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Chronique   

Anna von Hausswolff – Live At Montreux Jazz Festival


Anna von Hausswolff ne manque pas de particularités et de paradoxes, et cette sortie live le démontre peut-être mieux encore que tout ce qu’elle a pu offrir auparavant. Introduire cette artiste auprès des nouveaux venus n’est pas chose facile : orgue, guitare, piano, et surtout une voix aussi troublante par son timbre que par sa maîtrise. Le tout est servi dans un écrin de morceaux plus ou moins progressifs, aux influences folk, pop, rock, parfois avec une noirceur métallique en toile de fond. On découvre ici sa musique, concert aidant, comme plus ouverte, plus chaleureuse, bien que toujours avec sa part d’obscurité. Ces percées lumineuses rappellent les spectacles son et lumière qui se tiennent dans certaines grottes millénaires, qui sous d’autres aspects pourraient sembler tout sauf accueillantes. C’est en effet un écho du passé qui nous est ici livré, et ce à plusieurs titres : le concert date d’avant cette fameuse pandémie qui allait tant mettre à mal le monde du spectacle, et, comme à son habitude, la voix d’Anna semble sortir tout droit d’une faille temporelle. D’ailleurs, son tout premier album n’était-il pas nommé Singing From the Grave ?

L’une des choses qui caractérisent cette artiste est sa capacité à choisir le bon instrument, le bon son, au bon moment. Le cadre du live et le fait de disposer de mains supplémentaires subliment cette aptitude. Anna aurait pu piocher dans les mélodies accrocheuses de Ceremonies, ou se fondre un peu plus dans Montreux à l’aide du piano et des ballades jazzy de Singing From The Grave, mais les choix ont été tout autres. La focalisation sur ce qui était à l’époque les deux derniers albums en date (The Miraculous et Dead Magic) donne l’impression qu’Anna nous invite à nous asseoir en cercle autour d’un feu pour nous conter des histoires – une expérience à la fois individualiste et de partage. Dans The Miraculous, plus expérimental, le mystique prend parfois le pas sur les mélodies. Dead Magic, quant à lui, avait l’allure d’un recueil de nouvelles gothiques. En ce qui concerne le choix des morceaux, « Come Wander With Me / Deliverance » semblait taillé pour le live, qui lui confère davantage de fluidité dans les transitions. « Källans Återuppståndelse » arrive, avant le bouquet final, pour panser nos éventuelles blessures, comme une excuse à demi échappée pour l’intensité du concert.

Ce serait une erreur de considérer cette sortie comme une version live de Dead Magic saupoudrée d’un soupçon de The Miraculous : cette somme d’albums donne une troisième entité qui, sans renier sa parenté, invite à une expérience nouvelle, et quand on chamboule l’ordre des pistes, on réalise à quel point le concert a bien été construit. Le revers de la médaille est que si on aime utiliser les live pour effectuer un tour d’horizon de la discographie d’un artiste, on risque ici de manquer son coup. On découvre ici des facettes un peu plus discrètes d’Anna : certaines parties centrées sur les percussions ont un côté tribal, qui renforce l’aspect cérémonieux, incantatoire ; elles se déroulent comme un tapis permettant à des conclusions dantesques de débouler. À ce titre, on pourra se pencher sur « Ugly And Vengeful » qui, en studio, pouvait presque passer pour ambiant, et qui devient ici une des pièces les plus prenantes de la performance. Les audiophiles friands de détails techniques seront ravis d’apprendre que cet album a été mixé grâce à une table Neve 8048 ayant appartenu à Queen. Au-delà du matériel utilisé, force est de constater que le travail sur ce point est remarquable. Une écoute au casque arriverait même à évoquer des images du concert aux auditeurs les plus imaginatifs. On est loin des débuts plutôt « DIY » du premier album, avec son micro occasionnellement saturé.

On serait tenté de dire qu’Anna réinvente l’orgue, mais cela pourrait sous-entendre qu’elle trahit son instrument de prédilection dont elle a en réalité conservé l’essence. On aurait d’ailleurs tendance à voir des reflets du religieux, du mystique, dans tout ce qu’elle crée, à commencer par les noms choisis pour ses albums. Pour couronner cela, Anna a rapporté avoir eu l’impression, au cours de la performance, de voir apparaître le visage de son ami Albin Oskarsson, qui avait tout donné pour qu’elle joue dans ce festival. Un ami qui, hélas, est décédé sans pouvoir assister à la réalisation de ce projet longtemps resté un peu fou. Ce live réussit là où tant échouent : il donne envie à la fois de se replonger dans les albums passés pour retracer le chemin parcouru et de guetter l’avenir. Il confère également un regard neuf sur les versions originales. Bien loin de diviser ou de rebuter, Anna fédère, et l’on voudrait pousser tout un chacun à lui donner une chance. La motivation ne serait même pas la perspective de voir cet album apprécié par tous : la fin de « Pomperipossa », pour ne citer qu’elle, porte une atmosphère apocalyptique et pourrait presque être considérée comme « bruitiste ». Non, si on avait envie de mettre ce disque dans toutes les oreilles, ce serait plutôt parce qu’il est bien trop singulier pour être ignoré, et que quoi qu’il arrive il marquera.

Chanson « The Mysterious Vanishing Of Electra » :

Chanson « The Truth, The Glow, The Fall » :

Album Live At Montreux Jazz Festival, sorti le 14 janvier 2022 via Southern Lord Records. Disponible à l’achat ici



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