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Interview   

Aro Ora passe son premier cycle


Un disque, c’est rond. D’un point de vue purement physique, écouter un album, c’est lancer une boucle. C’est cette notion de cycle qu’explore Aro Ora dans les textes mais aussi un peu dans la musique de son premier album Wairua. Se questionnant régulièrement sur les intrications entre l’homme, le monde et l’univers, le groupe a pris pour point de départ une célèbre théorie selon laquelle l’univers serait dans un cycle permanent d’expansion et de rétractation.

Ci-après, nous échangeons avec Florent Giudicelli (guitare) et Baptiste Boudoux (chant) sur l’écriture et la conception sonore d’un disque particulièrement intime. Mais ce serait une erreur de distinguer écriture et conception sonore tant les atmosphères développées par les sons sont importantes dans la musique et même la vie du groupe. On a donc terminé cet entretien comme l’on termine traditionnellement une répète : en parlant son et matos, en perdant au passage les non-initiés qui seraient encore là.

« À partir du moment où l’album est écouté, il respire, vu qu’on écoute ‘Inhale’ et ‘Exhale’, et donc l’album est en vie. »

Radio Metal : L’album Wairua sort quatre avant après votre EP, Mahara. Vu que c’est votre premier album, avez-vous ressenti un besoin de particulièrement le préparer et le peaufiner ?

Florent Giudicelli (guitare) : Oui, c’est indéniable. Après, ça aurait été un cinq titres, nous aurions tout autant eu cette volonté de le peaufiner. Que ce soit un cinq, un quinze ou vingt titres, nous ne sortons rien tant que nous ne sommes pas satisfaits à cent pour cent de ce que nous faisons. C’est pour ça que c’est un petit peu long : nous souhaitons que chacun soit dans le projet et intéressé par la musique. Bien sûr, sur quinze titres, tu n’as pas la même affinité ou affection avec tous les morceaux, mais nous sommes assez fiers des quinze titres, et s’ils sont sur l’album, c’est parce que nous le voulions.

Malgré tout, du fait que ce soit un album, donc un palier symbolique, n’y avait-il pas une petite pression supplémentaire ?

Oui et non. Nous avions fait un cinq titres à l’époque avec peu de moyens par rapport à l’album parce que nous voulions sortir un cinq titres pour tâter le terrain, voir ce que ça donnait. Et aussi pour pouvoir s’enregistrer et avoir un support de qualité. C’est aussi pour ça qu’à l’époque, nous avions tout fait nous-mêmes de A à Z ; il n’y a que la batterie que nous avons été enregistrer dans un studio pour des raisons d’acoustique et de parc de micro. Donc nous avions tout fait et nous nous sommes dit que nous ne voulions pas le refaire pour l’album parce que, justement, nous voulions passer un cap en termes de qualité de production et de son. C’est pour ça que c’est Fabien Devaux qui a fait le mixage et le mastering, et qui a aussi enregistré la batterie avec nous.

En termes d’écriture, y a-t-il des leçons que vous aviez tirées de votre EP ?

Les leçons que nous en avons tirées est que nous ne voulions pas nous cantonner à un seul style de metal ou une seule approche d’écriture. Ça nous a renforcés dans l’idée que nous voulions continuer à explorer pas mal d’univers différents, tout en restant dans le metal moderne. C’est pour ça que nous avons un peu cette étiquette de « metal moderne ». On nous pose souvent la question : « Pourquoi ‘metal moderne’ ? » Eh bien, parce que déjà, nous ne faisons pas du old school, et surtout nous piochons dans des influences un peu diverses et variées. C’est-à-dire que s’il y a un passage où nous avons envie de mettre un gros breakdown qui va être typé « deathcore », nous allons le mettre parce que nous en avons envie. Si nous avons envie de mettre un passage ambient, nous allons le mettre. Si nous avons envie de mettre du « poum-tchak poum-tchak » façon un peu plus hardcore pour relancer le rythme ou un gros tapis de double, nous le faisons. Nous piochons un petit peu partout, en tout cas pour la musique.

Baptiste Boudoux (chant) : Nous nous inspirons sans pour autant faire du copier-coller et sans nous laisser lasser par les codes du metal un peu « traditionnel ». Car c’est vrai qu’il y a des directives assez claires en fonction de certains styles. On pense souvent au black metal, avec une manière d’écrire les compositions très traditionnelle, il y a vraiment une culture. Nous, nous essayons un peu de nous défaire de ces codes. Pour ce qui est des leçons tirées de l’écriture des textes, encore une fois, ce serait cette pluralité des approches : est-ce qu’on commence un morceau en écrivant la musique et ensuite on écrit les textes par-dessus, ou alors est-ce qu’on fait l’inverse ? Cette transition entre les deux disques nous a permis de nous dire que nous aimerions faire les deux. Nous n’avons pas envie de composer d’une manière unique. Nous aimerions pouvoir disposer de tous les outils nécessaires pour continuer notre production à l’avenir.

Après le premier EP vous avez exprimé la volonté de partir dans une direction plus intimiste et introspective. Qu’est-ce qui a déclenché cette envie ?

Je pense que nous avons toujours eu un peu ce côté-là. Peut-être que ça s’est démarqué entre les deux productions car il y a forcément eu des événements de vie, comme tout le monde en rencontre. Je pense, de manière très crue, à « Shivering Flame », qui aborde le sujet du deuil : ça n’apparaît pas comme ça de nulle part, c’est vraiment la conséquence de choses qui sont arrivées dans nos vies respectives pendant cette période et qui nous ont donné envie de produire sur ce sujet.

Votre musique est plutôt massive et dense. Du coup, « intimiste » n’est peut-être pas le premier adjectif qui vient à l’esprit de l’auditeur. Comment ce côté intimiste, selon vous, s’est exprimé quand vous avez travaillé sur la musique et la production ? Ou alors ça reste dans les textes ?

Florent : Les deux. Parce que si l’album s’appelle Wairua, ce qui signifie « l’âme » en maori, c’est parce que nous avons vraiment mis nos tripes dedans. Je me souviens, par exemple, que « Flight Of The Red Ibis », l’avant-dernier morceau, est un morceau qui a été composé par Anthony [Mateus], donc l’autre guitariste. Si je me souviens bien, c’était à une période qui n’était pas forcément la plus facile de sa vie et ça a été un peu comme une libération pour lui d’écrire ce morceau qui était plus ambient, moins rentre-dedans, moins direct, où il se passe plus de choses avant de rentrer dans le vif du sujet, avec une fin un peu « mélancolique ». « Velvet » aussi, par exemple, c’est un morceau de base que j’avais écrit, parce que je voulais un truc plus smoothy, plus rock, un petit peu différent. Bat au début était là : « On n’a pas trop l’habitude de faire ça. Je t’avoue que je ne sais pas trop quoi faire. Je vais parler d’un truc dont on n’a pas encore parlé, je vais parler un peu plus de ‘sexe’ [petits rires]. Je vais me livrer un peu plus… »

« Chaque morceau doit avoir un passage qui justifie l’écoute du morceau. »

Baptiste : Flo parle de « Velvet », c’est un peu l’ovni de l’album parce qu’il a vraiment un esprit qui se démarque du reste. Du coup, l’approche en tant qu’auteur, ça a été un challenge de se positionner sur ce morceau et créer dessus, car c’était vraiment un style dont je n’avais pas l’habitude et nous avons essayé de faire quelque chose de cohérent.

Florent : Après, ce côté intimiste… La perception des mots est relative à chaque personne. En tout cas, nous nous sommes peut-être plus livrés parce que nous étions aussi plus en confiance sur la musique que nous faisions. Nous commencions vraiment à tous nous connaître de plus en plus, savoir ce qui pourrait vraiment parler à untel, quel membre pourrait ramener un peu cette patte peut-être plus metalcore, d’autres peut-être plus death, d’autres peut-être plus ambiante… Nous arrivons à nous compléter en mélangeant nos influences personnelles, et ensuite en mélangeant ça à nos influences de groupe. Je ne sais pas si « intimiste » est exactement le bon mot, mais en tout cas, nous avons mis nos tripes et un peu de notre âme dans cet album

Baptiste : De toute façon, c’est forcément ambivalent parce que même si nous nous livrons sur des choses personnelles, que ce soit dans notre musique ou dans les paroles que nous écrivons, c’est voué à être partagé. Il y a dans tous les cas ce paradoxe qui est présent.

Vous avez évoqué « Velvet » qui a été difficile à écrire et qui parle de « sexe ». Dans le rock n’ roll et dans le metal, c’est un thème dont on peut parler de manière soit un peu fun, soit très débridée. C’est difficile de l’aborder de manière sérieuse ?

Je n’ai pas essayé de me dire que j’allais l’aborder de manière sérieuse ou humoristique. Je me suis juste dit que c’était le thème que j’avais envie de développer là-dedans. C’était complexe dans le sens où c’était quelque chose de nouveau, mais en fait, ça s’est présenté assez naturellement une fois que j’ai commencé à poser le crayon sur le papier. Evidemment, comme je suis l’interprète et que je suis de sexe masculin, on peut avoir cette tendance à interpréter que le personnage qui est décrit dans le morceau est de sexe masculin aussi. Pourtant, il n’y a rien de particulier qui définisse le genre du personnage. Il y a donc cette volonté aussi de faire en sorte que n’importe qui peut se retrouver là-dedans.

Dans le dossier de presse, l’album est décrit comme inspiré d’un constat sur le monde actuel mais aussi des relations cycliques entre l’univers, la Terre et l’individu. C’est vrai que l’idée de cycle est présente dans la structure même de l’album qui commence par « Inhale » et finit par « Exhale ». Pouvez-vous nous parler un peu plus en détail de ce cycle que vous constatez et décrivez ?

A la toute base, c’est une réflexion sur l’origine de l’univers alternative au Big Bang. En fait, le Big Bang ne serait pas le tout premier commencement mais la fin d’un cycle. C’est un concept qui présenterait que l’univers ne ferait que s’étendre, se dilater, puis se rétracter et ainsi de suite. Conceptuellement, s’il fait ça depuis un temps infini et que ça va se reproduire dans un temps infini, potentiellement, toutes les versions de l’univers ont déjà existé et ré-existeront. C’est cette idée de base du cycle que nous abordons. Après, effectivement, ça se traduit dans l’ordre des morceaux. Il y a donc cette idée de la respiration : à partir du moment où l’album est écouté, il respire, vu qu’on écoute « Inhale » et « Exhale », et donc l’album est en vie. Il y a aussi dans l’album « Kosmos » et « Hólos » que nous avons nommés ainsi entre autres à cause d’une expression grecque, « hólos ho kosmos », qui signifierait « tout et tout le monde » : il y a encore une fois cette idée de la vie qui est présente. Le cycle et la vie font vraiment partie des deux thèmes principaux que nous dégageons dans notre album.

Tu parlais de cette théorie selon laquelle l’univers oscille en s’étendant puis se rétractant sans cesse. Est-ce que votre album a également cette vocation, de par sa structure, sa conception, à être écouté en boucle à l’infini ?

Florent : Ça, c’est à l’appréciation de chacun [rires]. Je pense qu’il y a des gens qui, au bout du deuxième morceau, vont arrêter le cycle, et il y en a, ce sera au bout de la vingtième écoute. Mais oui, en fait, c’est un CD, c’est rond, donc ça tourne en boucle, physiquement parlant. Après, je vais te répondre à une autre question par la même occasion : au niveau de la tracklist, nous avions quand même pas mal de morceaux et il a fallu faire un choix, donc nous nous sommes bridés, cantonnés à quinze titres. Ensuite, il a fallu que tout ceci se lie comme il faut. Il y a environ trois parties, en gros, trois chapitres qui se développent dans l’album et qui sont un peu scindés ou marqués par la présence d’un interlude instrumental. Avec « Inhale », nous voulions faire rentrer les gens dedans… Et même nous aussi, parce que quand nous composons, bien sûr, c’est pour partager la musique, mais c’est la musique que nous allons jouer sur scène, donc il faut aussi que ça nous parle et que ça nous mettre, pas en transe, mais presque. « Shivering Flame » est très synthétique de ce que nous pouvons représenter. Ensuite, il y a « Hólos » qui vient un peu calmer le jeu et ramener quelque chose de nouveau. Il y a « Roots Of Knowledge »… Enfin, il y a vraiment ces trois parties distinctes, et il fallait que les quinze titres soient fluides et agréables à l’écoute, car on ne sort pas un quinze titre parce qu’on veut sortir un quinze titres ou parce qu’on a écrit quinze morceaux et qu’il faut qu’on les présente. Il fallait que ce soit digeste à l’écoute. Nous-mêmes, au début, nous nous sommes posé la question : « Est-ce que soixante-deux minutes ce n’est pas un peu trop ? » Et nous nous sommes dit : « C’est trop si c’est chiant à écouter. » Pour nous, ce n’était pas chiant à écouter. Eh oui, pour répondre à ta question, je pense qu’on peut… C’est vrai que je n’ai pas souvent l’occasion d’écouter l’album d’une traite et de me le refaire juste après, mais je sais qu’il y a des gens qui l’ont écouté deux fois de suite et qui m’ont dit que le rythme de l’album et les ambiances sont très bien. Et nous avons réussi ce que nous voulions faire : chaque morceau doit avoir un passage qui justifie l’écoute du morceau ; il doit vraiment y avoir un point important qui se dégage du morceau. Surtout, ce que nous ne voulions pas, c’est que les gens se disent : « Attends, c’est quoi ? C’est le troisième, quatrième, cinquième morceau ? Parce que là c’est toujours un peu les mêmes tempos, les mêmes rythmes, les mêmes ambiances. » Nous voulions vraiment un truc assez riche et varié.

« Nous avons un peu cet esprit où en live, il faut que ça sonne comme l’album mais en mieux. »

Baptiste : Et pour continuer de répondre à ta question de tout à l’heure sur le cycle : nous avions eu dans nos idées initiales d’avoir le tout début de l’album qui commencerait comme la fin de notre EP. Donc nous avions une idée de continuité. Nous aurions pu partir aussi sur un truc tout bête qui est que la fin de l’album serait aussi le début de l’album, mais ce n’est pas une direction que nous avons choisi de prendre, car nous avions déjà tellement d’autres idées à appliquer.

Florent : Nous ne voulions pas nous mettre des barrières juste pour nous en mettre et que ce soit un frein à la créativité.

Baptiste : Et je pense que nous avons ponctué et conclu l’album d’une manière qui nous satisfait tellement que nous n’avions pas envie de revenir là-dessus.

Si on parle façon plus générale de votre carrière, on retrouve un questionnement quant aux intrications entre l’homme, la Terre et l’univers. Quelle est la source de cette réflexion chez vous ?

Je dirais, pas mal d’introspection sur notre propre condition, notre place au sein de notre espèce, le rôle que l’espèce elle-même a à jouer. Je pense que c’est l’apprentissage de l’humilité en tant que race qui motive un peu cet élan. Mais c’est beaucoup le résultat de réflexions personnelles qui ont amené ça. Le groupe, c’est aussi un terreau fertile au développement de ces idées et à leur transmission. Ça n’a évidemment pas de volonté prophétique, mais c’est un medium comme un autre pour faire passer un message.

Votre musique se prête bien à ces thématiques métaphysiques, par le côté massif mais aussi le travail sur les atmosphères avec certains effets de chant, des sons de guitare qui sont très post-rock, des côtés répétitifs sur certains passages pour créer une ambiance, etc. Clairement, la musique va de pair avec vos textes. C’est quelque chose que vous avez commencé à évoquer en début d’interview, mais pouvez-vous nous parler un peu plus de cette symbiose ?

Florent : Dans AO, nous sommes trois compositeurs principaux de musique : moi-même à la guitare, l’autre guitariste et Quentin [Regnault], notre batteur. Ce dernier ne fait pas que de la batterie, il fait pas mal de guitare et de basse aussi ; c’est un mec qui peut enregistrer un album tout seul dans sa piaule, et d’ailleurs il l’a déjà fait, à dix-sept ou dix-huit ans, je crois, c’était un geek sur Audacity. Donc nous avons écrit des squelettes de morceaux. Il peut y avoir les trois quarts d’un morceau qui sont composés par une seule personne. Ensuite nous envoyons ça aux autres, nous nous retrouvons, nous les arrangeons ensemble sur de la MAO. Ensuite nous nous retrouvons en répète, nous les faisons tourner. Nous nous apercevons que c’est mortel dans notre chambre, mais à jouer tous ensemble, c’est chiant, donc nous changeons le truc. Et vice versa : on se dit que ça ne va pas trop sonner et puis en fait, quand nous le jouons ensemble, il se passe quelque chose, donc ça ramène un côté créatif, nous allons rajouter des choses, etc. Pour l’instant, nous sommes plus partis à base de musique et ensuite les textes se sont mis dessus, mais notre souhait était justement de pouvoir commencer à créer à partir des lyrics ou en tout cas d’un thème bien particulier.

Baptiste : Nous n’avons donc pas de règle unique de composition mais il y a eu une méthode dominante. Après, justement, pendant l’album, nous avons essayé de faire ce processus de création de commencer d’abord par les textes, et en fait, il y a eu la prise de conscience que le thème dégagé par la musique qui avait été créée initialement pour être en concordance avec les textes ne se mariait pas forcément, et il y a un nouveau texte qui a été créé pour coller sur cette musique qui avait été inspirée par un texte. Du coup, nous avions forcément un texte de plus en attente.

A l’écoute de l’album, on sent qu’il y a une attention particulière portée sur cette ambiance aérienne, presque cosmique par moments. Pouvez-vous nous parler un peu plus du processus réalisé sur le son en lui-même, les nappes, les sons de guitare, etc. ? Est-ce que le travail sur le son est aussi important que celui sur la musique ?

Florent : Oui, complètement. Quentin et moi-même sommes assez geeks de son, à aller chercher des sons bien particuliers, si on veut que ça sonne comme ça, il faut que ça sonne comme ça, quitte à vraiment se prendre la tête pendant des heures et des heures. Le gars avec qui nous avons fait le mixage, à la fin, nous a carrément dit : « Les gars, c’est mieux que vous veniez trois jours chez moi pour finir le mix avec moi parce qu’il y a tellement de petits détails… » Nous savons que nous pouvons être chiants sur ce que nous voulons, parce que justement nous avons cette culture du son. Du coup, il nous a dit : « Là, je ne peux pas faire plus que ce que j’ai déjà fait, il faut que vous veniez chez moi et on finit le truc ensemble. » Tu vois, sur le son de guitare, au début nous étions partis sur du reamping. J’ai une Diezel à la maison, donc nous avons essayé la Diezel, nous nous sommes dit : « Ouais, c’est pas mal mais ce n’est pas encore ça. » Donc après, nous avons couplé le reamping Diezel avec des simul cab, des Friedman où on se disait : « Ouais, c’est bien mais ce n’est pas encore ça. » Donc ensuite nous avons refait des simu de guitare typés Mesa Boogie qui du coup se mariaient vachement bien avec le son de la Diezel, sauf que ça bouffait à mort les fréquences des guitares additionnelles. Ça a été un sacré merdier de faire sonner tout ça, parce que nous voulions que tout s’entende. Nous n’avons pas vocation à mettre trois guitares additionnelles juste pour qu’il y ait trois guitares additionnelles, mais on n’en entend qu’une et elle joue la même chose à l’octave et il ne se passe pas grand-chose. Ça a donc été une vraie galère et jusqu’au bout… Je vais, par exemple, te donner des petits « secrets » de production : sur les shimmer – c’est une réverb où on a un effet un peu synthé, tu as un petit bouton magique sur le plugin où tu mets le mix à fond et tu peux gratter toutes tes cordes, tu n’entends aucune attaque, il ne va y avoir que les nappes qui vont chercher dans les octaves en bas, les harmoniques, etc. –, à certains moments, vu que nous faisons pas mal de superpositions de voix, ça bouffait le chant de Baptiste. Ce n’est pas une histoire de volume mais vraiment de fréquence. Quand tu écoutes la piste unique, ça ne sonne pas du tout, mais ce qu’il faut, c’est que ça sonne bien quand tout est ensemble, du coup tu fais un creux, tu mets un moins douze dB sur la fréquence de Bat si on veut que le synthé soit mis en avant et vice versa. Donc nous avons une grosse culture du son et nous recherchons vraiment les types de son bien particuliers.

« C’est clair qu’il y a des bars dont, je pense, la sono a pris un petit peu cher quand nous sommes passés parce qu’il y avait vraiment beaucoup d’infos en même temps. »

Baptise : il y avait le travail du son une fois les enregistrements faits, mais il y avait même une étape préalable, avec le choix de la guitare, savoir quelle gratte utiliser pour enregistrer tel riff, etc. Il y a plein d’étapes qui se présentent lors de la création du son.

Ça me rappelle une interview de Matthieu Ricou de Lizzard qui disait que venir les voir en répète était super ennuyeux parce qu’ils peuvent passer une heure et demie à ne pas du tout jouer mais à essayer de trouver des sons…

Florent : Ce n’est pas de la même manière, mais c’est aussi comme ça pour nous. Je me souviens, dans le morceau « Tragedy Of A Lost Self », il y a un trémolo qui arrive. Je crois que nous étions tous les deux avec Quentin chez moi et nous nous sommes dit : « Putain, il manque un truc là. Il faut qu’on mette quelque chose pour que ça relance un peu le truc. » Je crois que quatre ou cinq heures plus tard, nous avions trouvé le bon réglage, le bon trémolo, avec la bonne réverb, avec la bonne gratte… Donc oui, nous sommes un peu pareils. Nous pouvons nous isoler pendant des heures sur un seul passage pour que ça sonne comme nous voulons.

Forcément en studio, on la possibilité de travailler les choses ainsi, mais du coup, comment restituer ça sur scène ? Comment faire passer le cap du live à cette musique ?

Avec un sampler ! [Petits rires] Tout simplement. Notre batteur a cette culture du sampler. Déjà, de base, Quentin jouait avec Kronos à l’époque et n’utilisait pas son sampler pendant les morceaux de Kronos mais entre les morceaux. Les gars voulaient en profiter. C’est vrai que c’est un atout d’avoir quelqu’un qui sait maîtriser pas mal le mix et le mastering pour amener ça. Ensuite, nous faisons le choix de quelle partie nous allons sampler, quelle partie nous allons jouer. Sur « Inhale », le premier morceau, il y a le lead qui vient : nous ne le jouons pas, car nous préférons avec les deux guitares rythmiques qui amènent une grosseur et avoir ce lead derrière. Parfois c’est complètement l’inverse. Parfois, pour des raisons techniques, nous ne pouvons pas parce que nous n’avons pas assez d’effet, nous ne jouons pas tous sur numérique. Donc nous arrivons à restituer tout ça sous forme de sampler et nous bossons ça en résidence. Nous faisons des filages avec notre sondier qui nous dit que là la guitare n’est pas du tout assez forte, là il faut que tu aies telle fréquence, etc. Donc c’est pas mal de préparation et d’essais sur différents systèmes de son en amont pour voir comment ça sonne et essayer d’être le plus fidèle. Nous avons un peu cet esprit où, en live, il faut que ça sonne comme l’album mais en mieux.

Baptiste : Et nous nous confrontons malgré tout à cette réalité qui est que quoi qu’on fasse, ce ne sera pas le son de l’album qui sortira. Ne serait-ce que si on change de matériel entre_temps. Mais même sans les questions techniques du matériel, le facteur humain fait que ça ne peut pas être la même chose, donc nous n’avons pas non plus les mêmes attentes. Comme le dit Flo, il faut que ce soit mieux sur scène parce qu’il y a aussi ce facteur, justement, humain mais qui vient donner de la vie sur scène. La qualité, à mon sens, des concerts que nous pouvons produire, c’est cet échange qui se crée aussi avec les gens. Ce n’est pas purement et simplement du son. C’est aussi une communication avec les gens qui sont en face.

J’imagine que vous ne pouvez pas forcément jouer partout, comme dans un bar par exemple…

Florent : Oui et non, parce qu’en fait, s’il y a un concert, il y a une diffusion de son. Que la guitare, la basse et la batterie soient repiquées ou pas, il faut toujours une sono pour le chant. Du coup, le sampler, tu mets deux XLR dedans et ça sera rediffusé en façade. Donc c’est clair qu’il y a des bars dont, je pense, la sono a pris un petit peu cher quand nous sommes passés parce qu’il y avait vraiment beaucoup d’infos en même temps. Mais tant qu’il y a l’essentiel…

Baptise : Elles prennent cher pas juste parce que c’est une question de volume mais parce qu’il y a plein de fréquences en même temps.

En plus, maintenant avec certains bars qui ont le dispositif qui limite les dB, vous avez dû faire craquer deux ou trois sonos…

Florent : Surtout la caisse claire de notre batteur : lui, comme il tape, c’est tout de suite cent ou cent deux décibels. Pour la petite anecdote, quand nous avons joué au Temps Machine pour le Warm-Up Hellfest, le micro de la caisse claire n’a pas été ouvert. A lui tout seul, il était déjà à cent deux dB rien qu’avec son coup de caisse claire.

Malgré tout, tous les facteurs présents dans votre prod ne font-ils pas que c’est un peu rigide ou contraignant ? Ça doit être quand même compliqué de faire évoluer vos morceaux en live…

Oui. Nous n’avons pas encore assez de recul là-dessus. Par exemple, nous ne jouons pas les morceaux de l’EP demain à la release party. Avec un quinze titres, nous avions suffisamment le choix et l’envie de présenter plein de nouvelles choses. Après, peut-être que dans cinq ou six ans, vu que nous pouvons enregistrer chez nous, si nous avons envie de modifier des choses, nous les modifierons. Mais nous passons suffisamment de temps à composer et faire des choix pour vraiment revenir dessus et améliorer. Il va y avoir des choses qui vont bouger, mais ça va être des choses que nous allons interpréter. Je pense à des solos, à des harmonisations ou même au niveau de la voix, ça peut évoluer, rien n’est figé, mais il faut quand même que le morceau de base ne soit pas dénaturé.

Baptise : C’est possible mais ça va demander forcément un travail conséquent, parce que ça veut dire qu’il faut que nous aménagions tout. Il faut refaire les samples, le click pour la batterie, etc. Ce n’est pas impossible, mais ça demande du boulot.

Florent : Après, je pense que quand nous aurons envie de faire un morceau où il y a moins de guitare additionnelle ou moins de choses à présenter, peut-être que le sampler ne sera même pas activé. Quand nous faisions des covers, nous faisions « The Heaviest Matter Of The Universe » de Gojira et « Set To Fail » de Lamb Of God, il n’y a pas de sampler. Nous jouons brut tel quel. Et si un jour nous avons une compo qui est un peu plus brute… En soi, par exemple, « Velvet », il n’y a quasiment pas de… Il y a un backing de voix, il y a une soutenance au niveau d’une réverb d’un accord et il y a un sub, et c’est tout. Ce sont des trucs que pourrait faire notre sondier au final.

Baptiste : Après, jouer comme ça, ça a aussi l’avantage d’être rassurant, dans le sens où nous savons ce qui se passe.

Florent : « Rassurant », je ne dirais pas ça : je pense que ce n’est pas rassurant pour le mec qui a le click dans l’oreille [rires].

Baptiste : En cas de pépin, oui, c’est la merde, on n’a pas le droit à l’erreur. Mais quelque part, à la fois, on ne peut pas être pris au dépourvu.

Interview réalisée par téléphone le 11 octobre 2019 par Philippe Sliwa.
Retranscription : Nicolas Gricourt.

Site officiel d’Aro Ora : ao-aroora.com.

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