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Live Report   

Amenra, plus près de toi


Un an après la sortie de Mass VI, le nom d’Amenra s’est glissé dans de nombreuses bouches et magazines, dépassant le public de néophytes du sludge et du post-hardcore. Il faut dire que ce dernier opus a largement été acclamé par la presse et s’est souvent vu propulser sur le podium des meilleurs albums de l’année 2017. La réputation du groupe est donc à son paroxysme et l’importance connue que le combo accorde à la scène avait largement de quoi amener les masses (sans mauvais jeu de mots). C’est ainsi que les Belges ont eu l’honneur d’être programmés au Transbordeur à Lyon le 2 octobre dernier, preuve que les musiciens ont dépassé le stade des salles confidentielles pour atteindre une audience bien plus large.

Les adeptes de post-metal en tout genre ont donc été servis par un plateau de haute qualité puisque les Lyonnais de Celeste, qui ouvraient pour Alcest à Paris quelques jours auparavant, ont joué à domicile pour répandre leur sludge/post-black pessimiste à ceux qui ne les connaissaient pas encore. Plus méconnus en France, ce sont les Polonais d’Obscure Sphinx qui ont ouvert toute la tournée hexagonale d’Amenra et qui ont cette charge pour cette même cérémonie automnale… Le ton est donné avec une telle affiche : le public de ce soir n’est clairement pas venu pour prendre une dose d’optimisme.

Artistes : AmenraCelesteObscure Sphinx
Date : 2 octobre 2018
Salle : Le Transbordeur
Ville : Lyon [69]

Si le terme cérémonie a été utilisé en introduction de notre article, ce n’est pas un hasard. Tout comme Amenra, Obscure Sphinx semble accorder de l’importance à l’aspect ritualiste de ses performances, en témoigne une longue introduction avec une cloche qui annonce une certaine ambiance pendant la performance. Les musiciens débarquent sur scène et les premières sonorités très lourdes retentissent et déclarent avec elles les contours du style musical qu’ils abordent. En effet les Polonais oscillent entre un sludge/doom à la fois tranchant et pesant et un post-metal tirant sur le post-rock, voire même le rock psychédélique, en jonglant subtilement avec ces différentes phases. Si on comprend la recette assez rapidement, elle n’en reste pas moins d’une redoutable efficacité et parviendra à saisir l’auditoire assez facilement.

Mais si la musique joue évidemment beaucoup sur l’attention du public, c’est aussi et surtout le travail du leader du groupe, ou plus exactement de la leadeuse, puisque la voix est portée par la charismatique vocaliste Wielebna. S’illustrant d’abord avec un chant criard propre au post-hardcore, celle qui se montre gestuellement agressive et rentre-dedans est impressionnante par sa façon d’incarner corporellement la musique de ses complices et évidemment par ses prouesses vocales, rappelant d’emblée aux connaisseurs la musique d’Oathbreaker, qui fait également partie du Church Of Ra, ou leurs plus méconnus compatriotes de Blindead dans leur première partie de carrière. Mais Wielebna ne s’arrête pas à la maîtrise de ses cris, puisqu’elle alterne avec un chant clair qu’elle interprète à sa guise parfois pour exprimer une sensibilité certaine, ou dans ses hautes volées qui parviennent à atteindre une voix des plus angéliques apportant un côté davantage féerique sur les passages mélodiques reposés.

De leur côté les musiciens explorent à la fois des registres musicaux qui nous rappelleront l’ambiance des premiers albums d’Amenra et de Neurosis, en ayant la tâche de venir saisir les cervicales des spectateurs, tout en n’hésitant pas à venir les entrecouper d’harmonies planantes, jouant sur les reverb de guitares et sur les samples (aussi assurés par Wielebna d’ailleurs), y glissant même quelques atmosphères à la Mono et venant même titiller l’univers d’un Pink Floyd. Ainsi, cette ambivalence musicale et vocale atteint une certaine bipolarité avec laquelle Obscure Sphinx arrive à naviguer et à nous mener sans sourciller. Les musiciens ne s’économisent à aucun moment lors de ces trois quarts d’heure de set, en particulier la chanteuse littéralement en phase avec la musique dans un investissement physique quasiment surréaliste, comme si la frontière entre le corps et les mélodies n’existait plus, faisant d’elle un instrument à part entière. Elle conclura ce moment intense par un cri déchirant des plus bouleversants. Cette « mise en bouche » de la soirée est finalement bien plus que cela puisque, en plus d’être un choix particulièrement pertinent en termes de cohérence d’affiche, Obscure Sphinx semble être une véritable révélation pour une majeure partie du public, qui saluera franchement la performance du soir.

De retour de la capitale française pour revenir à la capitale des Gaules, Celeste revient pour la deuxième fois cette année sur les planches de leur ville natale pour défendre Infidele(s) paru un an auparavant. En effet le combo était au Ninkasi Kao en tête d’affiche pour la release party du dernier opus, et un certain nombre de spectateurs dans la salle, dont nous faisons partie, avaient déjà assisté à ce concert. L’enthousiasme de revoir le groupe, qui s’est forgé une certaine popularité scénique, fouler les planches du Transbordeur est non dissimulé. Là encore le noyau noir de leur musique semble en raccord avec celui d’Amenra. Les Lyonnais rejoignent donc la scène avec leur lumière frontale rouge et démarre le set par un titre d’Infidele(s) qui sera très largement à l’honneur lors de ce set. Cela fait maintenant quelques années que Celeste a trouvé la recette propice pour illustrer scéniquement leur message défaitiste et nihiliste en se reposant sur une obscurité la plus complète possible, avec des fumées les masquant un maximum et pour seul repère ces fameuses lumières rouges.

Le light show est pensé pour que seuls quelques instants soient ponctués par des lumières jaunes ou rouges intenses, afin d’appuyer leurs breaks et l’agressivité de leurs mélodies, mais ne permettant toujours pas de les distinguer. Or cela peut s’appliquer dans des conditions idéales dépendant fatalement de la salle dans laquelle ils jouent, et si le Ninkasi Kao proposait ces conditions optimales lors de leur release party, ce sera moins le cas ce soir. Néanmoins, l’intention est la même et ceux qui assistent à un concert de Celeste pour la première fois peuvent le ressentir… Celeste installe ce cadre insécure, où le spectateur se retrouve bien seul confronté à ses sentiments les plus obscurs. Il n’est certainement pas recommandé d’écouter Celeste pour se requinquer et se remonter le moral. Les textes en français sont portés par un chant viscéral qui reste sur une certaine monotonie, ce qui n’est en rien péjoratif puisque le côté alarmiste de leur musique y est judicieusement souligné par cet aspect-là. Les riffs sont tranchants, les breaks sludge sont frappants, et le tout éminemment plombant.

Les albums studio gagnent inévitablement lors des performances live et leur jeu de ce mardi soir en est encore une démonstration, en particulier sur Infidele(s) qui prouve que le groupe ne manque pas d’inspiration. Malheureusement le groupe ne bénéficie pas d’un très bon son, et la grosse caisse qui matraque la performance avec justesse en temps normal se fera un peu trop ressentir, déséquilibrant le reste des instruments, en particulier la voix qui sera un peu trop en retrait. La comparaison avec le show irréprochable de janvier dernier est inévitable, et nous encourage malgré tout à inciter le public en soif de négativité d’aller voir ou revoir Celeste en salle, car si la prestation du soir n’était pas leur meilleure, elle aura cependant eu le mérite de convaincre une partie de l’audience qui les découvrait, ou qui les avait vus en plein jour en festival.

Les lumières de salle s’éteignent et la messe d’Amenra peut commencer dans un Transbordeur en petite configuration, qui, s’il n’est pas plein, est tout de même bien rempli. Leur entrée en matière s’est faite sur « Boden » issue de Mass V, avec sa longue introduction où le chanteur Colin arrive sur scène, avec un projecteur en sa direction lui donnant une aura quasi divine. Dos au public, il frappe deux objets l’un contre l’autre en guise de percussion. L’atmosphère froide s’installe alors progressivement en captant toute l’attention du public. Quand « Boden » démarre dans toute la lourdeur qui lui fallait, Colin entame alors son chant criard qui use de son ampleur en live. L’auditoire qui a pris le temps d’écouter attentivement Amenra en studio pourra constater à quel point le chant mis en retrait prend son sens sur scène puisqu’il saisit là alors le spectateur à la gorge comme jamais.

D’ailleurs, au vu des diverses réactions, on peut aisément affirmer qu’une grande partie du public a découvert le groupe sur l’album Mass VI, dont ils vont jouer la pièce « Plus Près De Toi » en deuxième position. Là encore l’impact est immédiat, puisque Colin se déchaîne corporellement, toujours complètement replié sur lui-même, sans adresser un regard à son audience. Malgré cette prise de distance volontaire, le spectateur reste avec lui surtout lorsqu’il aborde le chant clair sur ce même titre, qui ne manquera pas de faire dresser les poils, tant là encore la sensibilité de ses cordes est doublement impactante en live. Si le leader glissera un timide « merci » après ce morceau, il s’agira de la seule véritable interaction que le groupe délivrera. Colin se retournera tout de même brièvement à quelques reprises, dans un premier temps pour délivrer son chant extrême avec davantage d’agressivité, puis une deuxième fois pour libérer une voix claire et douce, dans une posture des plus solennelles… L’aura spirituelle est donc plus présente que jamais.

Côté scénographie, la Church Of Ra a misé sur des images en noir et blanc projetées en fond derrière les musiciens. Des images de nature, de forêts, mais aussi d’une mystérieuse jeune femme. Classique et d’une authentique sobriété en apparence, là encore le choix est en adéquation pour appuyer l’ambiance que propose le groupe avec sa musique qui fait délivrer un autre regard au spectateur sur ces images… Le jeu de lumières et la fumée se fondront avec l’écran, puisque Colin semblera disparaître dans cette cascade enfumée comme il disparaît dans ce fond sonore plombant, ou plutôt essaye d’y survivre avec son chant possédé.

Plus la performance avance, plus son haut se déchire. L’art se vit corps et âme, cela semble être définitivement le mot d’ordre de la soirée. Celui qui incarne la voix du groupe finira alors par enlever ce haut, et puisqu’il offre exclusivement sa face arrière au public, celui-ci peut alors découvrir l’immense tatouage de la croix emblématique de la Church Of Ra. Au cas où certains doutaient encore, Colin ne fait pas semblant. Les musiciens ne sont pas plus dépossédés de leur musique que leur chanteur, puisque aucun ne se montrera plus chaleureux avec l’audience, mais que tous seront bien en phase avec leurs compositions comme hypnotisés par le son qu’ils ont composé. Amenra est bien un collectif, et une entité soudée – Colin nous l’avait d’ailleurs confirmé dans nos colonnes – et rares sont les groupes qui le font autant ressentir à ce point sur scène.

Bénéficiant d’un son excellent, le groupe poursuit sa performance en piochant dans les albums allant jusqu’à Mass III. Si certains semblent déçus que Mass VI soit représenté avec deux morceaux seulement (avec « Diaken ») et auraient bien vu apparaître un « A Solitary Reign » notamment, les aficionados de l’ensemble de la discographie du groupe seront eux conquis dans une setlist des plus cohérentes. Soulignons d’ailleurs que les spectateurs de ce soir seront particulièrement studieux, et que si le public applaudit parfois sur des interludes mal compris – appuyant une nouvelle fois le fait que la réputation live d’Amenra a rameuté beaucoup de curieux, ce qui est en soi une bonne chose –, il saura se saisir pleinement de ce qui se dégage de leur musique. Si seule une jeune slammeuse déjà présente sur le set de Celeste peut amener quelques interrogations, le reste de la performance se vivra dans d’excellentes conditions avec des temps de silence globalement respectés. C’est donc après « Silver Needle. Golden Nail » et 1h15 de set qui sont passés comme un coup de vent que le public sort purifié par la Church Of Ra, et d’une soirée qui n’a absolument rien d’anecdotique.

L’association Sounds Like Hells avait prévenu les Lyonnais que cette date serait une expérience, et elle n’a clairement pas menti sur la marchandise. La révélation Obscure Sphinx, le pessimisme de Celeste et l’immersion dans l’univers d’Amenra ont délivré chacun à leur style un panel d’émotions bien différentes. Les Belges, qui ont soigné leur esthétique avec le temps et approfondi le concept de leur son, ont prouvé aux Lyonnais qu’ils devenaient grands. Amenra n’est pas seulement un groupe de musiciens, c’est un collectif d’artistes.

Report : Jean-Florian Garel
Photos : Claudia Mollard



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