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Interview   

Asphyx : les vertus de la vieille école


Asphyx fait partie des résistants du death metal du début des années 90, à une époque où le metal extrême cherchait encore à faire des chansons plutôt qu’à repousser les limites. Garants d’un savoir-faire et de certaines valeurs, Asphyx a su à la fois rester fidèle à son art et traverser les âges sans devenir désuet. Au contraire, il suffit d’écouter ses dernières productions pour se convaincre qu’il a encore toute sa place et que les jeunes ont encore beaucoup à apprendre des vieux briscards du death. En particulier avec son nouvel opus Necroceros dont nous parle Martin van Drunen ci-après.

Un album qui profite d’un line-up stable, cent pour cent consacré à Asphyx, et qui n’aurait peut-être pas été le même sans la pandémie et le confinement. Et même si Asphyx revendique d’être « un groupe très conservateur à l’égard de la musique », ça ne les empêche pas d’assimiler des influences assez variées (et parfois surprenantes) et de faire appel à un producteur de power metal… Tout est une question d’instinct. Outre Necroceros, nous profitons des trente ans du classique et premier album du groupe The Rack pour parler des premiers pas de Martin dans le groupe et de l’origine d’un des growls les plus reconnaissables du death metal.

« L’atmosphère [aujourd’hui] est exactement comme dans le temps. Les jeunes groupes ont la même attitude que nous avions quand nous étions jeunes. C’est vraiment sympa à voir, c’est comme un flashback. »

Radio Metal : Necroceros est plus ou moins né du confinement, bien que vous ayez commencé à enregistrer en novembre 2019. Comment les choses ont-elles changé pour le groupe et cet album à partir du moment où la pandémie a frappé ?

Martin van Drunen (chant) : Quand la pandémie a frappé, la première grosse déception pour nous, comme pour tous les autres artistes, c’était évidemment que tous les concerts étaient annulés. Non seulement les concerts, mais aussi tous les festivals. C’était le premier gros impact pour nous. Vu qu’il n’y avait plus de concert à l’horizon, nous avons décidé d’aller en studio, si Tom [Meier], notre ingénieur du son, nous le permettait… Car durant le confinement de mars-avril, on n’avait pas le droit d’être plus de trois personnes dans la même pièce, donc nous avions besoin de sa permission. Il a dit : « D’accord, j’imagine que vous êtes en bonne santé, si c’est le cas, on peut le faire. » Voilà comment nous avons commencé à enregistrer et à jammer pour l’album, en essayant de profiter de ce temps supplémentaire que nous avions à notre disposition. Le truc, c’est qu’en novembre, nous avions effectivement enregistré quelques chansons – six ou sept, donc une bonne partie – mais après les avoir écoutées plein de fois, nous trouvions qu’elles n’étaient pas abouties. Nous savions qu’il fallait changer quelques trucs, purement au niveau des arrangements car le reste allait bien, et il nous restait encore à faire quatre ou cinq chansons supplémentaires. C’est là que nous avons décidé de faire ça au studio mais bien sûr une bonne partie de la musique était déjà là, si on parle purement des riffs, donc tout ce que nous avions à faire était d’arranger ces riffs et le mieux pour Asphyx pour faire ça, c’est de jammer en studio. Nous avons pris deux weekends avec tout le reste des musiques, nous avons commencé à jammer tous ensemble et après ces deux weekends, les chansons étaient arrangées telles qu’on les retrouve sur l’album. Nous avons ensuite pu travailler à partir de ça, car alors nous avions les pistes de batterie et les guitaristes pouvaient faire ce qu’ils voulaient. Voilà quelle a été l’influence principale de la pandémie. Je pense que sans le Covid-19, nous n’aurions probablement même pas pu finir l’album car nous aurions eu trop de concerts à assurer ! [Rires]

Ça a presque l’air d’un mal pour un bien, ça vous a permis non seulement de faire l’album mais aussi de peaufiner les morceaux…

Oui, c’est le seul avantage et point positif concernant le confinement et la pandémie, nous avons enfin pu avoir beaucoup de temps pour travailler sur l’album, faire l’enregistrer, faire le mixage et le sortir. Il y a certains trucs notamment qui sont allés de travers… Je me souviens que Paul [Baayens] était vraiment énervé, car il avait enregistré la majorité des parties qu’il pouvait faire chez lui et à la fin, il s’est rendu compte qu’un truc clochait avec sa guitare. Il a découvert qu’une sorte de pile à l’intérieur de sa guitare était presque à plat, donc il était là : « Oh mon Dieu, non… » Il a dû tout refaire, et ça n’est pas arrivé seulement après une seule chanson, non, c’est arrivé quand il avait presque tout fini ! [Rires] Quand on a une date butoir stricte et un emploi du temps très chargé et qu’il se passe ça, tu te retrouves avec énormément de stress, alors que là, il s’est dit : « Bon, je n’ai rien d’autre à faire, autant tout refaire ! » Comme tu le dis, nous avions beaucoup de temps à notre disposition et ça vaut aussi pour maintenant, je fais toutes sortes d’interviews car je le peux. Nous nous concentrons désormais sur un concert live-stream à l’occasion de la sortie de l’album, les gars travaillent sur le côté visuel et quelques concepts derrière ça, car nous avons encore du temps vu que nous ne jouons pas. Nous tirons le meilleur parti du temps disponible, car que pouvons-nous faire d’autre, malheureusement ?

La pandémie n’a-t-elle pas été inspirante pour un groupe qui a toujours, d’une certaine manière, été inspiré par le déclin de l’humanité ?

Le côté amusant avec tout ça, c’est qu’une fois que ça a vraiment pris de l’ampleur… D’abord, je crois que tout le monde ici en Europe ou même aux Etats-Unis s’est moqué de l’épidémie quand elle a démarré en Chine, en disant : « Oh, ça ne viendra pas jusqu’à nous ! » Je me souviens bien quand nous sommes revenus d’un concert en Suède, je crois que c’était le dernier concert normal que nous avons fait, et dans le village d’Alwin [Zuur], il y avait un cas de coronavirus et au départ ça nous faisait marrer, genre : « Il y a un cas de corona dans ta petite ville merdique ! » Mais ça, c’était avant que tout commence et alors, quand ça a commencé, j’ai dit aux gars : « C’est un pur scénario death metal ! » Après j’en ai même fait le titre d’une chanson, pour un morceau bonus (« Full Death Metal Scenario », dans la version vinyle deluxe, NDLR), qui n’est pas disponible dans toutes les éditions de l’album parce que c’est à ça que sert un titre bonus. Mais oui, je leur ai dit : « Ecoutez, j’ai trouvé un titre de chanson, pour rigoler ! » Nous écrivons au sujet de ce genre de chose, la peste, la maladie, la mort et tout d’un coup, c’est devenu mondial et réel ! Ce n’est plus une histoire fictionnelle, c’est vrai, c’est la dure réalité. C’était… pas un choc, parce que c’est un bien grand mot, mais ça te frappe vraiment en plein visage !

Tu as fait remarquer que « Paul a toujours été dans un paquet de groupes, mais désormais Asphyx est complètement, à cent pour cent, son bébé ». Non seulement ça mais ça fait depuis 2015 que tu n’as plus vraiment d’autre groupe. Quel impact est-ce que ça a eu sur vos apports dans Asphyx à tous les deux ?

Ce que nous avions l’habitude de faire un peu dans le passé était que nous trions les sujets ou les riffs, genre : « Non, ça c’est plus pour tel groupe, ça c’est plus pour tel groupe. » Alors que maintenant, qu’est-ce que ça peut faire ? Si c’est bien, c’est bien et ça conviendra à Asphyx. Simple ! Je me souviens bien quand il y a eu une chanson pour laquelle Paul est venu me voir et m’a dit : « Tu ne trouves pas que ça sonne trop comme ci et ça ? » J’ai dit : « Arrête, Paul, c’est des conneries ! Ce sont tes riffs. C’est ta musique et je me fiche de savoir si ça conviendrait mieux à un autre groupe ! C’est simplement ce que l’on est aujourd’hui, donc on le prend ! » Nous prenons tout ce qui est bon. C’est bien plus confortable comme ça parce que nous ne sommes pas obligés de penser à quoi que ce soit à la marge qui pourrait nous faire dire après coup : « Oh non, pourquoi n’a-t-on pas donné ces riffs à ce groupe ? » ou « Pourquoi n’as-tu pas utilisé ce sujet ou ce concept pour ce groupe ? » Nous ne pensons pas à ça, nous pouvons mettre tout ce que nous avons dans Asphyx. En fait, nous aurions dû faire ça dès le début ! [Rires]

« On n’est pas obligé de démontrer à quel point on est doué à la guitare pour créer une très bonne chanson. Je pense que ceux qui font ça sont un peu à côté de la plaque. »

Ça fait aussi depuis Incoming Death que vous avez un line-up stable. Même question : est-ce que cette stabilité a été bénéfique ?

Oui, clairement ! Nous ne l’avions pas réalisé nous-mêmes, nous l’avons vu seulement une fois l’album terminé et nous étions là : « Eh, nous avons un line-up stable ! » Evidemment, je ne fais pas partie de ceux qui tiennent un instrument, donc quand les gars jamment, je suis assis sur le côté et j’écoute, je me fais mon propre avis et mes propres idées sur les choses, genre : « Est-ce une bonne ligne de chant ou est-ce que cette partie doit être jouée plus longtemps ? » Mais je me souviens qu’il y avait certaines choses sur lesquelles ils n’étaient pas certains de savoir quoi faire ou comment enchaîner à partir de là et tout d’un coup, Paul a trouvé une idée et ensuite Stefan [Hüskens] et Alwin ont immédiatement compris ce qu’il voulait dire et ce qu’il avait en tête. Ça ne peut arriver qu’à un groupe qui joue bien ensemble et avec des membres qui savent d’emblée exactement ce que les autres veulent dire. C’était clairement un gros plus. Je pense que c’est de toute façon un gros plus quand on a un groupe composé de membres qui jouent depuis des années ensemble. C’est un peu comme une équipe de sport. Si cette équipe joue depuis des années ensemble, elle sera meilleure que toutes les autres. Je pense que ça fonctionne exactement pareil pour les groupes de musique.

En revanche, une chose a changé, c’est le fait que vous n’avez pas fait appel à Dan Swanö pour le mixage cette fois, mais à Sebastian Levermann d’Orden Ogan. Qu’est-ce qui vous a fait dire qu’il était temps de changer ?

Ça n’avait rien à voir avec le fait que nous ne voulions plus travailler avec Dan, car notre collaboration avec lui a toujours été plaisante et c’est un très bon ami du groupe, mais il y avait tellement de groupes de death metal qui, tout d’un coup, faisaient appel à Dan que nous nous sommes dit que c’était peut-être le moment de changer et de voir si quelqu’un d’autre avait les mêmes compétences que lui ou des compétences similaires et pouvait apporter un vent de fraîcheur à l’ensemble. Nous avons envoyé une version préliminaire de la chanson « Mount Skull » à quelques personnes avec un message disant : « Surprenez-nous avec votre travail. » Ils ont tous fait des ébauches de mix. Tous étaient fantastiques, sans le moindre doute, mais nous avons eu le meilleur feeling avec Sebastian. Il nous a aussi beaucoup surpris après avec la manière dont il s’est investi à fond et avec ses idées. Au final, il vient peut-être du power metal mais ça reste un metalleux tout comme nous, donc il était content de travailler avec nous et nous étions contents de travailler avec lui. C’était une collaboration fantastique, il est très enthousiaste, très patient, etc. Ça s’est bien passé ! Nous étions très contents du résultat.

Penses-tu que grâce à son background power metal, il a apporté un regard neuf sur votre son ?

Oui, c’est le cas au final. Evidemment, il a un point de vue totalement différent, bien qu’il nous ait dit avant que même si son truc c’est le power metal, il a aussi un faible pour le death metal old-school, c’est-à-dire notre style. L’un de ses rêves était de pouvoir mixer l’album d’un groupe dans veine d’Asphyx voire Asphyx lui-même. Pour lui, c’était une motivation supplémentaire. En conséquence, il a donné plus de lui-même qu’un mixeur traditionnel qui aurait été embauché comme ça sur place pour le boulot. Il a vraiment fait ça avec beaucoup de passion. Heureusement pour lui, cette fois nous n’avons pas énormément de morceaux vraiment rapides sur l’album. C’est plus lent ou juste entraînant et, bien sûr, compte tenu du domaine power metal d’où il vient, ça se prête mieux à un son plus grandiloquent. Je ne fais que supposer mais peut-être que c’est la raison pour laquelle cet album sonne massif. Il a eu une influence très positive sur le son de cet album, absolument.

La chanson « Three Years Of Famine » est clairement un temps fort – si ce n’est le temps fort – de l’album, avec son côté doom et très mélodique à la Paradise Lost ou My Dying Bride…

Tout ce que Paul aime dans le doom, il l’a mis dans ce morceau. Il s’est complètement fait plaisir. Je me souviens, alors qu’il avait terminé tout le morceau, y compris les lignes mélodiques, je ne savais toujours pas tout ce qu’il avait en tête et je lui ai dit : « Bon sang, qu’est-ce que tu veux que je chante ?! » Car j’avais l’impression que si je chantais sur cette chanson, je n’allais faire que l’affaiblir ou la détruire. C’est la raison pour laquelle il n’y a pas beaucoup de lignes de chant dedans mais c’est purement parce que Paul avait tellement de parties fantastiques que j’étais là : « Non, je vais les gâcher ! » Je veux que les gens profitent des mélodies, de la mélancolie et du côté tragique du morceau. C’est vraiment l’œuvre de Paul. Je trouve que c’est un guitariste et surtout un compositeur vraiment sous-estimé. Tout ce qu’il fait est vraiment super. Il démontre sur des chansons comme celle-là quelles sont ses capacités. Je suis très content que non seulement toi mais aussi plein d’autres gens adorent cette chanson et trouvent que c’est l’un des temps forts de l’album. Je suis d’accord. Elle est très différente du reste. Nous ne prenons généralement pas beaucoup de risques, je dis toujours que nous sommes un groupe très conservateur à l’égard de la musique, qu’il ne faut pas attendre grand-chose d’Asphyx en matière d’évolution vers des contrées plus techniques, mais là c’est assez osé de la part de Paul. Heureusement, tout le monde apprécie beaucoup l’effort, nous y compris en tant que groupe, bien sûr, sinon nous ne l’aurions pas mise sur l’album sous cette forme.

Je sais qu’il est important pour toi de rester fidèle à la formule d’Asphyx, mais vous l’avez effectivement emmené plus loin avec « Three Years Of Famine », et on peut aussi déceler des influences scandinaves dans « In Blazing Oceans » ou heavy metal dans « Yield Or Die ». Est-ce ça le secret d’Asphyx pour rester frais : pimenter votre recette avec juste ce qu’il faut de sources d’inspirations différentes ?

Peut-être que c’est ça ! Je ne saurais dire. Tout ce que nous faisons, c’est utiliser toutes nos influences et les mélanger. Asphyx c’est le lieu où toutes ces influences sont rassemblées. Si tu dis que c’est scandinave ou que c’est heavy metal, c’est normal, car c’est de là aussi que nous venons. Nous écoutons encore beaucoup de heavy metal car, surtout me concernant, je viens de là ; j’ai cinquante-cinq ans maintenant et quand j’ai commencé étant gamin, le death metal n’existait pas du tout. Paul, en tant que guitariste, est très influencé par des musiciens tels que Tony Iommi, ou même Michael Schenker ou Malcolm Young, qui viennent d’un genre musical complètement différent, mais on peut toujours transposer ça dans Asphyx combiné à nos influences death metal et aux trucs old-school, comme Slaughter, Massacre, Death, Necrophagia, Possessed, Celtic Frost, Hellhammer, Winter, Venom, Motörhead, etc. On peut retrouver tout ça quelque part dans Asphyx ; ces influences sont très présentes dans des albums comme The Rack et Last One On Earth, et nous les chérissons toujours. Et puis au fil du temps, tu découvres d’autres trucs et tu les intègres aussi à ta musique, mais nous ne disons pas : « Cette chanson doit sonner comme ci ou ça. » Nous ne faisons que suivre notre instinct et laisser la nature faire. Tout ce que nous faisons est très naturel. Nous ne pensons jamais vraiment consciemment à la manière dont les chansons évoluent. Si ça semble bien et que ça sonne bien, si le morceau nous rend dingues, alors c’est bien ! Si nous l’aimons, alors ça veut généralement dire que nos fans l’aimeront aussi, c’est facile ! En fait, c’est ça la formule, rien de sophistiqué.

« Quand je vais dans des festivals ou ailleurs, des groupes me donnent leur CD et je leur dis que je vais l’écouter. Je le fais toujours mais la plupart du temps, après trois ou quatre chansons, je me dis : ‘Désolé, mais je n’arrive pas à entendre la différence entre la chanson numéro un et la chanson numéro trois !' »

Necroceros est délibérément divisé en deux faces pour le format vinyle, les deux longs morceaux marquant la fin de chaque face. On dirait que vous êtes toujours très attachés au vinyle : qu’est-ce que ce format a qui te manque dans les formats CD ou numérique ?

J’ai grandi avec le heavy metal et quand j’ai acheté mon premier album, les CD n’existaient même pas. Je me souviens quand les CD sont arrivés et que les Pays-Bas étaient l’un des premiers pays à tout passer du vinyle au CD, j’étais hyper déçu ! « C’est quoi cette stupide boîte en plastique ? » Je n’arrivais pas à lire les paroles, on ne pouvait voir les images qu’avec l’aide d’un microscope… Je n’aimais pas, j’avais l’impression de ne rien avoir entre mes mains ! Plus tard, évidemment, il a fallu que je l’accepte parce que tous les vinyles étaient en train de disparaître. Pendant une période, il n’y avait plus que des CD. On ne pouvait acheter des vinyles que chez des labels spécialisés ou en occasion. Heureusement, ce qu’il y a de bien, c’est que depuis ces dernières années, il y a une résurgence du vinyle et j’aime beaucoup ça. Les éditions limitées en vinyle des derniers albums que nous avons faits ont été épuisées en un rien de temps ! C’est là qu’on réalise qu’il y a une réelle demande et que ça prend de l’ampleur. Nous avons donc décidé de faire un vinyle très spécial avec cet album aussi. Nous chérissons le vinyle plus que le CD. Nous n’avons rien contre les gens qui préfèrent les CD mais nous sommes des fans de vinyle !

Il y a ça et puis le fait que votre musique est restée fidèle à la vieille école du death metal : est-ce un peu votre mission de promouvoir ces bonnes vieilles valeurs ?

Tout d’abord, notre mission est de nous soutenir nous-mêmes ! [Rires] Si ceci comprend un côté old-school, qu’il en soit ainsi, ça nous va bien. Ce n’est pas vraiment une mission. Notre mission est de nous faire plaisir en allant sur scène et en passant un très bon moment, ce qui n’est malheureusement pas le cas en ce moment. C’est l’effet secondaire le plus dur de la pandémie de Covid-19. Mais notre mission, c’est ça : faire passer un très bon moment aux gens. C’est grosso modo toute la motivation du heavy metal à l’origine, aider les gamins à évacuer la frustration du quotidien, après une dure journée à l’école ou au travail et à pouvoir acclamer et passer un bon moment pendant le weekend, être avec ses amis, boire une bière et crier, donner tout ce qu’on a et regarder un bon groupe de metal. C’est également ce que nous essayons de faire. Si vous allez à un concert d’Asphyx, nous voulons nous assurer que les gens passent un bon moment, et je vous garantis qu’ils vont passer un bon moment ! [Rires] C’est une philosophie toute simple : on fait un album pour pouvoir aller sur scène jouer ces chansons pour les gens qui les reconnaitront, car ils peuvent l’entendre sur l’album.

Que ce soit dans le rock ou dans le death metal, on dirait que la vieille école bénéficie d’un regain d’intérêt : qu’en penses-tu et comment expliques-tu cette tendance ?

Je n’ai aucune réelle explication à donner. Si ce n’est que j’ai toujours eu le sentiment que, d’une certaine façon, le style que nous jouons n’a pas eu le temps d’évoluer à l’époque. Ça s’est passé tellement vite. Il y a eu l’avènement du death metal et à peine deux ou trois ans plus tard, c’était le concours du tempo le plus élevé, du guitariste le plus rapide, de celui qui était capable de caser le plus de riffs dans une chanson, etc. Pour nous, ça n’était pas du tout l’essence de cette musique ! Ce processus a eu lieu si rapidement que ça a supplanté les groupes old-school et les a relégués au second plan. Tous les nouveaux trucs avaient l’attention sur eux. Je pense que les gens ont réalisé après coup qu’il y avait un autre genre de death metal avant tout ça et que ça méritait d’y jeter une oreille. Ensuite il y a eu des festivals qui ont invité des groupes old-school, genre : « Il y a des groupes qui jouent encore de cette musique mais on dirait qu’ils ont été oubliés » et tout d’un coup, les gens ont pu les voir en concert et ont trouvé ça cool. La machine était en route. En tout cas, c’est mon explication. Les gens ont réalisé que c’était un genre musical sympa et ils se sont demandé ce qui lui était arrivé ! Maintenant, plein de jeunes musiciens s’y mettent aussi. Il y a plein de jeunes groupes qui essayent de jouer dans ce style et ils le font très bien. J’ai l’impression qu’actuellement, de façon générale, le death metal est un peu le punk rock n’ roll du metal. Si tu vas voir Bodyfarm, un groupe néerlandais plus jeune que nous, ces gars s’éclatent, ils apportent de la joie et un bon divertissement, donc ils font passer une bonne soirée. Les gens ont découvert ça et c’est ainsi que le vieux style est en train de repartir de plus belle. C’est ma seule explication. Evidemment, je trouve que c’est une bonne évolution, j’adore ça, notamment parce que l’atmosphère est exactement comme dans le temps. Les jeunes groupes ont la même attitude que nous avions quand nous étions jeunes. C’est vraiment sympa à voir, c’est comme un flashback.

Comme tu l’as mentionné, fut un temps où, dans le death metal, il s’agissait de repousser les limites, que ce soit les limites de la brutalité ou les limites techniques, alors qu’Asphyx s’est toujours contenté de faire de bonnes chansons de death metal. Tu trouves que ces groupes étaient à côté de la plaque ?

Je peux comprendre qu’il y ait eu une recherche des extrêmes, mais on atteint vite les limites. Il y a une limite à la vitesse à laquelle on peut jouer de la guitare ou frapper une batterie. La seule solution pour aller plus vite ensuite, c’est de se mettre derrière un ordinateur ! Alors ce n’est plus de la musique, n’importe qui peut faire ça. Tout d’un coup, tous ces concours ont commencé à devenir ennuyeux. Honnêtement, tous les guitaristes qui ont essayé de montrer à quel point ils étaient bons, c’est sympa pour un collègue ou un confrère guitariste à regarder, à admirer et peut-être pour s’inspirer des techniques, mais pour un auditeur qui s’intéresse juste au heavy metal, je pense que ça doit être assez ennuyeux ! On n’est pas obligé de démontrer à quel point on est doué à la guitare pour créer une très bonne chanson. Je pense que ceux qui font ça sont un peu à côté de la plaque, mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de bons groupes dans le death technique ou brutal. C’est bien qu’il y ait un genre pour ça et qu’ils continuent à rechercher les extrêmes. J’imagine que la recherche continuera quel que soit le style. Mais les chansons, en tant que telles, c’est ce qui me manque vraiment. J’ai écouté énormément d’albums et encore aujourd’hui, quand je vais dans des festivals ou ailleurs, des groupes me donnent leur CD et je leur dis que je vais l’écouter. Je le fais toujours mais la plupart du temps, après trois ou quatre chansons, je me dis : « Désolé, mais je n’arrive pas à entendre la différence entre la chanson numéro un et la chanson numéro trois ! » Pour moi, c’est tout [chante un plan de guitare, une partie de batterie et du chant frénétiques]. Je n’entends pas une composition qui me reste en tête.

« Chaque être humain gère la mort différemment. Je pense que c’est ce que fait le death metal, il nous lance le mot à la figure et nous en fait prendre conscience. »

L’album s’intitule Necroceros, qui est un mot et une entité que tu as complètement inventés, mais ça ressemble beaucoup à quelque chose qui aurait pu provenir d’une histoire de H.P. Lovecraft…

Ce qui est drôle, c’est que « Mount Skull » est davantage lié à Lovecraft que « Necroceros ». « Mount Skull » dérive un peu des Montagnes Hallucinées, qui est selon moi l’une des meilleures histoires de Lovecraft. « Necroceros » est un jeu de mots et les gars l’ont aimé. Ça vient de « necros », un ancien mot grec, et « ceros » de rhinocéros. Mais ensuite, évidemment, il a fallu que j’en fasse une chanson. Vu que j’aime aussi les BD de science-fiction et fantastiques, j’ai créé cette énorme entité, un genre de dévoreur de planètes ou de galaxies ; partout où elle passe, elle laisse cet énorme vide derrière elle. Ce n’est pas une forme de vie telle qu’on en connaît, elle ne peut pas mourir de la même manière que nous. C’est une forme de vie à part. C’est une existence cosmique que j’ai inventée.

Le mot « mort » est récurrent dans vos titres d’albums, et il apparaît encore ici, puisque c’est la traduction de « necros ». C’est évidemment quelque chose de très death metal, mais plus sérieusement, quelle est ta relation à la mort ?

Elle nous accompagne chaque jour, y compris maintenant ! Elle rôde constamment autour de nous. La vie et la mort, c’est comme un mariage. La mort fait partie de la vie. Dans le monde occidental, on la gère de façon étrange. On est en deuil quand un être cher décède et plein de religions se nourrissent de la peur de la mort parce que les gens ne savent pas ce qui les attend, alors que dans d’autres cultures, ils célèbrent le décès parce que, pour eux, le défunt rejoint un monde meilleur. Personnellement, je ne crois en rien concernant l’au-delà. Ceci est notre vie, quand elle est finie, elle est finie, on ferme les yeux et on disparaît dans le néant [rires]. Chaque être humain gère la mort différemment. Je pense que c’est ce que fait le death metal, il nous lance le mot à la figure et nous en fait prendre conscience. Plein de gens ne veulent pas voir que ça va arriver à tout le monde, y compris à eux. Quand on est jeune, on se sent invincible, on n’a pas l’impression que la mort est proche, mais maintenant que je suis plus vieux, je chéris d’autant plus la vie. Dans à peine vingt-cinq ans j’aurai quatre-vingts ans. Ça se rapproche, la mort nous fait signe de la main. C’est très réel. Malheureusement, en tant que Français, tu le sais actuellement plus que n’importe qui, à cause de toutes les attaques terroristes que vous avez connues dans votre pays. Ça peut arriver à n’importe qui à n’importe quel instant, y compris à un pauvre professeur. C’est horrible, mais c’est là.

Je sais que lire est ton autre grande passion. Comment ta passion pour la littérature influence-t-elle ta passion pour le metal ?

En me donnant de l’inspiration. En fait, maintenant que j’y pense, lire est mon inspiration principale. Je ne vais pas écrire sur un livre que j’ai lu car ce serait trop simple. C’est trop simple de transformer une histoire en chanson, ça revient à copier. Ce qui peut arriver, par exemple, c’est qu’un certain chapitre dans un livre traite de tout à fait autre chose et je me dis : « C’est intéressant ! » Ensuite, j’ai envie d’en savoir plus et je peux trouver d’autres livres sur le sujet ou faire des recherches sur internet. Avec Hail Of Bullets, j’ai fait la chanson « Nachthexen », je ne savais pas du tout que les femmes pilotes d’avion de l’Union soviétique s’appelaient comme ça. J’étais en train de lire un livre d’histoire sur la guerre, au sujet du front de l’Est, et c’est là que le mot est apparu. Je me suis demandé ce que c’était et ça m’a donné envie d’en savoir plus. C’est pareil quand je suis à Paris, à la place de la Concorde – l’ancienne place de la Révolution –, j’imagine tout le sang qui a été déversé sur ce sol, et il se trouve que c’est devenu une chanson d’Asphyx, « Of Days When Blades Turned Blunt », qui parle de toutes les décapitations à la guillotine. Ce n’est pas vraiment un livre, mais plus un événement historique, et les livres peuvent m’inspirer sur les événements historiques ou d’autres types d’événements, y compris dans la littérature fantastique. Voilà pourquoi lire est ma passion. Parfois, je le cherche expressément : « Maintenant je vais me prendre toute une journée pour moi, sans téléphone portable ni ordinateur. Je ne vais rien faire d’autre que prendre un livre et lire pendant quinze heures. » J’aime faire ça, c’est merveilleux !

Le premier album d’Asphyx, un classique du death metal, intitulé The Rack est sorti il y a tout juste trente ans. Quel est ton sentiment quand tu repenses à cet album ?

J’en suis toujours très fier ! A cette époque nous avons, non pas établi un standard car ce serait exagéré, mais nous avons vraiment montré, avec Autopsy, qu’on pouvait aussi avoir plein d’influences lentes et toujours être un groupe brutal et un groupe de death metal. Au final, plein de groupes de death metal old school ont des parties lentes dans leur musique. Concernant la conception de cet album, nous l’avons fait en trois jours, mixage compris ! C’était dans notre salle de répétition. Harry [Wijering], le propriétaire de la salle, avait construit un petit studio et nous nous étions dit que nous pourrions l’essayer. Nous avons donc réalisé vite fait une démo et nous avons dit : « Sympa ! Pourquoi ne pas enregistrer l’album ici ? On s’y sent bien, c’est comme à la maison. » Nous étions là tous les trois, Eric [Daniels], Bob [Bagchus] et moi – guitare, basse et batterie. Evidemment, on ne pouvait pas faire le chant parce que les guitares étaient trop fortes, donc il fallait le faire après, mais toute la musique a été faite en live dans la même pièce ; aujourd’hui les gens n’imagineraient pas ça possible ! Après ça, nous avons fait un peu de mixage. L’album a donc été fait en trois jours. C’est là aussi une chose dont je suis très fier ! Cet album est un classique pour nos fans et nous jouerons toujours des chansons de cet album en concert pour eux. C’est fantastique quand on est un groupe et qu’on peut dire que, dans le passé, on a fait un album important pour les gens. Nous en avons conscience et je suis toujours très content et fier de cet album, tout comme de tout ce que nous avons fait.

Quand tu as rejoint Asphyx, juste avant de faire The Rack, tu venais de quitter Pestilence. Peux-tu nous parler de ta transition de Pestilence à Asphyx ?

J’ai quitté Pestilence parce que toutes sortes de choses se sont produites sur une tournée américaine. Je pense que Patrick [Mameli], tout d’un coup, a voulu être le big boss du groupe, et j’étais là : « Je suis désolé, mais c’est moi le frontman ici, donc c’est normal que je reçoive toute l’attention » et je pense qu’il n’a pas aimé. Nous étions déjà plus ou moins séparés durant la tournée et après, j’ai juste voulu avoir une bonne conversation lors d’une réunion de groupe et il a commencé à m’accuser de ne pas être bon sur scène et tout ça. J’ai dit : « Cette discussion est injuste. Fais comme tu as envie. Salut. » Voilà en résumé. Mais ensuite, ça faisait longtemps déjà que Bob et moi étions amis. Quand j’étais dans Pestilence, nous nous voyions plusieurs fois par semaine pour échanger des cassettes et écouter du metal. Quand il a eu vent que je n’étais plus dans Pestilence, il m’a tout de suite appelé et m’a demandé si je voulais tenter le coup. Je suis allé dans leur salle de répétition, j’ai entendu Eric exploser les enceintes et j’étais là : « D’accord, je suis partant ! » [Rires] C’était une décision très rapide et facile à prendre car j’aimais bien ce qu’ils faisaient.

« Il y a de ça des années, un guitariste a auditionné pour Asphyx. Bob était derrière la batterie et tout d’un coup, il demande au gars : ‘C’est un riff de Megadeth ?’ Le gars répond : ‘Oui.’ Et Bob était là : ‘D’accord, au revoir, tu ne feras pas partie de mon groupe. Pas de riff de Megadeth dans mon groupe, adios !’ [Rires] »

As-tu eu l’occasion au fil des années de te rabibocher avec Patrick ?

Il y a longtemps en 2000, nous nous sommes de nouveau rencontrés et tout était normal entre nous mais après il n’a jamais donné suite à mes initiatives pour renouer le contact. Il m’a bien invité pour faire une chanson avec eux lors d’un festival aux Pays-Bas mais je faisais déjà quelque chose avec Thanatos, donc j’ai décliné parce que je ne voulais pas monter sur scène avec trois groupes de suite. Il agit parfois un peu bizarrement. Je ne sais pas pourquoi mais ça me va comme ça. Ils vont de leur côté, je vais du mien.

Il y a eu toute une période entre 1994 et 2000 où aucun des membres actuels ne faisait partie d’Asphyx. Comment voyez-vous cette période aujourd’hui ? Vous reconnaissez-vous quand même, en tant que groupe, dans ces albums ?

Nous ne les prenons pas tellement en compte parce que ce sont des albums qui n’ont pas été très bien reçus, mais malgré le fait qu’ils sonnent un petit peu différemment et qu’ils n’ont peut-être pas vraiment de rapport avec ce que nous faisons maintenant ou les albums The Rack et Last One On Earth, nous réalisons que ça reste vraiment du Asphyx et c’est un compliment que l’on peut faire à ces line-up. Aucun de ces albums n’est vraiment mauvais, au contraire. De même, depuis 2000, les gens ont vraiment envie d’entendre les derniers albums en concert, ainsi que The Rack et Last One On Earth, et ils ne réclament pas vraiment ces albums-là, donc pourquoi devrions-nous les jouer ? Mais ce sont de très bons albums, je n’ai rien contre eux et je fais mes compliments à ceux qui les ont enregistrés à l’époque.

Comment Asphyx est-il parvenu à conserver sa marque de fabrique durant toutes ces années malgré tous les changements de line-up ?

Je pense que c’est simplement dû au fait que tous ceux qui ont été impliqués dans le groupe ont toujours eu le regard tourné dans la même direction. Avant qu’une personne en remplace une autre, tous ceux qui constituent le line-up à un instant T savent exactement ce que la personne qui part représente. Je me souviens d’une histoire très drôle dans la scène néerlandaise – je ne citerai pas de nom. Il y a de ça des années, un guitariste a auditionné pour Asphyx. Bob était derrière la batterie et tout d’un coup, il demande au gars : « C’est un riff de Megadeth ? » Le gars répond : « Oui. » Et Bob était là : « D’accord, au revoir, tu ne feras pas partie de mon groupe. Pas de riff de Megadeth dans mon groupe, adios ! » [Rires] Quand on a des gens dans le groupe, on sait d’emblée ce qu’ils tolèrent. Ça explique que nous ayons conservé notre style parce que tout le monde sait ce qu’Asphyx représente. Même si nous invitions un gosse de vingt ans à jouer dans le groupe, il serait probablement honoré mais il verrait sans doute d’emblée ce que nous attendons de lui [petits rires].

Tu as l’un des growls les plus reconnaissables du death metal. Comment as-tu façonné ton style ?

J’ai découvert mon style actuel durant l’enregistrement de Consuming Impulse avec Pestilence. Avant ça, j’employais une technique différente et j’avais un style différent. Si tu écoutes la première démo de Pestilence sur laquelle je suis apparu ou Malleus Maleficarum, je chantais totalement différemment par rapport à Consuming Impulse. A l’époque de Consuming Impulse, tout le monde s’identifiait au chanteur d’Obituary, John Tardy – je crois que la démo d’Xecutioner venait de sortir –, à Chuck Schuldiner, Kam Lee et ce genre de voix. Donc les gars me pressaient : « Martin, ce n’est pas ce qu’on recherche » parce que je chantais dans le style de Malleus Maleficarum. Je leur ai donc demandé : « Alors qu’est-ce vous voulez de moi ? » Ils m’ont dit d’essayer ci et ça mais quand on a une technique, ce n’est pas facile de changer tout seul d’un coup. J’étais un peu énervé parce que ça ne fonctionnait pas. J’ai quitté le studio et je suis allé dans un bar du coin pour me saouler, en pensant : « Bande de crétins ! » Le lendemain, je suis revenu et j’ai dit : « D’accord, je ne sais pas ce que vous voulez que je fasse mais que dites-vous de ça ? » J’ai alors chanté comme j’ai chanté sur Consuming Impulse et ils ont dit : « Ouais, c’est ça ! C’est ce qu’on veut entendre ! » Je n’arrivais pas à comprendre l’intérêt mais bref, ça s’est fait spontanément et par coïncidence. Plus tard, j’ai développé et entretenu ce style. Ma voix a gagné en maturité. C’était clairement une technique plus facile que celle que j’ai employée sur Malleus Maleficarum parce qu’à l’époque, je chantais avec ma tête et mes poumons, donc à chaque fois que je sortais de scène, j’avais une énorme migraine, donc je savais que cette approche n’était pas bonne. Alors qu’avec la technique que j’ai encore maintenant, je pouvais totalement contrôler la puissance provenant de mon ventre. Voilà comment c’est arrivé.

Que penses-tu de l’évolution du growl au fil de l’histoire du death metal ?

Il a fait son chemin. C’est un peu similaire à ma réponse sur le développement du death metal en général. A la fin des années 80 et au début des années 90, Dieu sait combien il y avait de chanteurs immédiatement identifiables par le son de leur voix. Si tu écoutes Possessed, tu reconnaîtras tout de suite que c’est Jeff [Becerra] ; si tu écoutes Autopsy, tu entendras tout de suite que c’est Chris Reifert. Et puis plus tard, est apparu ce que j’appelle les « Frank Mullen ». Frank Mullen avait ce style caractéristique avec Suffocation et tout d’un coup, il y a eu un tas de chanteurs qui ont essayé de l’imiter, donc tout le monde sonnait comme Frank Mullen. Ça n’aurait pas dû être le cas. Heureusement, il y a plein de cas où les chanteurs développent lentement leur propre style, mais il y a quand même beaucoup de chanteurs à l’heure actuelle que je n’arrive pas à différencier, en particulier chez pas mal de jeunes groupes. Il y en a quelques-uns qui sont très reconnaissables et qui font un bon effort, comme Chris [Monroy] de Skeletal Remains qui a une bonne voix, bien puissante. Quand nous avons joué au Chili, il y a un petit groupe qui ouvrait pour nous et s’appelait Putrid Yell, et j’étais scotché par la voix de ce gamin ! Il y a d’autres jeunes groupes, comme les Canadiens d’Outre-Tombe, qui recherchent quelque chose. Ils sont encore en train de chercher mais ils finiront par trouver. Ils sonnent frais et originaux. C’est très positif mais tu sais aussi bien que moi qu’il existe tellement de groupes actuellement dans tous les pays que c’est très dur de les distinguer.

« C’est ce que j’adore chez les chanteurs bluesy comme Paul Rodgers ou Bon Scott, ou même de très vieux chanteurs de blues comme Howlin’ Wolf ou John Lee Hooker. J’aime leur manière de chanter sur la guitare rythmique, et c’est très important pour moi. C’est ce que je recherche, l’intégration. »

Quel conseil donnerais-tu aux jeunes qui cherchent à développer leur propre growl ?

Tout d’abord, je leur conseillerais d’essayer d’explorer leurs limites, de voir jusqu’où ils peuvent aller et s’ils sont à l’aise avec la technique qu’ils utilisent actuellement. Au final, ce qui est très important, c’est d’être à l’aise sur scène avec la technique qu’on emploie. Autrement, à chaque fois ils auront du mal et ne prendront pas de plaisir. S’ils se sentent à l’aise avec leur manière de faire et qu’ils ou leur groupe aiment comment ça sonne, alors c’est un bon point de départ. A partir de là, ils peuvent développer leur voix comme ils le souhaitent. C’est très dur de sonner original mais il y a plein d’exemples, curieusement surtout dans la passé, comme je disais, de mecs ou de filles qu’on peut immédiatement reconnaître. C’est possible de développer et de créer son propre style et de s’identifier à une voix. N’importe qui peut le faire mais ça nécessite un peu de travail. Plein de gens croient qu’être dans un groupe, c’est faire la fête tous les jours et s’éclater. Bon, oui, s’amuser c’est très important, mais il y a aussi le temps de la discipline quand il faut travailler très dur, entretenir le niveau, s’améliorer et s’efforcer d’atteindre la perfection, en essayant d’être meilleur que tout le monde. Il ne s’agit pas juste de s’asseoir dans le canapé et d’écouter du metal avec une bière dans la main. Ça implique aussi beaucoup de travail.

J’ai lu que tu considérais avoir un côté très blues, car tu adores le vieux hard rock. Comment est-ce que ça a influencé ton growl ?

Ça n’influence pas le son du growl en tant que tel, mais l’intonation et les syllabes que j’utilise. Quand j’entends un riff, il faut que je trouve un truc, un feeling qui me fait penser que ce sera la bonne ligne de chant pour aller avec. C’est quelque chose qui se fait très rapidement entre moi et Paul. Quand il trouve un riff, je sais immédiatement si ça convient à mon chant et ce que je dois faire dessus, et lui aussi pressent déjà ce que je vais faire. C’est ça le côté bluesy que j’apporte. Je chante avec un certain rythme. Il y a ce rythme dans ma voix qui va avec le riff, toujours. Si je n’ai pas un rythme pour aller avec ou un feeling naturel, alors je ne vais pas aimer. C’est ce que j’adore chez les chanteurs bluesy comme Paul Rodgers ou Bon Scott, ou même de très vieux chanteurs de blues comme Howlin’ Wolf ou John Lee Hooker. J’aime leur manière de chanter sur la guitare rythmique, et c’est très important pour moi. C’est ce que je recherche, l’intégration. J’ai tout de suite envie de ressentir que mon chant s’intègre aux riffs de guitare que Paul apporte. Je n’ai même pas à y réfléchir, ça se fait tout seul. Si j’entends le riff et que je connais ma ligne de chant, alors je peux écrire les mots, mais il faut d’abord avoir cette cadence vocale dans la tête. Ça n’a rien à voir avec la technique de cri ou le son de ma voix [rires]. C’est autre chose.

Le death metal est-il une version extrême du blues pour toi ?

Pourquoi pas ? Une version extrême, oui. Dans le temps, les gens n’ont pas apprécié quand Entombed a sorti Wolverine Blues. Moi, j’ai trouvé ça formidable ! Quand ils ont fait Left Hand Path et Clandestine, c’étaient des gamins – ils avaient genre quinze, seize ou dix-sept ans ! Ils cherchaient encore quelque chose. Avec Wolverine Blues, ça m’avait donné l’impression que ces gosses avaient injecté du très vieux blues et rock n’ roll dans le death metal. A partir de là, le genre qu’on appelle le death n’ roll était lancé. Encore aujourd’hui, j’aime beaucoup un tas de choses de ce genre. Le lien est loin mais il est clairement là quelque part et je le ressens aussi quand j’écoute Autopsy. Je me souviens de la première fois que j’ai rencontré Autopsy. J’avais entendu parler de Frank Zappa mais je n’avais jamais écouté sa musique, si ce n’est deux ou trois tubes à la radio, mais Autopsy était de gros fans de Frank Zappa. Je n’arrivais pas à comprendre à l’époque, mais j’ai compris plus tard.

Quand tu seras trop vieux pour le death metal, tu pourras peut-être te lancer dans une nouvelle carrière dans le blues

[Rires] Quand je serai trop vieux pour le death metal, je serai trop vieux pour le blues aussi ! J’ai cinquante-quatre ans maintenant et j’aime toujours ce que je fais. Je suis toujours capable de faire de très bons concerts. Tant que je peux faire ça, je ne vois pas l’intérêt de changer. Même si on en arrive à un stade où il faut se calmer un peu et où on ne peut pas donner tout ce qu’on donnait à vingt et un ans, on peut toujours monter sur scène. Regarde des groupes comme Lynyrd Skynyrd ou Judas Priest, ils jouent toujours. C’est juste que leurs prestations ne sont plus comme dans le temps. Rob Halford a presque soixante-dix ans, on ne peut pas s’attendre à ce qu’il fasse ce qu’il faisait à l’époque de Sin After Sin. Mais qui sait ? Peut-être que Paul et moi nous poserons pour nous amuser autour d’un barbecue avec une guitare acoustique et nous ferons quelques enregistrements que le monde n’entendra jamais [rires].

Interview réalisée par téléphone les 12 janvier 2021 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Floriane Wittner.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Negakinu Photography.

Site officiel d’Asphyx : www.asphyx.nl

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