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Interview   

Anathema : des réponses pour aller de l’avant


Rencontrer Anathema, c’est toujours l’assurance d’un entretien passionnant et enrichissant. La musique du combo est à l’image de ses membres, riche, profonde, toujours porteuse de messages. Avec The Optimist, album au titre évocateur, mais aussi ironique, comme nous l’explique Vincent Cavanagh dans les lignes qui suivent, le groupe nous parle de santé mentale, à travers ce personnage dépressif, qui est un peu le reflet de ses créateurs.

L’opus, conçu comme une suite à l’histoire de A Fine Day To Exit, et dont le point de départ serait la pochette pleine d’intérrogations de l’album de 2001, s’envisage comme une oeuvre multi-sensorielle, comme un voyage et une expérience. Vincent nous explique ceci, et ce que ça présage pour la tournée à venir, dans l’interview ci-dessous. L’occasion également de revenir sur la création de l’album, son histoire, ses thèmes, et le futur d’Anathema, nous apprenant qu’il planche déjà sur le prochain album !

« On dirait qu[e l’Optimiste] a toujours été là. Par exemple, je le vois comme le gars dans le bateau sur Natural Disaster, le gars sur la plage sur We’re Here Because We’re Here, et dans d’autres illustrations et aussi dans les albums, il est un peu là. Donc on dirait qu’il a toujours été dans le coin. »

The Optimist termine l’histoire de A Fine Day To Exit, album sorti il y a seize ans. Comment vous est-il venu l’idée de revenir sur cette histoire inachevée, et sur toutes les questions qui l’entourent, quinze ans plus tard ?

Vincent Cavanagh (chant & guitare) : J’ai déménagé à Londres, j’avais besoin d’un endroit pour mettre mon équipement. J’ai trouvé une chambre, j’y ai mis mon équipement et tout d’un coup, tout a commencé à prendre forme. J’ai appelé Danny et je lui ai dit « allez, Dan, commençons à travailler sur des nouveaux morceaux ». La première chanson que nous avons écrite était « The Optimist ». Quelques autres chansons nous sont venues. Après plusieurs mois, je crois que Danny a dû avoir un rêve ou quelque chose comme ça. John et moi avions travaillé ensemble sur ses trucs, mais Danny arrive un jour et dit : « Ok, les gars, écoutez, j’ai fait une playlist pour l’album et je crois que c’est la bonne, je crois que je tiens notre album. Alors, je veux que vous l’écoutiez et après je vais vous dire ce qu’elle raconte et je veux que vous me disiez ce que vous en pensez. Mais ne dites rien avant la fin. » Nous étions là : « D’accord, très bien » [petits rires]. Parce qu’il était très protecteur, pour ainsi dire. Il ne voulait pas que nous disions « non, non, non ! ». Enfin bref, nous l’avons écouté, nous avons écouté l’album entier. Et ensuite il nous a parlé de cette histoire, à partir de A Fine Day To Exit, le gars sur la plage, il remonte dans sa voiture et il commence à la conduire. Nous reprenons l’histoire à partir de là. « Qu’en pensez-vous ? » Nous répondons : « On adore, Danny ! Du calme, du calme ! Tout va bien, on adore ! ». La seule chose était que nous voulions changer quelques morceaux, alors nous avons intégré « Back To The Start » et « Springfield » à l’album. Ce sont les deux seules choses que nous avons changées. Nous avons un peu modifié l’ordre, mais à part ça, c’était genre « ok, on part là-dessus. » A partir de ce moment, ça nous a vraiment donné un but et un fil directeur pour l’album, thématiquement, musicalement et au niveau des paroles. Ça nous a préparé à jouer l’album en live. Je crois que nous étions juste mieux préparés de manière générale. Je pense que le fait d’avoir assez tôt une idée, une chose sur laquelle se concentrer… C’était la première fois que nous avions fait ça. Je ne me souviens pas de la dernière fois où nous avons fait quoi que ce soit de ce genre, avoir une chose autour de laquelle construire dès le début. Enregistrer a quand même pris beaucoup de temps, c’était difficile à certains endroits mais ça a donné un meilleur album. C’est sûr.

La différence pour nous, c’est que l’album a l’air plus accompli. Je crois qu’il y a un plus grand sentiment de soulagement cette fois parce l’album a l’air terminé, tu vois ce que je veux dire ? Et je pense que c’est tout ce que nous pouvons espérer. Il y a deux ou trois choses que nous changerions, mais ce n’est presque rien, vraiment rien. Nous ne changerions rien de majeur de toute façon. Peut-être des petites choses. La perfection n’existe pas. Faire un album parfait n’existe pas. C’est trop subjectif. Mais le plus on se rapproche de quelque chose d’accompli, c’est-à-dire terminé… Mais ça a été réfléchi jusqu’à la dernière seconde. Je crois que nous avions… Genre, “oh mon dieu, non, non, non, on veut faire ça !” Et la maison de disques et le management font « Aaaah… » « Non, non, non, laissez-moi une… une minute, juste une minute de plus ! Il faut que je fasse ça, il faut que je fasse ça ! » [Rires]. A un moment, il faut juste pouvoir passer à autre chose, avancer. Et ensuite il fallait finir les visuels avec Travis Smith qui a fait un travail incroyable. Cet album est un album visuel aussi, c’est une histoire visuelle. Donc il y a un livre de quarante pages qui accompagne l’album, et c’est le cœur de l’histoire. Ça va avec l’album. Si on le télécharge ou l’écoute sur Spotify, ou peu importe, on comprendra la majorité mais pas tout parce que beaucoup de choses sont dans le livre. Il y a aussi un aspect audiovisuel, que nous sommes en train de réaliser en ce moment. Aujourd’hui, à vrai dire, il y a une personne de la côte ouest qui s’est mis dans la peau de l’Optimiste, pour quelques jours, pour vadrouiller et filmer certaines choses. Il fera ce petit voyage, ce périple, que le personnage fait, et le filmera.

Je sens qu’il va y avoir une toute nouvelle dimension à nos concerts aussi. Parce que nous allons faire une représentation dans laquelle les gens peuvent se perdre, pendant une heure, et nous ferons une petite pause et nous reviendrons jouer plein de nos vieux morceaux. Donc, c’est bien [petits rires]. Ça va être super ! Nous ne parlerons probablement pas du tout au public pendant la première heure. Tu sais, tu arrives, tu joues une œuvre conceptuelle et après tu te barres, tu reviens et tu dis “salut” ! [petits rires]. Je crois que c’est comme se plonger dans quelque chose, comme quand tu vas voir un film génial et tu perds toute notion du temps, d’espace et tu ne sais pas plus avec qui tu es et tout, et c’est “wahou”, tu es juste perdu là-dedans et il n’y a rien de tel.

Comment avez-vous pensé cette suite, le destin que vous avez choisi pour ce personnage qui avait disparu à la fin de A Fine Day To Exit ?

La fin de A Fine Day To Exit, nous l’avions laissé ouverte parce que si tu regardes la pochette, tu vois que c’est pris du point de vue de quelqu’un qui est dans la voiture, tu vois les restes de l’ancienne vie d’une personne. Tu vois une vieille photo de famille, tu vois un téléphone portable qui affiche des appels manqués, quelqu’un a essayé de l’appeler, tu vois qu’il a traversé une sorte de dépression, il y a une bouteille de whisky vide, des paquets de cigarette, des petits mots partout. Quelqu’un est en train de faire une méchante dépression. Et ça l’a conduit à cet endroit où il est… Tu regardes la plage vers la mer et la voiture. Tu vois ses habits qui mènent à la mer, ce qui voudrait dire qu’il a disparu. Mais nous avons toujours dit qu’il a truqué sa mort et qu’il voulait repartir à zéro. Mais nous n’avons jamais… Nous avons laissé ça ouvert. Nous ne savions pas ce qui est arrivé à ce mec.

Donc l’idée c’est que, au début de l’album, tu l’entends sortir de la mer, il a du mal à respirer, il ramasse ses vêtements, marche vers sa voiture, s’assoit dans sa voiture, allume la radio, et à la radio tu commences à entendre ces hallucinations sur sa vie, et c’est We’re Here Because We’re Here, c’est Weather Systems. Ensuite, il y a cette mystérieuse chanson qui commence. Et ensuite il commence à conduire, la musique démarre et nous sommes partis, nous sommes dans le truc. Et il traverse tout un panel d’expériences et d’endroits qui le mènent à cette conclusion qu’il n’est pas celui qu’il attendait mais celui qui était nécessaire pour lui. La version de lui-même qu’il lui fallait. Ce n’est sûrement pas ce qu’il voulait mais c’est parfait pour lui. Donc, en ce sens, c’est lui l’optimiste, mais en même temps, « The Optimist » comme titre est plutôt ironique étant donné que c’est quelqu’un qui fait une dépression. En choisissant d’utiliser un personnage comme un substitut à nous-mêmes, ça a été plus facile pour nous d’écrire de manière autobiographique sans avoir à parler de nous après [éclats de rire]. Donc nous ne voulons dire à personne… Tu vois ce que je veux dire ? Donc voilà, « c’est ce gars ». Il vient d’autre part. On dirait qu’il a toujours été là, cependant. Par exemple, je le vois comme le gars dans le bateau sur Natural Disaster, le gars sur la plage sur We’re Here Because We’re Here, et dans d’autres illustrations et aussi dans les albums, il est un peu là. Donc on dirait qu’il a toujours été dans le coin. J’aime bien ça, parce que c’est quelque chose que nous pourrions exploiter pour un temps. Ou pas, peut-être pas. Nous verrons.

« La santé mentale, ce n’est pas forcément un tabou. C’est un tabou parce c’est mal compris ou en fait, c’est trop difficile à comprendre et trop difficile d’en parler aux gens. […] Ça demande beaucoup de dévouement, de compréhension, et beaucoup de temps. Et c’est en partie la raison pour laquelle la santé mentale est un peu rangée aux oubliettes. »

J’ai une idée pour le prochain album, qui serait bien différent de celui-ci. Mais une fois de plus, quelque chose comme une histoire que nous utiliserions comme point de départ, un bon tremplin pour le reste de l’album. J’ai probablement quatre chansons, cinq chansons, qui vont y figurer. Et j’ai trouvé le titre. Je suis impatient de revoir Danny et John, parce que je vais leur en parler aussi. C’était la partie la plus fun pendant toute la conception de l’album, Danny, John et moi en train de travailler dans le studio, juste en train d’écrire à cet endroit de Londres où nous pouvions nous rendre. Nous n’avions jamais disposé d’un endroit dans lequel retourner ensemble et écrire ensemble, nous n’avions jamais eu ça auparavant. Nous n’avions jamais eu notre endroit où nous pouvions aller en toute simplicité. Nous allons à nouveau en avoir besoin d’un. Je suis juste un peu contrarié parce qu’il ne nous reste plus d’argent et nous ne pouvons pas nous en payer un [rires]. Nous avons tout dépensé pour l’album. Mais un jour, nous le referons.

Tu as évoqué le fait que ça a été plus simple d’écrire de manière autobiographique. Doit-on voir un parallèle entre le voyage que le personnage a parcouru et celui du groupe depuis A Fine Day To Exit ?

Le parallèle, c’est que tu vois que le personnage a traversé des périodes très intenses de sa vie, où il a un peu dû mener des combats sur tous les fronts. Tu sais la façon dont nous avons toujours écrit, de manière autobiographique, nous le faisons encore maintenant, et je pense que c’est ce qu’il faut retenir. Voilà où sont les parallèles. La différence est que c’est présenté différemment, c’est présenté à travers cette histoire, donc ce personnage s’apparente à… Je pense que le mot le plus approprié est substitut. C’est un substitut à nous-mêmes, le voilà ton parallèle. Mais ce sont des histoires que tout le monde peut traverser. La santé mentale, ce n’est pas forcément un tabou. C’est un tabou parce c’est mal compris ou en fait, c’est trop difficile à comprendre et trop difficile d’en parler aux gens. Beaucoup de personnes ne savent pas où commencer parce que trouver un point de départ pour aider quelqu’un avec un problème de santé mentale, c’est connaître qui ils sont et comment ils en sont arrivés là. Et pour faire ça, il faut revenir sur toute l’histoire. Et je ne parle pas de psychiatrie, je parle juste sur le putain de plan humain. La même chose que tu ferais si tu n’as pas vu un ami depuis des années et d’un coup tu te rends compte que ton ami va très mal et t’es là: « Ok, arrête, arrête ! » Tu le fais s’asseoir et tu dis: « C’est quoi ce bordel ? Dis-moi ce qui se passe, qu’est-ce qui t’arrives, pourquoi est-ce que t’es en dépression, qu’est-ce qui ne va pas ? » Il aura peut-être même du mal à te l’expliquer. Avoir assez d’empathie, assez de tact et assez de sensibilité pour être capable dire, ok, reprends depuis le début et vois où tu peux aller avec ça. Et ça demande beaucoup de dévouement, de compréhension, et beaucoup de temps. Et c’est en partie la raison pour laquelle la santé mentale est un peu rangée aux oubliettes, parce que c’est trop de travail.

Les gens pensent aussi à tort que si tu montres des signes de problèmes de santé mentale, tu es faible, en quelque sorte. C’est des conneries ! Il y a des tas de gens comme ça, c’est tellement répandu, particulièrement de nos jours. C’est très courant ! Et nous l’avons côtoyée toute notre vie. Avant, je travaillais dans des services de santé mentale, des services psychiatriques. J’ai travaillé avec des personnes à toutes les étapes et tous les niveaux de problèmes mentaux. J’ai traversé quelques trucs moi-même mais j’aime penser que c’est terminé et que je l’ai compris pour ce que c’était. J’ai été capable de surmonter ça et de le comprendre pour ce que c’était et me rendre compte que je vais bien, que j’irai bien et que ça va. Mais il y a des gens qui luttent tout le temps, regarde ta propre famille, regarde tes propres amis, ils sont là, merde. Ils sont là, et nous devons essayer de bien examiner et de comprendre un peu mieux parce que c’est vraiment difficile à gérer. Il y a des gens que tu ne peux juste pas aider et il y a des gens pour qui c’est possible.

The Optimist suit une série d’albums assez positifs qui ont reflété l’état dans lequel le groupe se trouvait récemment, mais sur le dernier, vous revenez avec un univers plus sombre. D’où vient cette obscurité ?

Je l’ai déjà dit : tout est vrai. Nous avons tous traversé ça. C’est l’idée que tu n’es pas sorti d’affaire. Ecrire une chanson euphorique comme “Dreaming Light”, par exemple, semble cathartique dans le sens où tu es capable d’exprimer cette émotion euphorique dans la vie mais ça ne veut pas dire que tu es complètement guéri. Dans la musique en général, de toute façon, il y a une certaine dose de catharsis mais ça n’aide pas, c’est juste un sentiment de soulagement temporaire et peut-être d’accomplissement du fait que tu aies pu transformer un truc en une autre chose belle. Mais ça n’aide pas vraiment, c’est juste… Je ne veux pas donner trop d’informations sur nos vies personnelles, donc je ne veux pas trop en parler. Mais je crois que les gens le comprennent maintenant, de toute façon. Juste parce que nous avons écrit plus de chansons positives il y a quelques années ne veut pas dire que nous étions forcément plus heureux à l’époque. C’est juste que c’est ce que nous voulions exprimer à ce moment précis. Mais cet album est plus personnel. Mais je crois qu’avoir le côté visuel nous a vraiment, vraiment aidés aussi. [Soupir] Ça aide, d’une certaine manière.

La musique de A Fine Day To Exit est connue pour son énergie rock directe. Mais The Optimist s’éloigne de cela, et continue plutôt avec l’évolution amorcée par Distant Satellites. N’aviez-vous pas été tentés de faire une connexion musicale plus forte avec A Fine Day To Exit, ou est-il important, au contraire, de ne pas regarder en arrière et d’avancer ?

C’est exactement ça, nous ne regardons pas en arrière. Nous avons beaucoup aimé l’histoire sur l’illustration de A Fine Day To Exit, la manière dont Travis a fait ça et nous aimons beaucoup la pochette, nous avons apprécié le fait de pouvoir reprendre ça comme thème, comme histoire, et la poursuivre. Mais sur le plan musical, cela n’a jamais rien influencé. C’est juste comme ça que nous travaillons, nos cerveaux vont musicalement de l’avant, pas en arrière.

« Ne pas rester dans sa zone de confort, booster ses propres connaissances et sa propre compréhension de la musique, et pousser sa propre créativité, c’est très important, pour nous. »

Tu as déclaré que vous avez “rapidement appris que le meilleur moyen de rentrer dans le cœur de l’émotion en musique est de retirer les couches”. Mais au bout du compte, certaines des chansons de l’album ont pas mal de couches, tu as même utilisé le mot “massif” pour décrire l’album. Alors comment procédez-vous pour garder le cap sur le cœur de l’émotion tout en se retrouvant avec un résultat aux arrangements si riches ?

Ok, alors, une chanson comme “Wildfire” par exemple. Elle est puissante, on entend qu’il y a beaucoup de choses. Mais c’est trompeur, il n’y en pas tant que ça. Sur la première moitié de la chanson, tu as du chant, un rythme, du piano et une ligne de basse. Ça fait quatre éléments. Il n’y rien d’autre. Et ensuite, ça démarre et la seule chose qui se rajoute, ce n’est même pas nouveau, c’est un vrai rythme de batterie, au lieu de la boîte à rythme, et une guitare lourde. Il n’y a encore que quelques éléments mais ils sonnent plus gros. C’est ce que je veux dire. On dirait qu’il y a beaucoup de couches mais il n’y en a pas tant que ça. “Springfield” est certainement l’une des seules… C’est ultra simple aussi mais il y a juste peut-être trois pistes de guitares, contrairement à une ou deux. Il n’y a pas de moments de frime, il n’y a pas de solos de guitare, il n’y a pas de solos de batterie, il n’y a pas de putain de chant dessus, il n’y rien de ça. Ce que je veux dire par retirer les couches, c’est aussi se débarrasser de cette fanfaronnade qui accompagne le rock, ce qui veut dire les solos de guitares et le fait de se la péter. Je n’ai rien contre mais, c’est juste que je ne vois pas l’intérêt. Si tu écris une chanson… Disons que tu écris une chanson à propos de quelqu’un qui est décédé, d’accord ? C’est une chanson très triste et tout à coup tu fais un solo de clavier pendant deux minutes et ensuite un solo de guitare. Je ne comprends pas, je n’aime pas ça. Je ne vois pas en quoi c’est pertinent. Alors nous avons décidé de ne pas faire ça. Danny est un très bon soliste à vrai dire, mais il préfère ne pas chercher à épater la galerie.

Ce que je veux dire par retirer les couches, c’est ce que nous avons consciemment fait entre deux albums, les albums trois et quatre, Eternity et Alternative 4. Sur Eternity, notre troisième album, il y avait énormément de pistes de guitare, des putains d’épaisseurs à n’en plus finir de guitares et des claviers, de la basse et tout ça. Plus tu rajoutes des choses, plus tu les amoindris. Sur l’album d’après, il y a peut-être quatre choses en même temps à un instant donné, peut-être cinq, mais c’est très peu. C’est de cette manière que tu rends les choses plus puissantes. Tu as besoin de faire de l’espace. Les choses ont plus d’impact comme ça. Et Tony Doogan, le producteur, comprend vraiment bien ça. Il n’a rien demandé qui ne devait pas y être mais il est aussi très bon pour contrôler l’impact qu’une chanson a quand elle doit faire “bang” [claquement de mains]. Sur presque toutes les chansons il y a ce moment où tout arrive et ça sonne massif. Je pense qu’il démarre à un certain endroit, il dit: « Ok, je veux arriver à ça. » Il obtient donc ça d’abord, et après il dit: “Ok, si ça c’est là-haut, tout ça doit être en bas”. Tu vois ce que je veux dire ? Il crée cette espèce de rampe et de dynamique, et il saura nous dire: « Ok, juste avant ce refrain, je veux que vous arrêtiez de jouer pour un dixième de seconde, juste ‘pssh’ ». Comme sur « Leaving It Behind » c’est tellement intense à ce moment-là, ça envoie à fond, ça s’arrête et ensuite ça fait « bang ». Des trucs comme ça. Il est très doué pour contrôler la dynamique d’un groupe live et le faire sonner puissant. Surtout grâce à son travail avec Mogwai, parce qu’ils sont très, très bons pour contrôler leur dynamique en tant que groupe, pour savoir quand il faut faire monter la sauce ou casser et tout le reste. Ils sont très bons et Tony a travaillé sur beaucoup d’albums avec eux, et d’autres choses comme des bandes son, avec Clint Mansell et des choses comme ça. Il comprend tout ça.

Ces dernières années, vous avez vraiment élargi votre son, avec de l’électronique, des arrangements orchestraux, des percussions, et vous avez même une chanson de jazz, « Close Your Eyes ». Y a-t-il des limites ou des règles concernant ce que vous vous permettez d’intégrer dans votre musique ?

Il y a quelques règles concernant ce que nous ne ferons pas, je suppose. Il y a certainement certains genres de musique que nous n’essaierons pas. Mais en ce qui concerne ce que nous ferions, c’est une palette encore plus grande que ce que nous avons déjà fait. Il y a plusieurs moyens d’essayer… Laisse-moi réfléchir à celles qui vont être sur le prochain album… Ouais, il y a quelques chansons sur le prochain qui vont nous pousser un peu plus loin. Nous aimons nous stimuler nous-même et les uns les autres pour essayer de nouvelles choses. L’idée est que nous sommes suffisamment expérimentés, nous produisons le meilleur de chaque genre que nous essayons et nous les apprécions suffisamment pour savoir comment faire… Il faut pouvoir être à la hauteur. Si tu veux essayer de faire de l’électro, eh bien, ne le balance pas juste comme ça parce que tout d’un coup tu as une boîte à rythme et tu penses savoir comment l’utiliser. Il s’agit d’être à la hauteur des trucs que tu écoutes. La seule manière d’y arriver c’est de le faire à ta manière. Tu ne peux pas copier ou imiter ce que les autres font. C’est le point de départ.

Ce que nous faisons, quand nous commençons à composer quelque chose, ce sera soit du piano ou de la guitare la plupart du temps, ça peut être du synthé mais souvent c’est du piano ou de la guitare. Celui qui a cet instrument dans les mains en premier, Danny ou John, l’un des deux habituellement, a une idée derrière la tête. Il entendra un peu toute la chanson et mon boulot ce sera de rassembler les pièces du puzzle. Ou ils peuvent avoir bidouillé un truc, et j’en choperai une étincelle et je ferai une chanson à partir de ça. Mais c’est toujours l’idée de base qui nous dit ce que nous devons en faire. Une chanson comme « San Francisco », c’est une instrumentale, mais une piste comme ça, je pensais qu’il y aurait un vocoder dessus, mais il n’y en avait pas besoin. Elle m’a dit: « Je suis terminée, putain. Je n’ai besoin de rien d’autre. Je suis finie, stop ». Avec cette chanson, le tout était de créer une rampe, quelques collines. Quand j’ai commencé cette chanson, mes valons étaient plus escarpés. Je voulais que ce soit plus escarpé, plus haut et ensuite plus escarpé, plus bas et après encore plus escarpé plus haut pour l’apogée. Mes angles étaient trop extrêmes.[il dessine tout cela en l’air, avec des mouvements brusques] Danny est arrivé et a dit: « Non, non, non, ce qu’il faut faire c’est de le réaliser plus comme ça [il dessine une courbe avec ses mains], pour que ça soit plus fluide ». Il a fait une sorte de schéma. « Donc si tu fais ça au lieu de ça, c’est ce que je veux ». Il avait parfaitement raison, ne faire que ça suffisait. Et on sent que l’électronique fait partie de l’instrumentation. On ne dirait pas que ça a été collé là-dessus, comme différentes couleurs de pâte à modeler, t’as une grosse boule bleue et après tu mets une boule rose sur le côté et ça ne va pas du tout ensemble. On dirait que tout a déjà été mélangé et puis « pouf » tu as créé cette forme. Et c’est une forme avec plusieurs couleurs, mais pas avec de grosses boules collées sur le côté. C’est juste une forme, ça fait partie d’une même chose. L’organique et l’électronique ne sont pas séparés.

Si tu veux essayer le jazz, tu ne peux pas juste utiliser un sample de trompette, ou peu importe. Nous avons utilisé un trombone, un vrai putain de joueur de trombone et le même a fait du bugle pour les accords graves. C’était lui le gars qui a créé ces accords. Et un joueur de contrebasse est venu et a joué sur une vraie contrebasse, avec son archet, pour créer cette atmosphère. Si tu veux tenter quelque chose, ça doit sonner authentique. J’écoute du hip hop, si jamais je devais essayer d’en faire, je ne suis pas sûr d’arriver à écrire de cette façon, les paroles, à rapper. Mais je ne serais pas contre si ça avait du sens, si je le sentais bien. Je ne serais pas contre. Ce n’est pas que nous avons des règles mais ce n’est pas comme si nous allions essayer quelque chose de ce genre. C’est important d’ajouter des couleurs à sa palette, et ajouter différents instruments à ce que tu fais est important, je pense. Ne pas rester dans sa zone de confort, booster ses propres connaissances et sa propre compréhension de la musique, et pousser sa propre créativité, c’est très important, pour nous.

Interview réalisée en face à face le 28 avril 2017 par Aline Meyer.
Fiche de questions : Nicolas Gricourt et Philippe Sliwa.
Retranscription et traduction : Clotilde Percheminier.
Photos promo : Caroline Traitler.

Site officiel d’Anathema : www.anathema.ws.

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