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Interview   

Annihilator : sage ou dément ?


A cinquante-et-un ans, après plus de trente ans de carrière, être toujours capable de se remettre en question et faire preuve d’auto-critique, ça force le respect. Voilà où en est aujourd’hui Jeff Waters, tête pensante d’Annihilator et seul maître à bord, ou presque. Car pour sans doute la toute première fois, le guitariste a décidé de partager le processus de composition d’un album avec un autre membre, le bassiste Rich Hinks, afin de l’aider à le sortir de vilaines manies : les influences trop prégnantes d’autres groupes ainsi que la tentation paresseuse de se focaliser sur l’élaboration de refrains accrocheurs.

Et si Waters peut se permettre de revoir une formule qui pourtant a, ces dernières années, fait ses preuves, c’est justement parce qu’il a trouvé un juste et rare équilibre dans le business. Et c’est aussi cet équilibre qui lui permet de voguer où bon lui semble avec sa musique, se montrer aussi fou qu’il le désire, comme en clôturant son album avec du disco… Eh oui, For The Demented, le nouvel album d’Annihilator, ne porte pas son nom pour rien ! Et que ça fait du bien de voir un artiste s’offrir de tels instant de liberté !

Toujours aussi loquace, toujours aussi attachant, toujours aussi captivant, Jeff Waters prend le temps de nous parler de tout ceci dans un nouvel entretien fleuve ci-après.

« Je devais réussir à faire en sorte que les gens arrêtent de commenter ce qui m’a influencé. Je veux qu’ils disent : ‘Ça ressemble à du Waters.' »

Radio Metal : Ton nouvel album For The Demented sort bientôt et tu as dit qu’il « était temps de réfléchir à ce que beaucoup de fans te répétaient depuis des années » et que tu as consciemment pris la décision de « retourner vers un style d’écriture plus à la Jeff Waters comme ce que l’on trouve sur les quatre premiers albums d’Annihilator. » Pourquoi faire ça maintenant ? Est-ce que tu as eu l’impression de t’être en quelque sorte perdu ?

Jeff Waters (chant & guitare) : Non. En tant qu’auteur-compositeur et fan de différents styles de musique, Annihilator a toujours été pour moi un parfait vecteur pour écrire tout ce que je veux écrire, que ce soit une ballade ou une chanson hard rock, heavy metal, thrash, peu importe. Notre premier album ouvrait sur une chanson à la guitare classique, « Crystal Ann », et la deuxième chanson de l’album, « Alison Hell », n’était pas du tout une chanson de thrash metal mais plutôt heavy metal/hard rock. J’ai de la chance que nous n’ayons jamais été un groupe très connu et que nous n’ayons jamais eu à changer des choses, à écrire d’une certaine manière. D’un point de vue artistique, j’ai été libre de faire ce que je veux. Ce n’est pas toujours le meilleur moyen de vendre des albums mais c’est ce que j’aime faire et nous avons assez de fans à chaque nouvel album pour continuer. Notre dernier album, Suicide Society, qui est sorti en 2015, a été un succès pour la maison de disques et a très bien marché. Mais j’ai remarqué que c’était sans aucun doute l’album le plus influencé, que ce soit par les fans, d’autres groupes ou d’autres musiciens que j’ai jamais écrit. On pouvait entendre toutes les influences : Mustaine, Hetfield, même un peu de Rammstein sur le riff d’une chanson qui s’appelle « Snap ». Il était très clair d’où l’inspiration me venait. J’aurais pu faire pour moi-même un album de disco ou avec que des ballades, mais cette fois, j’ai essayé non pas de retourner à mes racines et composer de la même façon que pour Alice In Hell, Never, Neverland, King Of The Kill ou Set The World On Fire, mais j’avais envie de revenir en arrière et d’être au moins plus original, de revenir à ce que les gens aimaient dans nos demos et quatre premiers albums, c’est-à-dire que ça sonnait comme Jeff Waters qui jouait. C’est ce que j’ai fait en me disant que je n’allais pas me focaliser sur un album en particulier, mais essayer de retrouver un style original, comme c’était à mon avis le cas pour nos quatre premiers albums et nos demos.

Et je savais que j’avais besoin que quelqu’un soit près de moi dans le studio pendant l’écriture de l’album, quelqu’un qui en saurait assez sur Annihilator et le metal pour m’empêcher d’être trop influencé et pour m’aider à retrouver mon propre style. Notre bassiste, Rich Hinks, était parfait pour ce rôle. C’est un fan de ce qui se fait en ce moment et du metal technique, du math metal, comme Meshuggah, de choses très pointues de ce genre, il aime le metal scandinave, les styles très techniques, mais c’est aussi un fan du metal old-school : il aime Annihilator, Megadeth, Testament. Je lui ai demandé : « Est-ce que tu veux prendre l’avion depuis le Royaume-Uni et vivre avec moi dans mon studio pendant trois ou quatre semaines, et pourquoi pas écrire la musique du nouvel album ? » Et c’est ce que nous avons fait. Nous étions dans le studio, j’écrivais quelques riffs et Rich me regardait et me disait : « Nan, ça ressemble trop à du Slayer ! » [Rires]. Ou alors « Nan, ça ressemble trop à Megadeth », « Nan, trop Metallica », « Nan, trop AC/DC ». Je pense qu’il est la raison pour laquelle le nouvel album a un style plus « Waters », un style plus original que ce que j’ai pu faire ces dernières années. Quand nous avons fini le processus d’écriture, il est rentré chez lui et j’ai terminé le chant, les paroles et toutes les choses dont je m’occupe habituellement.

Ceci dit, tu as toujours été plus ou moins influencé. Donc penses-tu être allé un peu trop loin, avoir été trop influencé sur Suicide Society et que c’est devenu un problème ?

Je ne parle pas d’Annihilator avec ma fiancée ou mes amis quand ils viennent nous voir, mais à chaque fois que je sors un nouvel album je leur donne un CD, et parfois la presse ou les fans, ils disent quelque chose comme : « Ça ressemble beaucoup à ‘Damage Inc.’ De Metallica ou à ce genre de riff. » Et à chaque fois je souriais et répondais : « Evidemment que ça y ressemble, c’est parce que je suis fan ! » Je pense que ce qu’il s’est passé avec le dernier album, c’est que je n’avais pas de filtre : je suivais mon instinct, je m’en fichais si ça ressemblait à quelque chose d’autre, parce que le riff me plaisait et que j’aimais le groupe. Mais cette fois c’était différent : je devais réussir à faire en sorte que les gens arrêtent de commenter ce qui m’a influencé. Je veux qu’ils disent : « Ça ressemble à du Waters. » Tu vois ce que je veux dire ? C’est pour ça que Rich était très important, il m’a empêché de… Il y a toujours de nombreux groupes qui m’influencent, et c’est normal ; en tant que fan de metal, tu aimes forcément ces groupes. Mais c’était trop présent sur le dernier album. Ce qui est marrant, c’est que le dernier album nous a vraiment permis de reconquérir beaucoup de pays dans lesquels nous sommes maintenant plus connus. C’était le côté un peu étrange. La maison de disques était très contente des ventes et nous étions très contents de la tournée et des festivals que nous avons pu faire grâce à cet album.

Tu as parlé de l’influence qu’a eu Rammstein sur le morceau « Snap ». J’ai beaucoup lu à ce sujet sur internet et beaucoup de personnes considèrent le riff principal de la chanson comme du plagiat. Est-ce que tu avais conscience d’être influencé de cette façon quand tu as écrit la chanson ?

Les gens peuvent dire quelque chose sur les réseaux sociaux sans réfléchir à ce qu’ils disent ou ne pas vérifier si c’est un fait avéré ou non. S’ils connaissent la définition du plagiat, ils savent que ça n’en est pas du tout. Mais ça m’a absolument influencé. Beaucoup de personnes ont réagi à notre album Schizo Deluxe qui est sorti en 2005. Il y a un riff comme ça sur cet album ; la chanson « Like Father like Gun » a été écrite en 2004 ou 2005 et certaines personnes en ont parlé et se sont amusés à dire qu’elle ressemblait beaucoup à la chanson « Ich Tu Dir Weh » de Rammstein. Leur chanson est sortie trois ou quatre ans après ma chanson [sourit]. C’était plutôt amusant. Je pensais être influencé par Rammstein, c’est très clairement le style de Rammstein, mais si tu retournes en 2005, des années avant qu’ils n’écrivent leur chanson, on retrouve cette idée de base sur notre album Schizo Deluxe.

Une autre chose, totalement différente mais marante : je connais énormément de groupes et nous avons joué avec Rammstein pendant des années en Espagne, en Allemagne et ailleurs, et je connais Paul [H. Landers], le guitariste, je l’ai rencontré lui et Till [Lindemann]. Donc nous rencontrons tous ces gens au fil des ans en jouant à des festivals et parmi eux nos idoles comme Megadeth et Slayer. J’ai la chance de rencontrer toutes ces personnes et de les côtoyer, certaines sont même de bons amis. Nous discutons, et beaucoup de fans n’ont pas conscience que même les groupes connus, les groupes qui ont beaucoup de succès et qui sont présents depuis de nombreuses années, ces groupes-là écoutent la nouvelle musique, ils écoutent ce que les nouveaux groupes font. Tu serais très surpris. Je suis allé voir Metallica à Vancouver en 2007 et j’ai rencontré Kirk Hammett en backstage et il m’a regardé et s’est approché en me disant : « Oh mon Dieu, je suis super fan de cet album et cet album et j’ai tous tes CDs ! » Et je tremblais parce que ça me rendait très nerveux qu’un de mes héros puisse nommer mes chansons et mes albums et qu’il les apprécie. Donc même si ton groupe n’a commencé que dix ans plus tôt, certains groupes qui ont commencé il y a vingt ans et qu’on connait tous écoutent les nouveaux groupes et sont même fans. Dave Mustaine m’a souvent dit qu’il aimait ce que je fais, et on sait tous que j’adore ce que tout le monde fait [petits rires], j’adore tous ces groupes. Donc ça aussi c’est amusant. Beaucoup de « vieux » groupes écoutent la musique des nouveaux groupes. Nous formons une grande communauté artistique.

« Beaucoup de gens écrivent d’abord le refrain, parce que si le refrain est très bon et accrocheur, le reste suivra. Et je me suis rendu compte que c’était une méthode de fainéant, parce que tout ce que je faisais c’était écrire un refrain accrocheur et ensuite je ne mettais pas autant ou pas assez d’effort dans l’écriture du reste de la chanson. »

Tu as dit vouloir être plus original, revenir à un style que les gens appréciaient sur les démos et les quatre premiers albums, mais tu n’essayes pas pour autant d’écrire comme ces albums. Est-ce que c’était important pour toi de ne pas faire un album nostalgique ?

Je pense qu’en ce qui concerne le chant, je suis revenu à ce que je faisais à l’époque des démos dans les années 85-86-87, juste pour en avoir un aperçu, mais ça ne veut pas dire que le nouvel album est un retour aux sources, que c’est un album complètement thrash et complètement différent. Ce n’est pas le cas. On trouve toujours ce que j’ai fait ces dernières années, ces dix dernières années même, dans cet album ; simplement, on ressent plus l’influence des débuts. Je n’ai pas eu à changer quoi que ce soit, seulement à écarter certains éléments que j’aurais aujourd’hui tendance à intégrer. Tu vois ce que je veux dire ? Si j’avais dû écrire une centaine de riffs de guitare pour Suicide Society, j’en ai écrit cinq cents pour le nouvel album. De cette façon j’avais plus de choix, je pouvais effacer et me débarrasser des éléments trop clairement influencés. Mais on peut toujours bien entendre le style moderne d’Annihilator. La production de l’album n’est pas du tout un retour aux sources. Elle est dans le prolongement de celle de Suicide Society, mais c’est plus dans l’écriture des riffs de base que ça a changé. Ce n’est pas tant une question de chanson que de riff de guitare.

Pour cet album, tu as co-écrit toute la musique et co-produit les bases de l’album avec le bassiste Rich Hinks. C’est la première fois depuis longtemps que tu fais ça ; à vrai dire, je ne sais pas si tu as déjà co-écrit un album d’Annihilator avec quelqu’un. Est-ce que ce n’était pas frustrant ou déconcertant de travailler avec un autre compositeur après avoir écrit seul pendant si longtemps ?

Non, si ça avait été une source d’inquiétude, je n’aurais pas collaboré avec quelqu’un, j’aurais continué à tout faire par moi-même. Cette fois, je veux entendre un nouveau point de vue, je veux être critiqué. Je veux quelqu’un qui soit près de moi et me dise « Non, ça ressemble trop à tel groupe ou tel groupe ». Tout le monde peut le faire. Le problème avec Annihilator, c’est que certaines personnes aiment l’album King Of The Kill, certains pays, comme le Japon, adorent cet album, c’est leur préféré. D’autres pays aiment Never, Neverland, qui est l’album qui a eu le plus de succès. Certaines personnes aiment Alice In Hell et d’autres Set The World On Fire. Nos quatre premiers albums sont dans des styles de metal différents, avec quatre chanteurs différents, donc les gens ont des opinions très différentes. « J’aime bien ce chanteur et cet album » ; c’est différent pour tout le monde. Par exemple, j’ai fait une interview pour un site américain il y a deux semaines, et ils m’ont dit : « Votre meilleur album et celui au plus gros succès est clairement Alice In Hell. » Je l’ai interrompu pour lui demander d’où il tenait cette information. Parce que Never, Neverland est l’album qui s’est le mieux vendu, pas Alice In Hell. Beaucoup de gens dans un pays donné ne se rendent pas comptent que leur album préféré n’a pas autant de succès que les autres. C’est très étrange. Si quelqu’un vient dans mon studio, cette personne aura forcément un album préféré ou un style préféré. Rich aime nos quatre premiers albums et nos démos, c’est son truc. C’est tout ce dont j’avais besoin. Si quelqu’un aime les ballades de Set The World On Fire et le thrash plus technique de l’album Alice In Hell, c’est parfait parce que ça me laisse beaucoup de liberté pour écrire. Je peux toujours écrire ce que je veux, il m’a simplement rappelé de ne pas écrire des choses trop influencées par ce que font d’autres groupes.

Est-ce que c’était nécessaire d’avoir quelqu’un comme Rich avec toi ? Est-ce que tu n’aurais pas pu être critique envers toi-même ?

Non. Je pense que j’aurais pu mais je pense aussi que c’était mieux que quelqu’un d’autre soit là. De cette façon j’ai pu me concentrer sur l’écriture des riffs et l’élaboration d’idées concrètes, je pouvais jouer de la guitare pendant que quelqu’un d’autre me disait : « Ne perds pas ton temps sur ce riff, il n’est pas assez bon. » C’est impossible d’être cent pour cent objectif et cent pour cent honnête avec soi-même quand on crée quelque chose, parce qu’on pense toujours que ce qu’on fait est bon sur le moment alors que ce n’est pas toujours le cas.

Cela faisait un moment que tu faisais tout toi-même sur les albums, y compris jouer de la basse. Est-ce que Rich a enregistré la basse sur cet album ? Parce que le jeu de basse ressemble beaucoup à ta façon de jouer…

Non, je crois que sur les 160 chansons réparties sur tous nos albums, la basse n’a été jouée par quelqu’un d’autre que sur deux ou trois d’entre elles. C’est comme Hetfield et Malcolm Young – il y a souvent un lead guitariste et un guitariste rythmique dans un groupe, et la plupart du temps, si on veut que les choses soient bien en place et parfaites en studio, c’est préférable que le guitariste rythmique s’occupe de toutes les guitares rythmiques. C’est un peu comme ça avec la basse. Si je compose la partie de basse et que je sais exactement ce que je veux, deux choix s’offrent à moi : je demande à quelqu’un comme Rich de la jouer, et il le fera d’une manière différente, il aura un style différent et ça pourrait ne pas être aussi parfait que ce que j’aurais voulu. Et ça peut être une très bonne chose, ça permet d’avoir un son nouveau. Mais ce que je fais, c’est que quand j’écris les riffs en studio et que j’ajoute la basse, ces parties de basse restent jusqu’à la fin. Quand j’ai fini d’écrire les riffs en studio, j’en ai terminé avec la basse. Je ne l’enregistre pas de nouveau, c’est déjà fait. C’est assez amusant parce que Rich est un bon bassiste et il était à mes côtés tout le temps où l’on co-écrivait la musique. Mais c’est moi qui ai enregistré la basse [rires]. C’est la meilleure des manières de faire pour nous ; de cette façon il n’a pas à se préoccuper de jouer la basse en studio, il a juste à s’asseoir sur une chaise et m’aider à produire et écrire la musique.

Est-ce qu’il n’était pas frustré de ne pas jouer sur l’album qu’il a aidé à écrire ?

Non, à vrai dire je ne crois pas qu’il ait pensé à ça. Il savait que ça se déroulerait comme ça dans le studio, et ça a parfaitement fonctionné !

Sur cet album, tu ne voulais pas te reposer sur des refrains accrocheurs et commerciaux…

Oui, mais il y en a quand même [rires].

« Quand tu écoutes l’album du début à la fin, une fois l’album fini, tu vas probablement te gratter la tête et te dire : ‘C’est quoi ce bordel ?’ [Petits rires]. »

Mais est-ce que tu penses que tu te reposais trop là-dessus sur Suicide Society et les albums précédents ?

Oui, surtout sur Suicide Society et un peu sur Feast, l’album qui est sorti juste avant, en 2013. La façon standard d’écrire des chansons pour la plupart des styles de musique, pop, rock, metal, est la même : beaucoup de gens écrivent d’abord le refrain, parce que si le refrain est très bon et accrocheur, le reste suivra. Et je me suis rendu compte que c’était une méthode de fainéant, parce que tout ce que je faisais c’était écrire un refrain accrocheur et ensuite je ne mettais pas autant ou pas assez d’effort dans l’écriture du reste de la chanson. Donc cette fois, je me suis remis à penser comme je le faisais avant : je commence par le début et je vais jusqu’à la fin. Ecrire une chanson, pas seulement un refrain et se dire : « C’est accrocheur, le reste viendra tout seul ». Toute la chanson avait son importance, pas seulement le refrain.

C’est intéressant de voir que, par bien des aspects, cet album semble être une réaction directe à Suicide Society.

Oui, ça y ressemble, mais d’une certaine façon, c’était un peu l’intention en ayant fait un album [Suicide Society] très influencé par mes groupes favoris et cet album qui est, j’espère, très influencé par ma musique [petits rires]. Tu vois ce que je veux dire ? Il n’y a pas de différence radicale, j’ai simplement supprimé les signes flagrants. Je suis toujours inspiré par les mêmes choses, on peut toujours entendre un peu de Dave Mustaine dans le chant, on peut toujours entendre un peu de Metallica, Testament et Slayer. Tous ces éléments sont toujours présents mais nettement moins qu’avant.

L’album finit avec la chanson « Not All There », et le passage très funky qui devient ensuite très mélodique est très surprenant. Est-ce que tu peux m’en dire plus à ce sujet et d’où te vient ce genre d’idées ?

Tu as très gentiment, poliment et d’une façon politiquement correcte dit que c’est funky, mais la vérité c’est que c’est disco [rires]. J’ai 51 ans et quand j’étais enfant, quand j’avais 10 ou 12 ans, Kiss sortait « I Was Made For Loving You », et Rod Stewart, le rocker, chantait « If You Want My Body » et « Do Ya Think I’m Sexy ». Il y avait toute cette musique disco quand j’étais enfant, et quand nous travaillions sur l’album, j’ai regardé Rich et lui ai dit : « Je veux intégrer quelque chose à la toute fin de l’album qui détonne et qui est fou et étrange juste pour le fun. » Et j’ai pensé au disco ! Donc la fin de l’album est un riff de disco de 30 secondes. Du coup quand tu écoutes l’album du début à la fin, une fois l’album fini, tu vas probablement te gratter la tête et te dire : « C’est quoi ce bordel ? » [Petits rires]. Et ouais, il y a aussi cette atmosphère lente et mélodique typique des années 80, dans le style de “November Rain” des Guns N’ Roses, au milieu. Il y a beaucoup de changements schizophréniques dans cette chanson et une partie de l’album est comme ça parce que le thème des paroles est l’esprit humain et tout ce qui est obsession, maladies mentales ou simplement des fantasmes fous. Il y a des messages positifs pour les gens qui sont différents ou qui ne correspondent pas à la norme de la société, « For The Demented » et quelques autres chansons traitent de ce sujet. Le fait que ce soit un album musicalement fou veut dire qu’on peut passer d’une chanson rock à une chanson thrash à un passage mélodique et même à du disco dans les 30 dernières secondes [petits rires].

C’est quelque chose que l’on retrouve dans la plupart de tes albums, ils sont généralement très variés. Et celui-ci en est un bon exemple : il commence avec un style très thrash et finit avec une atmosphère à la Kool And The Gang, et entre les deux il y a la chanson très rock n’roll « The Way ». N’as-tu jamais eu peur d’embrouiller les gens ? Ou est-ce que c’est ce qui rend le groupe unique ?

Je pense que c’est ce qui le rend unique, mais c’est évident quand tu changes de styles, de chanteurs, de production et de styles dans la composition… Musicalement, du point de vue d’un artiste, que ce soit quelqu’un qui peint ou crée de la musique, si tu ne le fais pas dans le but de vendre et d’être un groupe à succès ou un peintre célèbre, mais que tu le fais pour toi-même, tu peux quand même avoir une carrière sans que la maison de disques et les managers te disent ce que tu dois faire et ce que tu es censé faire ; j’en suis la preuve. Tu sais, j’ai vu certains des plus grands groupes de metal aller en studio avec des producteurs, et certains de mes héros vont se retrouver face à ces producteurs et ces derniers vont complètement prendre en charge le processus et faire en sorte que le groupe sonne d’une certaine façon ou écrive d’une certaine façon. Je suis très chanceux d’avoir la possibilité d’être un peintre qui n’attire pas trop l’attention. Nous ne sommes pas un gros groupe super connu ou quoi que ce soit, et je peux changer ce que je fais du tout au tout si j’en ai envie. Et il y a toujours assez de personnes qui aiment ce que je fais. Ce qui fait la beauté d’Annihilator, c’est que si tu n’aimes pas un des CDs ou line-ups, tu voudras probablement écouter le prochain parce qu’il te plaira peut-être.

Nous ne sommes pas un groupe dont les gens aiment chaque album, ce n’est pas comme ça. J’ai entendu tellement de gens dire : « J’aime votre deuxième album, votre quatrième, votre septième et votre douzième album. » [Petits rires] Tu vois ce que je veux dire ? Et c’est cool. Nous ne suivons pas le schéma commercial typique, c’est même le contraire, il s’agit de le faire pour soi-même. Je suis très chanceux de toujours avoir des fans et de jouer à des festivals et de faire des tournées, et d’avoir des maisons de disques, des éditeurs et que des gosses continuent d’acheter nos tee-shirts. J’ai beaucoup de chance que les gens aiment ce que je fais ; je ne pourrais pas continuer autrement. J’aurai le choix entre me vendre ou tout arrêter [petits rires]. Est-ce que tu vois ce que je veux dire ? J’adore ce que je fais ; ça ne me fera pas gagner des millions de dollars mais c’est la chose la plus cool qui me soit arrivée dans la vie parce que j’ai l’opportunité de travailler avec différents musiciens, de voyager dans le monde entier et de jouer avec des super groupes comme Testament et Judas Priest, et je suis libre de créer ma propre musique comme je le souhaite. Et parfois c’est sûrement très bon, et d’autres fois pas du tout.

Tu as dit que la chanson « Not All There » était un peu schizophrénique ; est-ce que tu irais jusqu’à te considérer comme un chanteur et compositeur musicalement schizophrénique ?

Peut-être, oui [rires]. Je suppose. Selon la définition médicale de mon cerveau, j’ai… Ça s’appelle TDAH (Trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, NDLR), c’est un trouble qui affecte les gens de façons différentes, et mon fils et moi en sommes atteints. En gros, ça veut dire que nous avons des difficultés de concentration et c’est parfois compliqué de se rappeler ce que les gens nous disent deux minutes plus tard, parce que à moins d’être vraiment intéressé, notre cerveau ne s’en souviendra pas, notre attention est embrouillée, nous nous mettons à penser à tout un tas de choses. Mais pour ce qui est de la musique, je peux rester assis dans un studio pendant quinze heures sans prendre de pause ; évidemment tu ne te sens pas très bien après avoir fait ça [rires], tu te sens très mal, mais la musique est quelque chose que j’ai appris très jeune et sur laquelle je peux me concentrer, je peux rester assis et mon attention sera à cent pour cent concentrée sur la musique. J’ai trouvé un truc dans la vie qui me permet de survivre et d’apprécier les choses avec ce léger trouble mental, je suppose qu’on peut appeler ça comme ça. La musique est tout à la fois, il y a des hauts et des bas, c’est dépressif, dynamique, nerveux, bipolaire… la musique en elle-même et les chansons sont clairement folles, elles vont dans tous les sens. Nous avons tous ces styles différents. Et pour beaucoup de personnes, c’est compliqué à comprendre.

« Si tu ne le fais pas dans le but de vendre et d’être un groupe à succès, mais que tu le fais pour toi-même, tu peux quand même avoir une carrière sans que la maison de disques et les managers te disent ce que tu dois faire et ce que tu es censé faire ; j’en suis la preuve. »

La chanson « The Way » fait beaucoup penser à du Danko Jones. Je sais que tu es ami avec lui et qu’il a participé à plusieurs chansons d’Annihilator. Du coup, en avais-tu conscience ?

Non je ne pense pas. Si tu écoutes le riff, on sent une petite influence du punk. J’étais à fond dans le punk, tous les styles de punks, pendant seulement quelques années au lycée, j’aimais GBH, Dead Kennedys. Pas seulement le « vrai » punk mais les débuts du pop-punk et toutes ces choses aussi, j’aimais bien quelques chansons de groupes différents. Il y avait même quelques chansons de Green Day que j’appréciais. Cette influence « fun » a toujours été présente, et quand j’ai rencontré Danko il y a dix ou quinze ans, j’ai découvert qu’il était fan de metal. Il fait peut-être une sorte de pop punk hard-rock commercial, mais c’est un énorme fan de metal. Et il est Canadien. Donc quand je l’ai rencontré il y a des années, nous nous sommes dit : « Et si on combinait nos deux influences et qu’on faisait des chansons ? » Nous avons écrit quelques chansons et d’autres choses qui ne sont jamais sorties. Mais je pense que nous formerions un bon projet parallèle ensemble, il y a tellement de genres de musique que nous aimons tous les deux.

Comme tu l’as mentionné plus tôt, cet album a un thème : l’esprit humain et sa complexité, sa diversité, sa folie, etc. Qu’est-ce qui a fait que tu t’es concentré sur ce thème cette fois ?

Rich et moi avons d’abord écrit la musique. Et lorsqu’il est rentré chez lui, il était temps pour moi de correctement enregistrer la plupart de la musique, comme les guitares ; j’avais fait des demos rapides et j’ai gardé la plupart de la basse. Une fois qu’il était reparti, j’allais m’asseoir dans mon bureau avec un petit lecteur radio-CD, un crayon et du papier. Je m’asseyais et je me disais : « De quoi les chansons vont-elles parler ? » Généralement, tu choisis une chanson qui te plait et tu te demandes : « A quoi est-ce qu’elle me fait penser ? » Et dans ce cas, je me suis tout de suite dit : « Ok, toutes les chansons sont un peu folles, bizarres et différentes et elles partent un peu dans tous les sens, donc peut-être que cette fois je devrais écrire les paroles autour d’un thème : l’esprit humain. » C’est tout ce que j’ai fait, en prenant les chansons une par une. Une fois les chansons enregistrées, j’ai passé trois-quatre heures par jour pendant une semaine et demie assis dans mon bureau à écouter la musique et essayer de penser à quelque chose en rapport avec l’esprit humain.

As-tu une sorte de fascination pour ces choses-là ?

Oui. Je lisais tout le temps les livres de psychologie de ma mère. C’est une fascination tordue et étrange mais les choses comme la guerre, l’armée, les maladies mentales, les tueurs en série, toutes ces choses m’ont toujours intéressées. Je suis content d’avoir la musique pour canaliser cela parce que sinon je pense que je serais fou, que mon cerveau exploserait sans la musique [rires]. C’est un autre aspect de la musique qui concerne les fans, les musiciens et les artistes : je pense que parmi les personnes créatives, beaucoup ont de nombreux problèmes. Pas tous, mais certains ont des problèmes de foyers brisés, ils ont possiblement eu des parents abusifs ou enduré l’alcoolisme, ou quelque chose qui a fait que leur enfance n’était pas terrible. Mon enfance était géniale, j’ai simplement eu d’autres problèmes [petits rires]. Et la musique et l’art ont toujours été un moyen de soigner et de se défaire des choses. Je pense que c’est un des avantages à être un musicien et un auteur-compositeur : ça m’a aidé à traverser des périodes difficiles de ma vie qui auraient normalement plongées quelqu’un dans un état de dépression sévère ou peut-être dans le crime. J’ai toujours eu la possibilité d’échapper à toute cette négativité grâce à la musique. C’est un soulagement, c’est comme une drogue. Une bonne drogue [rires].

Tu as parlé des livres de psychologie de ta mère, est-ce qu’elle était psychologue ?

Non, elle était professeure. Elle lisait des choses en rapport avec la psychologie, et je crois qu’elle a dû prendre quelques cours de psychologie pour enseigner. Mais non, elle n’était pas psychologue.

Est-ce que tu penses que le monde devient de plus en plus fou ?

D’après moi, si le monde devient plus fou, c’est probablement à cause des réseaux sociaux. On considère comme folles un tas de choses que l’on voit. Que ce soit des tueries de masse, des crimes ou simplement des choses qui se passent, les drogues, tout. Beaucoup de statistiques sur les crimes dans différentes parties du monde montrent qu’il y a eu un décroissement depuis les années 70, 80 et 90. Donc je pense que c’est juste parce qu’on a des téléphones tout le temps connectés à internet et des alertes infos avec les gros titres de CNN, tous ces trucs de réseaux sociaux. Et puis on sait aussi que de nombreux groupes politiques créent de fausses informations et les diffusent sur les réseaux sociaux, ou alors ils manipulent le fonctionnement des réseaux sociaux. Les gens lisent quelques choses et pensent immédiatement que c’est vrai. Je pense qu’on est les parfaits candidats pour penser que le monde se dirige droit vers la catastrophe et que tout va mal, mais uniquement parce qu’on est noyé sous les images et qu’on en entend parler plus que jamais sur les réseaux sociaux et à la télévision. Dans ce sens, c’est un monde complètement différent, et ça pousse les gens à penser que le monde est bien pire que ce qu’il est réellement.

L’album s’appelle For The Demented et c’est bien sûr lié au thème que l’on retrouve dans les paroles, mais qui sont ces « déments » à qui tu adresses l’album ?

Disons qu’on est au Canada et qu’on regarde la définition du mot « demented » dans un dictionnaire anglais. La première définition est « démence », c’est une terrible maladie mentale qui implique que la personne qui en est atteinte est devenue folle et a perdu ses esprits ; ce n’est pas du tout quelque chose de plaisant. Ce n’est pas ça. La deuxième définition de « demented » est « fou, bizarre, différent, asocial, marginal, quelqu’un qui ne rentre pas dans le moule. » C’est le sens qui correspond à « demented » dans For The Demented : tous ceux qui ont l’impression de ne pas s’intégrer ou que la société ne considère pas comme ayant de la valeur parce qu’ils écoutent tel style de musique ou parce qu’ils s’habillent de telle façon ou parce qu’ils ont tel loisir ou tel travail. En gros le message est : « On emmerde tous ceux qui ne croient pas en vous, parce que vous êtes importants, peu importe à quel point ils vous font vous sentir mal. » Est-ce que tu vois ce que je veux dire ? C’est plutôt une chanson positive. Même si vous souffrez d’une maladie mentale. Par exemple, parmi les personnalités les plus grandes de l’histoire de l’humanité, certaines n’étaient pas normales, elles avaient des obsessions, elles étaient bipolaires, alcooliques, etc., elles étaient atteintes de maladies mentales, d’addictions. Le fait que vous ayez quelque chose qui vous rend anormal aux yeux de la société ne veut pas dire que vous ne pouvez pas changer le monde ou accomplir de grandes choses et être quelqu’un de bien. Il s’agit de dire : « Allez-vous faire foutre » ; peu importe quels sont vos problèmes, vous pouvez être importants pour le monde.

« Selon la définition médicale de mon cerveau, j’ai… Ça s’appelle TDAH [mais] je peux rester assis et mon attention sera à cent pour cent concentrée sur la musique. J’ai trouvé un truc dans la vie qui me permet de survivre et d’apprécier les choses avec ce léger trouble mental. »

Est-ce que tu te vois comme un marginal ou anormal par rapport aux critères de la société ?

Non. C’était le cas quand j’étais adolescent parce que j’avais les cheveux longs et au lycée les gens m’appelaient « Ozzy » parce que j’écoutais Randy Rhoads et Blizzard Of Ozz, Diary Of A Madman, j’écoutais du metal. J’étais le seul de ma classe avec de longs cheveux à aimer le metal. Donc en tant qu’adolescent, qu’on m’embête et qu’on se moque de moi était inévitable, et je n’avais pas beaucoup d’amis. Mais c’est normal de traverser ce genre de choses quand on est un ado au lycée et qu’on est le seul de sa classe à aimer le metal, n’est-ce pas ? [Petits rires]. Ce n’est pas vraiment un gros problème dans la vie. Je pense que c’est plutôt un mélange de différentes choses. Parfois au cours des années, par exemple quand tu atteints les 40 ou 45 ans, ou maintenant à 51 ans, quelqu’un va me regarder et me demander : « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? Est-ce que tu es dans l’armée ? », parce que ma coupe ressemble un peu à une crête, et je réponds : « Non, je ne suis pas dans l’armée, je suis musicien ! » Et les gens ont le réflexe de te regarder d’une certaine façon, et parfois de sourire, et tu sais qu’ils sont en train de se moquer de toi, ils te font sentir comme s’il y avait quelque chose de mal à être musicien. J’ai toujours eu cette partie rebelle de mon cerveau qui disait : « Va te faire foutre. Tu vas travailler de neuf heures à dix-sept heures et tu as un boulot qui ne te plait pas, alors que j’ai la chance de voyager dans le monde entier et de m’amuser, d’être créatif et de créer des choses qui m’appartiennent, de rencontrer plein de monde, de travailler avec des tas de musiciens talentueux et de manger des plats incroyables et de rencontrer des gens venant de cultures différentes ; donc c’est moi qui devrait me moquer de toi ! » [Rires]. Mais je ne me moque pas des gens parce que ce n’est pas gentil. C’est comme si tu as toujours ça au fond de toi et tu l’empêches de sortir, et je pourrais aller écrire une chanson à ce sujet et ce serait parti. Je m’en suis débarrassé, c’est parti.

Un démon apparaît sur l’illustration de la pochette de l’album. Est-ce qu’il pourrait s’agir du démon de Refresh The Demon ?

Non, je n’ai pas pensé à ça. L’artiste avec lequel nous travaillons depuis douze ou treize ans s’appelle Gyula [Havancsák], il est de Budapest en Hongrie, et c’est un génie. Il travaille à partir des idées que les gens lui donnent : « Quelle idée tu as pour la pochette de l’album ? » Et je ne parle pas d’un dessin ou d’une photo, simplement une idée de ce que tu veux. Tout ce que j’ai eu à faire, c’est lui dire : « Je veux du blanc sur la pochette, pas entièrement mais je veux que le fond soit blanc. Un arrière-plan blanc avec le logo Annihilator écrit en rouge, et le thème de l’album est l’esprit humain. Le bon, le mauvais, les choses folles, les maladies, le positif, tout. » C’est tout. C’est tout ce que j’ai eu à faire. Il a créé ce design et je suppose qu’il s’est dit « monde de fou, les démons de l’addiction, les démons de l’obscurité… » Il me semble qu’il avait dessiné le démon en train d’arracher la tête à un mec en costume [rires]. C’est amusant. C’est lui qui a créé la pochette de l’album. Et au vu des réactions, les gens pensent que c’est un visuel unique, donc nous en sommes très contents.

Pourquoi est-ce que tu voulais un arrière-plan blanc ?

Je savais qu’une pochette d’album blanche ne faisait pas très metal [rires], mais nous avons sorti tellement de CDs, c’est notre seizième album studio. J’ai toujours voulu une pochette d’album blanche parce qu’on peut penser qu’elle se démarquerait des autres : dans un magasin de disques, sur une photo, dans une publicité, il serait facile de voir de quoi il s’agit. Si le fond est blanc, l’image que tu mets dessus sera bien visible. Donc je lui ai dit d’intégrer un arrière-plan blanc mais je ne voulais pas que ce soit entièrement blanc, peut-être seulement le côté. Et je ne sais absolument pas pourquoi. Mais maintenant que je l’ai fait une fois je ne recommencerai probablement pas.

On retrouve un plan de guitare solo bien spécifique au moins une fois sur chaque album d’Annihilator, presque comme un leitmotiv. Je parle de celui que l’on entend sur la chanson « Altering The Alter » à 3:20 et que l’on a entendu pour la toute première fois au début de la chanson « Never Neverland » quand la chanson accélère. Est-ce que tu peux nous en dire plus à ce sujet ?

Ça vient directement de deux personnes, c’est l’héritage de deux choses. Au départ, ce genre de plan de guitare solo vient de Ted Nugent, ici aux Etats-Unis. Et avant ça, je suis sûr que ça vient de Chuck Berry ou B.B. King. Je me rappelle avoir entendu ce style quand j’avais dix ou douze ans en écoutant Ted Nugent à la radio. Ensuite quand j’ai eu quinze ou seize ans, j’ai entendu le premier album d’un groupe appelé Lips et qui a changé son nom en Anvil, leur premier album s’appelait Hard ‘n’ Heavy. Le guitariste, Steve ou « Lips », fait des solos qui ressemblent beaucoup à ceux de Ted Nugent, c’est comme si Ted Nugent joue quand il fait des solos de guitare. Je suis devenu fan de ce style quand j’ai entendu le premier album d’Anvil et ce plan de guitare vient clairement de la chanson « Bedroom Game » de leur premier album. Enfant, j’étais totalement fan des deux premiers albums d’Anvil ; par la suite, je suis retourné en arrière et j’ai compris d’où venait ce qu’Angus Young, Lips et Ted Nugent faisaient. Une grande partie du blues vient de Chuck Berry et B.B. King. Si on retourne en arrière et retrace la source à travers l’histoire, on remontera jusque dans les années 60. C’est simplement quelque chose que j’aimais. J’ai toujours voulu jouer ce plan de guitare, de la même façon que Lips aime le jouer. Tous les guitaristes ont leurs effets favoris, ça fait partie de leur boite à outils. Cet élément a toujours été là, et parfois je l’intègre à ma musique si ça fonctionne.

C’est amusant parce que c’est comme un jeu : à chaque nouvel album d’Annihilator…

Tu le cherches ? Bon et bien je m‘assurerais qu’il sera aussi sur le prochain [rires].

C’est le deuxième album depuis que le chanteur Dave Padden a quitté le groupe, et je sais que tu as passé beaucoup de temps à te préparer pour le chant sur l’album Suicide Society. Comment te sens-tu maintenant, après le dernier cycle d’album, en tant que chanteur ?

Après cet album, For The Demented, je me suis rendu compte que lorsque personne n’est près de moi, que je suis seul dans le studio et que personne ne m’entend quand je me trompe, j’ai beaucoup plus de confiance. Et une grande partie du nouvel album a été enregistré live : tu laisses le bouton « enregistrer » appuyé, et tu chantes tout un couplet. Beaucoup de ces choses ont été enregistrées en une prise de trente secondes. C’est important, car la plupart des chanteurs ne font pas comme ça. Je produis des chanteurs depuis vingt-trente ans, et avec nombre d’entre eux, tu finis par assembler ou mixer différentes prises. Parfois, le premier mot vient de la prise une et le second mot vient de la prise sept. Dans mon cas, j’ai pu laisser l’enregistrement tourner et faire mon truc. J’ai enfin assez de confiance pour dire que le chant du nouvel album est très bon. Ma faiblesse et mes doutes sont sur le chant live : je joue de la guitare et je chante des chansons d’anciens chanteurs qui étaient très talentueux et beaucoup d’entre eux ne jouaient pas de la guitare, ils ne faisaient que chanter sur scène. Je ne suis pas aussi bon que la plupart de ces chanteurs dans leur style. Chanter sur scène est très difficile à 51 ans quand je n’ai pas fait ça pendant des décennies comme Hetfield ou Mustaine. Donc je suis en plein apprentissage, je travaille dur, tout le temps, et je pense que je ne serais pas très doué les premières années mais je fais de mon mieux pour m’améliorer. C’est pour cette raison que c’est bien de jouer des chansons plus anciennes en concert, des chansons sur lesquelles je chantais sur trois albums dans les années 90, parce que ça me rend la chose un peu plus facile.

« C’est une fascination tordue et étrange mais les choses comme la guerre, l’armée, les maladies mentales, les tueurs en série, toutes ces choses m’ont toujours intéressées. Je suis content d’avoir la musique pour canaliser cela parce que sinon je pense que je serais fou, que mon cerveau exploserait sans la musique [rires]. »

Je sais que tu as été très touché par le départ de Dave Padden. Et à l’époque, tu ne savais pas vraiment quel était le problème. Est-ce que tu as eu l’opportunité de parler avec lui depuis et de mieux comprendre ce qu’il s’est passé ?

Ma fiancée et moi sommes allés en vacances à Vancouver le mois dernier, et nous avons vu que Dave Lombardo jouait là-bas avec son groupe, Dead Cross. Donc je l’ai appelé, nous avons trainé en ville et ensuite nous sommes allés assister au concert. J’ai habité à Vancouver, mais comme je n’avais pas la tête à la musique, je ne prévoyais pas d’appeler qui que ce soit, je ne voulais pas qu’on sache que j’étais là, je voulais simplement passer des vacances privées avec ma copine. Ce qu’il s’est passé, c’est que nous étions dehors en train de fumer une cigarette en attendant de retourner dans la salle pour voir le groupe de Dave Lombardo, et quand j’ai levé les yeux et vu l’insigne à côté de la salle de concert où le concert avait lieu, j’ai vu cet endroit appelé « The Roxy » et ça m’a frappé : c’est le club où Dave Padden travaille ! J’ai sorti mon téléphone, je lui ai envoyé un message et il est sorti nous dire bonjour. Il était très surpris de nous voir ici. Donc nous avons parlé à ce moment, à Vancouver.

Il a l’air en forme, il est heureux. Je continue de penser qu’il ne voulait tout simplement plus voyager. Il ne voulait plus partir en tournée. Certaines personnes peuvent passer leurs vies dans un avion, vivre dans des hôtels et des bus sans douche et avec des horaires de fou pour dormir et manger. Certains peuvent faire ça pendant une semaine, certains pendant une année, certains pendant dix ans, et d’autres le font toute leur vie. Et je pense que Dave en a eu marre après huit ou neuf ans, il a commencé à penser : « Et merde, je dois repartir en tournée. » Je comprends, certaines personnes n’ont plus envie de ça après un certain temps. Ce n’était pas à cause de l’argent parce que je lui ai demandé s’il en voulait plus, je lui ai même proposé le double ou le triple de ce que je lui payais [rires] et il m’a répondu : « Non ce n’est pas ça, je n’ai juste plus envie de voyager. » Je pense que c’était la raison de son départ. Il a l’air en forme aujourd’hui, il a l’air en meilleure santé, plus heureux. Quand je l’ai vu, la première chose à laquelle j’ai pensé était : « Il a pris la bonne décision. » Mais nous n’en avons pas vraiment parlé. C’est un gars discret. Je suis différent, je pourrai parler de plein de choses et me confier, mais lui c’est tout le contraire. Le fait qu’il avait l’air en meilleur forme montre qu’il a fait le bon choix.

Tu semblais avoir trouvé le bon batteur en la personne de Mike Harshaw, je sais que tu as beaucoup travaillé avec lui pour Suicide Society, mais il est finalement parti l’année dernière. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

J’ai une sacrée expérience avec des batteurs talentueux. Ray Hartman a joué sur plusieurs albums, les deux ou trois premiers. Puis Mike Mangini est arrivé, il fait maintenant partie de Dream Theater, il a aussi joué avec Steve Vai et Extreme ; ensuite Randy Black a travaillé avec nous sur plusieurs albums mais il a fini par rejoindre Primal Fear et a même travaillé avec W.A.S.P. l’été dernier, enfin peu importe. J’ai eu l’occasion de travailler avec toute une série de batteurs talentueux. Mike est resté avec nous pendant… Je ne sais pas combien de temps, mais au moins deux ans, et il a eu un enfant et les choses sont devenues compliquées à organiser et à gérer, c’était compliqué pour lui de trouver du temps à nous accorder et du temps pour sa vie de famille. Je crois qu’il ne se rendait pas compte que ça devenait compliqué pour lui de jongler entre ces deux choses. Nous avions quelque chose de prévu pour lequel nous avions besoin de lui et il n’a pas pu venir, donc j’ai dit : « Ok, je crois que je vois où ça va nous mener. » C’est un bon batteur, un bon gamin. Je ne sais pas trop s’il fait quelque chose en ce moment, je pense que j’avais peut-être raison et que sa vie de famille a pris le dessus sur le reste – ce qui est compréhensible, beaucoup de musiciens doivent quitter la musique et trouver un travail normal pour s’occuper de leur famille. Ce n’est pas une vie facile ! La tournée pour Suicide Society a duré presque dix-huit mois, donc tu imagines. Mon fils a vingt-deux ans, il est indépendant, il a un travail et habite chez lui. Mais si j’avais des enfants en bas âge ce serait difficile de partir faire le tour du monde pendant dix-huit mois.

Comment est-ce que tu faisais avant ?

Ce n’était pas pareil. Il s’est produit une chose très particulière : ma femme est décédée d’un cancer. Mon fils a vingt-deux ans, mais elle est décédée il y a de nombreuses années, donc j’étais un père célibataire. J’habitais à Vancouver au Canada, et je faisais venir en avion mes parents ou je demandais à des gens de s’occuper de mon fils quand je partais en tournée. Et je vais te dire, c’était une période très difficile de ma vie ! Je venais juste de sortir King Of The Kill et Refresh The Demon et je me suis retrouvé seul avec un bébé, et j’ai dû gérer l’absence de ma femme et le fait d’être père. C’était très dur. Je n’aurais pas pu le faire sans le soutien et l’aide de mes parents.

Je sais que tu es ami avec Dave Mustaine et que vous envisagiez de faire quelque chose ensemble à un moment. Est-ce que tu as considéré auditionner pour Megadeth quand Chris Broderick a quitté le groupe ?

Non. Dave et moi avons discuté à plusieurs reprises au fil des années – dès 1989 jusqu’à il y a de cela quelques années – mais je suppose que ça ne lui a jamais paru sensé. Ça pourrait avoir du sens pour moi, j’aurais adoré travailler avec Megadeth, mais le truc c’est nous avons chacun notre propre bébé : il a Megadeth et j’ai Annihilator. Je pourrais facilement intégrer Megadeth et savoir exactement ce que le boss attend de moi et en quoi consiste le job. Mais je pense que Dave avait besoin de quelqu’un comme Kiko [Loureiro], par exemple, qui est d’après moi le guitariste parfait pour ce groupe. Il bouge beaucoup, il regorge d’énergie, c’est un guitariste talentueux et il a beaucoup de respect pour les traditions des solos de Marty Friedman, Chris Poland et Jeff Young. Il a vraiment appris les solos et c’est le premier guitariste depuis de nombreuses années qui, à mon avis, fait réellement honneur aux solos de guitare des anciens membres. Donc je pense que Kiko était le meilleur choix. Et bien sûr je suis un fan des solos de Friedman et Chris Poland. J’aurais pu le faire, j’aurais adoré le faire, j’aurais adoré collaborer avec lui sur le long terme, mais je pense qu’il est assez intelligent pour savoir que j’aurais sûrement voulu retourner vers Annihilator au bout de quelques années. Or ce n’est pas possible, c’est un engagement à vie. Je ne peux pas dire « je vais rejoindre Megadeth pour trois ans » et ensuite retourner à mon ancienne vie. C’est le genre de chose pour lequel il faut s’engager et y dédier sa vie.

Interview réalisée par téléphone le 10 octobre 2017 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Lison Carlier.
Photos : Tim Tronckoe (1) & Jasmina Vrcko.

Site officiel d’Annihilator : www.annihilatormetal.com.

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