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Interview   

Alter Bridge : Repartir de zéro


Il serait injuste d’attribuer le succès d’Alter Bridge au fait que le groupe soit constitué d’anciens Creed ou à la récente collaboration de son chanteur Myles Kennedy avec Slash. Rencontré à l’occasion du concert du groupe à Lyon le 31 octobre dernier, le guitariste Mark Tremonti insiste justement sur son intention de repartir à zéro avec Alter Bridge et de ne pas se servir des restes du succès de Creed, à l’époque dissous. Nous en avons évidemment profité pour également revenir sur la reformation de ces derniers, et les conditions dans lesquelles elle s’est effectuée : car à l’époque, c’était tout à fait hors de question…

Un entretien avec un personnage sincère qui ne cache pas avoir volontairement sorti avec Alter Bridge un album calibré radio pour ne pas prendre de risques. Un début de carrière qui a donné par la suite au groupe les moyens de s’exprimer réellement, sans compromis, pour arriver au rock sombre et personnel que l’on connaît aujourd’hui.

Interview.

« Myles a perdu son père au profit de la science chrétienne quand il était très jeune. Il est mort parce qu’il pensait que Dieu allait s’occuper de lui et que les médecins ne pouvaient rien faire. Myles est très amer à propos de ça. »

Radio Metal : Votre nouvel album ABIII est beaucoup plus sombre et heavy que ses prédécesseurs. L’état alarmant du monde pousse de nombreux groupes à se diriger vers un style plus heavy et plus sombre. C’est aussi votre cas ?

Mark Tremonti (guitare/chœurs) : J’ai toujours été un amateur de heavy, depuis que je suis gamin. Au fil des années, je crois qu’Alter Bridge a de plus en plus intégré le style heavy dans sa musique, on a pris l’habitude d’en jouer davantage. Ce que nous avons traversé dans nos vies, nos problèmes avec les maisons de disques… Le business était en train de se casser la figure au moment où nous préparions l’album et nous étions tous de mauvaise humeur, alors nous avons écrit un album plus sombre. Blackbird était heavy, mais je trouve que celui-ci est plus sombre.

Les thèmes principaux de l’album sont le doute et la perte de la confiance. Perdre sa foi en les individus et en les institutions est-il une situation que tu vis personnellement ?

Ça vient plutôt de Myles. Myles a perdu son père au profit de la science chrétienne quand il était très jeune. Il est mort parce qu’il pensait que Dieu allait s’occuper de lui et que les médecins ne pouvaient rien faire. Myles est très amer à propos de ça, il ne croit pas en Dieu. « Words Darker Than Their Wings » reprend plus ou moins une conversation que Myles et moi avons eue : lui ne croit pas en Dieu, alors que de mon côté, je pense qu’il y a un dieu. Mais je ne crois pas aux religions structurées. Penser que tous les musulmans ou les bouddhistes iront en enfer sous prétexte qu’ils ne sont pas catholiques romains… La religion organisée est parfois très étroite d’esprit. Je crois qu’il y a un dieu, mais Myles ne croit en rien en dehors de notre existence sur Terre.

ABIII donne l’impression que le groupe a pris une certaine liberté artistique ; cela coïncide avec son arrivée chez Roadrunner Records. Avez-vous le sentiment d’être plus libres en tant qu’artistes sur ce label par rapport à vos maisons de disques précédentes, que ce soit avec Alter Bridge ou Creed ?

Non, les maisons de disques nous ont toujours fichu la paix, depuis le début. Nous n’avons jamais été contraints par un label de faire quoi que ce soit. Généralement, on se contente de leur donner nos chansons. De temps en temps, ils réclament bien une ballade ou un titre calibré radio, mais la plupart du temps, on leur confie le disque tel quel.

« Nous n’avons pas pris de risques avec le premier album. Nous sortions du succès de Creed, et chaque fois qu’on sort un album, on sait qu’il faut que ça passe en radio. Si ça passe en radio, la tournée fonctionne, et si la tournée fonctionne, on vend des disques. […] Pour le troisième, je ne voulais plus me conformer à rien du tout. »

Tu as déclaré que cette fois, vous ne vouliez pas penser aux ventes de disques ou aux passages en radio. Cela signifie-t-il que jusqu’ici vous aviez ces données à l’esprit pendant l’écriture des albums ?

Je pense que nous n’avons pas pris de risques avec le premier album. Nous sortions du succès de Creed et chaque fois qu’on sort un album on sait qu’il faut que ça passe en radio. Si ça passe en radio, la tournée fonctionne, et si la tournée fonctionne, on vend des disques. Nous n’avons pas pris de risques pour le premier album, mais pour le deuxième, nous nous sommes tenus à l’écart de tout ça. Pour le troisième, je ne voulais plus me conformer à rien du tout. Pourquoi une chanson devrait-elle obligatoirement être courte ? S’il faut qu’elle respire, laissons-la durer pendant dix minutes. Pour la première fois, nous ne nous sommes même pas posés la question. Et pour la première fois, un de nos singles a été premier à la radio, alors ça en valait la peine.

Alter Bridge a été créé après la dissolution de Creed et trois de ses membres sur quatre en sont issus. Avec Creed, vous aviez atteint un certain succès. Aviez-vous le sentiment de repartir de zéro lors de la création d’Alter Bridge ?

Oui, c’était exactement comme repartir de zéro. Nous avons recommencé à jouer dans de petits clubs. Il a fallu tout recommencer. Nous ne voulions pas utiliser la musique de Creed, que ce soit sur nos albums ou en live. Nous voulions en faire un projet totalement séparé. Je suis content que nous ayons fonctionné comme ça : aujourd’hui, nous pouvons vraiment être Alter Bridge. Nous n’avons jamais eu à nous appuyer sur Creed pour arriver là où nous sommes, mais il a fallu tout recommencer. J’aime ne pas prendre le chemin le plus facile.

« Nous avons recommencé à jouer dans de petits clubs. Il a fallu tout recommencer. Nous ne voulions pas utiliser la musique de Creed, que ce soit sur nos albums ou en live. Nous voulions en faire un projet totalement séparé. Je suis content que nous ayons fonctionné comme ça : aujourd’hui, nous pouvons vraiment être Alter Bridge. »

Quel était votre état d’esprit à l’époque ? Était-il frustrant ou, au contraire, excitant de devoir à nouveau faire vos preuves ?

Les deux à la fois : parfois, c’était super, et à d’autres moments, c’était l’horreur. C’est très sympa de repasser aux petites salles parce qu’on s’en prend plein la figure, on a l’impression de rajeunir. L’inconvénient, c’est le manque d’argent. C’est difficile de ne pas toucher de salaire pendant sept ans, mais dépasser cet obstacle s’est révélé gratifiant. Mais d’un point de vue artistique, recommencer de zéro, c’est une expérience sympa.

Creed s’est reformé l’an dernier et a même sorti un nouvel album. Comment réussissez-vous à séparer les deux groupes ? Comment définissez-vous quelle chanson ira à tel ou tel groupe ? N’y a-t-il pas le risque que les deux groupes se marchent dessus ?

Quand j’écris des chansons, ce n’est jamais pour un groupe spécifique. J’écris, c’est tout. Ensuite, je reviens en arrière, je catégorise mes idées après coup et je me dis : « Ça, c’est une chanson pour Creed », ou « Ça, ça ira chez Alter Bridge ». Et maintenant que j’ai mon projet solo, j’ai trois possibilités ! Si le matériel sonne un peu trop metal, ça passe sur mon projet solo. Je fais appel à mon intuition pour savoir où placer chaque chanson.

« Aujourd’hui, nous ne sommes ensemble que pour les répétitions et les tournées. Nous sommes des partenaires professionnels. Notre relation est beaucoup plus amicale aujourd’hui, il y a moins de pression. […] Si la situation était la même qu’avant, nous ne nous serions jamais reformés. Je crois que les enfants ont joué un rôle important. […] Si les problèmes réapparaissent, on arrêtera les frais. »

D’après ce qu’on peut lire ici ou là, la raison de la séparation de Creed tiendrait à des tensions entre Scott Stapp et le reste du groupe. Ces tensions ont-elles vraiment disparu aujourd’hui ?

Nous avons changé. Contrairement à ce qui se passait à l’époque, nous ne passons plus tout notre temps ensemble. Quand on met quatre types dans une pièce et qu’on les y garde pendant dix ans, il finit par y avoir conflit de personnalités. Aujourd’hui, nous ne sommes ensemble que pour les répétitions et les tournées. Nous sommes des partenaires professionnels. Notre relation est beaucoup plus amicale aujourd’hui, il y a moins de pression. Nous avons tous une famille, nous sommes pères, nous avons mûri. C’est très différent d’autrefois.

Comment saviez-vous qu’une reformation de Creed fonctionnerait ? Tu avais pourtant affirmé que le groupe ne se reformerait jamais…

Nous ne savions pas comment ça se passerait. Mais sept ans, c’est suffisant pour oublier certaines choses. Beaucoup de choses peuvent changer en sept ans. Quand nous nous sommes séparés, personne ne voulait parler de reformation. C’était du genre : « Jamais de la vie, ça ne se fera pas ». Si la situation était la même qu’avant, nous ne nous serions jamais reformés. Je crois que les enfants ont joué un rôle important. Nous avons tous eu des enfants, nous avons grandi. Nous avons tous réalisé que tous les groupes ne pouvaient pas se vanter de jouer dans des salles géantes à guichets fermés. Nous voulions nous reformer pour les bonnes raisons. Si les problèmes réapparaissent, on arrêtera les frais. Mais pour l’instant, tout se passe bien.

À propos de cette reformation, Stapp a déclaré : « Nous n’avons jamais eu le sentiment de ne plus être ensemble. Nous ne voyons pas ça comme une reformation, mais plus comme une renaissance ». Es-tu d’accord avec ce point de vue ?

On a quand même fait une pause de sept ans. Le groupe s’était bel et bien séparé, nous étions occupés avec Alter Bridge. Mais quand on s’est retrouvés après toutes ces années, c’était comme remonter sur un vélo : les vieilles chansons se jouaient toutes seules, c’était très facile de s’y remettre. C’était comme si rien ne s’était passé.

Penses-tu qu’il était indispensable pour Creed de s’arrêter le temps de laisser Stapp gérer ses problèmes d’alcool et ses autres démons ?

Je pense que la séparation du groupe et tout ce qui s’est passé a été un vrai révélateur pour tout le monde. Un jour, on est les rois du monde, et le lendemain, on doit se battre. C’est une bonne période pour se remettre en cause.

« Je suis très prolifique en termes d’écriture. J’ai plus de matériel que je ne pourrais jamais en sortir. »

Avant, Creed était ton groupe principal. Maintenant que tu as Alter Bridge, quel est le statut de Creed à tes yeux ?

Quel que soit le projet sur lequel je travaille, je me donne à 110 %. Il n’y a pas de projet principal avec des side-projects. Ce sur quoi je suis concentré à un moment précis, c’est mon projet principal.

Avez-vous déjà écrit de nouvelles chansons pour un album de Creed ?

Oui. Nous nous sommes réunis pendant deux jours pour écrire des arrangements pour quatre titres. Pour l’instant, il n’y a que de la musique avec quelques mélodies. Scott a pris les chansons avec lui pour travailler sur des paroles. Ça sonne bien, il y a des sonorités différentes. Il y a un titre tonique et énergique, un titre sombre, pesant et assez épique, il y a une chanson rock old-school… On essaie de mélanger plein de choses.

Avez-vous pensé à une tournée avec Creed et Alter Bridge ? Au fond, ce ne serait jamais qu’un échange de chanteurs…

On en a discuté il y a quelques temps. C’était une idée, mais lorsqu’on y a bien réfléchi, on s’est dit que ça ne fonctionnerait pas. Ce serait trop de travail au quotidien, on serait morts au bout d’une semaine ! On donne des concerts de deux heures avec chaque groupe, on ne peut pas jouer quatre heures par jour. Et on ne veut pas frustrer les fans en faisant des concerts plus courts.

Comme tu l’as dit, tu travailles actuellement sur un album solo. Qu’est-ce qui t’a motivé à réaliser ce projet ?

J’ai des tonnes de chansons que je voudrais sortir, mais je n’aurai jamais la possibilité de sortir tout ce que j’ai écrit. J’avais un trou de trois mois dans mon emploi du temps pendant que Myles était en tournée avec Slash et que Scott tournait avec son projet solo. J’ai décidé de me lancer car j’ai énormément d’idées que j’aimerais sortir. J’en suis également arrivé à un point où je pensais que je pouvais chanter moi-même. C’est surtout pour le fun, on verra bien ce qui se passera.

Tu es donc un de ces musiciens hyper-prolifiques ?

Je suis très prolifique en termes d’écriture. J’ai plus de matériel que je ne pourrais jamais en sortir. Je travaille et j’écris chaque jour, c’est ce que j’aime faire [il pointe du doigt une guitare gisant à coté d’un ampli]. Je suis aussi prolifique que n’importe quelle personne qui passe son temps à bosser.

Myles Kennedy est parti en tournée avec Slash et travaille avec lui sur son deuxième album solo. Selon toi, cette collaboration a-t-elle eu un impact sur Alter Bridge, musicalement parlant ?

On essaie de maintenir ces projets distincts d’Alter Bridge. Slash est un groupe de rock classique et très dynamique. Alter Bridge a un côté plus metal. On apprécie aussi beaucoup leur rock classique, mais notre musique à nous est simplement plus metal.

Penses-tu que son travail avec Slash ait boosté l’intérêt du public pour Alter Bridge ?

Tout à fait. Je crois que son travail avec Slash et son audition avec Led Zeppelin ont donné à Myles beaucoup de crédibilité. Le public a vraiment réalisé que c’est un excellent chanteur.

Le nom Alter Bridge fait référence au pont d’Alter Road, dont on disait autrefois aux enfants qu’il était dangereux pour eux de le traverser. As-tu traversé l’Alter Bridge quand tu étais plus jeune ?

Oh oui, je l’ai traversé ! Quand mes potes ont commencé à avoir leur permis de conduire, on y allait pour boire de l’alcool en douce. C’était là que les jeunes allaient pour faire la fête. On y est allé quelques fois quand on a commencé à grandir. Aujourd’hui, tout va bien, c’est un joli parc, mais à l’époque, c’était un nid à drogues. Pas du tout un endroit sympa.

Penses-tu que le succès du groupe ait joué un rôle là-dedans ?

Non ! Detroit a sa vie propre.

Interview réalisée le 31 octobre 2011 au Transbordeur de Lyon, en face à face, par Spaceman et Metal’O Phil
Retranscription et Traduction : Saff’

Site Internet d’Alter Bridge : www.alterbridge.com

Site Internet de Creed : www.creed.com



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