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Interview   

Anathema : le contraste du bonheur


Depuis deux ans, Anathema se sent mieux, à tous les niveaux : personnels, professionnels, musicaux. Interrogé en 2010 à l’époque de la sortie de We’re Here Because We’re Here, Danny Cavanagh nous disait : « Je suis arrivé à une meilleure période de ma vie ; ma musique et mon groupe sont donc arrivés à une meilleure période émotionnellement ». Et les propos de Vincent Cavanagh, dans la présente interview, réalisée à l’aube de la sortie du nouvel album du groupe, Weather Systems, abondent dans ce sens. Anathema n’a jamais été aussi fier de ses réalisations que depuis ces deux dernières années.

Un enthousiasme perceptible dans l’évolution musicale des Anglais. Non pas que leurs disques soient particulièrement exubérants ou festifs, ils véhiculent une sensation d’apaisement. Ou comment trouver le bonheur en appréhendant chaque expérience de la vie, y compris les plus mauvaises, avec sérénité. D’aucuns reprochent au groupe de ne plus écrire autant d’hymnes à la tristesse que par le passé (« Anathema, c’était mieux quand ils allaient pas bien »). We’re Here Because We’re Here et Weather Systems, que l’on aime ou pas, vont beaucoup plus loin, embrassant et contemplant la vie dans tous ses contrastes, d’où la métaphore climatique utilisée sur ce dernier disque.

Un sentiment d’accomplissement qui n’empêche pas le groupe de rester humble, de n’imposer aucune interprétation, pas même la leur, à l’auditeur. Ce qui compte, c’est le partage d’une sensation : « C’est à l’auditeur de décider ce que nous faisons, […] quelqu’un à l’autre bout du monde peut écouter cette musique et y trouver une résonance avec sa propre vie, parce que les expériences que nous évoquons sont universelles ». Vincent considère par ailleurs être « commandé » par la musique et non pas aux commandes de sa musique.

Interview.

« Avec We’re Here Because We’re Here, les règles du jeu ont changé. Anathema a soudain pris conscience de son potentiel. »

Radio Metal : Comment vas-tu ?

Vincent Cavanagh (chant et guitare) : Je vais bien, et toi ? Ça va [en français dans le texte] ?

Ça va, merci [en français dans le texte] ! Tu veux faire l’interview en français ?

Si tu étais en face de moi, j’essaierais. Mais c’est assez difficile au téléphone. Quand on peut voir le visage de la personne à qui on parle, ses expressions, c’est plus facile.

Restons à l’anglais, alors ! L’album We’re Here Because We’re Here est sorti sept ans après A Natural Disaster. Les titres de cet album étaient prêts depuis longtemps. Cela a-t-il engendré une sorte de frustration, au point que vous ayez souhaité avancer plus vite et enregistrer ce nouvel album, Weather Systems, si rapidement ?

Oui. Nous avons aussi sorti Falling Deeper au mois de septembre dernier. Ça fait trois disques en un peu plus d’un an et demi. Pour nous, c’est un record ! (rires) J’en suis d’ailleurs très fier. J’aimerais continuer sur cette lancée à l’avenir. Je préfère travailler vite. Nous avons beaucoup d’idées et, entre Danny, John et moi-même, je pense que nous pourrions faire beaucoup très rapidement si nous nous y mettions vraiment. Pourquoi ne pas en profiter pour sortir de nouvelles chansons ?

La gestation de We’re Here Because We’re Here a été longue et difficile. Avez-vous une relation particulière avec cet album, que vous n’avez pas avec les autres ?

Non, pas du tout. We’re Here Because We’re Here ne se distinguait pas des autres. La seule différence, c’est que c’était la première fois que nous sortions un album dont nous étions vraiment fiers, vraiment satisfaits, à 100 %. Tout ce que nous avons fait depuis a suivi le même schéma. Je peux dire la même chose de Falling Deeper : nous sommes fiers de cet album à 100 %. De la même façon, nous sommes très satisfaits de Weather Systems. Avec We’re Here Because We’re Here, les règles du jeu ont changé. Anathema a soudain pris conscience de son potentiel. À partir de là, nous sommes allés de l’avant. Mais c’est l’un des éternels problèmes quand on est artiste : quand on a proposé une œuvre de grande qualité, on ne peut plus faire machine arrière. La fois d’après, il faut faire au moins aussi bien, sinon mieux. Je pense que nous y sommes parvenus.

« [Danny] est venu me réveiller dans ma chambre au milieu de la nuit et m’a dit : ‘Je viens de faire un rêve. J’ai une mélodie et un scénario complet. Il faut qu’on fasse cette chanson et une vidéo pour aller avec’. […] Nous avons écrit l’idée, puis nous nous sommes dit : ‘OK, on retourne se coucher, on verra ça demain !’ (rires) « 

Certains titres de Weather Systems ont-ils été composés pendant que vous travailliez sur We’re Here Because We’re Here ou pendant que vous attendiez la sortie de cet album ?

Un ou deux, oui. Certains se sont présentés sous la forme d’une idée. Une chanson en particulier, « The Lost Child », est venue à Danny en rêve, à la fin des sessions de We’re Here Because We’re Here, quand nous vivions tous ensemble. Il est venu me réveiller dans ma chambre au milieu de la nuit et m’a dit : « Je viens de faire un rêve. J’ai une mélodie et un scénario complet. Il faut qu’on fasse cette chanson et une vidéo pour aller avec ». Je suis sorti du lit et nous avons enregistré la chanson. Nous avons écrit l’idée, puis nous nous sommes dit : « OK, on retourne se coucher, on verra ça demain ! » (rires) Finalement, cette chanson est devenue « The Lost Child ». Ce genre de choses arrive souvent, c’est naturel. Quand nous sommes tous réunis, ou au moins les créateurs principaux (Danny, John et moi), il y a des étincelles créatrices. Les choses se passent très vite, c’est cool.

Tu ne l’as pas assommé pour t’avoir réveillé ?

Oh, non ! (rires) S’il m’avait réveillé pour autre chose, peut-être. Mais comme il s’agissait d’une chanson et que j’adore ce genre de choses… Une histoire et une mélodie imaginées en rêve, soufflées par le subconscient… C’est très beau. J’ai hâte de réaliser pleinement cette vision et d’ajouter un élément visuel à la chanson. Le titre lui-même est magnifique, il compte parmi ce que Danny a écrit de mieux. Il s’appelle « The Lost Child », c’est l’avant-dernière piste de Weather Systems. On case souvent la chanson la plus épique sur l’avant-dernière piste. Sur l’album précédent, c’était « Universal », et sur celui-ci, c’est « The Lost Child ». Il y a une certaine logique là-dessous.

Est-ce qu’il arrive souvent à Danny d’avoir des idées en rêve ?

Non, pas souvent. Ça peut arriver, mais cet exemple-là était assez unique dans le sens où l’idée était très solide, presque complète. C’était une simple mélodie, qui est la première chose que l’on entend dans la chanson, et la vision qui allait avec. Je n’ai pas envie de l’expliquer, je préfère tenter de la réaliser visuellement. Quand ce sera fait, tu verras. Mais la mélodie, le scénario et tout le reste étaient déjà en place dès le départ. Parfois, les rêves peuvent être assez vagues, surréalistes, difficiles à se rappeler au matin. Celui-ci était limpide. C’était unique.

« Nous n’avons pas le vraiment le choix en ce qui concerne notre progression : c’est ce qu’exige la musique. Elle veut avancer, elle est en constante mutation. Je dis ‘elle’, parce que parfois, nous avons l’impression de ne plus vraiment être aux commandes. »

Bien qu’il n’y ait que deux ans d’écart, Weather Systems est très différent de son prédécesseur. Comment avez-vous réussi à changer d’ambiance entre ces deux disques ?

C’est toujours ce qu’on fait. C’est notre façon d’écrire, on va toujours de l’avant. Le prochain sera différent, lui aussi. C’est comme ça qu’on fonctionne. On le fait parce qu’on doit le faire. Nous faisons de la musique et de l’art pour l’art. Nous n’avons pas le vraiment le choix en ce qui concerne notre progression : c’est ce qu’exige la musique. Elle veut avancer, elle est en constante mutation. Je dis « elle », parce que parfois, nous avons l’impression de ne plus vraiment être aux commandes. Ça devient inconscient. On ne prend pas la décision consciente de faire un album différent du précédent, ça se fait naturellement. Tu comprends ? Ça peut arriver pour n’importe quelle chanson. Je peux me réveiller un matin et avoir une idée de chanson complètement différente de tout ce que j’ai pu faire jusqu’ici. Je vais suivre cette idée et c’est comme si c’était elle qui me disait où aller. Une partie du processus d’écriture consiste à savoir quand s’effacer pour laisser la chanson prendre les rênes. La chanson dicte ce qu’elle veut devenir. C’est l’un des secrets de la musique progressive et de la progression en musique : ne pas penser de façon excessive. Et si on doit penser quand même, il faut éviter de se répéter. Nous ne voulons pas nous répéter, ce serait trop ennuyeux. La musique est infinie, on peut en faire ce qu’on veut. Il n’y a jamais de fin, tu vois ce que je veux dire ?

Cela veut dire que vous n’avez pas de limite, étant donné que tout repose sur la spontanéité.

Exactement. On sort la musique qu’on aime. Anathema n’a pas de son ou de genre bien défini. Anathema est simplement un groupe qui aime se diversifier. Si les gens ne le savent pas déjà, ils vont devoir l’apprendre, parce que c’est ce qui nous définit.

« C’est à l’auditeur de décider ce que nous faisons. […] Je ne veux pas expliquer ce que signifient nos chansons parce que c’est personnel. […] La différence, c’est que quelqu’un à l’autre bout du monde peut écouter cette musique et y trouver une résonance avec sa propre vie. »

À propos de ce nouvel album, Danny a déclaré : « Ce n’est pas le fond sonore idéal pour une fête. La musique est écrite pour émouvoir profondément l’auditeur, pour l’entraîner vers les profondeurs les plus froides de son âme ». En d’autres termes, vous vouliez éviter la musique d’ascenseur ou de salle d’attente. Penses-tu que ce soit un risque quand on écrit ce genre de chansons ?

Quand une musique est écrite de manière honnête et directe, il faut l’écouter avec attention. Trent Reznor a écrit une chanson qui s’intitule « Hurt ». La version originale est magnifique, mais lorsque Johnny Cash l’a chantée à son tour, avec seulement sa voix, un piano et une guitare acoustique, elle a changé. C’est comme lorsqu’on écoute quelqu’un nous dire une vérité. Si c’est vraiment important, il faut écouter. Attention, je ne prétends pas une seconde que c’est ce que nous faisons. C’est à l’auditeur de décider ce que nous faisons, je m’en moque. Ce que j’ai dit, c’est que nous ne trichons jamais dans ce que nous faisons. Tout est vrai. Ça vaut pour les paroles comme pour la manière dont nous ressentons cette musique. Pour nous, l’important, c’est le ressenti, l’intuition, l’accomplissement. C’est une expérience qui change à chaque fois. L’une des raisons pour lesquelles j’aime ce que je fais, maintenant que je suis chanteur, c’est que chaque fois que j’interprète une chanson, elle est différente. Quand on écoute un album, les chansons sont les mêmes à chaque fois. Si on aime ce genre de choses, c’est très bien. Mais il arrive un moment où on cesse d’écouter l’album parce que c’est toujours la même chose. Généralement, il ne me faut pas plus de deux semaines ! (rires) J’en suis arrivé au point où j’ai arrêté d’écouter l’album et où je me contente de chanter. Le seul moment où j’entends notre musique, c’est quand je la chante. C’est là que je réalise que tout ça est vrai pour moi, parce que je prends ce que je fais au sérieux, à 100 %. Pour nous, c’est cool. Je n’ai rien contre la musique qui se contente d’être divertissante, qui sonne tout le temps pareil. C’est cool aussi, mais ce n’est pas ce que moi je fais.

Penses-tu que le seul moyen d’écrire de la bonne musique soit d’être honnête ?

Non, non, ce n’est pas vrai du tout ! Il n’existe aucune formule magique universelle qui permettre de dire : « Voilà comment écrire de la bonne musique ». En fait, ta question est faussée. Ce qu’il faut demander aux gens, c’est ce qu’ils apportent à la musique. Comment la vivent-ils ? Que peuvent-ils apporter à leur musique ? Ce qu’il faut bien garder à l’esprit, c’est que chaque individu a sa propre voix. Chaque individu a son propre esprit, son cœur et son âme, qu’il peut injecter dans quelque chose. Et ça, c’est unique. Même si tu essaies de sonner comme quelqu’un d’autre, ce sera toujours toi, tu comprends ? Ça dépend de ce que tu veux donner. Beaucoup de gens ne veulent pas se montrer trop honnêtes en musique parce que ça signifie être vulnérable. Ils aiment se cacher un peu, peut-être pour essayer de créer quelque chose d’autre. Et c’est cool aussi. Beaucoup de gens écrivent sur le monde, sur des choses extérieures. Ils essaient d’être honnêtes sur ces sujets, et c’est très bien. Il existe une infinité de façons de faire de la musique, d’écrire des paroles ou de la poésie. Mais être honnête, c’est… Je ne sais pas, c’est une décision personnelle. Ça m’est égal que le public connaisse ma vie. Je ne veux pas expliquer ce que signifient nos chansons, parce que c’est personnel. C’est dans les paroles, dans les chansons, c’est perceptible dans tous les cas. La différence, c’est que quelqu’un à l’autre bout du monde peut écouter cette musique et y trouver une résonance avec sa propre vie parce que les expériences que nos évoquons sont universelles : l’amour, la perte, la folie, l’euphorie, toutes les émotions que l’on vit chaque jour. Je préfère de loin entendre l’histoire et le ressenti de quelqu’un d’autre, comment cette personne fait le lien avec notre musique. Peut-être que l’une de nos chansons lui évoquera un proche, un être cher, quelque chose qu’elle a traversé. Je trouve ça très beau. De ce point de vue, ça peut être universel. Mais comme je l’ai dit, il n’y a aucune formule, il faut juste être soi-même.

Tu ne veux donc pas entrer dans le détail de tes paroles ?

Je ne pense pas que ce soit nécessaire. Elles sont très ouvertes, pas cryptiques. On lit des livres, on est des gens intelligents, mais on ne ressent pas le besoin d’écrire de la musique que nous seuls pourrons comprendre ! On n’habille pas nos paroles de façon ostentatoire, avec des mots compliqués et des concepts difficiles à comprendre pour une personne normale. Ça ne veut pas dire que cette idée n’est pas intéressante. Certaines personnes prônent la culture et l’amour de la langue. Je n’ai rien contre mais ce n’est pas ce que nous faisons. Du moins, pas encore ! Beaucoup de nos paroles sont très ouvertes, honnêtes et directes. Elles vont directement au fond des choses. Mais, en même temps, j’aime les images. « The Lost Child », par exemple, tourne beaucoup autours des images pour créer une atmosphère. J’aime bien ce genre de choses et j’aimerais les utiliser davantage à l’avenir. Toutes les possibilités sont envisageables.

Cet album s’intitule Weather Systems. Qu’est-ce qui t’intéresse dans le climat et la nature ? Penses-tu que le climat, la façon dont celui-ci change, soit une bonne métaphore pour symboliser la polarité de la vie humaine ?

Je ne sais pas si c’est le meilleur moyen mais c’est un moyen. Les turbulences émotionnelles que nous traversons chaque jour ressemblent à ça. Mais ça exprime également l’idée qu’il y a quelque chose au-dessus de nous. Parfois, on a l’impression de ne pas être réellement aux commandes. L’artwork complet de l’album explique ça un peu mieux. J’aime cette métaphore, je trouve qu’elle fonctionne bien à ce niveau.

« Dans la musique que les gens considèrent comme mélancolique, il y a de l’euphorie. Tu comprends ? Ça peut te tirer des larmes mais ce ne sont pas forcément des larmes de tristesse. […] Quelqu’un d’autre comprends exactement ce que tu traverses. Et tu ne te sens plus seul. »

À propos de cet album, vous avez également dit que « c’est l’album de la polarité. C’est un jeu d’oppositions : la lumière et l’ombre, la naissance et la mort, l’amour et la peur. Les vérités simples de la vie, la perte, l’espoir, la force et des thèmes intérieurs plus sombres sont tous explorés ici ». C’est un peu comme si vous aviez voulu dire qu’à chaque chose, malheur est bon. Penses-tu que, pour être heureux, un individu doit accepter cet équilibre et le fait que même les moments les plus tristes font partie de la vie ?

Au bout du compte, oui. Si tu traverses la vie en étant parfaitement heureux, il est difficile de ne pas se demander s’il n’y a pas un problème. Es-tu vraiment sûr d’être sain d’esprit ? Je ne vais pas tomber dans la généralisation, bien sûr. La vie de chaque individu est différente, de même que ses expériences, il n’y a pas de règle générale. Mais la majorité d’entre nous doit vivre avec les moments agréables comme avec les moments difficiles. Et oui, il faut essayer de trouver un équilibre. Je pense que ça se joue dans le cœur de chacun. Pour nous, il est important d’explorer tous les aspects de la vie. Nous ne voulons pas nous limiter à un sujet parce que la vie humaine est tellement plus complexe. Même si tu vis la vie la plus heureuse du monde, par exemple, si tu es marié et heureux de l’être, que tu as une belle famille, une jolie maison, une super voiture, un super boulot et tout ce que la société associe au bonheur, il peut toujours te manquer quelque chose. Beaucoup de gens ont cette impression dans leur vie. Il y a énormément de souffrances dans le monde, et se dire que la musique, l’amour, l’amitié et la loyauté sont toujours présents quelque part peut aider à traverser tout ça. Il y a forcément un équilibre là-dedans.

Quand on écoute la majeure partie de la discographie d’Anathema, on perçoit de la tristesse et de la mélancolie. En revanche, à l’écoute de We’re Here Because We’re Here et de Weather Systems, j’ai plus l’impression d’avoir affaire au bonheur et à la sérénité. Es-tu d’accord avec cette interprétation ? Es-tu heureux, aujourd’hui ?

Pas totalement. Je ne sais pas… Tout ce que je peux dire, c’est que, dans la musique que les gens considèrent comme mélancolique, il y a de l’euphorie. Tu comprends ? Ça peut te tirer des larmes, mais ce ne sont pas forcément des larmes de tristesse. Ce n’est pas comme s’il y avait eu un mort. Au bout du compte, c’est plutôt comme si quelqu’un comprenait. Avec n’importe quelle forme d’art, et surtout la musique, quand on entend quelque chose qui entre en résonance avec les éléments les plus noirs de sa propre vie, c’est comme si quelqu’un vivait la même chose. Quelqu’un d’autre comprend exactement ce que tu traverses. Et tu ne te sens plus seul. Même si la chanson est très triste, le sentiment, lui, n’est ni négatif, ni triste. Il est même plutôt joyeux. Je me souviens d’une réplique de Thom Yorke. Quelqu’un lui demandait pourquoi il écrivait des chansons si tristes et sa réponse a été : « Je ne les trouve pas tristes ; pour moi, elles sont joyeuses ». « The Lost Child » est un morceau très sombre et mélancolique, mais je le trouve extrêmement intense. Je ne me sens pas triste en l’écoutant. C’est seulement la musique qu’on aime faire. On écrit aussi à propos de l’aspect opposé, avec des chansons comme « Lightning Song » ou « Sunlight ». On aime peindre avec toutes les couleurs de la vie, pas uniquement avec les couleurs sombres. On veut exprimer tous les aspects des choses. Je pense qu’avec We’re Here Because We’re Here, nous avons atteint un autre niveau d’honnêteté avec nous-mêmes. La musique que nous sortons reflète de façon plus précise ce que nous sommes. On peut dire que nos albums précédents, même s’ils étaient très bons et très beaux en soi, montraient peut-être seulement un aspect de ce que nous ressentions. Nous avons évolué, évidemment, mais encore une fois, c’est aussi une décision musicale.

Il y a deux ans, Danny nous disait que We’re Here Because We’re Here était le premier disque dont il était pleinement satisfait. Il semblerait que ce soit la même chose pour celui-ci. Qu’est-ce qui a changé dans votre façon de travailler, d’écrire et d’enregistrer la musique, pour que vous vous sentiez si satisfaits de votre travail ?

Le plus grand changement est interne, il a eu lieu au niveau des personnes impliquées. Nous sommes davantage capables de faire de la musique comme il faut, aujourd’hui. J’imagine que c’est ça, l’explication. Ça fait partie de la vie, tu comprends ? Nous avons eu pas mal de problèmes dans le passé. Ça n’a jamais été facile de faire des albums non plus, comme ce n’était pas facile de se lever le matin et de faire ce qu’il fallait faire dans la journée. La différence, aujourd’hui, c’est que c’est plus facile. Plus facile de vivre. Et comme il est plus facile de vivre, il est aussi plus facile de faire ce qui doit être fait.

Sur le même sujet, Danny nous a également confié : « Je suis arrivé à une meilleure période de ma vie ; ma musique et mon groupe sont donc arrivés à une meilleure période émotionnellement ». Penses-tu que le fait d’être heureux te rende plus fier de ce que tu fais ?

Non, pas nécessairement. Je ne sais pas… C’est un terme très vaste, « être heureux ». Heureux ou juste satisfait ? Heureux ou juste capable d’arriver au bout de la journée ? Il y a différents niveaux de bonheur selon les personnes. Pour être honnête, ça dépend du niveau de désespoir que tu as atteint. Si tu as vraiment touché le fond du fond ou pas. Si tu as été suicidaire et que tu en es revenu, le bonheur est très différent par rapport à une personne normale. Ça consiste seulement à traverser la vie sans tomber à nouveau dans les extrêmes, tu vois ce que je veux dire ? C’est un terme très relatif, voilà tout.

Quelle est l’histoire derrière les deux premières pistes de l’album, « Untouchable » part.1 et 2 ?

Musicalement, les deux chansons étaient liées dès le départ. C’était une évidence. C’est donc devenu Part 1 et Part 2. Les paroles sont venues après. Elles évoquent la même expérience et viennent de la même personne. En fait, c’est une histoire très triste ! (rires) C’est comme ça, mais il y a aussi une lueur d’espoir. Encore une fois, je n’ai pas envie de m’expliquer trop en détails.

Par ailleurs, l’introduction de « Untouchable Part 1 » rappelle un peu votre version acoustique de « Are You There ? »…

Le jeu de guitare est similaire, oui, donc tu as raison !

Lee [Douglas, chant] est beaucoup plus présente sur cet album. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

Sa voix est parfaite pour nous, et le fait qu’elle soit notre sœur rend les choses encore plus géniales ! Cette fois, elle est venue en studio plus souvent et elle a passé un peu de temps là-bas. On pouvait travailler les choses plus en profondeur. Le simple fait de l’avoir avec nous permettait de dire : « OK, Lee, on vient d’écrire ça, tu veux essayer ? » On pouvait l’enregistrer immédiatement et on était fixés. Ça nous a donné la liberté de peindre avec toutes les couleurs à notre disposition. Il me semble que Danny chante aussi sur un titre de l’album, « Sunlight ». Il a aussi fait les chœurs, ce qui donne un total de trois chanteurs. C’est également comme ça qu’on fonctionne sur scène, donc c’est cool. Je trouve que Lee est incroyable.

Sa voix a d’ailleurs évolué par rapports aux albums précédents, elle est plus variée. A-t-elle travaillé son chant spécialement pour ce disque ?

Nous avons écrit le matériel pour elle mais elle a également apporté ses propres éléments. Elle a apporté une certaine classe, sa propre expression, et elle a changé quelques airs ici et là. Mais l’un des principaux changements, c’est Christer-André Cederberg, notre producteur. Il est excellent pour faire ressortir le meilleur des gens. Lee a eu une très bonne expérience avec Christer. Tout comme moi. Christer est notre homme, c’est notre producteur à partir de maintenant. On le garde, que ça vous plaise ou non ! (rires) On a trouvé notre George Martin, c’est notre homme.

Danny également est plus mis en avant que par le passé. Comment cela se fait-il ?

Il est l’un des membres importants d’Anathema car il écrit une grande partie du matériel. Ou du moins, c’est lui qui a l’idée de base pour beaucoup du matériel. C’est l’une des forces motrices du groupe, comme moi. Il est important de souligner que John joue aussi un rôle très important dans le processus créatif. Et il semblerait que Lee s’implique également davantage, ce qui est très bien. Je n’ai pas spécialement besoin que toute l’attention soit centrée sur moi ! (rires) Je ne suis pas égocentré et je suis totalement pour le fait d’avoir plus d’un chanteur. Je pense que c’est une bonne chose. Comme je l’ai dit, cela contribue à conserver un côté réel.

Lorsque l’album précédent est sorti, Danny a évoqué avec nous l’alchimie incroyable que le groupe ressentait avec le producteur Steven Wilson. Pourquoi ne pas avoir à nouveau travaillé avec lui sur cet album, dans ce cas ?

Il y avait une bonne alchimie avec Steven Wilson, mais la différence, c’est qu’il ne s’était impliqué qu’à l’étape du mixage, la dernière fois. Pour cet album, nous voulions faire appel à quelqu’un avec qui nous pouvions travailler dès le départ. Si Steven n’était pas si occupé, nous aurions pu choisir de travailler avec lui. Mais, dans le même temps, nous étions intéressés et intrigués par Christer-André Cederberg après avoir entendu le deuxième album de Petter Carlsen, Clouds Don’t Count, dont la production est super cool. C’est ce qu’on avait entendu de mieux. On s’est alors dit : « Ce type a fait ça dans son propre studio, il est manifestement bourré de talent, il est jeune… C’est parti, on bosse avec lui ». C’est l’une des meilleures décisions que nous ayons prises. Dès le départ, je me suis entendu à merveille avec lui. Nous étions également colocataires, nous partagions un appartement à Liverpool. Le matin, on prenait le petit-déjeuner en parlant de musique, du monde en général, de choses dont on parle généralement en studio. C’est là que j’ai su que notre amitié était en bonne voie. Quand nous entrions en studio, c’était un moment studieux et tout venait facilement. En gros, je passais tout mon temps à travailler avec Christer. Nous avons essayé d’obtenir les meilleures performances, les meilleurs arrangements, de nous assurer que nous faisions tout parfaitement, dans les moindres détails. Et nous avons fait ça dès le début du processus. Pour le dernier album, quand nous enregistrions avec Les [Smith], il nous disait : « Non, on fera ça pendant le mixage ». Je lui répondais : « Non, non, je ne veux pas faire ça, je veux le faire maintenant », mais il a fallu attendre le mixage. Je me suis battu avec lui à ce sujet. Mais maintenant, c’est beaucoup plus facile de travailler, de tout faire correctement au fur et à mesure. Christer est d’un tempérament très égal : il ne stresse pas, ne se met jamais en colère. Il travaille très dur, pendant des heures ; parfois, on passait jusqu’à seize ou vingt heures en studio. On a vraiment bossé dur. Il ne s’arrête jamais, alors quand il était là, je ressentais le besoin de travailler dur moi aussi. C’était parfait, on a obtenu les meilleurs résultats du monde.

Penses-tu que vous changerez à nouveau pour le prochain album ?

Non. Comme je l’ai dit, c’est notre homme. C’est notre George Martin, notre Nigel Godrich. Les Beatles avaient George Martin, Radiohead a eu Nigel Godrich, et nous, on a Christer Cederberg. Ce sera comme ça à partir de maintenant, en ce qui me concerne. Sauf, bien sûr, s’il devient trop célèbre et réclame un très, très gros chèque ! (rires) Dans ce cas, on verra !

Interview réalisée le 20 février 2012 par téléphone

Retranscription et traduction : Saff’

Site Internet d’Anathema : www.anathema.ws



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  • Petite correction : l’album de P.Carlsen c’est Clocks don’t count et pas cloud… 😉

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  • Tres interessante interview, mais dommage qu’ils ne parlent absolument pas de leur ressenti vis a vis de leur discographie passée. A l’entendre, on dirait qu’il n’y a rien avant WHBWH.

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