciens, il faut un peu tout reprendre à zéro. A chaque fois, idéalement, tu as envie d’apprendre à jouer avec tes musiciens avant de commencer à rentrer en studio et à composer. Il faut aussi dire que j’ai eu toute une période où je n’avais rien à dire [rires]. J’ai eu plusieurs périodes comme ça un peu vides, la page blanche qui ne veut vraiment pas se remplir. Pourtant, j’ai énormément de petits morceaux, de trucs qui traînent, mais à chaque fois, je me dis que ce n’est pas assez bon pour être sorti. Résultat, nous n’en sommes qu’à trois albums en vingt ans. C’est vrai que ce n’est pas très productif [rires].

Interview réalisée par téléphone les 2 juin et 7 août 2020 par Philippe Sliwa & Nicolas Gricourt.
Retranscription : Robin Collas.
Photos : Patrick Baleydier.

Site officiel de Patrón : www.patronofficial.com.

Acheter l’album Patròn.



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