ENVOYEZ VOS INFOS :

CONTACT [at] RADIOMETAL [dot] FR

Interview   

Arch Enemy tombe le masque


Arch Enemy est un groupe que l’on peut, sans trop exagérer, qualifier de très, très chanceux. Lorsque Angela Gossow remplace le chanteur d’origine Johan Liiva en 2000, la popularité du combo grimpe en flèche. En 2014, avec l’arrivée d’Alissa White-Gluz, sa renommée atteint des niveaux stratosphériques. Un changement de front(wo)man validé quasi instantanément par les fans, c’est assez rare pour être mentionné – deux, c’est carrément du jamais-vu ! En 2020, alors que l’apocalypse s’abat sur la planète et que la plupart des groupes doivent remiser leurs projets de tournée pour les presque deux ans à venir, Arch Enemy a déjà remballé le tour bus depuis quelques mois et planche sur ce qui deviendra son onzième album studio, Deceivers. Cauchemar évité de justesse, donc, et un coup de chance de plus à mettre au crédit d’un groupe désormais international.

Mais après tout, comme le dit l’adage, la fortune sourit aux audacieux – ou, du moins, à ceux qui osent sortir des sentiers battus en matière de promotion et dont la très énergique frontwoman n’hésite pas à faire passer la satisfaction du public avant sa propre santé. On discute de tout cela – et de quelques notions de technique vocale – avec les deux têtes pensantes et compositeurs de la formation, Michael Amott et Alissa White-Gluz.

« Évidemment, je n’ai qu’un seul jeu de cordes vocales, donc tout vient du même endroit ! Mais dans ma tête, je vois ça comme une sorte de spectre. »

Radio Metal : Votre dernier concert avant le désastre qu’a été 2020 a eu lieu le 15 décembre 2019. Vous aviez déjà prévu de commencer à travailler sur un nouvel album et de l’enregistrer fin 2020, et au final, c’est bien ce qui s’est passé. Comment avez-vous vécu l’arrivée de la pandémie ? Diriez-vous que vous avez eu plus de chance et que vous avez été moins affectés que d’autres groupes par cette période difficile ?

Michael Amott (guitare) : Oui, absolument. Nous avons eu beaucoup de chance – au début, du moins. La première année, 2020, il était prévu que nous ne tournions pas. Nous avons beaucoup de collègues qui ont eu infiniment plus de problèmes : ils venaient de sortir un nouvel album, ou de partir en tournée avec une grosse production scénique dans laquelle ils avaient investi beaucoup d’argent, et ils ont dû tout annuler et rentrer chez eux. Nous entendions et lisions ces histoires horribles de la part de nos amis. C’était très troublant, évidemment, très triste à voir, mais en ce qui nous concerne, nous étions déjà à la maison. La première année s’est bien passée pour nous. Bien sûr, il y avait l’incertitude. Ce n’était une période agréable pour personne ! Mais de ce côté-là, nous avons de la chance, effectivement.

L’un des éléments ayant posé problème est le fait que vous êtes un groupe international, avec deux membres de l’autre côté de l’Atlantique. Comment avez-vous géré cette situation d’un point de vue logistique ?

Daniel et moi étions en Suède à ce moment-là. Nous vivions là-bas, nous enregistrions les démos et nous les envoyions par e-mail. Même procédure que d’habitude ! On s’envoie des fichiers, on met en ligne de la musique qu’Alissa peut écouter. Elle écrivait les paroles dans son propre studio et nous renvoyait ses propres démos. Il y a eu pas mal d’allers et retours. Nous avons écrit les chansons comme ça. Mais début 2021, nous étions prêts à enregistrer le chant, et nous voulions faire ça dans notre studio habituel, au Danemark. C’est là que nous avons commencé à rencontrer quelques problèmes, avec les restrictions de déplacement, les tests, la quarantaine et tout ce bazar.

Avant la pandémie, Daniel et toi vous êtes rendus au Mexique et avez loué une maison sur la plage pendant quelques semaines. Beaucoup de démos ont été enregistrées là-bas. L’endroit ne crie pas exactement « death metal », mais blague à part, comment l’environnement joue-t-il sur votre inspiration ?

C’était vraiment plus pour travailler, changer d’air. La Suède est un pays très sombre et froid en janvier. C’était une façon de s’éloigner de cet environnement pendant quelque temps et d’enregistrer quelques démos. Ça n’a pas vraiment influencé… Ce n’était pas une session d’écriture joyeuse et enlevée [rires]. Mais nous avons plaisanté à ce sujet, en disant que nous allions ajouter des instruments mexicains ou ce genre de chose. Ça ne s’est pas fait ! Non, je pense que la noirceur scandinave est à l’intérieur de nous.

Ouvrir l’album avec « Handshake With Hell » et en faire le premier single après l’annonce de l’album était assez audacieux, étant donné la place accordée au chant clair. Cependant, cette chanson n’est pas représentative de l’album, car il s’agit de la seule de ce type. Était-ce une façon de « tromper » les gens, et par conséquent de vous appliquer le titre de l’album à vous-mêmes ?

Ah, c’est nouveau, ça !

Alissa White-Gluz (chant) : Ce n’était pas techniquement le premier single, mais le troisième. Il y avait déjà eu deux chansons avant ça, et une autre a suivi, et elles ne sonnaient pas du tout comme ça. Donc non, aucune tromperie en vue ! Nous écrivons des chansons, nous les mettons dans l’ordre le plus approprié pour avoir un bon début, un bon milieu et une bonne fin, et il se trouve que cette chanson a une excellente intro, assez longue. C’était logique d’en faire la première chanson. C’est tout ! C’était une simple question de logique.

Je dois reconnaître que j’ai été assez surprise quand je l’ai écoutée. Ça m’a rappelé ta collaboration avec Nergal sur le dernier album de Me And That Man.

Nous venons de tourner avec Behemoth, et nous allons d’ailleurs remettre ça. La boucle est bouclée ! [Rires] Mais ça reste très différent de cette chanson, qui est plus bluesy, plus jazzy.

Tout le monde ne se doutait pas que tu savais chanter comme ça.

Nergal ne le savait pas non plus ! Il m’a demandé de chanter dessus, et il m’a dit… Je ne crois pas qu’il était au courant que je ne fais pas seulement du chant death, parce qu’il m’a dit : « Ne t’inquiète pas, ça n’a pas besoin d’être bon. Fais ce que tu veux, mais fais en sorte que ce soit sauvage. » Du coup, quand je lui ai envoyé ma partie, il était là : « Waouh… Quoi ?! »

« J’ai l’impression qu’aujourd’hui, nous nous soutenons les uns les autres ; nous sommes dans le même bateau, tandis qu’à une époque, l’artiste et le label se battaient au travers du management. Aujourd’hui, il s’agit davantage d’une équipe qui travaille ensemble. En tout cas, c’est comme ça pour nous. »

Michael, au sujet de « Handshake With Hell », tu as déclaré que vous aviez besoin de cette chanson, en demandant : « Après vingt-cinq ans, quand on en arrive au onzième album studio, est-ce qu’on ne peut pas s’autoriser une chanson un peu différente ? » Lorsque Alissa a rejoint le groupe, tu savais évidemment qu’elle pouvait en faire énormément d’un point de vue vocal, mais depuis, vous avez été relativement prudents de ce côté. Y a-t-il eu des moments, par le passé – avant ou après l’arrivée d’Alissa –, où tu t’es senti pris au piège, ou du moins limité par les attentes des fans concernant ce que doit être Arch Enemy ?

Michael : Non, pas vraiment. Je ne sais pas. Je n’ai pas vraiment… Nous sommes très satisfaits et très heureux de la musique que nous jouons. Nous aimons ce que nous faisons. Je ne pense pas vraiment à ce que les gens attendent de nous. Dans ma vie de tous les jours, en dehors d’Arch Enemy, je ne m’en préoccupe pas vraiment non plus. Je pense que ça peut rendre dingue.

À quel point les capacités vocales d’Alissa ont-elles permis d’étendre la créativité d’Arch Enemy, et la vôtre en tant que compositeur et parolière ?

C’est génial. J’ai la chance de travailler avec Alissa, qui a une voix fantastique et est extrêmement créative. Elle a la chance de travailler avec moi et Arch Enemy. C’est la combinaison gagnante ! Nous écrivons de la musique super ensemble. Je pense que ç’a été très inspirant et bénéfique pour nous deux, et au final pour les fans qui profitent de ce que nous faisons.

Alissa, sur une chanson comme « The Watcher », on remarque que tu parviens à injecter une mélodie même dans ton chant guttural. Josh Middleton de Sylosis appelle ça du pitched screaming. En quoi le fait d’avoir une formation en chant clair influence-t-il et guide-t-il ton chant guttural, et vice versa ?

Alissa : Je fais aussi ça sur le refrain de « House Of Mirrors », de « As The Pages Burn » ou de « Avalanche ». J’ai toujours fait ce genre de chose. C’est un hurlement avec des harmoniques qui créent une note. C’est moi qui choisis sur quelle note le faire. Je pense effectivement que le chant clair et le chant guttural se guident l’un l’autre. C’est une bonne façon de le présenter. À un extrême, il y a l’opéra, que je sais aussi faire, et à l’autre, il y a le chant death metal. Et entre les deux, il y a un véritable éventail de techniques vocales différentes. Ou disons que l’un des extrêmes est le chuchotement. Mais d’une certaine façon, c’est assez proche, parce que les hurlements death ressemblent presque à des chuchotements, parfois. Par exemple, au début de « Sunset Over The Empire », c’est un hurlement doux. Au final, peut-être que le spectre ne ressemble pas à ça [elle mime un demi-cercle], mais plutôt à ça [elle mime un cercle complet]. Toujours est-il que je jongle consciemment entre les deux. Par exemple, dans le pitched screaming de « House Of Mirrors », on entend parfaitement de quelle note il s’agit. C’est un hurlement dans lequel j’injecte des notes. Mais dans le pré-refrain de « Reason To Believe », c’est du chant clair dans lequel j’injecte un hurlement. Évidemment, je n’ai qu’un seul jeu de cordes vocales, donc tout vient du même endroit ! Mais dans ma tête, je vois ça comme une sorte de spectre qui… Est-ce que je commence ici et que je me dirige de ce côté, ou est-ce que je commence là pour tendre de l’autre côté ? Les deux techniques se guident l’une l’autre, c’est certain.

L’album s’intitule Deceivers, ce qui vient évidemment de la chanson « Deceiver, Deceiver ». Je ne sais pas à l’intention de qui cette chanson est écrite, mais pensez-vous qu’il soit dans la nature humaine de tromper le monde ?

Michael : Pour certaines personnes, certainement. Je ne sais pas, ça dépend. Je pense que nous vivons à une époque où la désinformation est très présente et où les gens ne montrent pas nécessairement leurs véritables intentions – que ce soit en politique ou ailleurs. Mais c’est ouvert à… Ce n’est pas un concept-album ou quelque chose comme ça. Nous nous sommes juste dit que le titre était cool. Nous avions les masques de théâtre, grâce auxquels quelqu’un de vraiment mauvais peut donner l’impression d’être bon et sympathique, et vice versa. C’était intéressant. On retrouve cette idée dans quelques chansons, comme « Deceiver, Deceiver ». « Sunset Over The Empire » parle de masques. On essaie de relier les éléments entre eux.

On dit souvent que l’industrie de la musique est très trompeuse. Quel est votre avis à ce sujet ? Fiction ou réalité ?

Ça a beaucoup changé. À une époque, c’était… Il y a une bonne citation à ce sujet, non ? Je n’arrive pas à m’en souvenir. Mais je pense que tout le monde travaille davantage ensemble. Nous traversons une époque de changements. Ça affecte les artistes, les personnes, les labels et les distributeurs. Tellement de choses ont changé ces dix, quinze, vingt dernières années. Nous sommes tous dans le même bateau. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, nous nous soutenons les uns les autres ; nous sommes dans le même bateau, tandis qu’à une époque, l’artiste et le label se battaient au travers du management. Aujourd’hui, il s’agit davantage d’une équipe qui travaille ensemble. En tout cas, c’est comme ça pour nous. Toute notre paperasse est en ordre. C’est un arrangement très bénéfique pour tout le monde. Ce n’est plus comme si l’artiste était la dernière personne à être payée en petite monnaie. Les choses ne marchent plus comme ça. Nous formons une équipe qui a un but commun, et qui essaie de faire du groupe quelque chose d’aussi cool et massif que possible. Et tu fais partie de ça également. Les médias sont… Nous avons besoin les uns des autres. C’est comme un écosystème.

« Je suis un optimiste. Peu importe le niveau d’obscurité, je suis toujours convaincu qu’une nouvelle aube va arriver. Il y a beaucoup de noirceur autour de nous, c’est évident. Quel est le proverbe, déjà ? La nuit est la plus noire juste avant l’aube, non ? Peut-être que c’est en ce moment – j’espère ! [Rires] »

L’album contient de nombreuses chansons qui parlent du futur. Plus précisément, dans « Sunset Over The Empire », Alissa, tu chantes : « Welcome to the apocalypse, the end of days. » [« Bienvenue à l’apocalypse, la fin des temps. »] Mais il y a aussi de l’optimisme, car tu dis également : « It’s the end of an era, a new dawn will rise. » [« C’est la fin d’une ère, une nouvelle aube se lève. »] Croyez-vous en cette nouvelle aube ? À quoi pensez-vous que le nouveau monde ressemblera ?

Déjà, tout le monde aura les cheveux bleus.

Alissa : Exactement !

Michael : [Rires] Je suis un optimiste. Peu importe le niveau d’obscurité, je suis toujours convaincu qu’une nouvelle aube va arriver. Je crois… À la base, je suis quelqu’un de positif. Il y a beaucoup de noirceur autour de nous, c’est évident. Quel est le proverbe, déjà ? La nuit est la plus noire juste avant l’aube, non ? Peut-être que c’est en ce moment – j’espère ! [Rires]

Tu as déclaré que, selon toi, vous aviez « exploité des thèmes très intéressants, cette fois-ci, en matière de musique et de paroles ; certains éléments vont peut-être même faire hausser quelques sourcils ». Pouvez-vous nous en dire plus sur ces thèmes jugés plus intéressants ?

Alissa : De mon point de vue, si on parle seulement des paroles, « House Of Mirrors » est sans doute la chanson la plus introvertie que j’aie jamais écrite – ce qui est intéressant, parce qu’il n’y a pas de personnification. Je ne trouve pas qu’elle ait l’air très personnelle. Je ne parle pas de mes sentiments, je n’utilise pas le mot « je », tu vois ce que je veux dire ? Mais les paroles sont très introverties dans le sens où elles explorent le concept de foyer et ce que cela signifie. Je suis fascinée par la psychologie humaine et je voulais explorer les effets de l’isolement que tout le monde a eu à subir pendant les confinements. Et je trouvais que ça se prêtait très bien à la musique. La chanson est un peu flippante, c’est comme si tu étais coincé dans une spirale. Je voulais écrire quelque chose qui colle vraiment au son. Comme ça, quand les gens écoutent la chanson, ils peuvent faire le lien avec les paroles, parce que les deux forment un tout. Je pense que certaines personnes pourront être étonnées quand elles liront ces paroles.

Michael, tu as déclaré que, quand Angela a quitté le groupe, « [tu] pensais que le groupe allait connaître une perte de vitesse et que [vous alliez] devoir [vous] reconstruire jusqu’au niveau d’avant son départ. Mais au contraire, avec Alissa, le groupe a décollé et atteint des sommets. » C’est l’un des rares cas où changer de chanteuse a permis au groupe d’être encore plus populaire qu’avant. Avec le recul, selon toi, qu’est-ce qui a fait la différence avec Alissa ? Et désolée de parler de toi comme si tu n’étais pas là, Alissa !

Non, non, pas de problème ! [Rires]

Michael : C’est juste une question d’alchimie. Comme je l’ai dit tout à l’heure, elle…

Alissa : Compliments uniquement ! [Rires]

Michael : L’alchimie était vraiment bonne, je dirais. Et nous sommes vraiment partis sur les chapeaux de roue. Nous savions que nous allions devoir faire nos preuves à nouveau – en tout cas, c’est ce que nous pensions. Et d’une certaine façon, c’était peut-être le cas, mais ça s’est fait très rapidement. Ça n’a pas été instantané, mais ç’a vraiment été rapide. Au cours de la première année, le nouveau line-up a été très bien accepté, et le nouvel album était parfait, si je peux me permettre. Nous avons passé beaucoup de temps dessus parce que nous savions que tout le monde allait le décortiquer pour essayer de trouver les failles. Et il n’y en avait pas. Au final, l’album a très bien marché, et c’était génial. Alissa est une chanteuse phénoménale, Arch Enemy est un groupe phénoménal, et comme je l’ai dit, c’est le genre de combinaison qui fonctionne parfaitement. Mais ça a fonctionné un peu mieux, et je pense un peu plus vite, que ce à quoi je m’attendais. Je savais que ça allait marcher. Je croyais à cent pour cent dans l’album que nous avions écrit. J’avais confiance dans notre choix de chanteuse, et je croyais dans les chansons, mais je ne pouvais pas prévoir que ça allait marcher aussi vite. Genre, tout le monde adore ce line-up, maintenant. C’était un peu surprenant, mais dans le bon sens !

Alissa, concernant la décision de sortir davantage de singles cette fois-ci, tu as déclaré : « Ces deux dernières années, tout le monde a dû repenser la façon dont on sort de la musique en raison de la façon dont le public consomme cette musique. » Penses-tu que ce que nous avons vécu ces deux dernières années va changer durablement l’industrie de la musique et la façon dont les groupes réfléchissent ?

Alissa : Je ne sais pas si la pandémie a directement affecté le concept de sortir plusieurs singles avant un album, mais je pense que, de façon générale, la façon dont les gens consomment la musique change constamment. On le sait déjà avec l’aspect physique, comme les vinyles, les cassettes, les CD ou les MP3. Il y a toujours eu une évolution dans la façon dont les gens choisissent de consommer de la musique. Mais la constante a toujours été le live. Tout le monde, qu’on achète le vinyle ou se contente de streamer, allait voir le concert. Mais évidemment, nous ne pouvions pas donner de concert – personne ne pouvait, ces deux dernières années. Je trouve qu’il était logique pour nous de donner au public une chance de découvrir davantage de chansons, de la même façon que nous. Quand nous écrivons un album, ce n’est pas comme si nous savions quelles chansons allaient devenir des singles et que nous leur accordions plus d’attention. Chaque chanson reçoit la même attention et le même amour, et au final, quand elles finissent dans un album, arrive le moment difficile de sélectionner celles qui vont être un peu plus spéciales. Du coup, j’aime vraiment cette idée de sortir plus de singles, parce que ça permet au public de ne pas se laisser distraire par d’autres chansons, de se dire : « C’est la saison de ‘Deceiver, Deceiver’ », ou : « C’est la saison de ‘House Of Mirrors’ » et de se concentrer totalement là-dessus. Et quand les gens viendront au concert, ils savent qu’ils pourront discuter avec d’autres fans : « Oh, tu penses qu’ils vont jouer ‘House Of Mirrors’? » Et ils peuvent être certains que l’autre fan saura exactement de quelle chanson il s’agit. Ce n’est pas un titre obscur de l’album. Ça permet à davantage de chansons de briller. Ça me plaît beaucoup.

Michael : J’ai vraiment appris à apprécier cette approche, moi aussi. Au début, j’étais un peu sceptique, mais maintenant, je suis totalement pour.

« Au cours de la première année, le nouveau line-up a été très bien accepté, et le nouvel album était parfait, si je peux me permettre. Nous avons passé beaucoup de temps dessus parce que nous savions que tout le monde allait le décortiquer pour essayer de trouver les failles. Et il n’y en avait pas. »

Ça montre aussi que l’album ne comporte pas seulement deux bonnes chansons et des fillers – ce qui arrive un peu trop souvent !

Exactement. Nous n’avons jamais eu de fillers. C’est pour ça que j’étais un peu déçu… Par exemple, pour le dernier album, Will To Power, nous avons sorti « The World Is Yours » et « The Eagle Flies Alone », et bam, l’album était sorti et nous étions sur la route. À partir de ce moment-là, une fois que l’album est sorti et que nous sommes en tournée, ça devient difficile de caser d’autres titres de l’album dans la setlist. Nous avons toujours écrit des chansons dont nous étions fiers, que nous aimions et qui n’étaient pas les deux singles. Ces deux titres ont eu un succès phénoménal sur YouTube et en streaming, mais le reste des chansons était… C’était difficile. Elles n’avaient pas le même impact ou la même reconnaissance. Nous les avons jouées quand même, mais… Nous venons de finir une tournée en Amérique du Nord, et nous avons joué « Decevier, Deceiver », « Handshake With Hell », « House Of Mirrors » – les trois titres qui étaient sortis à l’époque. Et tout le monde les connaissait, tout le monde a très bien réagi, il y a eu des mosh pits et des gens pour chanter avec nous. Du coup, je me suis dit : « OK, ça marche plutôt pas mal… » Mais ce n’était pas notre idée. C’est venu de notre équipe chez Nuclear Blast, à Berlin. Tout le monde voulait tenter… Ils nous ont dit : « Nous voulons faire ça avec un groupe de metal, et nous voulons que ce soit Arch Enemy. » Ça a vraiment très, très bien marché.

Alissa : L’exception notable à laquelle je viens de penser était « First Day In Hell ». Ce n’était pas un single, mais les gens ont adoré ce titre en live. Quand nous avons défini la setlist, nous nous sommes aperçus que pratiquement chaque chanson avait un clip qui allait avec, mais pas celle-là. C’était intéressant.

Michael, tu as déclaré que tu « ressentais la responsabilité de porter la tradition heavy metal au mieux de [vos] capacités ». D’où vient ce sentiment de responsabilité envers la tradition ? Penses-tu que ce soit la clé de la longévité et de la cohérence, par rapport au fait de suivre la mode ?

Michael : Oui, je ne suis pas du genre à suivre la mode. Quand nous avons tourné en Amérique du Nord il y a quelques années, j’ai été surpris parce qu’aucun des groupes qui nous accompagnait n’était… C’était une tournée metal, mais je ne considérerais aucun des ces groupes comme un groupe de metal. Et je pense qu’aucun d’eux ne se considérerait de la sorte non plus. C’était un peu comme s’ils écoutaient un peu de Meshuggah et d’EDM, ou quel que soit le nom que ça porte. De la musique électronique, tu vois ? Mais ça m’a ouvert les yeux sur le fait qu’il existe une autre branche qui ne fait pas partie de ce que j’appellerais l’arbre généalogique du metal, qui vient du rock – Black Sabbath, Deep Purple, Led Zeppelin, Judas Priest, Iron Maiden, tous ces groupes. Je pense qu’Arch Enemy a sa place sur cet arbre, mais il existe des groupes plus heavy qui n’en font pas vraiment partie. Je n’essaie pas de créer de conflit, c’est simplement que ça m’a ouvert les yeux. Il y a plusieurs façons de voir les choses. De ce point de vue, je suis un peu traditionaliste, j’imagine. Je pense qu’il n’y a rien à reprocher à une tradition, du moment qu’elle est bonne. Il y a une raison qui fait que les gens continuent d’écouter et d’aller voir Iron Maiden, et c’est le fait que c’est de la bonne musique.

Je voudrais conclure avec une question pour Alissa. J’ai appris via Instagram que tu avais perdu ta voix pendant la tournée nord-américaine et que tu ne pouvais pas parler. Comment fait-on ce que tu fais sur scène tous les soirs quand on ne peut pas parler ?!

Alissa : En haïssant la vie ! [Rires] Non, c’est extrêmement difficile. Je pense que la seule raison qui m’a permis d’aller au bout est que j’ai des milliers de concerts derrière moi. Puisque tu étudies le chant, tu peux certainement comprendre. Ma vraie voix, le timbre avec lequel je fais le chant clair, comme sur « Handshake With Hell », par exemple, est celle que j’utilise pour parler. Quand je hurle, il y a cette puissance-là, et la texture vient du falsetto. Et en fait, j’avais une bronchite aiguë du falsetto. Du coup, si je voulais parler, il fallait que ce soit tout doucement, parce que je savais que je souffrais [rires]. J’essayais aussi de reposer ma voix, mais ce n’était pas possible, parce que, quand tes cordes vocales sont complètement inflammées, elles ne vibrent pas correctement, et tu vas devoir faire passer davantage d’air pour les faire vibrer ne serait-ce qu’un peu. Il est d’ailleurs probable qu’elles ne vibrent pas, qu’elles restent coincées en position ouverte et que tu sois incapable de sortir un son, parce qu’il n’y a pas de vibration. Du coup, j’ai dû essayer de recréer la texture et le ton d’un hurlement dans ma plage vocale parlée, et de forcer les hurlements à sortir, tout en sachant que j’aggravais certainement les choses. Les 23 autres heures de la journée, je faisais très attention pour me soigner. Je sais que tout le monde dit : « Oh, bois de l’eau avec de l’ail, ou du gingembre et du citron ! » Tout le monde a une solution, mais ça ne fonctionne pas. Ça ne fonctionne pas ! La seule chose qui soit efficace, c’est un niveau extrême d’hydratation – tu dois boire des hectolitres d’eau –, le sommeil et le temps. Je respirais aussi de la vapeur pratiquement toute la journée. Tu peux boire tout le thé que tu veux, mais ça passe par ton œsophage. Oui, ça fait du bien par où ça passe, mais la porte qui donne sur tes poumons, c’est le larynx. Donc, à moins de respirer ce thé, il n’atteindra pas ton larynx. Du coup, je respirais de la fumée pour créer un environnement chaud et humide, pour que l’inflammation de mon larynx puisse se réduire un peu.

Heureusement, tout le monde sur la tournée, Behemoth et les gars d’Arch Enemy, m’était d’un grand soutien, du genre : « Que peut-on faire pour que ça se passe bien ? Parce que les gens attendent ce concert depuis des années, on ne peut pas les décevoir. » J’avais donc beaucoup de pression sur les épaules, mais nous avons fait en sorte que ça marche, en ajoutant plus de solos de guitare, ou en optant pour des chansons moins difficiles vocalement, ou en réorganisant la setlist. Je crois que c’est ce que n’importe quel groupe professionnel ferait dans ce cas précis : nous tenons vraiment à ne pas décevoir les gens, et nous ne l’avons pas fait. Tout le monde m’a soutenue, et nous avons une super équipe technique qui savait exactement quel était le problème et était là pour que les choses se passent bien malgré tout. Par exemple, il fallait que mes retours soient réglés un peu différemment, parce que je n’entendais pas aussi bien ma voix, vu qu’elle n’était pas au même volume que d’habitude. Mon technicien retours était là, prêt à tout régler et mixer différemment pendant la durée de la tournée. C’était extrêmement différent et difficile, et honnêtement, assez effrayant. Et aussi épuisant, parce que, là où je peux normalement tenir un hurlement pendant 45 secondes, il fallait que j’expulse tout l’air possible pour obtenir la moindre petite vibration. Du coup, je ne pouvais tenir le cri que pendant deux secondes. Mais nous avons fait en sorte que ça marche, et le public était tellement heureux de pouvoir enfin voir le concert, après cette période si difficile, qu’il m’a aussi aidée à chanter. Nous y sommes arrivés.

Interview réalisée en face à face le 1er juin2022 par Tiphaine Lombardelli.
Retranscription & traduction : Tiphaine Lombardelli.
Photos : Katja Kuhl (1, 2, 4) & Patric Ullaeus (5).

Site officiel d’Arch Enemy : archenemy.net

Acheter l’album Deceivers.



Laisser un commentaire

  • Comment j’adore lire ce genre d’interview. Un plaisir, et longue vie à Arch Enemy. J’ai tellement hâte de les voir ainsi que Behemoth

    [Reply]

  • En même temps si ils avaient engagé une chanteuse physiquement moyenne, je ne pense pas que leur popularité serait monté en flèche, on ne va pas se mentir

    [Reply]

    Alex

    Sur cette logique son groupe d’avant dans lequel elle était excellente aussi aurait du avoir la même reconnaissance non ? 😉

    micka

    Je pense quand même que Arch Ennemy était plus connu que The Agonist….

  • Arrow
    Arrow
    Arch Enemy @ Lyon
    Slider
  • 1/3