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Chronique   

Amenra – De Doorn


On ne présente plus Amenra : emmenés par le charismatique et incandescent Colin H. Van Eeckhout, ces descendants de Neurosis venant de la scène hardcore straight edge flamande ont imposé à coups de lives particulièrement intenses leur mélange de sludge et de post-metal mélancolique et singulier. Projet à l’esthétique léchée qui dépasse les frontières de la musique pour mobiliser arts visuels et performance, Amenra a, au fil des années, acquis un statut culte rarement aussi justifié tant ses concerts, spectaculaires et cathartiques, tiennent de la communion – au point que les albums du combo sont tous intitulés Mass (messe). Mais après plus de vingt ans d’existence et six de ces monuments – le groupe les considère comme autant de cathédrales – d’obscurité et de douleur, l’heure est à la réinvention : changements de line-up, nouveau label (Relapse)… Pas de messe cette fois-ci, donc, mais une cérémonie malgré tout. Composé à l’occasion d’un rituel donné au SMAK, le musée d’art contemporain de Gand, De Doorn (L’épine) se veut aussi évocateur qu’un live tout en gardant l’intimité d’un enregistrement studio…

Une longue introduction méditative ponctuée de drones fantomatiques plante le décor, purifie l’atmosphère avant que commence la cérémonie : dès « Ogentroost », l’auditeur retrouve non seulement Amenra au sommet de son art, mais la Church Of Ra tout entière, avec un passage ambient à la Sembler Deah et la voix spectrale de la toujours impeccable Caro Tanghe (Oathbreaker), qui a rejoint les rangs du groupe pour l’occasion. Sur cette première chanson se met en place le modus operandi suivi tout au long de l’album : plus ritualisant que jamais, il repose sur quelques accords de guitares, repris de manière d’abord minimaliste, puis saturée, jusqu’à former une sorte de pulsation étourdissante, avant de ralentir et de se transmuer en doom écrasant, pour un résultat tendu et hypnotique. Le premier extrait proposé par le groupe avec une vidéo sidérante signée Dehn Sora, « De Evenmens », fonctionne de manière similaire. Pour autant, Amenra n’a jamais aussi peu reposé sur sa seule puissance sonore : de longs passages ambient déploient des atmosphères plus fragiles, intimes, voire désolées, parfois sur des chansons entières – « De Dood In Bloei », où Tanghe et Van Eeckhout se répondent à voix basse sur fond de nappes de clavier grésillantes –, souvent entrecoupées ou entremêlées de saturation et de hurlements, tirant parti des sonorités de la langue flamande (la seule utilisée cette fois-ci) et de la large palette des deux vocalistes – on pense notamment au contraste entre les psalmodies de Van Eeckhout et le tonnerre des riffs dans « De Evenmens », à celui entre sa voix parlée et les vocalises presque imperceptibles de Tanghe dans « Voor Immer », et au contraire à leur puissance superposée à la fin de « Het Gloren ». Amenra se meut entre minimalisme et monumentalité avec aise, et lorsque les derniers crépitements qui referment « Voor Immer » s’évanouissent, l’auditeur émerge de son écoute lessivé certes, mais potentiellement transformé, rendu à lui-même, régénéré.

Pour tout ce que le black metal et le rock occulte nous proposent de cérémonie depuis quelques décennies désormais, peu nombreux sont les groupes qui prennent le mot autant au pied de la lettre qu’Amenra. Pas besoin de pentacles ou d’encens – le symbolisme teinté de christianisme de l’épine ne gâche rien, cela dit : à la fois enterrement, confession et baptême, De Doorn est un rituel de transmutation de la douleur en beauté, de la solitude en communauté, de l’instant en éternité, de la mort en renaissance, de l’épine en bronze, teinté à la fois de la gravité des commémorations de la fin de la Première Guerre mondiale – qui a dévasté les paysages de la région d’origine des musiciens – en 2018, de la satisfaction pour le groupe de fêter son vingtième anniversaire, et de la tristesse du départ de l’un de ses membres, Levy Seynaeve (Wiegedood), remplacé désormais par Tim De Gieter. « Rien n’est éternel, ce qui demande une sorte de respect. C’est ce que notre musique doit faire », nous expliquait Colin H. Van Eeckhout il y a quelques années. Mission accomplie pour De Doorn, qui célèbre les beautés déchirantes de l’impermanence avec une sincérité et une intensité émotionnelle rarement déployées.

Clip vidéo de la chanson « De Evenmens » :

Album De Doorn, sortie le 25 juin 2021 via Relapse Records. Disponible à l’achat ici



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