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Chronique   

Alunah – Strange Machine


Arrivé tout droit de Birmingham – chaudron bouillonnant ayant vu naître Black Sabbath –, Alunah n’hésite plus à se présenter en héritier de ce lieu. La priorité, en ces temps difficiles, reste néanmoins de survivre. La partie n’était pas gagnée d’avance : la formation a dû, rappelons-le, essuyer un changement de chanteuse. Siân Greenaway, qui a succédé en 2017 à Sophie Day, a accompagné une transition nette. Violet Hour, premier album complet avec cette nouvelle voix, tirait vers l’ésotérisme pur, quitte à occulter un peu le paganisme. « Occulter »… Un terme trompeur, car parmi les images qui transparaissent dans Strange Machine, celles lumineuses et colorées ne sont pas en reste ; une lumière qui accompagne Alunah dans une quête vers sa libération.

On est accueilli à bord de cette machine par des bruitages rétro-futuristes, comme happés par le rayon tracteur d’un ovni. Ce détail suffit à lui seul à séparer cet Alunah de celui d’avant. Les bêtes forestières ou rituels arboricoles sont à peine perceptibles ; place à une vision quelque peu déjantée de la science au sens large, sorte de travesti optimiste des récits de H. G. Wells (lui-même coutumier des « étranges machines »). Tout groupe de stoner ou de doom à voix féminine court le risque d’être jugé par rapport à celle-ci. Siân tient bon et expose sa proposition : une frontwoman sûre d’elle, inébranlable, et même, sur certains titres, prête à en découdre. Si les paroles et le chant des anciens albums plaçaient la voix dans une position de narratrice, d’observatrice, Siân préfère être actrice. À cela s’ajoute une diversité dans les approches, et une attention particulière pour éviter les temps morts. Alunah sait se faire heavy lorsque le besoin ou l’envie se fait sentir ; mini-solos (« Over The Hills ») et riffs hargneux sont de la partie. Siân n’hésite pas non plus à pousser sur sa voix par petites touches (« Teaching Carnal Sins »). L’introduction de « Silver » bouscule volontiers l’auditeur et nous ferait vite réclamer un concert du groupe. « Teaching Carnal Sins » rempile, et rallonge cette démonstration des capacités guerrières d’Alunah, avec une chevauchée difficilement arrêtable, entamée après une introduction qui fait la part belle à la guitare sur un tapis de basse, avec de vrais-faux airs d’improvisation.

L’œuvre joue occasionnellement avec une esthétique gothique (façon débuts de Messa), pour peu qu’on la laisse titiller notre imagination. Autre effusion de souvenirs : sur le bucolique « Fade Into Fantasy » (et dans une moindre mesure sur l’accalmie centrale de « The Earth Spins »), certaines lignes de chant évoquent le The Gathering des années 90. Étrangement, on trouve chez ces derniers, dans le catalogue de l’époque, le titre « Strange Machines », où la fameuse Anneke Van Giersbergen chantait « I always wanted to fly in strange machines ». Presque trente ans plus tard, la technologie est omniprésente, et Alunah, volant à bord de sa fameuse machine, nous dépeint de manière fort colorée le paysage qu’il leur est donné de contempler depuis les airs. Du côté opposé du spectre, « Broken Stone » évoque des lieux clos, presque oppressants par moments. Même la mélodie du refrain, quoique entraînante, ne se défait pas de ces tonalités. Cette diversité effleure ses limites avec « Psychedelic Expressway », qui flirte avec la « méta-chanson » ayant pour thème son propre style, mais Alunah déjoue les pièges en y apportant quelques nuances. Un côté The Devil’s Blood y tient fermement les manettes, épaulé par des instruments à vent. « The Earth Spins » ramène quant à elle quelques effluves des sorties passées, montrant une volonté de conserver quelques attaches, mais remaniées en quelque chose de plus fourni, presque progressif. L’album se termine de manière relativement abrupte, le dernier morceau ne se démarquant peut-être pas suffisamment par sa structure pour créer un sentiment de conclusion, et laisse comme un vide autour de l’auditeur. Fort heureusement, il se prête bien à une relance immédiate et supporte les écoutes répétées.

Non content de rebondir, Alunah a saisi l’occasion d’un changement de line-up et des confinements pour se réinventer. La sorcière est sortie du bois ; Mère Nature, auparavant explicitement mentionnée, n’a plus qu’à s’incliner devant la maîtresse de cérémonie et sa cohorte. Strange Machine, plus urbain (qui aurait parié sur l’apparition de termes comme « gasoline » ?), est sombre par instants, bien qu’en moyenne plus ludique. Les membres ont pris le contre-pied de ceux qui sont revenus à la nature pendant la pandémie ; ils se sont exposés à la lumière et ont laissé cette dernière mieux révéler leur nouveau visage. Le quatuor apporte un regard externe sur notre société, la présentant comme aussi ésotérique, au fond, que peut le sembler un rite païen au fond d’une forêt à travers les yeux d’un être humain moderne habitué à son confort.

Clip vidéo de la chanson « Strange Machine » :

Chanson « Psychedelic Expressway » :

Chanson « The Earth Spins » :

Album Strange Machine, sorti le 15 avril 2022 via Heavy Psych Sounds. Disponible à l’achat ici



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