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Interview   

Anti-Flag : « C’est notre boulot de rendre la révolution irrésistible »


A la question « Peut-on encore faire du punk rock en 2020 ? », le groupe Anti-Flag ne répond pas : il sort un disque. Un disque qui tire à vue sur l’injustice de nos systèmes politiques actuels, et qui cible particulièrement le néofascisme décomplexé de certaines élites, une situation jamais vue dans l’histoire moderne en Occident. L’égalité aussi est au cœur de leur discours, et comment ne pas penser aux luttes des femmes pour l’égalité des droits : c’est dans son ADN, Anti-Flag est un groupe féministe.

En toute honnêteté, Chris et Justin nous racontent comment le projet de cet album est né, comment les textes se sont parfois révélés à eux de façon inattendue, comment ils ont trié et choisi les titres définitifs. Et pour les veinards qui ont le pass pour le Hellfest… Non, en fait, surtout pour tous ceux qui n’auront pas la chance de les voir à Clisson cette année, les gars d’Anti-Flag nous racontent quelques anecdotes de leur dernier passage sur le festival.

« Nous sommes du côté des plus marginalisés, des plus vulnérables, des victimes de violence. Que ce soit une violence sexuelle, raciale ou émotionnelle, ou la guerre, nous serons à jamais aux côtés des victimes. »

Radio Metal : On peut dire qu’il y a un « avant » et un « après » 20/20 Vision. Car avant, vous condamniez les injustices en des termes plus généraux et universels, alors que maintenant vous choisissez de vous attaquer à des personnalités, comme Donald Trump (qui est même sur la pochette), Mike Pence ou David Duke. Est-ce parce que l’ancienne formule ne marchait pas ou n’était pas assez efficace ?

Chris Barker (chant & basse) : C’est intéressant. On pourrait arguer que ça ne marchait pas, car on a toujours ces problèmes ! [Rires] Je pense que notre éternel optimisme, dans Anti-Flag, nous fait dire que cette approche a bel et bien marché, et même très bien. Elle nous a permis d’exister de 1996 à 2019. Mais elle a aussi prouvé qu’au sein du punk rock, on pouvait construire des amitiés, et une communauté, et…

Justin Sane (chant & guitare) : Des coalitions…

Chris : Oui, et s’organiser pour se battre contre ces injustices. Le monde de la musique est en train de changer, avec la manière dont les gens écoutent la musique : ils le font souvent en instantané, en digital, via des applications, voire une chanson à la fois et rarement sous un format album. Ce changement qui a lieu depuis 1996 a beaucoup influencé ce nouvel album. Je pense aussi que les échecs politiques que sont les gens comme Donald Trump et Mike Pence, leur détermination à mettre le fascisme sur le devant de la scène politique, c’est, plus que toute autre raison, pourquoi 20/20 Vision est ce qu’il est.

Justin : Dans l’histoire moderne, surtout en Occident, on n’avait jamais vu une telle montée du néofascisme comme celle que l’on vit en ce moment, surtout en ayant un nationaliste blanc à la Maison-Blanche, et pour cette raison spécifique, nous avons ressenti le besoin de critiquer Donald Trump. Il n’est peut-être qu’un symptôme de la maladie, mais c’est un énorme symptôme de la maladie, et c’est un peu la figure emblématique de la montée du néofascisme qui se répand partout sur la planète. Quand on regarde toutes les attaques terroristes que les néofascistes ont menées, soit ils référencent des choses que Trump a dites, soit ils disent littéralement des choses comme : « Donald Trump est un super atout pour nous, et c’est quelqu’un autour de qui notre mouvement mondial peut se rassembler. » A cet égard, personnellement, j’ai eu le sentiment que nous avions besoin de viser directement Trump, comme un exemple dont on devait s’éloigner.

Chris : Et je crois, pour revenir à la question, qui est de savoir si une approche est mieux que l’autre, nous ne savons pas encore [petits rires]. Je sais que notre groupe, depuis sa formation, s’est opposé à la guerre, aux politiques néolibérales et à la mondialisation. 2019, en particulier ce mois de novembre, c’est l’anniversaire des manifestations de Seattle contre l’OMC, et avec les gens qui mettent en garde contre ce que la mondialisation ramènerait, on est en train de revenir à la case départ. On voit tant de gens laissés pour compte par ce système économique qui place les profits avant les gens, que ces gens cherchent la moindre opportunité de briser leur statu quo de laissés-pour-compte. Ceci mène à des politiciens faussement populistes comme Donald Trump. Je pense presque qu’on ne peut pas avoir l’un sans l’autre. On ne verrait pas des gens rejeter la faute sur les immigrés et les réfugiés pour énerver la base électorale économiquement défavorisée, comme le fait Trump, si on n’avait pas ces politiques de mondialisation. Donc ça nous semblait approprié de changer notre approche. Je pense aussi que nous avons appris qu’avec nos albums, nous pouvions faire des déclarations à effet immédiat mais utilisées de manière intemporelle, tout en reconnaissant, pour notre propre sécurité et santé mentale, vouloir nous assurer que les gens savent ce que nous pensions de Donald Trump [rires].

Justin : Au final, à un moment donné… Evidemment, même avec cet album il y avait une vraie vision de ce qu’il devait être, mais l’art devrait toujours être inspiré par ce qu’on ressent sur le moment. Donc nous ne nous posons jamais en disant : « Eh bien, si on prend cette approche, à la différence de la dernière fois, est-ce que l’impact que l’on cherche à avoir sur la société sera plus grand ? » C’était plus : « Ceci est ce que l’on ressent, mettons cette vision en avant. » C’est ce que nous avons toujours essayé de faire avec nos albums, en espérant qu’ensuite, ça touchera les gens, que ça résonnera en eux, et que ce que nous avons dit fera dire à quelqu’un : « Wow, vous avez mis en mots, ou en musique, ce que je ressens. C’est important pour moi. »

Chris : Et je pense que parmi les choses que nous avons apprises, car ça fait longtemps que nous sommes un groupe, c’est que parfois, quand on écrit une chanson, on ne se rend même pas compte de quoi elle parle. Tu crois savoir, et sur le moment, dans ta tête, tu as une intention, mais plus tard, tu découvres dans ton subconscient que tu ressentais autre chose ou utilisais d’autres expériences. La chanson en question changera de forme de nombreuses fois, et parlera de plein de choses différentes. C’est en partie hors de notre contrôle.

« Surtout si Trump est réélu, il n’est clairement pas exclu qu’il utilise ses pouvoirs pour intimider et détruire les gens. […] Quand ce moment viendra, j’espère que nous nous serons fait suffisamment d’amis, et que ceux-ci travailleront à Amnesty International pour nous sortir de prison, ou quoi que ce soit dont nous ayons besoin [rires]. »

Est-ce que tu veux dire au niveau des paroles ? As-tu un exemple dans cet album ?

Je pense qu’un bon exemple est « You Make Me Sick », parce que j’écrivais presque intentionnellement des paroles politiques qui pourraient coller aux sentiments de n’importe qui, et puis nous avons joué cette chanson à quelqu’un, et cette personne a dit : « Oh, tu devrais appeler cette chanson ‘Individual Number One’ », qui est une référence au rapport Mueller, quand ils appelaient Donald Trump Individual Number One. J’étais là : « Oh, je ne pensais même pas à Donald Trump quand j’ai écrit ça », mais je suis sûr qu’en fait si [petits rires], parce que…

Justin : Il était tellement présent dans ton esprit.

Chris : Oui, et si tu es quelqu’un qui se soucie du monde, qui a de l’empathie, tu ouvres ton téléphone qui est sur la table là, tu regardes Tweeter et tu verras des milliers de messages de haine, de la division et de la douleur. C’est beaucoup à encaisser pour les gens. Ça s’infiltre constamment dans notre subconscient. On doit trouver, au sein de nos communautés, des manières de gérer cette douleur et ces blessures que tant de gens ressentent.

J’ai lu qu’à la base, cette chanson parlait de misogynie, que c’était la première idée que tu avais quand tu as écrit cette chanson…

Oui, exactement. Et je crois que maintenant, ayant un peu de recul, et voyant la réaction des gens qui croient que ça parle de Donald Trump… Ça pourrait bien être le cas. Nous ne croyons absolument pas que les présidents sont des sauveurs, nous croyons que le changement positif – qu’il soit social, économique ou racial – doit toujours venir d’en bas, jamais en partant du président vers le bas, mais le président des Etats-Unis et les mots qu’il prononce ont beaucoup de poids. Donc quand il y a une vidéo du président qui dit « attrapez-les par la chatte » et ce genre de chose, ce n’est pas un monde dans lequel j’ai envie de vivre. C’est un peu de là qu’est venue cette idée, le fait que des merdes sexistes et misogynes sortent de l’ombre parce que maintenant, ils ont la légitimité. L’homme le plus puissant de la planète est l’un d’entre eux. C’est un peu là où la chanson a commencé. Je ne sais pas si c’est là où elle terminera [rires].

Quelle est d’ailleurs votre opinion à propos du mouvement #MeToo et tout ce qui se passe en ce moment par rapport à ça ?

Justin : C’est important.

Chris : Oui, les choses qui donnent du pouvoir aux femmes sont de la plus haute importance. En Amérique, les femmes sont l’un des groupes qu’on voit être la cible du plus grand nombre d’attaques par l’administration actuelle.

Justin : C’était incroyable, je me suis rendu à une manifestation à Denver, dans le Colorado, il y avait une marche féminine, et l’une des oratrices a demandé à chaque personne qui se sentait à l’aise, à chaque femme qui avait été agressée sexuellement de lever la main. C’était facilement la moitié des femmes – incroyable. Donc, on réalise que cette violence contre les femmes, l’inégalité que les femmes vivent dans l’espace de travail, et partout, que ce soit avec la paye, que ce soit pour être promues, ou le type de travail pour lequel on les embauche… Ce mouvement est important. C’est important de reconnaître que tout le monde mérite l’égalité. Je m’estime féministe. Pour moi, le féminisme est l’idée que tout le monde mérite une égalité de traitement. Ça a toujours été l’idéologie derrière le groupe.

Chris : On pourrait parler éternellement à propos de parts de privilège et de la reconnaissance de ce privilège. Je pense qu’étant quatre mâles blancs, nous devons constamment garder en tête ce privilège. Le combat pour l’égalité homme-femme et notre rôle dans celui-ci, surtout concernant le mouvement #MeToo, font partie du rôle qu’Anti-Flag s’est donné sur tous les sujets concernant l’équité. Nous sommes du côté des plus marginalisés, des plus vulnérables, des victimes de violence. Que ce soit une violence sexuelle, raciale ou émotionnelle, ou la guerre, nous serons à jamais aux côtés des victimes.

Vous déconstruisez aussi une façon de penser qui compare le terme « racisme » à celui de « haine », expliquant que ce n’est pas pareil. Ça peut faire penser aux schémas typiques de la littérature d’anticipation ou aux dystopies : la simplification, la normalisation et le contrôle du langage par les pouvoirs en place sont une nécessité pour contrôler les gens. Avez-vous l’impression qu’aujourd’hui, on perd les nuances de notre langage ?

Justin : C’est très orwellien en ce moment. La réponse est que bien sûr, à bien des égards, oui. Je pense que notre boulot, en tant qu’artistes et musiciens, est de ne pas permettre à ces choses d’être normalisées. Le but est de repousser ces choses. Tu parles du langage en particulier, mais pour revenir au sujet précédent, quand le président parle de pouvoir agresser sexuellement des femmes, et que c’est filmé, et qu’il n’y a aucune répercussion, ça envoie un message disant qu’on peut faire ça. Ce type de langage qui – encore une fois, pour revenir au président – dit : « A Charlottesville, il y a des gens bien des deux côtés », mettant sur un même niveau les manifestants antifascistes et les fascistes, comme s’il allait y avoir des gens bien dans les deux groupes de personnes… Non, ce n’est pas le cas ! Je trouve qu’il est très important pour nous de prêter attention à toutes les sortes de nuances sortant de la bouche d’un politicien ou de quelqu’un en position de pouvoir qui a la possibilité de contrôler tous ceux qui manipulent les autres. C’est clairement ce que nous essayons de faire cette fois en faisant une déclaration.

« Bien sûr, l’élection est importante, Trump est un énorme problème, il doit dégager. Ceci dit, tout le système est cassé. Et quand Trump sera parti, le système sera toujours cassé. Nous ne croyons pas qu’il existe un sauveur qui viendra nous sauver – c’est la responsabilité de chaque individu et des mobilisations ; les chosent changent du bas vers le haut et pas du haut vers le bas. »

Chris : Je pense qu’arrive un stade où ce n’est pas pour tout le monde. Je comprends que se tenir droit et regarder l’intolérance en face, et la nommer par son nom, est effrayant et difficile. Parfois, on n’a pas l’énergie ou les ressources pour le faire. Cependant, plus on donne d’espace aux gens qui assimilent la violence à l’encontre des gens à une simple différence d’opinion, plus cet échec d’expérience où nous sommes durera. On ne peut pas juste dire : « Tu sais, il est un peu raciste, mais c’est un bon gars, il est tellement chrétien que les musulmans ne sont pas son type de gens. » On est à une époque où, aux frontières de l’Amérique, il y a des enfants en cage, qui souffrent et ont mal, qui littéralement meurent. Il y a un taux de suicide dans les communautés LGBTQ+ qui crève le plafond. Il y a des crimes de haine qui sont perpétrés quotidiennement contre des gens marginalisés dans des endroits où Donald Trump a gagné son élection, et ces crimes de haine ont augmenté de centaines de pour cent. Il y a des gens qui ont vraiment mal, qui luttent et subissent la violence – économique, raciale, physique. Si on continue de permettre ces discours, sans taper du poing sur la table en disant « non, c’est n’importe quoi », sans appeler les choses pour ce qu’elles sont, sans nommer l’intolérance quand on la voit, alors on ne fait que retarder le moment où les gens pourront être libres d’être eux-mêmes. Je ne veux plus retarder ça, je veux y arriver aussi vite que possible.

En dénonçant cette violence et ces injustices, et en visant spécifiquement des gens, en tant que groupe de musique, voyez-vous une quelconque forme de danger pour vous ?

Nous avons eu quelques discussions à ce sujet, surtout si Trump est réélu, il n’est clairement pas exclu qu’il utilise ses pouvoirs pour intimider les gens et pour…

Justin : … pour détruire les gens. Il y a des gens dans le gouvernement américain qui l’ont dénoncé et il a littéralement ruiné leur carrière. Par exemple, il y a un agent du FBI qui s’est opposé à lui et Trump l’a détruit. Il a utilisé sa position de pouvoir pour essayer de détruire une autre personne. On a des exemples de lui faisant ces choses, et s’il est réélu, il s’adonnera encore plus à ces pratiques. Il faut donc avoir conscience de ça et y être préparé.

Chris : Il n’a déjà pas condamné les leaders d’autres nations qui ont assassiné des journalistes, qui ont utilisé leur pouvoir pour éliminer leur opposition. C’est clairement dans ses cordes de faire quelque chose comme ça. Mais je ne peux pas…

Justin : Je ne le vois pas s’attaquer à nous, à proprement parler.

Chris : Nous ne pouvons pas opérer sous la peur. Nous devons justement continuer à faire ce que nous faisons. Quand ce moment viendra, j’espère que nous nous serons fait suffisamment d’amis, et que ceux-ci travailleront à Amnesty International pour nous sortir de prison, ou quoi que ce soit dont nous ayons besoin [rires].

La chanson éponyme « 20/20 Vision » est assez surprenante musicalement, étant dans un style plus pop-punk dont vous n’êtes pas forcément coutumiers…

L’idée de 2020 me semble énorme. Peut-être parce que je suis un produit de la science-fiction, j’aime Star Wars… [Petits rires] On dirait que c’est censé être le futur. Le fait que nous soyons là, et que nous ayons affaire à…

Justin : … l’intolérance d’un autre temps !

Chris : Oui, une régression au quotidien, ça semble contre-intuitif avec cette idée de 2020. Je voulais m’assurer que nous regardions devant nous avec espoir et optimisme. Ça ne me paraissait pas furieux, ça paraissait différent. C’est comme ça que la musique et le texte sont venus. C’est intéressant que Donald Trump soit sur la pochette de l’album, et évidemment, nous savons qu’une élection se profile à l’horizon en Amérique en 2020, donc ce qu’on pense tout de suite, c’est que c’est de la politique électorale. Ce serait notre vision 20/20 de l’élection et ce qu’on veut qu’elle soit. Mais en fait, ça n’a rien à voir avec ça. Ça renvoie plus à la prochaine décennie, et où on voudra être, comment on voudra être…

Justin : Nous réalisons que bien sûr, l’élection est importante, Trump est un énorme problème, il doit dégager. Ceci dit, tout le système est cassé. Et quand Trump sera parti, le système sera toujours cassé. Nous ne croyons pas qu’il existe un sauveur qui viendra nous sauver – c’est la responsabilité de chaque individu et des mobilisations ; les choses changent du bas vers le haut et pas du haut vers le bas. A cet égard, nous comprenons que, parce que cette élection va et vient, on peut glisser dans la bonne direction ou dans la mauvaise direction, mais au final, il s’agit bien plus que de qui est élu.

Dans la toute première chanson de l’album, vous dites : « Les mêmes maîtres qui ont fait de nous leurs putains d’esclaves sont maintenant nos sauveurs, j’en ai tellement marre d’avoir besoin qu’on me sauve. » Ces mots peuvent être appliqués à bien des cas aujourd’hui, que ce soit l’économie, l’écologie, la consommation, etc. Est-ce trop tard pour sortir de ces schémas ? Pensez-vous que les actions comme les organisations à petite échelle ou la désobéissance civile puissent offrir de meilleures perspectives ?

Oh, il faut essayer. Car si on n’essaye jamais, on ne saura jamais.

Chris : J’allais simplement dire : elle a raison, on est foutus [rires].

Justin : Allons au bar ! [Rires] Profitons de la vie tant qu’on le peut.

« C’est notre boulot, en tant que groupe de punk rock en 2019, de rendre la révolution irrésistible. Donc, nous voulons écrire des chansons qui soient aussi accrocheuses que possible, nous voulons que chaque concert soit aussi marrant que possible, nous voulons que les gens aient, gagnent et engrangent de la force et de l’énergie grâce à leur expérience dans le punk rock. »

Chris : Evidemment, nous ne serions pas là si nous ne pensions pas que le navire pourrait être redressé d’une certaine façon. Nous avons croisé trop de gens qui se sentent concernés ; nous avons vu trop d’endroits qui vaillent la peine qu’on se batte pour eux. C’est notre boulot, en tant que groupe de punk rock en 2019, de rendre la révolution irrésistible. Donc, nous voulons écrire des chansons qui soient aussi accrocheuses que possible, nous voulons que chaque concert soit aussi marrant que possible, nous voulons que les gens aient, gagnent et engrangent de la force et de l’énergie grâce à leur expérience dans le punk rock, et dans les choses que nous créons. Notre sauveur économique n’obtient pas des taux d’intérêt plus bas sur notre prêt immobilier, notre sauveur politique n’est pas démocrate. Est-ce que je crois qu’on devrait aller vers moins de mal dans les choses pour lesquelles on vote et celles avec lesquelles on interagit ? Oui, parce que c’est, par essence, moins de mal, je veux moins de mal dans ma vie. Je suis pour la démilitarisation de toutes les forces de police, je suis pour reprendre possession de tous les moyens de production, je veux que les gens survivent et que leur éducation et leur système de santé ne passent pas avant les profits. Notre socialisme n’a aucune limite. Ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas se rassembler entre gens qui partagent les mêmes valeurs, et célébrer ça. Car quand on se prive de cette célébration, c’est là que ce travail devient trop laborieux. Lorsque le Colonel West était à Ferguson, dans le Missouri, juste après le verdict, quand ils étaient sur le point d’inculper l’officier de police qui a tué Michael Brown, ils étaient au bord de l’émeute à Ferguson, et les gens venaient le voir et lui disaient : « Reste éveillé frangin, reste éveillé. » Et il a dit : « On ne peut pas rester éveillé tout le temps, c’est de l’insomnie. » [Petits rires] On a besoin de moments pour se sentir soi-même dans un monde qui essaye désespérément de nous rendre apathiques et cyniques, car plus nous sommes apathiques et cyniques, plus facile c’est pour eux de continuer à exploiter la planète pour leurs gains politiques et économiques.

Justin : Même si, parfois, nous rentrerons profondément dans le sujet d’une chanson, ou une déclaration que nous faisons, au final, pour moi, il s’agit de solidarité. L’un des atouts que nous pouvons apporter au monde, c’est de faire savoir aux gens qu’ils ne sont pas seuls. Donc pour revenir sur le mouvement #MeToo, ou les LGBTQ+, les gens de couleur, tout ceux qui sont pris pour des boucs émissaires ou qui sont persécutés, si ces gens croient que tout le monde s’en fiche, alors tout est perdu. Donc au final, à chaque fois que quelqu’un fait une déclaration, qu’il fait preuve d’empathie pour quelqu’un d’autre, qu’il se soucie des autres, je trouve que c’est puissant, et c’est important.

La diversité de styles dans cet album reflète cette volonté de s’adresser à plein de gens. La chanson « Don’t Get The Bastards Get You Down » sonne assez ska et est un peu comme un hymne, un appel collectif à ne pas se laisser faire. Tandis que la chanson « 20/20 Vision », dont on a parlé plus tôt, est plus orientée pop-punk, et « A Nation Sleeps » est plus dans un style punk-hardcore. Etait-ce votre but dès le départ ou bien est-ce arrivé à mesure que vous composiez ?

Chris : Je pense que c’est un peu conçu pour. Nous cherchons constamment à boucher les trous. C’est quand le groupe, du haut de vingt-cinq ans d’expérience, compose et se demande : « Est-ce que ça a un intérêt ? Est-ce que c’est mieux qu’une autre chanson qu’on a faite ? Est-ce qu’on a déjà dit ça avant ou bien est-on en train de se répéter musicalement, dans les paroles ou idéologiquement ? » Ensuite, nous concevons l’album comme un tout, comme une expérience à laquelle on se sent liés. Je comprends que ça puisse sembler un peu archaïque, car les gens écoutent des chansons sur leur téléphone, une à la fois, dans une playlist ou autre [petits rires], mais nous voulons quand même faire quelque chose qu’on écoute, posé, du début à la fin, comme un tout. Pour cette raison, quand nous choisissons les chansons à mettre sur l’album ou quand nous réduisons les chansons à un certain nombre, ou à une certaine longueur, nous en discutons.

Justin : Nous parlons généralement de : « Hey, on a ce type de chanson, on a ce genre de feeling, mais il nous manque ci, ou il nous manque ça, qu’est-ce qui pourrait convenir ? Qu’est-ce qui ajoute de l’intérêt à l’ensemble ? »

Chris : Mais il est certain que je ne crois pas… Une chanson comme « Resistance Frequencies » n’est vraiment pas banale pour nous, puis « Un-American » est acoustique… Nous n’abordions pas ça de manière aussi calculée, mais il est clair que nous voyions l’album comme la somme de ses parties, et non pas comme des chansons individuelles.

Justin : Musicalement, et idéologiquement, est-ce qu’on a dit tout ce que nous voulions dire ? Quelle chanson bouche ce trou ?

Chris : Sur les albums précédents d’Anti-Flag, et même sur celui-ci – j’ai un cas en tête –, nous avons laissé des chansons de côté au profit d’autres chansons parce que nous aimions le message ou l’intention politique de la chanson. Nous pouvons nous dire : « Cette chanson est plus accrocheuse, les gens la préféreront » mais nous, nous nous soucions du message qu’elle véhicule, donc nous avons retiré des chansons sur des albums au profit d’un certain message. Il y a une face B que plein de gens ont beaucoup aimée sur cet album, elle s’appelle « Born To Run » et a été remplacée par « You Make Me Sick », parce que « You Make Me Sick » parlait d’autre chose. Le sujet de « Born To Run » était un peu couvert avec « Resistance Frequencies » et d’autres chansons. Ce n’était donc pas un choix musical. C’était seulement basé sur le contenu du texte. Je ne crois pas que beaucoup de groupes font ça ! [Rires] Nous sommes différents à cet égard.

« Nous avons laissé des chansons de côté au profit d’autres chansons parce que nous aimions le message ou l’intention politique de la chanson. Nous pouvons nous dire : ‘Cette chanson est plus accrocheuse, les gens la préféreront’ mais nous, nous nous soucions du message qu’elle véhicule. »

Vous êtes à l’affiche du prochain Hellfest. Vous y avez déjà joué en 2013 : avez-vous des souvenirs particuliers de ce concert ?

Justin : Oui ! Peut-être que je me trompe et que c’était un autre festival, mais nous étions en France, et le groupe Europe jouait au festival, et je me souviens avoir entendu la chanson « The Final Countdown ». Tout le festival, tout le monde a tourné la tête pour voir où ils étaient, et tout le monde était là : « Ouuuais ! »

Chris : Mon artiste tatoueur préféré au monde est français, il s’appelle Lionel, et il a une boutique de tatouage qui s’appelle Out Of Step. Je lui ai écrit peut-être en 2010, ou quelque chose comme ça, pour me faire tatouer par lui, et il m’a répondu, un peu méprisant, genre : « Bien sûr, ouais, peut-être, peu importe, un jour. » J’étais là : « Bon sang, je pensais passer pour un mec cool d’un groupe, et qu’il allait vouloir me tatouer. » Puis, environ une ou deux semaines plus tard, il m’a réécrit, et il s’est avéré que son enfant était fan du groupe. Et il était là : « Oh, je suis désolé, je ne savais pas ! » [Rires] Puis nous sommes venus au Hellfest, et il est venu au concert et m’a tatoué là-bas, et je l’ai emmené avec son fils sur scène pour regarder le concert, et nous sommes bons amis depuis. C’est cool pour moi. Dès que nous jouons sur ces dates, nous sommes un peu les drôles d’oiseaux sur l’affiche – nous ne sommes pas spécialement metal –, j’ai l’impression que nous sommes dans une petite bulle… Je crois que Toy Dolls et Social Distortion jouent aussi le même jour.

Justin : Ce sera la scène punk, ou la scène des marginaux, ce qui est cool !

Je pense que vous serez surpris, car la Warzone est de plus en plus grosse.

Les gens disent qu’elle est très cool. Tu sais, le but, à chaque fois que nous jouons un concert, et c’est vrai depuis le début… Je pense que si nous avons été attirés par le punk, en tout cas pour ma part, au début, encore plus que pour la musique, c’était principalement pour l’aspect communautaire. Aller à un concert, c’est comme : « Wow, les gens sont cool ici, on m’accepte, même si je suis un marginal. » Non seulement on m’accepte, mais les gens trouvent que c’est cool que je sois un marginal. C’est ce qu’il se passe ici. On passe un très bon moment, et c’est ce qui m’a attiré. Si j’avais vu un concert, et que ce concert n’avait pas été bon, si ça avait été une question d’être macho, ou un trou-du-cul, ou violent, ça ne m’aurait pas plu. Quand nous faisons un concert, nous avons ces idées en tête : nous voulons que tout le monde au concert puisse s’éclater autant les uns que les autres. Nous écrivons les chansons, elles peuvent parler de sujets sérieux, mais au final, tout le monde se fichera de ce que nous avons à dire s’il ne se lie pas à nous en tant que personnes, et ne réalise pas que nous sommes là pour faire la fête, pour nous soucier les uns des autres, et que tout le monde est accepté, qu’on peut tous en ressortir en se sentant bien et qu’on peut partager quelque chose de spécial. Je pense que nous pouvons amener ça au Hellfest – partout où nous jouons, c’est ce que nous essayons d’amener. Je suis excité à l’idée de jouer au festival et d’apporter cet état d’esprit.

Vous allez donc jouer à la Warzone, aux côtés d’autres groupes comme Social Distortion ou Agnostic Front. Pensez-vous que le message politique enrobé de punk a toujours – heureusement ou malheureusement – un bel avenir ?

Oui, c’est certain, et il y a plein de gens qui sont politiques depuis un moment maintenant.

Chris : C’est un sous-produit des politiques clivantes que nous connaissons depuis quinze ou vingt ans, où l’on voit des politiciens plus ouvertement malfaisants arriver, comme Donald Trump ou George W. Bush. Il y avait des nuances de mal chez Barack Obama ou Bill Clinton, ils opéraient presque en secret avec…

Justin : Ils essayaient toujours de déguiser ça, ils déguisaient leurs crimes [petits rires].

Chris : Le fait qu’il y avait un sectarisme éhonté avec la guerre en Iraq, les gens savaient que c’était mal. Ce que Donald Trump est en train de faire à l’intérieur des frontières des Etats-Unis – son racisme manifeste, son sexisme manifeste –, les gens le savent et le voient. Donc, maintenant, tous les jeunes dénoncent le racisme, le sexisme, l’homophobie, la transphobie. On le retrouve dans tout ce qu’ils font. Un groupe comme Swimmers, qui est un petit peu plus du côté pop et indé, leurs concerts sont des rassemblements politiques de gens qui veulent voir le monde s’améliorer. Ça renvoie jusqu’à 1975, ils sont sur de grandes scènes pop, et ils disent des choses très comparables à ce qu’Anti-Flag dit. Parfois c’est plus facile pour les gens d’être politiques quand ils ont un ennemi comme Donald Trump. Et ce n’est pas un souci, je ne blâmerai personne qui utilise sa plateforme et sa vocation pour essayer de se battre pour la justice sociale et économique. Mon espoir, ceci dit, est qu’on ne fasse pas preuve de suffisance et ne devienne pas apathique quand Donald Trump sera parti, qu’on continuera à appuyer ces choses, à se battre pour elles. Le combat est important aujourd’hui, et je suis content qu’il y ait tant que gens qui s’impliquent dedans. Ça me donne l’impression que le punk rock et la musique engagée ont un bel avenir, mais en tant que personne faisant ça depuis très longtemps, j’espère que la prochaine étape n’est pas qu’on dise : « On a gagné, Donald Trump est parti », car ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Les racines sont profondes et il y a beaucoup de travail à faire collectivement.

« Si nous avons été attirés par le punk, encore plus que pour la musique, c’était principalement pour l’aspect communautaire. Aller à un concert, c’est comme : ‘Wow, les gens sont cool ici, on m’accepte, même si je suis un marginal.’ Non seulement on m’accepte, mais les gens trouvent que c’est cool que je sois un marginal. »

Et si tous les problèmes finissent par se régler, est-ce que votre boulot ou votre mission sera terminée ?

Justin : Eh bien, nous pourrons écrire des chansons qui parlent de conduire vite.

Chris : Merde, je n’écrirai plus de chansons, je déménagerai à la campagne en France ! [Rires] J’aurai des poules…

Justin : Et des vignes, pour faire du vin.

Chris : Il faudra aussi que j’apprenne à faire du pain.

Le marché est déjà bien peuplé…

Ouais, tu ne réussiras pas en tant que vigneron ici [rires]. Enfin, ça ne serait pas sympa ?

Justin : Ça serait génial. Je me disais que si tous les musiciens se mettaient à faire ce que nous faisons, et que ne n’avions plus rien à dire, alors nous écririons au sujet de nos vies de boulangers [petits rires].

Chris : Mais je sais que ce combat ne prendra pas fin de notre vivant. Ça n’a jamais été le but d’Anti-Flag d’être le genre de groupe dont on retrouve une photo dans le dictionnaire à la définition du mot « révolution ». Il ne s’agit pas de nous, il ne s’agit pas des choses que nous créons, disons ou faisons. Il s’agit juste d’essayer d’être un mouvement de solidarité, de trouver des personnes portant les mêmes valeurs, les soutenir quand elles en ont besoin, parce que nous acceptons leur soutien quand nous en avons besoin. Honnêtement, nous espérons juste que quand la poussière sera retombée, que les gens se diront « Nous y voilà enfin, nous sommes enfin égalitaires, qui a permis ça ? », et qu’ils regarderont l’histoire, ils nous verront, et nous dirons : « On a essayé ! C’est tout ce qu’on pouvait faire. » C’est tout ce qu’on peut faire aujourd’hui car, encore une fois, c’est dans leur intérêt de nous maintenir divisés, apathiques et cyniques. Le cynisme sera notre combat numéro un dans la vie, surtout quand on a le moindre privilège. Il faut le combattre aussi longtemps que possible. Il y a ce truc qu’on appelle le punk qui recherche toujours les gens qui se soucient de plus que juste eux-mêmes.

Justin : Je ne pense pas que nous écrirons une chanson et le lendemain tous les problèmes auront disparu. Il est clair que nous ne le croyons pas, mais nous croyons pouvoir écrire une chanson qui pourrait inspirer quelqu’un à faire quelque chose en politique.

Chris : Mais si tout le monde écoutait « Don’t Let The Bastards Let You Down », le monde serait différent. Ce qu’il nous faut, c’est ce que U2 avait avec l’iPhone, il faut que nous soyons sur chaque téléphone portable [rires]. C’est une blague ! Je ne veux pas de ça !

Justin : « Il a très sérieusement dit qu’il voulait suivre l’exemple de son héro Bono… » [Rires] Au final, il ne s’agit pas d’une personne faisant tout ce qu’il faut, il ne s’agit pas de nous en tant que groupe faisant ce qu’il faut, et ça corrigera tout, il s’agit de faire en sorte que tout le monde essaye un peu plus fort. C’est comme quand on regarde le problème du réchauffement climatique, c’est un très bon exemple, parce qu’il ne s’agit pas de Greta Thunberg qui ferait tout parfaitement. Il s’agit d’elle faisant de son mieux et d’autres gens qui suivent – pas seulement suivre, en fait, mais qui s’inspirent de son exemple et font aussi mieux. Au final, en tant que groupe, je pense que c’est notre approche, car personne ne fera les choses parfaitement, et personne ne changera quoi que ce soit seul, mais on peut inspirer les autres avec nos actions, et c’est ça qui, au bout du compte, mène au changement.

Chris : Je pense que la France, en particulier, a une grande histoire de protestation politique, et la protestation de mai 68 partout en France est une grande inspiration pour nous, c’est un bel exemple de gens reprenant possession de leur vie.

Justin : Ça peut changer toute la société !

Chris : On est cinquante ans plus tard, et ça inspire toujours les gens.

Justin : C’est intéressant aux Etats-Unis, car le mouvement d’Occupy Wall Street a ouvert la voie à d’autres mouvements politiques, avant la majorité des Américains n’avaient jamais entendu parler des quatre-vinqt-dix-neuf pour cent versus les un pour cent, ou n’avaient aucune idée que les inégalités économiques aux Etats-Unis étaient si profondes, ou simplement ces mouvements ont mis en avant l’idée qu’on devrait avoir un système de santé universel.

Interview réalisée en face à face le 3 décembre 2019 par Claire Vienne.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Josh Massie (1, 4, 6, 7) & Alexandra Snow (5).

Site officiel d’Anti-Flag : www.anti-flag.com.

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  • Est-ce que ces mecs veulent concourir avec Rage Against The Machine dans la catégorie « Idiots utiles du système » ? Parce que, franchement, ils cochent toutes les cases.
    Plus ça va, plus je me dis que Trump est un piège à cons. Car toute personne ayant un peu de clairvoyance, de discernement comprendra que le problème majeur n’est pas Trump, mais les lobbys mafieux, les gros groupes comme Bilderberg, Rotschild, Goldman-Sachs, des types comme George Soros, Jeff Bezos, les fanatiques religieux.
    La vraie rébellion, la vraie subversion consisterait à s’attaquer à ces morceaux-là plutôt qu’à Trump. Or, on ne voit rien de tout ça chez Anti-Flag (on peut dire exactement la même chose de RATM). Leur posture est dans le fond très consensuelle, il n’y a absolument AUCUNE prise de risque, AUCUN courage de leur part et ils ne risquent pas d’être inquiétés.
    En fin de compte, Trump a beau avoir des tas de défauts, on peut lui reconnaître au moins un mérite: celui de rendre encore plus idiots que lui ceux qui le « bashent » et de les montrer tels qu’ils sont réellement par rapport à ce qu’ils prétendre être. Dans le fond, les mecs d’Anti-Flag et de RATM ne sont pas plus subversifs qu’un Justin Bieber ou un Hanouna. Triste, mais vrai.

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