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Interview   

Annihilator remonte aux sources


On peut dire que Jeff Waters a passé deux dernières années mouvementées : il a quitté son Canada natal pour traverser l’Atlantique et venir s’installer en Angleterre. Un chamboulement de vie qui explique une annulation de tournée et un retard dans le planning habituel de sortie d’album. Ironiquement, c’est à cette période où il se trouve déraciné dans sa vie que Jeff Waters décide de revisiter ses racines musicales avec le nouvel album d’Annihilator, Ballistic, Sadistic. Une manière de trouver du réconfort dans la nostalgie, peut-être. Un exutoire pour évacuer le stress, surtout.

Dans l’entretien qui suit, Jeff Waters nous parle donc de la direction musicale entreprise sur Ballistic, Sadistic. Un album qui, plus qu’un retour aux sources, est surtout un hommage à une musique qu’il lui est aujourd’hui – et il en a conscience – impossible à reproduire. Son old school et retour à une composition en tandem avec le batteur, l’entreprise fait forcément remonter quelques souvenirs, que le musicien partage avec nous pour mieux comprendre ses origines et son évolution. Avec une petite pensée pour le chanteur Randy Rampage qui a chanté sur le classique Alice In Hell (1989) et qui nous a quittés il y a un an et demi.

« Il fallait que je sorte cet album. C’était comme pour libérer mon stress, évacuer mes problèmes de mon cerveau. »

Radio Metal : Votre nouvel album studio, Ballistic, Sadistic, a été enregistré au tout nouveau Watersound Studios UK. Non seulement tu as construit un nouveau studio au Royaume-Uni, mais en fait, tu as carrément tout quitté au Canada pour y vivre. Pourquoi avoir pris une décision aussi radicale ?

Jeff Waters (chant & guitare) : Oui, c’était une décision radicale ! J’ai vécu presque toute ma vie au Canada. Quand j’étais jeune, j’ai vécu à Londres, en Angleterre, parce que mon père était dans les forces spéciales, dans l’armée, mais en gros, j’ai été un Canadien toute ma vie et je le suis toujours, mais j’ai rencontré une femme et j’ai dû faire un choix : soit elle déménageait au Canada avec ses enfants qui étaient en bas âge, soit je déménageais ici. Donc évidemment, la bonne chose à faire était de ne pas les éloigner de leurs grand-mère et grand-père, de leurs proches, de leur école et tout. J’ai donc déménagé ici et c’était un énorme… [Rires] Ce n’était pas facile ! Je n’ai pas juste fait deux valises pour venir vivre ici. J’avais des voitures, j’avais un studio, une salle de répétition, mon groupe et mon équipe logeaient et répétaient là-bas, mon fils de vingt-quatre ans Alex, ma famille, mes amis, mon pays ! C’était un gros bouleversement ! J’ai dû me débarrasser de tout très rapidement, en seulement quelques mois, et expédier les choses importantes en Angleterre, dans ma nouvelle maison. C’était de l’immigration, tu sais, tu as affaire à des taxes, à de la comptabilité, à des entreprises, et tout un tas de choses ! Je savais que ça allait être difficile, mais ma vie est plutôt bonne et je me suis dit : « Pas de problème ! Je peux le faire. » Nous nous sommes retrouvés à annuler des tournées, mon passeport a été retenu par le Royaume-Uni pendant la procédure d’immigration, donc j’ai dû reporter ma tournée de 2018. J’ai dû reporter ma sortie d’album d’environ une année.

Puis, quand je suis arrivé ici, tout d’abord, c’était un tout nouveau pays. En gros, j’avais une nouvelle famille, si tu y penses – une jeune famille. J’ai aussi dû construire un nouveau studio d’enregistrement et j’ai dû construire un lieu où mon groupe et mon équipe pourraient vivre quand nous travaillons. Ça a pris neuf mois de travail pour construire tout ça. Ça n’a pas été rapide. Tu réalises : « Si on fait ça, il faut le faire bien. » Aussi, je voulais utiliser cet endroit à l’avenir pour autre chose sans que j’y sois impliqué… Comment expliquer ça ? Ce sera aussi un studio de mixage, mis à disposition d’autres ingénieurs pour mixer des albums. Je ne serai pas obligé d’être dans le studio, j’aurai juste à le gérer. C’est une carrière future pour mes vieux jours [rires]. Nous avons donc construit ceci, ça a pris neuf mois, et puis j’ai dû me procurer un tas d’équipements, m’occuper d’un tas de réglementations avec le conseil municipal, de règles et de lois, et de sociétés, et d’argent… Je n’ai pas chômé !

Quand j’ai enfin pu me mettre au travail en février 2019, je suis allé au studio et tout était prêt. C’est là que j’ai commencé à écrire, immédiatement. C’était comme un cheval de course, quand il est là à attendre le top départ pour galoper [rires]. Enfin, j’ai dû m’isoler du monde et de tout le brouhaha pour me poser dans ce magnifique studio, situé dans ce pays historique pour le heavy metal. C’est tout ! Cet album s’est fait sans temps mort ! Tu sais ce que l’on dit, le syndrome de la page blanche, quand tu commences à écrire une chanson ou un texte, ou peindre une peinture, ou faire un truc artistique, et il n’y a rien qui te vient… Pour moi, c’était l’opposé, je ne pouvais pas m’arrêter ! J’ai fait cet album hyper-rapidement. Le chant, par exemple, a été enregistré en cinq jours [rires]. Certaines choses ont été faites vraiment très rapidement. Il fallait que je sorte cet album. C’était comme pour libérer mon stress, évacuer mes problèmes de mon cerveau.

Tu as décrit Ballistic, Sadistic comme étant un album dans le style des débuts, un retour aux sources, renvoyant à Alice In Hell, Never Neverland et Set The World On Fire. Cependant, on pourrait soutenir qu’Annihilator n’a jamais totalement quitté ses racines…

Il y a différentes choses à ce sujet. Je suppose que tu as raison, il y a certaines choses que nous n’avons jamais abandonnées : ma manière de composer et le fait que je joue d’une façon particulière, c’est mon style. On peut toujours entendre que c’est Annihilator, que c’est moi qui joue de la guitare, que c’est ma manière de composer le chant, les notes, la batterie, etc. Mais le truc, c’est que je ne suis pas seulement fan de heavy metal ou de thrash metal. D’ailleurs, il faut avoir en tête que les mots « heavy metal », à un moment donné dans l’histoire, en fonction du pays où on vivait, on appelait Van Halen du heavy metal dans les années 70 et 80, on appelait AC/DC du metal, et Kiss du heavy metal. Maintenant, on voit ça comme du hard rock. Mais j’ai dans mes morceaux des trucs blues, un peu de hard rock traditionnel… Il y a des ballades dans le heavy metal. Regarde Randy Rhoads avec Ozzy, Scorpions, même Judas Priest, tous ces groupes avaient des ballades. J’ai donc cette influence en moi, ce qui fait que quand j’essaye différentes choses dans Annihilator, ça reste dans la catégorie du heavy metal, car c’est ce que… Tu sais, les solos de Glenn Tipton dans Judas Priest sont blues ! Certains trucs qu’on trouve vraiment heavy chez d’autres groupes viennent en fait du blues. L’une de mes chansons préférées de tous les temps, c’est « Fabulous Disaster » d’Exodus, et sur le même album, Gary Holt et Rick Hunolt, les guitaristes, jouent une sorte de chanson cajun marécageuse qui s’appelle « Cajun Hell ». Ils mélangent le thrash metal avec du groove et du blues. C’était incroyable ce qu’ils ont fait avec ça. Quand je switche entre différents styles, différents chanteurs et différentes productions, tu as raison, il y a des choses qui sont toujours là, mais avec le heavy metal, j’ai le droit de faire une chanson d’amour, puis une chanson thrash-punk, une chanson pour faire la fête ou peu importe. J’ai vraiment l’occasion de faire tout ce que je veux.

« Quand on revient aux sources, on rend surtout hommage. On ne peut pas recréer quelque chose qu’on a fait quand on avait dix-huit ans alors qu’on en a maintenant cinquante-trois. […] On pourrait me payer dix milliards de dollars et y passer cinq ans, jamais je ne parviendrais à faire quelque chose d’aussi bon que [Never, Neverland] [rires]. C’est impossible ! »

D’un autre côté, contrairement aux trois premiers albums auxquels tu as comparé Ballistic, Sadistic, ce dernier ne contient pas vraiment de chanson progressive comme « Alisson Hell » ou « Never, Neverland », ni aucune ballade – sauf peut-être la partie centrale très calme de « One Wrong Move ». Plus que de faire un album retour aux sources, ton but était-il de te concentrer sur l’intensité ?

Non, je ne me suis pas focalisé sur le côté agressif du thrash. Certaines personnes ont fait remarquer que l’album semblait plus agressif, mais il y a toujours aussi le côté amusant d’Annihilator qu’on retrouve dans nos racines. Comme « Psycho Ward » qui rappelle des choses sur Set The World On Fire ou la chanson « Stonewall » issue de Never, Neverland. Et il y a des parties qui font dire : « Hey, il y a un truc super mélodique là ! » Il y a beaucoup de mélodie dans cet album. Mais d’un autre côté, les gens disent aussi que les trucs plus énervés sont encore plus énervés ou agressifs, genre ce n’est pas normal [petits rires]. Je pense que ça vient du fait que j’évacuais tout le stress que j’avais accumulé dans ma vie pendant un an et demi avant que cet album ne sorte, ce qui l’a rendu un peu plus agressif. Je pense que les gens parlent d’un retour aux sources… Et moi aussi je le dis, parce que c’est un terme très général et je déteste l’employer, mais quand on revient aux sources, on rend surtout hommage. On ne peut pas recréer quelque chose qu’on a fait quand on avait dix-huit ans alors qu’on en a maintenant cinquante-trois. Notre vie est totalement différente, n’est-ce pas ? Tout est différent. Donc ce que c’est réellement, c’est presque comme rendre hommage et dire : « D’accord, je vais retourner dans le passé et essayer de me souvenir ce qu’il y avait de bien dans les quatre premiers albums, ce que les gens aimaient là-dedans. » Maintenant, je ne pourrais jamais refaire Alice In Hell et encore moins Never, Neverland, qui était notre album le plus populaire et celui qui s’est le plus vendu – et je trouve que c’est le meilleur. On pourrait me payer dix milliards de dollars et y passer cinq ans, jamais je ne parviendrais à faire quelque chose d’aussi bon que ça [rires]. C’est impossible !

Metallica est le meilleur exemple qui me vient à l’esprit, car ils ont essayé de retrouver ce qu’ils ont fait par le passé sur Death Magnetic, et un petit peu sur leur dernier album. Quand j’écoute Death Magnetic, c’est marrant parce qu’on entend qu’ils essayaient d’être plus dans le style des vieux albums. Ils essayaient de remonter le temps, et cette démarche se rapproche un peu de ce que nous avons fait avec notre nouvel album. Quand j’ai entendu Death Magnetic, la première chose que je disais, c’était : « Oh, ça sonne comme un riff d’And Justice For All. Oh, c’est un riff à la Kill Em All », mais tu sais quoi ? Durant tout le temps de mon écoute, j’avais la banane ! Je secouais légèrement la tête pendant que je conduisais, je souriais, et je réalisais que c’était la meilleure réaction que je pourrais obtenir si jamais je voulais revenir à mes racines, c’est-à-dire pas en m’auto-plagiant, mais en rendant hommage, sachant que jamais je ne reproduirais la même magie. Jamais je n’obtiendrai quelque chose d’aussi bon à nouveau, mais si je peux faire dire aux gens « hey, ça sonne comme ‘Stonewall’ », « hey, ça sonne un peu comme ci, un peu comme ça », et qu’ils sourient, alors j’ai réussi.

Tu dis que tu as évacué tout le stress que tu avais accumulé, ce qui explique, en partie, pourquoi il n’y a pas de ballade dans l’album. Car à l’inverse, Set The World On Fire avait un tas de ballades…

Set The World On Fire, et d’autres choses que j’ai faites… Ça ne concerne pas tous les musiciens, mais certains artistes sont comme ça : si tout va bien dans ta vie et que tu es heureux, qu’il n’y a pas de gros traumatisme, pas de drogue, d’alcoolisme, de violence conjugale, de problème dans ton mariage, de problème avec les impôts, de problème d’argent, de problème de santé, toutes sortes de trucs négatifs… Si tu vis une période d’un an, par exemple, où tout va bien, tu es détendu, tu profites de la vie et tu composes un album, il semblerait, d’après mon expérience, que ça pousse ta musique à devenir plus mélodique et moins, je ne sais pas, tranchante. Ça reste bien, car on peut écrire de belles ballades et de la musique mélodique que les gens apprécient ou que tu apprécies. Quand je parle à mes amis dans d’autres groupes, nombre d’entre eux sont comme moi : quand la vie va mal ou que quelque chose de très mauvais se produit, comme une méchante rupture, la mort d’un membre de la famille, une dépression, l’alcoolisme ou autre, c’est là que notre meilleure musique peut survenir.

C’est un peu ce qui m’est arrivé sur les deux premiers albums. J’avais des soucis. J’avais des problèmes étant adolescent dans ma tête, dont certains étaient sans doute normaux pour plein de gens, mais j’étais très introverti. Je ne parlais pas vraiment aux gens, je ne socialisais pas, rien. Je restais simplement dans ma chambre à jouer de la guitare, c’est tout ce que je faisais. Puis je me suis tellement focalisé sur Annihilator au tout début, à l’époque des démos, que je n’avais pas vraiment de vie sociale et ne parlais à personne. Je ne fumais pas, je ne buvais pas, je ne prenais pas de drogue – enfin, occasionnellement, mais pas vraiment – et puis, tout d’un coup, nous avons eu du succès avec Alice In Hell, et je me suis tout de suite mis à boire beaucoup tous les soirs pendant des années, et à fumer, et à faire la fête… Donc mes débuts étaient un peu étranges – enfin, pas forcément étranges, parce que plein de gens traversent sans doute la même chose. Mais c’est ressorti dans la musique. Je faisais des virages musicaux vraiment dingues, bizarres et rapides. Puis mon cerveau s’est calmé et j’ai arrêté de voire de l’alcool – ça fait vingt ans maintenant que je n’ai pas bu une goutte d’alcool -, et ça peut rendre ta musique beaucoup plus mélodique.

« Quand je parle à mes amis dans d’autres groupes, nombre d’entre eux sont comme moi : quand la vie va mal ou que quelque chose de très mauvais se produit, […] c’est là que notre meilleure musique peut survenir. »

L’une des caractéristiques de Ballistic, Sadistic, c’est que tu as combiné une production old school avec du matériel de studio moderne. Les deux sont-ils vraiment compatibles ?

Quand j’ai installé mon studio ici, j’ai voulu que ce soit le mélange parfait entre un studio analogique et un studio digital, de façon à ce que si des ingénieurs de mix venaient, ils puissent tout faire à l’ordinateur ou alors tout faire en analogique, sans rien de digital, et obtenir un son aussi bien vintage que moderne. C’est plus le côté son de studio, pas tellement le son de la production ou le style du groupe, c’est plus une question d’instruments et d’enregistrement qui sont old school. Mais en dehors du côté old school et du retour à la méthode de composition des chansons avec un batteur et au fait d’avoir un batteur sur l’album – tout ça était intentionnel pour revenir à la manière dont je composais dans le temps –, je pense qu’on a encore plein de trucs modernes. Cet album contient encore des trucs hérités de ce que j’ai fait durant ces cinq dernières années. J’ai progressé avec des idées un petit peu différentes au fil des années et celles-ci sont toujours présentes dans le nouvel album. C’est juste que pour une fois, là tout de suite, nous nous concentrons vraiment sur la vieille époque.

Tu t’es toujours chargé de presque tous les aspects d’Annihilator, que ce soit la production, le jeu de guitare, la basse, etc. Sur For The Demented, tu as même programmé la batterie et c’est un logiciel, Toontrack Superior Drummer 2, qui a joué la batterie. On pouvait se demander pourquoi tu avais choisi de faire jouer une machine plutôt qu’un être humain à ce moment-là, mais apparemment, c’est à nouveau un vrai batteur qui joue sur le nouvel album…

Pour la composition, j’ai arrêté de composer avec un batteur après Never, Neverland ou Set The World On Fire. Les trois premiers albums, je crois… Tu sais, peut-être que je me trompe. Je crois que c’était juste sur les deux premiers albums que j’ai composés avec un batteur, et le second album que j’ai fait, Never, Neverland, la majorité des chansons ont été écrites avant même que je déménage à Vancouver et signe un contrat avec une maison de disque. Nombre des chansons sur Neverland provenaient de démos datant de 1986 et 87, avant qu’Alice In Hell, le premier album, ne sorte. Quand j’ai signé pour la première fois avec Roadrunner en 89 et que nous avons sorti Alice In Hell, la majorité de Neverland était déjà écrite. Donc j’ai arrêté de composer avec un batteur quand Never, Neverland est sorti, c’est sûr. Je crois que je n’ai rien écrit avec un batteur après, ce qui fait quatorze albums. Set The World On Fire a commencé avec une petite boîte à rythme qui s’appelle Alesis SR16. J’ai pensé : « Hey, c’est sympa ça ! Je peux créer ces petits rythmes et écrire des riffs chez moi sans batteur ! » [Rires] C’était facile ! Et puis, bien sûr, j’ai joué de la basse sur presque toutes les chansons d’Annihilator en studio. Donc je pouvais tout faire moi-même et enregistrer des démos des musiques, chanter dessus et donner ça au chanteur pour qu’il chante comme je chante.

Ça a continué comme ça jusqu’à… Parfois Randy Black venait – il est maintenant avec Destruction, il a été dans Primal Fear. Il a été dans le groupe pendant un temps et il a fait quelques albums avec nous, comme King Of The Kill, Refresh The Demon, Waking The Fury. Puis Ray Hartmann, le batteur d’origine, est revenu pour Carnival Diablos et Criteria For A Black Widow, certains des albums du milieu. Mike Mangini, qui est désormais chez Dream Theater, a commencé sa carrière avec nous et a fait certains albums avec nous aussi. Mais je pense que les quelques derniers albums, je les ai faits avec un logiciel qui s’appelle Toontrack Superior Drummer, parce que c’était très pratique et ça sonne très proche d’un vrai batteur, car c’est fait par de vrais batteurs, mais les gens pouvaient quand même faire la différence, bien sûr, et je disais dans les remerciements de l’album : « Merci à Superior Drummer » [rires].

Donc pour cet album, nous avons dit : « Quelles sont les deux choses qu’on va faire autrement ? La première, ce sera la première fois que je vais composer avec un batteur depuis 1990. » Combien de temps ça fait ? Dix-neuf ou dix-huit ans que je n’avais pas composé avec un batteur. Donc j’ai composé avec mon batteur Fabio [Alessandrini] et c’est un grand fan de rock mais c’est aussi un fan de metal, donc c’était le mec parfait avec qui composer. Puis nous avons décidé : « Faisons appel à lui pour enregistrer l’album. » Donc Rich [Hinks], notre bassiste, est venu, je suis parti du studio pendant une semaine, et j’ai laissé Fabio et Rich enregistrer la batterie. Et je me souviens d’un moment où je suis venu avec un aspirateur pour essayer de faire le ménage dans le studio pendant qu’ils étaient en plein enregistrement de la batterie [rires]. Ils étaient là : « Fous le camp ! On travaille ! » C’est donc une autre raison pour laquelle plein de gens semblent beaucoup apprécier le feeling de l’album et pourquoi il a un côté old school, car c’est un vrai batteur.

« C’est important que mes gars comprennent qu’en répétition, et quand ils s’entraînent, il faut être parfait, mais quand on monte sur scène, on foire des trucs, on fait des erreurs, et ce n’est pas un souci. C’est comme ça, c’est tout. Si on bouge, si on sue et si on regarde le public, on ne sonnera pas comme sur l’album, donc il ne faut pas s’en inquiéter. »

Qu’est-ce que ça a changé pour toi de composer à nouveau avec un batteur après tant de temps ?

Déjà, je n’étais même pas sûr que ça allait marcher, car ça faisait dix-huit ou dix-neuf ans que je faisais tout, tout seul, sans personne à mes côtés. C’est très personnel d’écrire une chanson. Puis tout d’un coup, tu vois ton batteur qui – à l’époque – a vingt-cinq ans, qui est ton batteur de tournée, et tu le regardes, et tu dis : « Hey, on n’est pas en tournée, on ne répète pas pour la tournée. Qu’est-ce que tu fiches dans mon studio ? » [Rires] C’était bizarre. Mais après environ deux jours, nous sommes rentrés dans le truc, et dès qu’il trouvait un bon rythme de batterie, je disais : « Où as-tu trouvé ça ? » Et il disait : « C’est un peu inspiré de Ray Hartmann – l’un des membres originels du groupe. » Puis je redisais : « Et ça, ça vient d’où ? » Et il disait : « Oh, ça c’est inspiré de Dave Lombardo et Tommy Aldridge. » Dès qu’il a commencé trouver des idées, c’était bon. C’était exactement ce qui m’avait manqué. Je crois que si je continue à faire d’autres albums, je les ferai avec lui.

Annihilator est grosso modo un projet solo en studio et un groupe en live. Selon toi, que gagnent et perdent les chansons pendant le passage du studio au live ?

Je pense que ça devient plus relâché. Une chose que j’ai toujours voulue avec le groupé était… Je me fichais que ce soit parfait en concert. Je voulais que les gars sourient parfois, soient contents, s’amusent, suent, bougent, regardent les fans, ne fassent pas juste comme s’ils étaient des rockstars et le public des domestiques ou des esclaves. Je veux qu’ils regardent les gens et réalisent que ce sont leurs fans, que ce sont des fans de metal, que ce sont des amis et qu’ils ont aussi payé pour nous voir. C’est la mentalité d’un Angus Young et de Metallica aussi. Je veux dire, bon sang, si tu vas sur YouTube et recherches des vidéos de la tournée Master Of Puppets ou And Justice For All, chaque mec dans Metallica courait partout. S’ils jouaient une partie très difficile à jouer, ils marchaient, ou ils regardaient le public, ou ils suaient, ou ils tournaient sur eux-mêmes, mais ils faisaient quelque chose. Visuellement, c’était un des meilleurs groupes au monde à voir parce que chaque personne dans Metallica bougeait, regardait le public et s’amusait. Ça a été un choc pour moi quand j’ai vu ça – je crois que c’était il y a environ quatre ans. Nous étions posés dans nos chambres d’hôtel un jour sans concert, et devine où c’était ? C’était en France, lorsque nous jouions dans un festival. J’ai appelé les gars depuis ma chambre d’hôtel et j’ai dit : « Les gars, asseyez-vous. Je veux que vous regardiez cette vidéo. » C’est là que nous avons vraiment changé nos concerts, ce moment où nous avons vu cette vidéo de Metallica. Ça a vraiment changé notre approche du live durant les quatre dernières années. C’est important que mes gars comprennent qu’en répétition, et quand ils s’entraînent, il faut être parfait, mais quand on monte sur scène, on foire des trucs, on fait des erreurs, et ce n’est pas un souci. C’est comme ça, c’est tout. Si on bouge, si on sue et si on regarde le public, on ne sonnera pas comme sur l’album, donc il ne faut pas s’en inquiéter, mais une chose que je fais avec mes gars est qu’en répétition, ils doivent d’abord jouer comme il faut.

« Psycho Ward » est une chanson très rock n’ roll, et Annihilator a toujours eu ce genre de chanson, que ce soit « Stonewall » ou « Shallow Grave ». Penses-tu qu’au bout du compte, le thrash metal n’est qu’une version sur-vitaminée du rock n’ roll ?

Tout dépend des musiciens et du feeling, mais une chose que j’ai apprise au fil des années… Je pense que dans les écoles où on enseigne la composition, dans les cours à travers le monde qui apprennent la musique, la composition, ils semblent dire qu’il y a quatre ou cinq standards ou formats différents pour composer des chansons. Peu importe si c’est une chanson de country de pop ou de metal, il y a à peu près – je ne sais pas exactement combien – quatre ou cinq modèles qui collent à chaque chanson qu’on écoute. Donc je trouve ça drôle parce que… Cannibal Corpse est l’un de mes groupes préférés, il est dans mon top 25. Mes deux groupes préférés ex æquo sont Van Halen et Slayer, mais même si tu regardes du super death metal qui déchire ou n’importe quel truc que certaines personnes – comme mes parents ou d’autres gens qui n’aiment pas ce genre de musique – assimileraient à du bruit, tout ça, la plupart du temps, ça reste dans le même format que la pop. Prends « Kill Or Become » de Cannibal Corpse, c’est une chanson qui typiquement rentre dans un de ces formats. Tout ça c’est de la musique. C’est une sorte de formule, une façon standard de faire les choses, en majorité. Je ne sais pas. Je suis juste fan de musique ! [Rires]

On peut entendre certaines parties très années 80 dans l’album. Est-ce que cette décennie a une place à part dans ton cœur ?

C’est sûr, mais quand j’étais dans les années 80 à puiser mes influences en tant qu’adolescent, j’écoutais les années 70, les premiers albums de Judas Priest et Iron Maiden, et Van Halen qui est arrivé en 78. Donc j’étais très influencé par le hard rock des années 70, puis les années 80 sont arrivées et c’est là qu’on a commencé à entendre Exciter, Razor, Anvil, Venom, le début du thrash, et bien sûr, une grande partie de tout ça venait de Motörhead. Evidemment, ensuite, il y a eu Metallica, Slayer, Exodus, etc. Et puis la génération suivante, Testament, Overkill, etc. Donc c’est un mélange de tout ça.

« Mes deux groupes préférés ex æquo sont Van Halen et Slayer, mais même si tu regardes du super death metal qui déchire ou n’importe quel truc que certaines personnes assimileraient à du bruit, tout ça, la plupart du temps, ça reste dans le même format que la pop. »

A propos de la chanson « Armed To The Teeth », tu as déclaré : « Que ça soit un connard de l’industrie musicale qui persécute un artiste ou un enfant qui est harcelé en rentrant de l’école, le karma finira par nous rattraper et nous mordre au visage. Un jour. » Crois-tu au karma ?

D’une certaine façon, oui. J’espère que c’est vrai [rires]. Quand les gens font de mauvaises choses à d’autres gens et s’en tirent, sans se faire arrêter ou mettre en prison, j’espère qu’un jour quelque chose arrivera et réparera ceci, avec une conséquence, ou un paiement, ou un remboursement, ou autre. Enfin, ce n’est qu’un espoir. Qui sait ? Je ne peux pas vraiment croire à quelque chose dont je ne sais pas si c’est réel ou pas, mais j’aime croire que si quelqu’un fait quelque chose de mal à quelqu’un d’autre, il se fera attraper un jour ou s’il ne se fait pas attraper pour ça, il se fera attraper pour autre chose. Je trouve ça logique. Je ne sais pas si c’est réel, mais… La chanson en soi n’a pas été écrite à propos d’un garçon ou d’une fille à l’école qui se fait harceler, mais ça fait partie des cas de figure auxquels elle peut faire référence. Quand est venu le moment de faire le clip, nous n’avions aucune idée de quoi faire avec, donc nous avons dit : « D’accord, bon, un thème très classique, c’est celui d’un enfant qui est harcelé. » L’idée de la chanson, son texte, à l’origine, vient d’un incident particulier entre moi et quelqu’un d’autre, mais je l’ai généralisé et, en gros, ça dit : les apparences sont trompeuses ou ne provoquent pas l’ours [rires]. Peut-être que quelqu’un a l’air faible, timide, pauvre ou je ne sais quoi, peu importe, mais si on le pousse suffisamment à bout, si on continue de le harceler – ça peut être une maison de disque, un partenaire, etc. – au final, on peut découvrir le pire chez cette personne.

Même si ce n’est pas de là que vient le clip, je me souviens d’un incident à l’école : un grand du lycée n’arrêtait pas de jeter mes livres par terre, il n’arrêtait pas de me pousser dans les couloirs, de me harceler et ce genre de choses. Puis, un jour enfin, il a arrêté parce qu’en bas des escaliers à l’extérieur de l’école à Ottawa, il a balancé mes livres dans tous les sens, le vent a fait s’envoler mes affaires pendant que tous les gosses quittaient l’école, et je prenais des cours d’art martiaux – du judo exactement – quand j’étais plus jeune, et totalement instinctivement, j’en ai eu marre et j’ai retourné le gars sur le dos en levant mon poing. A aucun moment je ne l’ai frappé, je l’ai maintenu à terre, j’ai commencé à crier et à cracher parce que je lui criais dessus. Il était bien plus grand que moi mais il ne m’a plus jamais harcelé. J’ai d’ailleurs recroisé ce gars au fil des années et nous sommes devenus amis. Mais ce n’est pas de cet épisode que parle la chanson. Ça parle de quelqu’un d’autre ici en Angleterre, mais ce thème du harcèlement peut s’appliquer à plein de choses. Mais oui, j’aimerais croire au karma, ce serait super.

Tu as toujours parlé de divers types de violence dans tes chansons, que ce soit la guerre, les violences conjugales, la violence psychologique, etc., en particulier dans cet album. Est-ce que la musique, et le thrash metal en particulier, est ton moyen de transcender la violence et la changer en une forme d’agressivité positive ?

Parfois, je vais simplement voir quelque chose aux informations ou qui arrive à quelqu’un que je connais ou dans le journal, et je vais écrire au sujet de cet incident. Donc ça peut effectivement être lié à une forme de violence. J’ai écrit cinq ou six chansons à propos de la violence domestique. J’ai écrit quelques chansons sur les maladies mentales et globalement sur le fait que les gens les plus importants dans le monde et les bonnes personnes dans le monde ont des handicaps ou des désavantages mentaux. J’ai écrit sur la dépression, l’alcoolisme, et même la drogue, donc je peux parfois glisser quelques messages positifs dans cette espèce de heavy metal qui, au premier abord, a l’air énervé. Parfois on peut dire plein de bonnes choses là-dedans.

Pour finir, Randy Rampage, qui a chanté sur Alice In Hell et est brièvement revenu pour Criteria For A Black Widow, est décédé durant l’été 2018. Quels souvenirs gardes-tu de lui ?

Tu sais quoi ? En 2018, nous étions censés faire une tournée et ça a été reporté parce que j’ai déménagé ici, mais le groupe d’ouverture pour la tournée devait être Rampage, qui était le groupe de Randy Rampage. Nous allions faire une célébration amusante, c’est-à-dire que lors des cinq dernières chansons du set d’Annihilator, il allait venir sur scène pour chanter les chansons. Puis Randy est décédé et j’ai déménagé. Evidemment, ça voulait dire que cette tournée… C’était assez triste, en fait, parce que lorsque Randy a quitté le groupe, c’était merdique, c’était horrible, et là, nous ne pouvions pas passer à autre chose avec un truc positif. Mais oui, Randy, c’est grâce à lui que nos concerts étaient si bons à nos débuts, durant cette année et demie qu’il a été dans le groupe. C’était presque un punk. Il sautait dans le public, il se fichait de se faire mal, c’était un amuseur, et nous, nous restions en retrait et le laissions faire son truc. C’était un chouette type. C’était un super musicien. C’était clairement un frontman.

Interview réalisée par téléphone le 22 janvier 2020 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photo : Kai Swillus.

Site officiel de Annihilator : www.annihilatormetal.com.

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