ENVOYEZ VOS INFOS :

CONTACT [at] RADIOMETAL [dot] FR

Interview   

Audrey Horne : enfants du classic rock/metal


Fondé il y a vingt ans en tant que simple projet parallèle pour devenir avec le temps un groupe à part entière, Audrey Horne est une curiosité, de celles qui fascinent. Déjà pour ses accointances passées et présentes avec la scène extrême norvégienne, mais aussi pour son parcours, ayant débuté dans un genre de rock alternatif/crossover, proche parfois de Faith No More et d’Alice In Chains, puis évolué subitement vers un classic rock/metal, pour finalement réaliser une quasi-synthèse avec son nouvel album Devil’s Bell. Les influences sont évidentes et parfaitement assumées (Iron Maiden, Ozzy Osbourne, Thin Lizzy, Whitesnake…) et pourtant Audrey Horne parvient à maintenir une identité propre, immédiatement reconnaissable, en grande partie grâce à la voix de Torkjell Rød alias Toschie. Le secret du groupe ? Être restés ces gamins aux posters de leurs groupes préférés plein les murs.

C’est donc à l’occasion de son vingtième anniversaire et de la sortie de son septième album, réalisé entièrement en interne en raison de la pandémie, que nous avons longuement échangé avec Toschie pour évoquer tout cela et plonger dans l’univers singulier d’Audrey Horne. De quoi mieux comprendre d’où vient le groupe et où il en est en 2022.

« Je déteste une bonne partie du metal moderne parce que ça ne sonne pas fait par des humains. Ça sonne comme si c’était fait par des machines. On pourrait se contenter de programmer une batterie, mais ils font en sorte qu’une vraie batterie sonne comme une boîte à rythmes. Avec la production, ça devient trop gros et surproduit. C’est ce que nous essayons d’éviter à tout prix. »

Radio Metal : Quatre années se sont écoulées depuis Blackout, qui est lui-même sorti quatre ans après Pure Heavy, ce qui est long si on compare à la seule année qui a séparé Youngblood et Pure Heavy. Avez-vous désormais besoin de temps pour recharger les batteries avant de vous remettre en mode album ?

Torkjell « Toschie » Rød (chant) : Peut-être. Entre Youngblood et Pure Heavy, il y a eu très peu de temps parce que nous avons eu de nouvelles idées de chansons pendant que nous étions en train de mixer Youngblood, alors nous nous sommes dit : « Composons directement un nouvel album. » Nous avons donc commencé à écrire Pure Heavy pendant que nous terminions Youngblood. Ensuite, nous avons beaucoup tourné cette année-là et les gens jouent dans d’autres groupes aussi, surtout Arve [Isdal] qui officie au sein d’Enslaved, qui est un groupe assez occupé, donc il avait pas mal de trucs à faire avec eux. Donc les quatre ans entre Pure Heavy et Blackout étaient nécessaires. Avec celui-ci, je pense que nous avions prévu de commencer plus tôt, mais nous étions lents, tout simplement. Puis la pandémie est arrivée et tout s’est arrêté, donc nous nous sommes également arrêtés, mais quand nous nous sommes posés, nous nous sommes dit : « D’accord, il y a une pandémie. Il ne se passe rien. Faisons un album. » Nous avons l’habitude de tout composer ensemble dans notre salle de répétition et d’enregistrer autant que possible la plupart des trucs dans l’album en live, donc nous avons un peu attendu d’être tous ensemble, sauf que nous ne savions pas si ça allait être possible à cause des restrictions ; à ce moment-là, on ne pouvait pas être plus de deux personnes à l’extérieur de notre foyer. Nous avons décidé de commencer à composer l’album séparément ; j’étais par exemple posé chez moi à enregistrer du chant et à l’envoyer aux autres gars. Nous avons beaucoup communiqué par e-mail. Je pense que ça a rallongé tout le processus, ça a pris du temps. Ce n’était pas notre plan d’attendre quatre ans, mais c’est finalement ce qui s’est passé.

J’imagine qu’une autre conséquence de la pandémie et des restrictions est que c’est un album que vous avez fait seuls : vous l’avez enregistré vous-mêmes, Arve l’a produit et Herbrand Larsen – un collaborateur de longue date et ancien membre – l’a mixé. Dirais-tu que cet album est encore plus représentatif d’Audrey Horne que les précédents pour cette raison, car il n’y a eu aucune influence ou interférence extérieure ?

Bien sûr. Nous avons notamment l’habitude d’avoir un producteur extérieur. Notre plan originel était d’avoir un producteur extérieur pour celui-ci également. En gros, c’est la pandémie qui nous a forcés à prendre cette direction. Arve a dit au reste du groupe : « J’ai envie de produire cet album, et que Herbrand le mixe. » Nous étions là : « Est-ce une bonne idée ? » Pas qu’ils ne soient pas capables, car ils ont tous les deux beaucoup de talent, mais nous avons toujours compté sur un producteur extérieur, car c’est toujours bien d’avoir quelqu’un qui n’est pas dans la même bulle que nous lorsque nous composons de la musique. Pour chaque album, nous avions des producteurs qui contribuaient et influaient sur notre musique, d’une façon ou d’une autre, que ce soit avec un son, un arrangement, un choix de chanson ou peu importe. Mais comme nous ne pouvions pas faire ça, au lieu de voir ça comme un défaut, nous l’avons vu comme une force et nous avons utilisé le fait que nous sommes Audrey Horne et que nous savons mieux que quiconque ce que nous voulons faire, nous nous connaissons mieux que n’importe qui. Nous avons utilisé ça comme une force et l’album s’avère bien meilleur que je ne l’aurais cru, pour être honnête. Pas que j’étais pessimiste, mais j’avais un peu peur d’un processus trop interne. Finalement, je trouve le résultat très bon et que c’était une très bonne décision de le faire nous-mêmes cette fois.

Ce n’était pas difficile d’avoir du recul sur votre propre musique et sur ce que vous étiez en train de faire, du fait que vous vous occupiez de tout et que vous n’aviez aucune oreille extérieure ?

Nous avions des oreilles extérieures parce que nous faisions écouter les chansons à quelques personnes. Il y a des gens qui passaient au studio, pas forcément des musiciens ou des producteurs, mais juste des gens qui aiment la musique, des amis, en gros. Nous leur faisions écouter et nous leur demandions leur avis. Ce sont des gens en qui nous avons confiance et qui, nous le savons, n’hésitent pas à nous le faire savoir quand ils ne sont pas d’accord avec nous sur quelque chose. Un bon exemple, c’est quand le groupe avait une discussion sur la chanson d’ouverture de l’album. A peu près la moitié du groupe voulait que « Devil’s Bell » soit le morceau d’ouverture, or le morceau d’ouverture actuel dans l’album, « Ashes To Ashes », contient deux intros. D’abord, il y a cette intro très typique d’Audrey Horne, puis ça part dans une intro plus sombre, et ensuite la chanson commence. A l’origine, la première intro était celle de « Devil’s Bell ». Nous discutions pour savoir quelle chanson devait ouvrir l’album et certains arguaient que « Devil’s Bell » était plus directe, alors que « Ashes To Ashes » commence un peu plus lentement. Mais l’autre moitié du groupe, moi y compris, voulait ouvrir avec « Ashes To Ashes ». Je voulais que l’album s’ouvre différemment parce que je trouvais qu’avec « Devil’s Bell », ça aurait ressemblé à la façon dont Blackout s’ouvrait avec « This Is War » et Youngblood avec « Redemption Blues ». Donc nous discutions de ça et les gars qui voulaient que « Devil’s Bell » soit le premier morceau disaient non seulement qu’il allait droit au but, mais aussi que son intro faisait plus intro d’album. Ensuite, un gars est venu au studio. Ce n’est pas du tout un musicien, il travaille en tant qu’impresario. Il nous a écoutés et a écouté les chansons, et il a dit : « Pourquoi n’utilisez-vous pas les deux intros dans ‘Ashes To Ashes’ ? » Nous étions là : « Qu’est-ce que tu veux dire ? On ne peut pas avoir deux intros dans une chanson. » Il était là : « Pourquoi pas ? » Nous avons essayé et nous nous sommes dit : « Putain, c’est bien ! »

« Combien de fois peut-on rassembler dix mille personnes dans la même zone, leur donner de l’alcool à boire et ne pas se retrouver avec des émeutes ? Dans n’importe quel autre cas de figure, on aurait des tas de bagarres, alors que quand on va au Hellfest ou au Wacken, il n’y en a quasiment jamais. »

C’était un exemple montrant que quelqu’un d’extérieur peut venir et suggérer quelque chose de simple qu’on ne peut pas voir car on a trop la tête dans le guidon. Evidemment qu’on peut utiliser deux intros, c’est quoi le problème ? Il n’y a pas de loi écrite qui dit qu’on n’a pas le droit d’avoir deux intros dans une chanson. Je trouve que c’était une bonne chose car on peut toujours dire que quelqu’un d’extérieur peut rendre l’album meilleur, mais à la fois, quelqu’un d’extérieur peut aussi embrouiller notre concentration. Tu as quelque chose de prévu sur lequel tu as travaillé pendant longtemps, et quelqu’un dit : « Et si vous faisiez ça ? » Et t’es là : « Oh, putain ouais ! » parce que tu es juste excité par un changement. C’est quelque chose de nouveau par rapport à ce que tu as essayé cinquante fois. A bien des égards, nous avons trouvé que c’était bien de n’avoir personne pour nous déranger pendant notre processus.

Tu as déclaré que vous vouliez que « l’album ait le côté organique des albums des années 70 et 80 que [vous] écouti[ez] en grandissant mais avec un son plus moderne ». Comment parvenez-vous à un tel compromis ? Ce n’est pas délicat parfois d’obtenir le bon équilibre, de ne pas sonner trop clinique mais pas trop rétro non plus ?

Pour être honnête, je ne suis pas sûr de savoir comment nous faisons. Nous utilisons beaucoup de matériel qui était utilisé dans les années 70 et 80. Mais bien sûr, nous avons aussi du matériel de production moderne. Quand nous enregistrons, nous essayons de capturer un son aussi organique que possible, mais quand nous mixons l’album, nous essayons de le rendre aussi fort et gros que possible. Si tu écoutes un groupe comme Led Zeppelin, même si plein de gens vont dire que c’était du gros arena rock des années 70, leur production n’est pas énorme. Elle est très modeste à bien des égards, si on compare à une bonne partie du metal moderne où le gain est à fond et où il y a un million d’overdubs. Led Zeppelin était assez simple. Il y avait une ou deux guitares, un chant, une basse et une batterie. Puis ils rajoutaient de la flûte et d’autres trucs par-dessus. Ils essayaient de faire sonner la batterie aussi grosse que possible, mais ils ne faisaient pas d’overdub dessus, ne mettaient pas de triggers et des trucs comme ça. Je suppose que c’est ce que nous essayons de faire, nous essayons de rendre ça aussi organique que possible et ensuite, nous essayons de le mixer de façon à ce que ça sonne gros et moderne. Je déteste aussi une bonne partie du metal moderne parce que ça ne sonne pas fait par des humains. Ça sonne comme si c’était fait par des machines. Ils prennent la batterie, ils la découpent en un million de morceaux qu’ils recalent, donc tu te retrouves avec quelque chose qui sonne comme une machine. On pourrait se contenter de programmer une batterie, mais ils font en sorte qu’une vraie batterie sonne comme une boîte à rythmes. Avec la production, ça devient trop gros et surproduit. C’est ce que nous essayons d’éviter à tout prix.

Devil’s Bell est clairement plus heavy et sombre que les deux ou trois derniers albums, autant en termes de musique que de textes. Penses-tu que le contexte, qui était lui-même assez lourd et sombre, a quelque chose à voir avec ça, que ça a – consciemment ou inconsciemment – guidé votre inspiration ?

C’est probablement voire clairement une influence inconsciente. Mais à bien des égards, je pense que c’était notre but déjà avant la pandémie. Nous parlons toujours du prochain album : que voulons-nous faire ? Comment voulons-nous sonner ? Où voulons-nous le faire ? Qui devrait le produire ? A quoi ressembleront les chansons ? Généralement, nous composons de la musique et ça finit là où ça finit, mais pour cet album, tout le monde voulait faire un album plus heavy. Quand nous en avons parlé, Thomas [Tofthagen], l’un de nos guitaristes, a dit : « On devrait faire avec cet album ce que Whitesnake a fait sur son album 1987. » Ils étaient passés d’un hard rock bluesy à un album beaucoup plus heavy. C’est ce que Thomas voulait faire et quand il a dit ça, tout le monde était plus ou moins en phase. Je pense que c’est beaucoup lié au groupe live que nous sommes. Nous avons composé un paquet de chansons qui sont beaucoup plus joyeuses, comme « Out Of The City » sur Pure Heavy, et que beaucoup de gens aiment, et nous les jouons toujours en concert, mais ce ne sont pas forcément les chansons que nous aimons jouer en concert. Ce que nous aimons jouer en concert, ce sont les morceaux plus heavy et entraînants. Nous voulions donc faire un album dans cette veine, plus en phase avec le genre de groupe que nous aspirons à être en live.

Mais bien sûr, l’époque que nous vivons inspire inconsciemment la musique aussi, parce qu’avec la pandémie et la guerre qui a lieu désormais – elle n’avait pas encore commencé quand nous avons écrit l’album –, il y a suffisamment de merdes dans ce monde pour inspirer un album vraiment sombre. Honnêtement, cet album a été composé avec l’envie de faire quelque chose d’un peu plus heavy. Quand nous composons de la musique plus heavy, automatiquement, ça devient un peu plus sombre. Et quand la musique devient un peu plus sombre, j’écris des textes plus sombres, parce que j’écris toujours des paroles qui habillent la chanson du mieux possible. Donc si c’est un morceau plus accrocheur et joyeux, les paroles deviennent automatiquement plus positives, et inversement, elles deviennent plus négatives ou pessimistes et plus sombres.

« On a tous du bon et du mauvais en nous. Quand on voit ce qui se passe en Ukraine aujourd’hui, on se dit que les gens sont capables de choses horribles, mais ceux qui font ça peuvent aussi être, dans un autre contexte, des gens parfaitement normaux qui vous aideraient si vous aviez un problème. […] Ce n’est pas noir ou blanc, il n’y a pas des bonnes personnes et des mauvaises personnes. Ce sont juste des gens et on est les deux à la fois. »

Sur la pochette on voit un phare dans l’obscurité au milieu d’une mer déchaînée. On peut voir ceci comme une métaphore : la musique rock et metal est-elle le phare qui vous guide et qui éclaire votre chemin dans le noir et dans les moments orageux, comme ces deux dernières années ?

La musique et le divertissement ont toujours été ce qui connectait les gens dans les temps difficiles. Le théâtre, la musique live, tout ça prospère toujours le plus, aussi bien en termes de créativité que de popularité, quand les temps sont durs. C’est ainsi que les Romains donnaient aux gens du pain et des jeux, en gros. C’est comme ça qu’ils tenaient la population affamée à distance, en leur donnant des gladiateurs et des lions à applaudir quand ils combattaient. Quand les temps sont durs et sombres, on a besoin de quelque chose pour nous unir. On a besoin de quelque chose qui nous inspire. La musique est une inspiration très puissante et une grande source d’espoir pour les gens. A bien des égards, je pense que la musique en général, pas seulement le rock et le hard rock, a toujours été une inspiration pour les gens et quelque chose qui les unissait. Surtout quand on va dans un festival hard rock, on voit rarement des bagarres. Combien de fois peut-on rassembler dix mille personnes dans la même zone, leur donner de l’alcool à boire et ne pas se retrouver avec des émeutes ? Dans n’importe quel autre cas de figure, on aurait des tas de bagarres, alors que quand on va au Hellfest ou au Wacken, il n’y en a quasiment jamais. Les gens sont bourrés et ils sont contents. Un étranger peut être heureux de te serrer dans ses bras si tu as le même t-shirt de groupe que lui. En ce sens, c’est beau.

L’album s’intitule Devil’s Bell : le diable est évidemment un personnage métaphorique et symbolique récurrent dans le metal. Qu’est-ce qu’il représente pour toi ?

Si nous avions été un groupe satanique, alors ça aurait été une inspiration. Une bonne partie des paroles dans cet album sont liées à la part sombre de la nature humaine. Je pense qu’on a tous du bon et du mauvais en nous. Quand on voit ce qui se passe en Ukraine aujourd’hui, on se dit que les gens sont capables de choses horribles, mais ceux qui font ça peuvent aussi être, dans un autre contexte, des gens parfaitement normaux qui vous aideraient si vous aviez un problème. Je ne suis pas religieux, je ne crois pas en Dieu ni au diable en ce sens, mais pour moi, c’est plus que, selon les circonstances, quelque chose de très sombre peut naître en nous. A la fois, là encore selon les circonstances, la même personne est capable de très bonnes choses. Pour moi, il s’agit plus d’être conscient que ça ne concerne pas que les Russes ou les nazis, que ça nous concerne tous. Il faut juste avoir conscience des circonstances autour de nous. Aujourd’hui, dans la société dans laquelle on vit, avec la désinformation, la surinformation et les chambres de réverbération où les gens parlent à d’autres gens qui sont d’accord avec eux et où leurs idées ou croyances ne sont pas remises en question, c’est encore plus important d’avoir conscience de ces faits. Ce n’est pas noir ou blanc, il n’y a pas des bonnes personnes et des mauvaises personnes. Ce sont juste des gens et on est les deux à la fois.

Dans le premier single et morceau éponyme, tu chantes : « Je suis né en Frankenstein. » Dans quelle mesure y a-t-il une part autobiographique cachée dans ces paroles ? T’es-tu parfois senti comme un monstre de Frankenstein aux yeux du monde extérieur ou de la société ?

Heureusement, non. A l’époque médiévale, on pouvait plus ou moins comprendre que les gens avaient peur de quelqu’un qui était différent, que ce soit du point de vue religieux, de la sexualité, de la nationalité ou peu importe, parce qu’ils n’étaient pas très avisés, mais aujourd’hui les gens devraient faire preuve de davantage de bon sens. C’est plus une observation et un commentaire. N’est-on pas trop intelligents et instruits pour voir les homosexuels comme une menace ? C’est ce genre de chose. Mes textes, de manière générale, ne sont pas très autobiographiques. Il s’agit plus d’observer la société, d’une certaine façon. Si je devais écrire un album basé sur moi et ma vie, ça ne ferait pas un album très intéressant. Heureusement, je suis béni, j’ai eu une belle vie. J’ai eu des problèmes comme tout le monde, mais pas de quoi m’effrayer ou autre. Et pour ça, je suis sincèrement reconnaissant, car j’ai plein d’amis et de gens autour de moi qui galèrent et ont vécu des choses qui ont été réellement dévastatrices pour eux, mais moi j’ai été béni. C’est plus facile d’être un observateur que de parler de moi parce que, comme je l’ai dit, ce ne serait pas intéressant.

« Devil’s Bell », « All Is Lost » et l’instrumental « Return To The Grave Valley » sont tous très marqués par un côté vieux Iron Maiden. C’est difficile de croire que ce n’est pas fait exprès, surtout que la fille dans le clip de « Devil’s Bell » porte un t-shirt The Number Of The Beast. Quel genre de déclaration avez-vous cherché à faire avec ce qu’on pourrait presque qualifier d’imitation d’Iron Maiden ?

Sur Blackout, on avait « This Is War » avec une référence très claire à Iron Maiden aussi. Sur Pure Heavy, on avait une chanson qui s’appelle « Boy Wonder » et une autre. Sur l’album d’avant, Youngblood, il y avait « Redemption Blues » et « This Ends Here ». Il y a toujours eu des références à Iron Maiden dans notre musique parce que nous avons tous les quatre grandi en écoutant beaucoup d’Iron Maiden, en ayant des posters d’Eddie sur nos murs et tout. Nous avons toujours été fans non seulement d’Iron Maiden, mais aussi de Kiss, Ozzy Osbourne, Van Halen, Scorpions, Mötley Crüe et tous ces groupes, mais peut-être surtout Iron Maiden. Donc quand nous composons de la musique, nous ne nous posons pas en essayant de composer quelque chose qui sonne comme Iron Maiden, nous nous contentons d’écrire de la musique. Avec la manière dont Thomas et Arve jouent de la guitare, une bonne partie de ce que nous faisons finit pas sonner un peu comme Iron Maiden. Dans le clip de « Devil’s Bell », nous avons cette jeune femme et le gars qui a fait la vidéo a demandé : « Comment devrait-on l’habiller ? » J’ai dit : « Je ne sais pas, c’est toi qui fais le clip, à toi de trouver. » Il a dit : « Peut-être qu’elle devrait porter un t-shirt de groupe. » Comme il y a une grosse influence d’Iron Maiden dans le morceau, nous avons dit : « Mettons-lui un t-shirt d’Iron Maiden ! » C’est plus un genre d’hommage à Iron Maiden. Nous n’avons pas voulu essayer de cacher le fait que nous sommes influencés par Iron Maiden, nous l’avons mis en évidence, donc c’est pour cette raison qu’elle porte un t-shirt d’Iron Maiden. Ça aurait pu facilement être un t-shirt Levi’s, par exemple, mais nous nous sommes dit : « Allez, mettons un t-shirt d’Iron Maiden ! » Iron Maiden est juste un groupe qui nous a inspirés quand nous étions gamins.

« Iron Maiden est une inspiration pour moi, aussi du fait qu’ils restent soudés, qu’ils apprécient être ensemble et qu’ils sont toujours amis. Il y a tellement de groupes qui tournent séparément et ne se parlent pas, sauf au travers de leurs avocats et tout, mais Iron Maiden reste plus ou moins old school. C’est le genre de groupe que je veux que nous soyons. »

Quand on entend des groupes influencés par Iron Maiden, en général on l’entend dans les mélodies ou harmonies de guitare, mais là, même le rythme fait très Maiden…

Oui ! Certaines personnes diront peut-être que nous faisons du plagiat et que c’est trop, mais nous avons toujours dit que je ne chante pas du tout comme Bruce Dickinson, je n’écris pas le genre de ligne mélodique que lui écrirait, je n’ai pas sa voix, je n’ai pas sa tessiture dans les aigus. Même s’il y a de fortes influences d’Iron Maiden dans la musique, ça sonnera comme une chanson d’Audrey Horne. Ce ne sera pas quelque chose où les gens diront : « Ils ont piqué ça à Iron Maiden ! », mais ils diront que c’est clairement inspiré par Iron Maiden – et oui, c’est le cas. Nous ne cherchons pas à plagier quoi que ce soit chez eux. Nous ne copions personne, ni Iron Maiden, ni qui que ce soit, mais pour nous, ce n’est pas un problème s’il y a une ressemblance avec un autre groupe ou une influence assumée. Notre musique est très clairement influencée par certains groupes et nous ne pourrions pas le nier même si notre vie en dépendait. C’est très facile d’entendre le genre de musique qui nous influence, mais je ne le vois pas comme quelque chose de négatif. Je le vois comme quelque chose de très positif, parce que c’est impossible de composer une musique aujourd’hui qui n’a pas de ressemblance avec autre chose, il y a tellement de musique qui a été faite que c’est impossible. Il y a des chansons où les gens ont trouvé qu’il y avait une très nette influence de Thin Lizzy et nous avons toujours dit : « Oui, on sait. » Nous l’avons composée et bien sûr, nous l’entendons nous-mêmes. Mais si c’est une bonne chanson et que nous trouvons que c’est une bonne mélodie, un bon riff de guitare, un bon arrangement et tout, alors pourquoi devrions-nous faire autrement ? Juste parce qu’on entend clairement une inspiration de Thin Lizzy ? Quoi qu’il arrive, nous ne serons pas un groupe de reprises de Thin Lizzy ou d’Iron Maiden, donc je dois chanter différemment. Je ne vois pas du tout ça comme un problème. Dans le cas contraire, nous ne sortirions pas cette musique.

Quand tu vois qu’un groupe comme Iron Maiden est encore là aujourd’hui, après près de cinquante ans, à sortir même des doubles albums, qu’est-ce que ça t’évoque ?

Je trouve ça extraordinaire. Les derniers albums d’Iron Maiden ne sont pas les meilleurs, mais ça reste de bons albums d’Iron Maiden. Ça reste un groupe créatif qui a toujours envie de faire de bons albums, et pas seulement de capitaliser sur son passé. C’est une inspiration pour moi, aussi du fait qu’ils restent soudés, qu’ils apprécient être ensemble et qu’ils sont toujours amis. Il y a tellement de groupes qui tournent séparément et ne se parlent pas, sauf au travers de leurs avocats et tout, mais Iron Maiden reste plus ou moins old school. C’est aussi une inspiration en ce sens, c’est-à-dire qu’ils peuvent jouer et ensuite aller au pub ensemble, boire avec les locaux. C’est un vrai groupe de rock n’ roll, il n’y a pas de connerie dans ce groupe. Je trouve ça cool parce que c’est le genre de groupe que je veux que nous soyons. Nous ne voulons pas faire ceci pour nous faire un tas d’argent. Nous le faisons parce que nous le voulons. Et quand on ne gagne pas beaucoup d’argent avec ça, ça veut dire qu’on n’est pas obligé de le faire à moins de le vouloir. Nous ne sommes pas un groupe qui est obligé de tourner parce que sinon nous ne gagnons pas notre vie. Nous le faisons parce que nous adorons le faire et nous voulons partir jouer et ensuite aller au pub et traîner avec les locaux comme le fait Iron Maiden.

A propos du morceau instrumental, tu as dit que vous l’aviez inclus pour « vraiment [vous] focaliser sur l’alchimie du groupe et [votre] dynamique lorsque [vous] jou[ez] ensemble ». Est-ce que ça veut dire que vous l’avez délibérément conçu dans cette optique, dès le départ ?

D’une certaine façon, car ce morceau a été composé par les deux guitaristes ; ils l’ont jammé et ensuite, nous l’avons enregistré. C’est le seul morceau que nous avons entièrement enregistré en live sur cet album. Quand ils l’ont joué en entier, nous nous sommes dit : « Voilà l’essence de ce groupe. Voilà comment nous sommes en tant que groupe live. » Ils m’ont demandé si j’allais trouver des idées de chant et j’ai dit : « Ça sonne super comme ça. Je n’ai pas envie de le gâcher avec mes conneries. » Donc à bien des égards, je pense que ça nous représente en tant que groupe live. Même si nous ne faisons normalement pas de morceau instrumental live, on y retrouve quand même l’atmosphère que nous dégageons en concert. Nous avons voulu laisser ça intact, et c’est pourquoi nous l’avons inclus dans l’album. Quand je l’ai écouté, ça représentait l’idée que je me fais de nous en live. Les gens avec qui je joue sont vraiment des musiciens brillants. Beaucoup de gens qui viennent à nos concerts ne viennent pas seulement entendre les chansons et les mélodies, mais aussi pour les voir eux et ce qu’ils font ensemble en tant que guitaristes.

Parmi les autres références, la chanson « Break Out » a un côté qui rappelle « Bark At The Moon » d’Ozzy Osbourne. En fait, je n’avais jamais fait le rapprochement entre ta voix et celle d’Ozzy jusqu’à ce que j’entende ce morceau… Fais-tu toi-même le lien ?

Oui. J’ai entendu pas mal de gens auparavant me comparer à Ozzy et je pense que c’est assez logique, car j’ai une tessiture comparable à celle d’Ozzy. Comme je l’ai dit, je n’ai pas la tessiture de Bruce Dickinson, je ne suis pas capable de chanter les mêmes notes aiguës que lui. J’ai plus ou moins la même tessiture qu’Ozzy Osbourne. Ses lignes vocales ont toujours été plus centrées sur la mélodie que sur le rythme. Il peut y avoir beaucoup de rythme dans la musique, mais il est toujours un peu en train de flotter au-dessus. Et c’est à peu près ce que je fais aussi quand je compose des lignes mélodiques. Mais sur cette chanson, ça devient encore plus notable parce que le riff de guitare fait très Ozzy Osbourne, comme tu l’as dit, dans la veine de « Bark At The Moon ». C’est quelque chose qu’on m’a dit plusieurs fois avant, pas que je sonne comme Ozzy Osbourne, mais qu’il y a certaines similarités dans notre manière de chanter.

« Nous avons fait un album plein de vitalité, c’est le son d’un groupe qui a toujours envie de créer et de faire du hard rock qui compte. Ça peut paraître prétentieux de dire ça, mais c’est un album qui aurait pu avoir été fait par un groupe qui n’a que cinq ans de carrière. « 

Plus généralement, il y a de nombreux clins d’œil au metal du début des années 80 dans cet album, et « Break Out » et « Devil’s Bell » en sont de bons exemples. Autant on est passé par un revival années 70 il n’y a pas si longtemps – qui d’ailleurs est toujours en cours –, autant les années 80 – qui ont pendant longtemps été dénigrées – semblent bénéficier d’un regain de popularité et d’enthousiasme en ce moment. Comment l’expliquer ?

C’est une décennie durant laquelle ils ont aussi écrit plein de bonne musique. Je pense que ce qui nous a rendus un peu sceptiques concernant les années 80 était la production, car c’était très artificiel. Mais aujourd’hui, on a pris du recul, donc on peut voir au-delà de la production et entendre les chansons, les mélodies et les qualités musicales. On le voit et on le reconnaît. Même ce type de production est redevenu intéressant : il y avait un côté tellement plastique que ça en devient intéressant aujourd’hui. Je pense que c’est très lié au recul, car il en faut pour voir au-delà des apparences, c’est-à-dire la production, la manière dont les groupes s’habillaient et tout. A bien des égards, ils avaient l’air incroyablement stupides. Une fois qu’on dépasse ça, on voit qu’ils ont écrit de très bons morceaux dans les années 80. Ce n’est pas comme s’il y avait une décennie où tout d’un coup, plus personne ne savait écrire de bonnes musiques ; évidemment qu’il y avait plein de bonnes musiques. C’est un peu comme le début des années 2000 : ça sonne extrêmement daté aujourd’hui. On se demande : « A quoi on pensait avec ces groupes de pop-punk ? » Mais dans vingt ans, les gens se diront : « Merde ! Sum 41 a écrit de bonnes chansons ! » [Rires] Je pense que tout est une question de recul.

La vie semble devenir tellement sérieuse et sombre de nos jours que peut-être aussi l’insouciance et les couleurs vives des années 80 paraissent attrayantes…

Oui, c’est drôle parce que quand les gens parlent des années 80, ils parlent de la musique, de David Lee Roth et Mötley Crüe, « Girls, Girls, Girls » et tout. Les gens qui idéalisent et adorent la musique des années 80 disent souvent qu’il y avait un côté feel-good et que c’était une époque heureuse, mais les années 80 n’étaient pas une époque heureuse. Quand on y pense, le chômage était au plus haut. Les années 80 étaient plus déprimantes que les années 90 et 2000, suivant où on se trouvait évidemment. Je pense que ce qu’on a eu surtout, c’était la culture américaine. En Europe, comme en France, en Grande-Bretagne et en Allemagne, on ne nageait pas en plein bonheur. Ce n’était pas l’époque du champagne et de « Girls, Girls, Girls » qu’on a en tête. Je pense que c’est en grande partie lié au fait que dans les mauvaises périodes, les gens ont besoin de distraction. Aujourd’hui, ce qui nous attire dans les années 80, c’est ce dont on a parlé, c’est l’histoire du recul. Maintenant on a le droit d’aimer cette époque et de penser que Duran Duran était un super groupe ; et c’était le cas, j’adore Duran Duran.

Les gens qui sont aujourd’hui en âge d’acheter de la musique et qui ont entre quarante et cinquante ans étaient enfants dans les années 80, donc leurs souvenirs en général ne sont pas ceux d’une époque difficile, c’était une époque où ils jouaient et étaient heureux.

Oui, absolument. C’est intéressant que tu dises ça, car concernant Audrey Horne, notre public principal, ce sont des gens qui ont la quarantaine, ou disons entre le milieu de la trentaine jusqu’à cinquante ans. Ce qui est bien quand on a un public dans cette tranche d’âge, c’est qu’il a de l’argent. Ils ont de l’argent pour acheter tes albums et pour aller à tes concerts, alors que si ton public a dans les vingt-deux ans, ce sont des étudiants, ils sont pauvres et ils ne peuvent pas se payer ton album, à moins qu’ils ne le priorisent. Nous l’avons remarqué parce que quand nous jouons, beaucoup de gens vont au stand de merch et achètent tous les albums. Ils disent : « Si vous les signez, je les achète. Je les ai déjà, mais si vous signez dessus, je les rachète » et ils achètent aussi quelques t-shirts et sweats à capuche. Ils dépensent beaucoup d’argent pour le groupe, parce qu’ils ont déjà acheté nos albums, ils ont déjà payé leur billet pour le concert et ils achètent un tas de merch. Il est clair qu’un étudiant n’a pas les moyens de faire ça. Les étudiants dans notre public sont des gens qui viennent nous voir avec leur billet et nous demandent de le signer, ce qui est cool, bien sûr. Nous signons volontiers, pas besoin d’acheter quoi que ce soit. Mais on voit très clairement qui a de l’argent et qui n’en a pas, et ce n’est pas tant une question de catégorie sociale que d’âge. Quand tu es dans ta quarantaine, généralement tu un bon boulot et tes finances vont bien, alors que quand tu as vingt-deux ans, tu dépenses ton argent pour te saouler, payer le loyer et c’est tout, tu n’as pas d’argent en dehors de ça [rires]. C’est ce qui est beau quand on vieillit : on peut se saouler et acheter des albums, pas besoin de choisir.

Devil’s Bell sort exactement vingt ans après la formation du groupe. Aviez-vous cet anniversaire en tête, d’une quelconque façon, quand vous avez fait cet album ?

Non, absolument pas. Honnêtement, nous n’avons pas tellement pensé à l’anniversaire. Evidemment, nous savions, mais pas vraiment… En fait, c’est maintenant que nous promouvons l’album que des tas de gens nous demandent : « Avez-vous prévu quelque chose pour l’anniversaire ? » Nous étions un peu comme le mari qui a oublié l’anniversaire de mariage : « Ah merde, il me faut un cadeau ! Je dois acheter des roses. » Quand nous avons eu notre dixième anniversaire, nous avons parlé de faire quelque chose, mais finalement nous n’avons rien fait. Et quand nous avons eu notre quinzième anniversaire, nous avons encore parlé de faire quelque chose, et rien. En fait, nous n’avons noté aucun de ces anniversaires dans notre carrière. Mais je pense que nous avons fait un album plein de vitalité, c’est le son d’un groupe qui a toujours envie de créer et de faire du hard rock qui compte, si tu vois ce que je veux dire. Ça peut paraître prétentieux de dire ça, mais ce que je veux dire, c’est qu’à bien des égards, c’est un album qui aurait pu avoir été fait par un groupe qui n’a que cinq ans de carrière. Peut-être que d’autres gens ne seront pas d’accord, mais moi, je trouve qu’après vingt ans de carrière, nous avons fait un album qui a pas mal de vitalité, ce qui est cool.

« Quand nous sortons boire un coup, les gens que nous côtoyons sont des membres d’Helheim, Immortal, Enslaved, Taake… Ce sont nos amis et nous traînons dans ce genre d’environnement, donc bien sûr, nous déteignons pas mal les uns sur les autres. »

Ce n’est pas pour dénigrer qui que ce soit, mais je viens d’écouter les Red Hot Chili Peppers, ils ont sorti un nouvel album aujourd’hui. J’adorais Blood Sugar Sex Magik, c’est un album extraordinaire, mais quand j’ai écouté le nouveau aujourd’hui, j’ai entendu un groupe de funk qui jammait très calmement sur dix-sept chansons. Il n’y avait pas moyen que je réécoute cet album une seconde fois. Pas qu’il soit mauvais, c’est bien fait, ce sont de super musiciens et tout, mais ils ont perdu toute l’énergie qui faisait ce qu’ils étaient. Notre but n’est pas d’être dans ce genre de groupe qui sort un album et les gens disent : « Ils vieillissent. Ils sont dans leur zone de confort. Ils veulent se la couler douce dans leur canapé. Ils ne veulent plus être sur scène… » Concernant le vingtième anniversaire, c’est un peu tout ce que j’ai à dire dessus : je suis fier d’être encore là à faire de la musique qui a de l’énergie à revendre et qui sonne comme un groupe qui a encore envie de prouver quelque chose.

En 2002 et sur les trois premiers albums, Audrey Horne était un groupe très différent musicalement, peut-être plus proche d’une forme de Faith No More norvégien – en tout cas, c’est mon point de vue. Dans quel état d’esprit et avec quelle vision aviez-vous formé le groupe à l’origine ?

Quand nous nous sommes formés, c’était une sorte de projet parallèle. J’étais dans un groupe qui jouait dans une veine plus post-rock/hard rock et qui s’appelait Sylvia Wayne. J’ai reçu un appel de notre batteur parce que c’était le seul gars que je connaissais dans Audrey Horne à l’époque. Il m’a appelé et m’a demandé si je voulais auditionner au chant dans ce groupe. Il a mentionné qui en faisait partie et je ne les connaissais pas, mais j’avais entendu parler d’eux. Je savais qu’ils venaient de styles musicaux légèrement différents du mien, donc je lui ai demandé : « Pourquoi m’appelles-tu ? Je ne suis pas un chanteur très typé heavy metal classique ou metal extrême. » Il a dit : « Non, on fait quelque chose de totalement différent. On veut faire une musique qui se démarque de ce qu’on fait habituellement, et dans une veine qui nous corresponde. C’est purement un projet parallèle, donc tu n’es pas obligé de quitter ton groupe ou quoi. » Je suis donc venu à la répétition, ils ont joué deux ou trois chansons qu’ils avaient écrites et j’étais là : « Putain, c’est bon ! Je suis partant ! » J’ai commencé à écrire mes trucs pour le groupe et ils ont beaucoup aimé ce que j’ai fait, donc nous nous sommes très bien entendus.

Quand nous avons commencé, nous n’avions aucune vision. La seule vision était que nous voulions faire un album ensemble, juste pour nous amuser. Puis, au milieu de l’enregistrement, les gens d’un label ont entendu certaines des démos que nous avions faites et ont voulu nous signer. Ça nous enlevait une épine du pied, car ainsi nous n’étions pas obligés de sortir l’album nous-mêmes. Nous n’avions pas vraiment de vision en dehors du fait que nous voulions faire de la musique et un album, car nous ne voyions pas vraiment ça comme quelque chose qui serait mis sur le même plan que les groupes dans lesquels nous jouions. Avec les deux premiers albums, nous essayions de comprendre qui nous étions et ce que nous voulions faire. Il y a clairement du Faith No More là-dedans, et nous sonnions aussi plus comme Alice In Chains et un tas de groupes américains de post-grunge et de hard rock alternatif de l’époque. Nous avons juste commencé à écrire de la musique sans jamais vraiment réfléchir à la manière dont ça sonnait ou au genre musical, nous voulions simplement faire quelque chose de différent. C’était plus ou moins avec le troisième album que nous avons trouvé notre propre expression. C’est comme écrire un livre, tu commences quelque part et tu ne sais pas vraiment ce que tu fais ou pourquoi tu le fais. Nous ne nous disions pas que nous serions encore là à faire ce groupe vingt ans plus tard. En un sens, il a pris son envol sans que ç’ait été prévu.

Je trouve que ce que nous avons fait à l’époque était plutôt cool. Comme je l’ai dit, nous avons commencé à trouver notre personnalité sur le troisième album, puis avec Yougblood, nous nous sommes demandé : « Qu’est-ce qu’on fait ? Qu’est-ce qu’on aime faire ? » Alors nous avons commencé à composer la musique de façon légèrement différente. Nous avons commencé à la faire ensemble en tant que groupe dans notre salle de répétition. C’est là que nous avons découvert le plaisir d’être dans ce groupe. Avant ça, c’était plus un projet et tout le monde était concentré dessus, mais à la fois, nous étions aussi concentrés sur les autres groupes dans lesquels nous jouions. Je pense que Youngblood, c’est la première fois que nous avons commencé à mettre notre attention principalement sur Audrey Horne et c’est pourquoi le groupe a un peu changé sur cet album. De même, en faisant des concerts, nous avons réalisé que nous aimions nettement plus le style hard rock classique que le hard rock atmosphérique que nous faisions au début. Car soyons honnêtes, c’est beaucoup plus marrant de jouer du pur hard rock et d’être dans le divertissement.

« C’est important de rester un gamin quand on est dans un groupe, car dès que ce n’est plus le cas, ça devient juste un boulot. Et quand ce n’est qu’un boulot, tu n’y mets plus tout ton cœur. »

Certains membres d’Audrey Horne venaient du black metal, je pense en particulier à Arve Isdal. D’ailleurs, on peut voir des références au black metal dans le clip de « Devil’s Bell ». Malgré le fait que vous jouiez un rock et un metal qui n’ont pas grand-chose à voir, penses-tu que vous ayez hérité quelque chose du black metal norvégien, pas forcément sur le plan musical, mais peut-être celui de l’état d’esprit et de l’attitude ?

Sûrement, ou probablement. Comme je l’ai dit, Arve vient d’Enslaved et au début, quand nous avons commencé le groupe, Ivar [Bjørnson] d’Enslaved en faisait également partie, ainsi que Herbrand qui jouait des claviers dans Enslaved et Tom [Cato Visnes] qui jouait dans Gorgoroth. Notre batteur Kjetil [Greve] a officié dans un groupe qui s’appelle Deride – ce n’était pas du black metal, c’était plus dans la veine de Meshuggah ou Pantera, plus groovy mais vraiment heavy. De même, quand nous sortons boire un coup, les gens que nous côtoyons sont des membres d’Helheim, Immortal, Enslaved, Taake… Ce sont nos amis et nous traînons dans ce genre d’environnement, donc bien sûr, nous déteignons pas mal les uns sur les autres. Je pense que nous sommes clairement inspirés par ça, parce que nous parlons avec ces gens de ce qu’ils font et de ce que nous faisons. Nous sommes bons amis avec Kristian Gaahl, par exemple, donc nous discutons avec lui d’art et de musique. D’une certaine façon, ça déteint sur ce que nous faisons, mais peut-être pas de façon très visible. Si vous écoutez un album d’Audrey Horne, vous ne remarquerez pas beaucoup de références au black metal parce que ça ne se passe pas sur le plan sonore ou de la composition, mais plus sur celui de l’attitude, de notre perception des choses ou de notre regard. Il est clair que nous nous inspirons mutuellement. J’ai parlé à Gaahl de Gaahls Wyrd et à Hoest de Taake, et ils aiment ce que nous faisons. Nous ne sommes pas le genre de groupe dont ils écouteraient la musique en temps normal, mais ils ont beaucoup de respect pour ce que nous faisons et nous avons beaucoup de respect pour ce qu’ils font, donc nous discutons de musique, d’art, de politique, etc. Donc évidemment, il y a un lien et l’inspiration va dans les deux sens, mais je ne pourrais pas dire que telle ou telle chose vient d’eux, c’est moins visible.

Les structures de chansons dans ce nouvel album sont un peu plus complexes, ce qui globalement induit aussi des chansons plus longues. D’une certaine façon, est-ce que ce n’est pas un mélange de vos albums plus progressifs et crossover du début et de l’orientation plus classic rock et metal que vous avez prise depuis Youngblood ? Je pense en particulier à la première et à la dernière chanson, respectivement « Ashes To Ashes » et « From Darkness » qui sont assez inclassables…

Absolument. Quand on écoute notre catalogue, je pense que Devil’s Bell est un album qui se positionne entre notre sans-titre et Youngblood. On y trouve beaucoup de références à nos derniers albums, dans le sens où c’est du classic hard rock avec plein d’influences comme on en a déjà parlé – Ozzy Osbourne, Scorpions, Iron Maiden et ce genre de chose. Mais on y trouve aussi beaucoup de références à nos premiers albums où la musique était davantage basée sur l’atmosphère, un peu plus progressive, d’une certaine façon, et beaucoup plus sombre et mélancolique. Mes morceaux préférés dans notre dernier album sont le premier et le dernier. Selon moi, ce sont les meilleures chansons. Avec les paroles de « From Darkness », en gros, j’ai essayé de réécrire le dernier morceau de notre troisième album. C’est une chanson qui s’intitule « Godspeed », très lente et calme, avec quasiment que de la guitare et du chant. Quand Arve a eu l’idée de « From Darkness » et qu’il me l’a présentée, je me suis tout de suite mis à lui faire des suggestions sur la manière de chanter et il a beaucoup aimé ; j’ai écrit les paroles et il les a beaucoup aimées aussi. Il a dit qu’il y avait dans la musique des côtés plus sombres qui collaient bien au texte. Quand j’ai commencé à l’écrire, je pense que peut-être inconsciemment, je faisais des parallèles avec le morceau « Godspeed ». Je pensais aux paroles de ce dernier, j’adorais la façon dont il concluait très lentement l’album qui est plein d’énergie et de diversité. Il se passe beaucoup de choses dans l’album et à la fin, ça ralentit. J’ai donc pensé cette chanson de la même manière, parce qu’elle se termine avec une partie instrumentale plus monotone qui s’étire en longueur. Je voulais écrire le même genre de texte. Donc ce que tu disais, c’est aussi ma manière de voir cet album. Il fait le lien entre les versions plus récente et ancienne d’Audrey Horne, je suis d’accord.

Depuis Youngblood, comme on en a discuté au sujet de Devil’s Bell, on retrouve beaucoup d’hommages aux groupes des années 70 et 80 avec lesquels vous avez grandi. D’une certaine façon, dirais-tu que vous êtes toujours ces gamins qui faisaient de l’air guitar devant le miroir, ou de l’air micro, ou peu importe ce que vous faisiez en écoutant vos groupes préférés ?

Je dirais que oui ! Je ne me mets plus devant un miroir pour faire mine de jouer de la guitare avec une raquette de tennis comme je le faisais étant gamin, mais c’est plus ou moins la même chose. Je suis toujours très enthousiaste quand j’entends de la nouvelle musique. Si j’entends un groupe et que je me dis : « Putain, ça c’est un bon album ! », je peux redevenir ce gosse. Il faut que je sache tout de ce groupe, que je regarde tous leurs clips et vidéos sur YouTube, que j’achète l’album, que je lise les paroles, etc. En ce sens, je pense que la plupart des gars dans le groupe sont encore des gamins.

« Tu peux faire la meilleure pizza qui soit, celle qui se vendra le mieux sera une pizza de supermarché surgelée. C’est la pizza que la majorité des gens mangent parce que c’est plus facile. C’est pareil avec la musique, les gens ne veulent pas que ce soit compliqué. Ils ne veulent pas qu’on leur demande de faire un effort, ils veulent juste consommer. »

Quand j’étais petit, il fallait attendre que l’album sorte, alors que les gosses d’aujourd’hui n’ont plus la patience, ils veulent que tout soit immédiatement accessible. Toi comme moi, nous avons grandi en écoutant et adorant des groupes, en sachant que l’année suivante ils allaient sortir un nouvel album et qu’il fallait attendre un an, donc nous étions vraiment excités à l’idée de voir ce nouvel album dans les bacs. Dès qu’il sortait, nous courions chez le disquaire pour l’acheter, nous le ramenions à la maison, nous nous posions et nous l’écoutions. Je fais toujours ça. Si Mastodon sort un nouvel album, je cours au magasin et je l’achète. Je rentre chez moi, je me pose, je regarde la pochette, je lis les paroles et les crédits, qui a fait quoi, qui l’a produit et tout. Je l’écoute deux ou trois fois de suite, ce qui ne correspond pas à la façon dont les gamins écoutent de la musique de nos jours. Eux aiment écouter des chansons, or quand on aime une chanson, on n’est pas obligé d’acheter l’album, il suffit de l’écouter en streaming, et le lendemain, ils passent à un autre groupe. Evidemment, nombre de ces gamins ont leur artiste préféré, mais ce n’est pas comme à notre époque où nous avions des posters plein les murs. Si on aimait tel groupe, on ne pouvait pas aimer tel autre groupe… Là où j’ai grandi, tu aimais Kiss ou tu aimais ABBA, mais tu ne pouvais pas aimer les deux.

A bien des égards, je pense que nous sommes toujours ce jeune groupe. C’est important d’être toujours excité en allant en répétition. Bien sûr, certains jours, tu vas en répétition et tu es fatigué, tu veux que ce soit fini, rentrer chez toi et te coucher, mais la plupart du temps, je suis super excité à l’idée de répéter parce que c’est amusant de jouer, de glander, de parler de tout et de rien, de discuter de musique et de trouver de nouvelles idées. Vous jouez des chansons que vous avez déjà jouées des milliers de fois, mais c’est toujours aussi amusant. C’est donc important de rester un gamin quand on est dans un groupe, car dès que ce n’est plus le cas, ça devient juste un boulot. Et quand ce n’est qu’un boulot, tu n’y mets plus tout ton cœur.

Il y a environ dix ans, à l’époque de Youngblood, on avait parlé de la tendance qu’avaient les groupes de faire des albums comme ça se faisait dans les années 70 et 80, c’est-à-dire de façon organique. Tu nous avais dit que « l’aspect humain commen[çait] à manquer aux gens et ceux-ci commen[çaient] à rechercher cet aspect, consciemment ou pas, y compris en musique ». Dix ans plus tard, selon toi, où en est le rock sur ce plan ?

Je pense que c’est à peu près pareil. Avec le groupe, par exemple, nous faisons comme ça, nous utilisons pas mal de matériel old school. Nous enregistrons avec de la technologie moderne parce qu’évidemment, ça facilite grandement les choses, mais nous insistons encore pour faire les choses à l’ancienne, en jouant la partie jusqu’à obtenir une prise ayant la bonne énergie, plutôt que de l’enregistrer et ensuite passer ça à l’Auto-Tune ou le corriger. Bien sûr, il y a des éléments qu’il faut parfois corriger parce que ça ne sonne pas exactement comme il faut et qu’on peut utiliser la technologie moderne pour le faire. Ceci dit, je pense qu’une grande partie de la musique qui sort aujourd’hui a un côté très old school, pas seulement dans le hard rock, mais aussi dans la pop et autre, même si la musique qui reçoit le plus d’attention à la radio, c’est souvent ce dont on parlait à propos des années 80, c’est très plastique et fait par des machines.

Ils annoncent tous les ans que le rock n’ roll est mort, et ensuite il y a un groupe qui est désigné comme étant son sauveur. Le rock n’ roll n’est jamais mort. Il est encore très vivant et il existe plein de super groupes qui font de la musique très organique et authentique. Je pense simplement que ce qui reçoit le plus d’attention, c’est ce qui est le plus facile à écouter, car en général, les gens ne veulent pas que leur musique soit compliquée, ça ne les intéresse pas. Ce n’est pas qu’ils n’en veulent pas, c’est juste que ça ne les intéresse pas de plonger dedans. Les gens comme toi et moi le font, mais le grand public n’a pas envie de faire ça. Ils veulent juste des trucs qui peuvent passer à la radio et sont faciles à consommer. La musique facile à consommer sera toujours la plus populaire parce que c’est ce que les gens réclament. De la même façon, tu peux faire la meilleure pizza qui soit, celle qui se vendra le mieux sera une pizza de supermarché surgelée. C’est la pizza que la majorité des gens mangent parce que c’est plus facile. Ils ne sont pas obligés de faire une pâte, de la sauce tomate et ajouter des épices. Ils peuvent la sortir de l’emballage, la mettre au four, la réchauffer et la manger. Pas besoin de faire d’effort pour avoir à manger. C’est pareil avec la musique, les gens ne veulent pas que ce soit compliqué. Ils ne veulent pas qu’on leur demande de faire un effort, ils veulent juste consommer. Heureusement, il reste quand même beaucoup de gens qui ont envie de faire de bons plats à manger. Il y a plein de bons cuisiniers, plein de bons musiciens, et plein de gens qui veulent de la musique qui les stimule. Ils veulent de la musique qui les émeut au lieu de juste les divertir. Donc à bien des égards, je pense que ça n’a pas vraiment changé en dix ans.

Interview réalisée par téléphone le 31 mars et 1er avril 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Facebook officiel d’Audrey Horne : www.facebook.com/AudreyHorneOfficial

Acheter l’album Devil’s Bell.



Laisser un commentaire

  • Classic Rock je ne sais pas trop, HARD ROCK OUI clairement oui. Un album qui fait du bien. J’adore vraiment ce groupe, sans prise de tête, de la vrai musique faite avec les tripes et avec l’amour du Hard Rock, cela ne peut que se ressentir. Bravo les gars et merci.

    [Reply]

  • Arrow
    Arrow
    Helloween + Existance @ Paris
    Slider
  • jeudi, 29 septembre 2022 à 9:56
    Strigoi – Viscera
    mardi, 27 septembre 2022 à 11:12
    The Dead Daisies : l’éveil dans la lumière
    lundi, 26 septembre 2022 à 16:45
    Bukowski – Bukowski
    lundi, 26 septembre 2022 à 11:24
    Greg Puciato : de l’autre côté du miroir
    mardi, 20 septembre 2022 à 12:07
    Behemoth à contre-courant
    mardi, 20 septembre 2022 à 11:24
    Bloodbath : zombie or not zombie ?
    lundi, 19 septembre 2022 à 20:36
    Bloodbath – Survival Of The Sickest
    1/3