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Interview   

Avantasia : la société secrète de Tobias Sammet


Ralentir. Tel a été l’état d’esprit de Tobias Sammet ces dernières années quant à sa carrière. Pris au piège dans une cadence effrénée à enchaîner les albums et tournées alternativement avec Edguy et Avantasia, et par les attentes que, mécaniquement, cela suscitait auprès des fans et de son entourage, il était devenu vital de lever le pied. Chose qu’il avait déjà commencé à faire avec Moonglow d’Avantasia et la mise en hiatus d’Edguy depuis 2017. C’est pourquoi le ralentissement supplémentaire imposé par la pandémie a été le bienvenu pour l’artiste : sans les sollicitations du monde extérieur, il était libre de prendre son temps pour plonger dans le processus créatif, les détails et le simple plaisir de chanter et de faire de la musique. D’autant qu’avec la communauté de chanteurs et de musiciens qu’il a constituée autour d’Avantasia – qui a son propre groupe WhatsApp –, difficile de se sentir vraiment seul… Bref, un retour aux fondamentaux matérialisé sous la forme d’un nouvel album : A Paranormal Evening With The Moonflower Society.

Autre piège duquel Tobias Sammet a su s’extirper : celui d’un power metal devenu trop étroit pour continuer à avancer, sans pour autant l’abandonner totalement, à l’image du musclé « The Wicked Rule The Night », idéalement chanté par Ralf Scheepers – l’une des deux nouvelles voix ajoutées à l’univers d’Avantasia, avec celle de Floor Jansen. C’est donc toute la panoplie musicale du musicien que l’on retrouve sur ce neuvième album, où le sentiment d’évasion est plus que jamais palpable. Nous en parlons ci-après avec le principal intéressé, qui répond avec honnêteté et n’hésite pas à pousser ses réponses dans un peu d’introspection, avant de retourner s’occuper de ses cochons d’Inde – « La vie de rock star à la maison ! » comme il dit.

« Tout d’un coup, je me suis surpris à aller dans mon studio et à chanter juste pour le plaisir de chanter, trois heures sans rien enregistrer, des chansons de Journey, de Foreigner, de Queensrÿche, etc. J’ai redécouvert le plaisir de jouer de la musique. »

Radio Metal : Comme de nombreux artistes, tu t’es retrouvé avoir beaucoup de temps, et tu as dit que grâce à ça, avec A Paranormal Evening With The Moonflower Society, tu as « autant prêté attention aux détails et petites choses qu’à [tes] débuts ». Dirais-tu que l’inconvénient du succès, ou même simplement quand on a une carrière, c’est qu’on a de moins en moins de temps pour se consacrer à l’objet même de cette carrière, c’est-à-dire faire de la musique ?

Tobias Sammet (chant) : Oui, absolument. Cette période a eu ses bénéfices, car c’était un retour aux bases, d’une certaine façon. Ça faisait qu’on jouait de la musique pour les bonnes raisons, je pense, même si la raison de tout ça, avec ce qui se passait – et se passe toujours – dans le monde, était tragique. Pour la première fois de ma vie, j’avais l’impression que, si je prenais mon temps et disparaissait dans mon petit terrier, personne n’allait me déranger et me blâmer pour un retard, un changement de plan, le fait que je sois trop lent ou que je ne sois pas à la hauteur des attentes, car le monde extérieur avait ses propres problèmes et tout était de toute façon en hibernation. Je pouvais donc me détendre. Je dois dire que j’avais déjà ralenti ma cadence avec l’album précédent, Moonglow, mais c’était encore plus le cas avec ce nouvel album, parce que j’y étais obligé vu que le monde entier s’était mis en sommeil tandis que j’étais posé dans mon propre studio. J’avais construit mon propre studio juste avant la pandémie, début 2020, et voilà que j’étais confiné, et tout ce que j’avais, c’était du temps. J’avais tout le temps du monde et rien d’autre à faire.

Dans ce cas, que fait-on pour garder l’esprit clair et sain ? J’étais assis là à travailler sur de la musique et à créer des démos à partir de rien, du début à la fin, très détaillées. Je créais à nouveau des chœurs moi-même, couche par couche, voix par voix, à tout arranger, parfois avec quatre-vingts voix et parfois à refaire la même chose ou légèrement différent le lendemain, à encore chanter des chœurs pour la même chanson, quatre-vingts voix, quatre-vingts pistes, différentes couches. Pareil avec les claviers. J’avais le temps de redécouvrir et de me reconnecter à mes racines, pour ainsi dire, aux fondamentaux. De même avec le chant lead. Je dois admettre que par le passé, je dirais ces quinze à vingt dernières années, je n’avais jamais chanté juste pour m’amuser. Evidemment, j’aime chanter, mais la plupart du temps, je le faisais seulement quand j’avais besoin de faire un enregistrement, car quelque chose devait être enregistré, donc je l’enregistrais. J’avais ce nouveau studio, j’avais du très beau matériel, notamment des vieilles machines à lampes, des trucs vintage, et j’ai commencé à m’amuser avec et, tout d’un coup, je me suis surpris à aller dans mon studio et à chanter juste pour le plaisir de chanter, trois heures sans rien enregistrer, des chansons de Journey, de Foreigner, de Queensrÿche, etc. J’ai donc redécouvert le plaisir de jouer de la musique et de faire tous les trucs de base moi-même. J’en suis vraiment heureux et reconnaissant.

Tu as aussi dit qu’« aucun autre album n’avait sonné autant comme [toi] ». Regrettes-tu parfois que certains albums n’aient pas été complètement toi ?

Non, parce que je pense que dans chaque album, il y a beaucoup de moi. Tous les albums dans lesquels j’ai été impliqué, que ce soit pour Edguy ou Avantasia, ont probablement plus de moi que de n’importe qui d’autre. C’est juste que, dans une certaine mesure, celui-ci est encore plus moi, mais je suis très content des autres albums. Je veux dire que The Scarecrow n’aurait pas sonné comme il sonne sans l’apport de Sascha [Paeth]. Donc je ne regrette rien. Je suis même content de tout ce que j’ai fait jusqu’à présent, que ce soit avec Edguy ou Avantasia, peu importe qui avait quel rôle sur tel album. Mais quand même, j’ai composé les chansons, j’ai trouvé les harmonies et les mélodies, les accords et les structures de chansons de pratiquement tout ce que j’ai sorti. Donc c’est bien. Avant cet album, je me serais probablement dit qu’il n’y aurait aucun moyen que je puisse être encore plus impliqué que je l’ai été par le passé, mais c’est la preuve que c’était possible [rires].

« Quand on fait ou mène un groupe comme Avantasia, il y a toujours un risque d’être perçu comme un projet all-star qui fait à chaque fois appel à de nouveaux chanteurs et impressionne avec de nouvelles annonces. Il faut faire attention de ne pas en arriver à un point où la sensation de nouveauté devient plus importante que la qualité des chansons. »

Evidemment, surtout en 2020, il était beaucoup question de distanciation sociale et il devenait difficile de voyager. Est-ce que ça a changé quoi que ce soit dans ton approche, à travailler avec toutes les personnes avec qui tu travailles dans le contexte d’un opéra metal ?

Je ne sais pas trop, parce que nous avons toujours travaillé de manière complètement différente. Je veux dire que par le passé, nous nous voyions avec certains chanteurs. Par exemple, Jorn [Lande] et Geoff [Tate], j’étais toujours dans la même pièce avec eux. Mais je dois dire que c’est devenu pratique de travailler à différents endroits sur la même chose. Surtout ayant mon propre studio, il n’y avait aucune raison pour que j’aille ailleurs. Je voulais enregistrer mon propre chant ici. Je voulais enregistrer mes claviers ici. J’ai fait les démos ici. De toute façon, les démos n’allaient pas être meilleures si je les faisais ailleurs. D’autres chanteurs, par exemple, Eric Martin, Michael Kiske, Oli Hartmann ou Ronnie Atkins, ont toujours travaillé à distance dans des studios différents sans que je sois présent. Donc ça n’a pas changé grand-chose. Ce qui était différent était que je n’ai vu aucun d’entre eux personnellement pendant longtemps. C’était bizarre. La seule personne que j’ai vue durant la production de cet album était Oliver Hartmann, parce qu’un jour il est passé pas loin de chez moi et nous nous sommes retrouvés autour d’un café dans la véranda. C’est la seule personne de l’équipe d’Avantasia que j’ai vue durant la production. Je n’ai même pas vu une seule fois Sascha en deux ans, mais nous étions tous les jours au téléphone, parfois jusqu’à sept fois dans la journée. Nous travaillions simultanément sur la même chose. Ça ne fait pas une grande différence s’il est dans la pièce à côté de moi ou s’il est sur une conférence Zoom dans une pièce à deux cent cinquante kilomètres de moi.

Au fil des années, tu t’es constitué une belle équipe de collaborateurs qui sont, je pense, devenus plus que des invités pour toi. Tu as qualifié ça de « gang », et vous avez « même un groupe WhatsApp commun où il se passe toujours quelque chose ». Est-ce que le fait d’avoir un lien avec ce gang a aidé à se sentir moins seul durant les périodes d’isolement ?

Absolument. Enfin, je ne suis pas quelqu’un de très social, dans le sens où je ne sors pas beaucoup de chez moi. Je ne vais pas dans des bars, je ne vais pas dans des discothèques et je ne me bourre pas la gueule dans mon quartier. Je suis généralement un peu reclus, posé chez moi, mais bien sûr, j’ai mes chers membres de la Moonflower Society éparpillés dans le monde et nous avons cette salle de réunion virtuelle sur nos téléphones portables. C’est très drôle, on a l’impression d’être dans une chambre d’hôtel tandis qu’eux sont dans la chambre à côté, quelqu’un est au sauna, un autre prend son petit déjeuner ou son dîner. C’est comme quand on est en tournée et que tout le monde est ensemble, car en tournée, une bonne partie de ce que nous faisons a lieu aussi dans le groupe WhatsApp. Le monde est devenu tellement petit avec cette époque de communication que ça ne fait pas une grande différence si on est… Evidemment, quand je suis reparti en tournée cette année, j’ai ressenti un grand soulagement et c’était différent, je dois dire, mais ça a aidé d’être constamment en contact et aussi de se parler par téléphone. J’ai été pas mal de fois au téléphone avec Ronnie durant cette période. On se parle et bien sûr, ça aide.

En dehors de Floor Jansen et Ralf Scheepers, la plupart des chanteurs qu’on retrouve cette fois sont récurrents dans l’univers d’Avantasia, certains – Michael Kiske, Bob Catley et Jorn Lande – étant apparus sur au moins cinq albums. Est-ce que ça veut dire qu’il y a de moins en moins de voix avec lesquelles tu as envie de travailler, ou peut-être as-tu atteint une sorte de plafond avec ceux que tu peux avoir, notamment les plus grands noms ?

La vérité est que les chanteurs avec qui je travaille m’offrent tellement d’options pour m’exprimer dans la musique que je suis content avec eux. Et puis, quand on fait ou mène un groupe comme Avantasia, il y a toujours un risque d’être perçu comme un projet all-star qui fait à chaque fois appel à de nouveaux chanteurs et impressionne avec de nouvelles annonces. Ça a très longtemps fait partie du jeu, que les gens disent : « Oh, qui sera sur le prochain album ? Qui sera sur le prochain album ? » Le truc, c’est qu’il faut s’assurer ou faire attention de ne pas en arriver à un point où la sensation de nouveauté devient plus importante que la qualité des chansons. Je trouve que les gens avec qui je travaille ont énormément à apporter en termes de qualité. Quand j’écris une chanson comme « Moonflower Society », le titre éponyme du nouvel album, personne n’aurait pu mieux la chanter que Bob Catley. Une chanson comme « The Inmost Light », personne n’aurait pu mieux la chanter que Michael Kiske. « Paper Plane », j’ai la chair de poule quand j’entends Ronnie Atkins la chanter. Le plus important, ce n’est pas : « As-tu la reine de Suède ou la reine du Danemark sur ton album ? Et Harry Potter, Justin Bieber, Madonna, Joe Biden et Steven Seagal ? » [Rires] Je ne veux pas que ça devienne un truc à gros effet. Le plus important, ce à quoi ça se résume, c’est la qualité des chansons et savoir qui peut y contribuer le mieux. Je suis donc content du line-up que j’ai.

« Quand les gens disent : ‘Tu ne joues pas la musique que j’aime’, comment peut-on répondre à ça autrement qu’en disant : ‘D’accord, qu’il en soit ainsi’ ? Je ne suis pas un livreur de pizza. Je ne prends pas des commandes. Autrement, je serais vraiment nul comme artiste. »

Bien sûr, c’est super d’apporter une petite nouveauté ici et là, ce que nous avons cette fois avec Floor et Ralph, mais ces autres chanteurs… Enfin, Geoff Tate est le meilleur chanteur pour ce type de musique. C’est un original. Non seulement il a inventé Queensrÿche, mais il a aussi influencé trois ou quatre générations de chanteurs de heavy metal ; ce que font ces derniers est basé sur ce que Geoff a créé. C’est le numéro un dans ce qu’il fait. Pareil pour Michael Kiske. Pareil pour Bob Catley. Pareil pour Ronnie Atkins. Eric Martin, Mr. Big, quelle voix ! Donc quand tu as ces gens, tu en fais le noyau dur et la qualité est là, et c’est ce qui compte.

Tu as apparemment composé « Kill The Pain Away » spécialement pour Floor Jansen. Tu as fait ça parce qu’elle n’était pas sûre que « Misplaced Among The Angels » conviendrait à sa voix, donc tu as fait cette chanson un peu pour la rassurer. C’est assez surprenant, car on imagine quelqu’un comme Floor capable de chanter à peu près n’importe quoi. Vois-tu souvent de grandes voix comme ça manquer un peu d’assurance ?

Elle ne manquait pas d’assurance. Elle disait que pour sa tessiture, elle serait mieux mise en valeur et interpréterait plus à son avantage une chanson avec un arrangement vocal plus aigu. Elle n’a pas dit : « Je ne peux pas le faire. Je manque de confiance en moi. » Elle a dit : « C’est un peu trop bas. Je ne sais pas, je ne suis pas sûr. » Et elle a elle-même découvert que ce n’était pas le cas, d’une certaine façon, car elle a chanté « Kill The Pain Away » et est revenue vers moi en disant : « Eh Tobi, voilà ‘Kill The Pain Away’. Ah, et au fait, je suis repassée sur l’autre chanson, ‘Misplaced Among The Angels’, et à ma grande surprise, ça fonctionne très bien. Donc la voilà aussi. » C’est ainsi qu’elle l’a fait. Très rarement, il arrive qu’un chanteur dise : « Oh, ce n’est pas exactement ma tessiture. » Je crois que lorsque nous avons fait l’album The Scarecrow et que j’ai travaillé pour la première fois avec Jorn Lande, j’avais une mélodie différente pour le second couplet, et il a dit : « Non, ce n’est pas ma manière de chanter. Je devrais chanter un peu plus bas. C’est trop haut pour moi. Ce n’est pas ma voix. Laisse-moi faire autre chose. » Il a donc transformé ça à sa manière.

Mais en général, je suis avant tout un fan de ce type de musique et des gens avec qui je travaille. J’ai écouté leur musique en tant que fan et j’ai aussi beaucoup étudié leur musique, inconsciemment, en tant que fan, en tant que mélomane. En conséquence, quand je travaille avec des gens comme Geoff Tate, Michael Kiske ou Ronnie Atkins, j’ai généralement une bonne intuition sur ce que leur voix peut et ne peut pas faire. C’est dur à expliquer, mais quand j’écris et arrange une chanson pour un chanteur, ou que j’ai une idée en tête, je peux entendre cette idée comme un enregistrement. C’est bizarre, mais ça m’aide quand j’ai une mélodie, et j’ai ce feeling : « Oh, c’est parfait pour Michael Kiske, Geoff Tate, Klaus Meine, ou peu importe. » Si j’ai vraiment été inspiré par ces chanteurs, c’est presque comme s’ils étaient assis à côté de moi et chantaient sur l’enregistrement final. Je peux tout imaginer. Non seulement je suis quelqu’un de très visuel, mais aussi… Je ne sais pas quel est l’équivalent audio de visuel, mais je peux l’entendre, je peux l’imaginer, et ça m’aide beaucoup à créer des choses dans la bonne tessiture.

A propos de Ralf Scheepers qui apparaît sur « The Wicked Rule The Night », tu as dit que « personne sur cette planète n’aurait pu mieux chanter cette chanson ». Eh bien, je rétorquerais : probablement Rob Halford. As-tu déjà pensé à demander à Rob ? Avec Bruce Dickinson, c’est probablement le plus grand absent de ton « tableau de chasse », pour ainsi dire…

Pour être honnête, pas pour cette chanson, je n’ai pas pensé à Rob Halford. J’ai pensé à Rob Halford par le passé. Ça ne s’est pas fait pour l’instant. Rob Halford est un super chanteur, mais je pense quand même que les voix de Rob et de Ralph sont un peu différentes. Il y a des similarités et Ralph est un énorme fan de Rob, mais malgré tout, ils sont un peu différents et je ne suis pas sûr que la voix de Rob aurait mieux convenu à cette chanson que celle de Ralph, car elle contient aussi une partie centrale qui sonne comme du power metal européen traditionnel, d’une certaine façon, à la Gamma Ray, Edguy ou Avantasia. Je pense que sur ce passage, Ralph peut faire jouer sa polyvalence et cette facette de lui-même. Donc je ne suis pas sûr que, pour cette chanson en particulier, Rob Halford aurait été un meilleur choix. Mais en général, ce sont tous les deux des chanteurs formidables. Mais oui, j’ai aussi déjà demandé à Rob à un moment donné mais pas pour cette chanson. Je lui ai demandé par le passé et pour l’instant, ça n’a pas marché.

« Si quelque chose sonne comme Bon Jovi en 1986, ça ne veut pas forcément dire que c’est commercial, car combien parmi les cent mille groupes signés chez Frontiers Records qui sonnent comme le Bon Jovi de 1986 ont un succès commercial ? Très franchement, ces accusations que nous avons eues par le passé sont vraiment stupides [rires]. »

Cette chanson pourrait-elle être une réponse à tes fans qui estiment que tu t’es peut-être un peu trop éloigné du power metal ?

Je ne vois pas vraiment ça comme une réponse, car généralement, quand les gens disent : « Tu ne joues pas la musique que j’aime », comment peut-on répondre à ça autrement qu’en disant : « D’accord, qu’il en soit ainsi » ? Je ne suis pas un livreur de pizza. Je ne prends pas des commandes. Je ne peux pas le faire. Autrement, je serais vraiment nul comme artiste. Je sais que certaines personnes pensent que ça devrait fonctionner ainsi, mais je ne peux pas prendre de commandes. Ça me rendrait malade si je jouais de la musique que je n’aime pas juste pour répondre à des attentes et pour respecter les commandes des gens. Je n’ai pas écrit cette chanson pour une raison particulière autre que celle de la laisser sortir parce que je l’avais en moi, mais ce que je dois admettre, c’est que lorsque nous essayions de trouver le premier single de l’album, évidemment, les gens de mon équipe cherchaient le morceau le plus commercial de l’album, mais je me suis dit : « Non, non, non, non. » De même, la maison de disques a dit : « Prenons le morceau le plus heavy et faisons-en le premier single – le premier signe de vie après tout ce temps », car les gens allaient s’attendre à quelque chose de plus mid-tempo, plus « commercial ». Je mets le terme entre guillemets parce que si quelque chose sonne comme Bon Jovi en 1986, ça ne veut pas forcément dire que c’est commercial, car combien parmi les cent mille groupes signés chez Frontiers Records qui sonnent comme le Bon Jovi de 1986 ont un succès commercial ? Très franchement, ces accusations que nous avons eues par le passé sont vraiment stupides [rires]. Je veux juste jouer la musique que j’aime et j’ai trouvé que c’était assez excitant de faire de ce titre extrêmement heavy le premier single, car je savais que les gens ne s’y attendraient pas, mais je n’essaye pas de répondre à quiconque ayant formulé des accusations contre moi. Je veux jouer la musique que j’aime, c’est tout.

Je dois aussi être honnête, je n’ai jamais vraiment compris comment les gens pouvaient penser que je m’étais éloigné du power metal. Je pense que nous nous sommes ouverts stylistiquement, parce que c’était important. Autrement, je ne jouerais plus de musique, car ça devenait trop restreint après Hellfire Club, The Metal Opera et Mandrake. Tout ce que j’avais à dire, je l’avais dit dans cette très étroite voie du power metal. L’esthétique sonore, l’approche, la diversité, tout était tellement limité, mais exécuté à l’extrême dans cet étroit corridor, que tout autre album qui aurait été fait dans cette veine… J’aurais pu écrire Hellfire Club part II, mais ça n’aurait pas été meilleur, je n’aurais rien eu de neuf à dire. Donc, pour que ça reste excitant pour moi et pour que je continue à jouer de la musique avec passion et une joie juvénile et innocente, il fallait que je regarde à droite et à gauche et que je fasse ressortir et mette en valeur mes autres influences qui étaient là depuis le début. Je veux dire que j’ai toujours eu des chansons de hard rock par le passé. J’avais « Lavatory Love Machine » et j’ai écrit « King Of Fools », « Holy Shadows », le morceau éponyme « Avantasia » et cette magnifique ballade intitulée « Farewell ». J’ai toujours regardé à droite et à gauche, mais pour une raison, j’ai toujours produit en suivant cet étroit corridor correspondant à ce que le power metal mélodique avait le droit de faire. Donc j’étais encore un peu menotté et je n’aurais pas pu étendre plus loin ma musique si j’étais resté dans cet étroit corridor.

Mais – et voilà la réponse à la question après soixante-quinze minutes [rires] – ça a été… Mince, j’ai oublié maintenant ! J’ai oublié ce que je voulais dire ! Oh, ça y est, je me souviens : je ne me suis jamais vraiment détourné de mes racines power metal, je ne leur ai jamais tourné le dos. J’ai toujours eu ce genre de chansons. Parfois, je les habillais un peu différemment, mais il y a toujours eu « Shelter From The Rain », « Twisted Mind », « Devil In The Belfry », « Stargazers », « Wicked Symphony » et sur le dernier album « Book Of Shallows ». Il y a toujours eu beaucoup de power metal dans mes albums.

« J’ai toujours remarqué que je peignais et créais mes propres mondes. Non seulement dans mes concepts musicaux, mais aussi dans mon propre environnement en privé, je crée et façonne mon monde, car j’en ai besoin, et je me suis parfois rendu compte que ça ne s’harmonisait pas très bien avec le monde extérieur. »

A propos de la Moonflower Society, tu as dit que ça renvoyait « aux personnages bizarres dont [tu] peuple[s] [tes] chansons et dont [tu t’]entoure[s] ». Te considères-tu comme l’un de ces « personnages bizarres » ou bien as-tu souvent été considéré comme tel par d’autres dans la vie ?

Je ne me considère pas forcément comme étant bizarre. Pour ma part, je pense être la personne la plus ennuyeuse et normale au monde. Je peux parfaitement prédire ce que je vais faire [rires]. Donc je ne me sens pas tellement bizarre. Ce que je veux dire, peut-être, quand je dis « bizarre », c’est que je me rends compte que, parfois, je prends une saine distance avec le monde impitoyable, ou ce qui est considéré comme normal dans le monde des adultes, disons-le ainsi. J’ai toujours remarqué que je peignais et créais mes propres mondes. Non seulement dans mes concepts musicaux, mais aussi dans mon propre environnement en privé, je crée et façonne mon monde, car j’en ai besoin, et je me suis parfois rendu compte que ça ne s’harmonisait pas très bien avec le monde extérieur. Il y a des frictions et de la tension entre ces deux mondes, et j’ai réalisé que c’était souvent pareil pour mes confrères musiciens. C’est ce que je veux dire. Je ne sais pas si « bizarre » est le bon mot. Je ne veux pas traiter quiconque de bizarre. Je pense que certains de mes collègues sont un peu excentriques – si on demandait à mon banquier ce qu’il pense de certaines personnes avec qui je fais de la musique, c’est probablement ce qu’il dirait. Je ne sais pas si nous sommes bizarres. Je ne pense pas l’être. Ce que je peux dire, c’est que lorsqu’on grandit et qu’on veut trouver sa place dans le monde extérieur, il est souvent attendu de soi qu’on se comporte d’une manière dont, normalement, on ne ressentirait pas le besoin, si ça a du sens. Quand je regarde autour de moi, être mature, d’après le grand livre de la maturité, est souvent confondu avec le fait de se comporter d’une façon qui n’est pas nécessaire. Il est souvent attendu de nous d’être quelqu’un qu’on n’est pas naturellement.

Qui serait le plus excentrique dans l’équipe d’Avantasia ?

Tu veux dire dans le vrai groupe en tournée ? C’est vraiment difficile à dire car tout le monde est excentrique à sa manière. Jorn est probablement l’une des personnes les plus excentriques que j’ai jamais rencontrées, mais ensuite, si Bob débarque… Je dirais que Bob et Magnum sont très britanniquement excentriques. Andre Matos était aussi très excentrique, puisse son âme reposer en paix. Quelle belle âme et quelle belle personne, il était drôle et excentrique aussi. Il était toujours en retard et il vivait toujours comme s’il était dans une bulle. Il se promenait comme s’il vivait dans son propre monde. Ensuite, Ronnie Atkins, quand tu es au bar avec lui, après sept ou neuf bières voire quinze, il devient comiquement excentrique. Nous sommes tous excentriques à notre façon, je pourrais dire. Nous avons tous notre propre personnalité. Ce que je veux dire quand je parle d’être excentrique, c’est que je ne pourrais imaginer aucune de ces personnes travailler dans la banque du quartier [rires]. C’est, selon moi, ce qui les rend très excentriques.

La fleur de lune est une plante qui fleurit la nuit, quand le monde est endormi. De même, le précédent album s’intitulait Moonglow, donc on dirait bien que tu as une certaine fascination pour la lune. Es-tu un oiseau de nuit ? Est-ce la nuit que tu es le plus productif et inspiré ?

Oui, très souvent. J’aime la lune et j’aime l’obscurité. C’est un fait que j’aime la nuit, car on ne reçoit aucun coup de téléphone. Le monde extérieur dort pendant qu’on est encore debout, on est seul, et c’est du temps bonus. J’adore travailler la nuit. La nuit, c’est quand la lune brille et qu’il fait noir à l’extérieur, mes inspirations sortent, mes fantômes sortent, et ils me parlent à moi seul et je suis ami avec la lune. Non seulement c’est un magnifique tableau, mais j’ai aussi l’impression qu’il y a quelque chose de magique là-derrière. C’est pourquoi j’adore la nuit. De même, quand la nuit tombe, le monde extérieur avec tous ces adultes impitoyables s’endort, et ça devient silencieux, une paix considérable se pose sur la terre – je vis à la campagne – et on entend les chouettes. On voit la lune et tout est paisible et beau. L’obscurité recouvre la laideur de la compétition d’Amour, Gloire et Beauté qui a lieu sous la lumière du jour. Donc j’adore la lune, parce qu’elle est tout simplement belle. Pour moi, c’est la métaphore de la nuit. J’ai une étrange relation avec la lune. Quand je la regarde, j’ai l’impression que nous nous comprenons. C’est bizarre. C’est dur à expliquer. Je trouve que le monde a l’air différent sous la lumière de la lune. Tout le monde aime la lumière du soleil et, comme je l’ai dit, elle éclaire le monde d’Amour, Gloire et Beauté, mais la lune, pour moi, est la messagère du moment de la journée où la compétition est en sommeil. C’est un monde différent. C’est pourquoi j’ai l’impression d’avoir une relation particulière avec la lune.

« J’adore travailler la nuit. La nuit, c’est quand la lune brille et qu’il fait noir à l’extérieur, mes inspirations sortent, mes fantômes sortent, et ils me parlent à moi seul et je suis ami avec la lune. Quand je la regarde, j’ai l’impression que nous nous comprenons. C’est bizarre. »

Evidemment, il y a cette idée de soirée paranormale dans le titre : crois-tu justement au paranormal ?

C’est une question à laquelle il est difficile de répondre comme ça, car qu’est-ce qui est normal et qu’est-ce qui est paranormal ? D’abord, il faut définir le normal et le paranormal. Au départ, je voulais simplement appeler l’album An Evening With The Moonflower Society, mais je me suis dit que ça ressemblerait trop à un album live. J’ai donc opté pour A Normal Evening With The Moonflower Society et je me suis dit que ce serait plus cool si c’était plutôt A Paranormal Evening, car je trouve très excitant ce qui est légitimement considéré comme paranormal, et puis je m’intéresse aux romans gothiques, aux histoires paranormales, aux récits sur des activités paranormales, etc. Honnêtement, si on met de côté toute cette phrase d’accroche sensationnelle qui collerait parfaitement pour un titre de film, je sais qu’il existe beaucoup de choses que je ne suis pas capable d’expliquer. Je ne pourrais même pas expliquer l’algèbre et la théorie de la relativité d’Einstein, alors comment pourrais-je dire que je comprends tout et que quelque chose n’existe pas simplement parce que je ne le comprends pas ? C’est pourquoi je dis : oui, je crois absolument qu’il existe plein de choses qu’on ne sait pas et que je ne suis pas capable d’expliquer.

A l’instar de nombreux écrivains fantastiques, il y a quelque chose de personnel et une part de réalité derrière les thèmes fantastiques que tu abordes. Tu as dit être « très fier de ces paroles ; elles sont très importantes pour [toi] et même si elles ont une approche fantastique, [tu] révèle[s] beaucoup de [toi] ». Quelles sont les caractéristiques autobiographiques de cet album ? Selon toi, que peut-on apprendre à ton sujet ?

Je ne pense pas que les gens ont besoin d’apprendre quelque chose sur moi, car je ne pense pas que ma vie et mon existence soient extraordinairement spéciales. Les gens devraient apprendre à propos de Jésus, de Mère Teresa ou de Mahatma Gandhi, mais pas à propos de moi [rires]. Le truc, c’est que je mets beaucoup de moi là-dedans. C’était plus de l’autothérapie, disons ça comme ça. Je n’ai pas essayé d’instruire qui que ce soit, mais je pense qu’en racontant des choses et en mettant des mots sur les difficultés que j’ai rencontrées et auxquelles je dois faire face dans ma vie, même si je ne les formule pas très clairement, certaines personnes pourraient s’y identifier et comprendre qu’elles ne sont pas seules, qu’il y a plein de membres de la Moonflower Society et qu’elles peuvent avoir l’impression d’en faire partie. C’est une question d’être un individu à part, d’être différent, et d’avoir du mal à gérer les attentes. Pas mal de paroles traitent du défi d’être soi-même dans un monde qui veut qu’on soit quelqu’un d’autre. L’album parle d’évasion. Il parle de partir dans des mondes auxquels je suis le seul à avoir accès. Enfin, j’essaye d’emmener l’auditeur avec moi, mais ça revient à fermer la porte du studio derrière moi et à laisser mon imagination, mes muses et mon inspiration prendre le contrôle. Mais aussi, d’une certaine façon, parallèle, j’essaye de vider mon sac.

Je pense qu’à la base, la raison pour laquelle j’essaye de m’évader, et ce que j’essaye de dire et de traiter avec mes paroles et ma musique, tout ça prend sa source dans les attentes auxquelles j’ai de plus en plus de mal à répondre. Je veux dire que je ne me suis jamais soucié de répondre aux attentes en termes de style musical ou quoi, mais j’ai découvert que j’avais de plus en plus de mal à maintenir un rythme que je m’étais moi-même imposé dans mes plus jeunes années. Je sortais un album par an avec Edguy, que je produisais, que je composais, pour lequel je faisais la promotion, puis je manageais le groupe, nous partions en tournée et j’étais le chanteur, la première tournée faisait cinquante dates, puis quatre-vingts, puis Hellfire Club c’était cent vingt, Rocket Ride c’était quatre-vingts, et pendant que j’ai fait Rocket Ride, j’ai réanimé Avantasia, et j’ai écrit un autre album, et c’était juste boum, boum, boum, boum, boum. A un moment donné, dès que j’avais écrit un album – j’en écrivais un presque tous les six ou huit mois –, les gens me demandaient : « D’accord, quand ton prochain album va-t-il sortir ? Avec quel groupe vas-tu jouer au Wacken cette année ? Est-ce que ce sera Edguy ou Avantasia ? » J’avais l’impression que cette cadence que je m’étais imposée et la carrière que je me suis construite étaient devenues un monstre de Frankenstein, car tout était tenu pour acquis et j’avais le sentiment que si je ne maintenais pas le rythme, je décevrais les gens autour de moi, mes collègues, la maison de disques, les fans, tout le monde. Je faisais un album, je le produisais, je le gérais, je négociais le contrat avec la maison de disques, j’organisais tout autour, je partais en tournée mondiale, je faisais cinq cents interviews, et pendant que je faisais ça, les gens demandaient : « As-tu déjà écrit le nouvel album d’Edguy ? As-tu écrit le nouvel album d’Avantasia ? » C’est devenu dément ! J’essayais de ne décevoir personne et je ressentais aussi la pression des fans qui me posaient de plus en plus de questions dessus. De même avec mes collèges.

« Cette cadence que je m’étais imposée et la carrière que je me suis construite étaient devenues un monstre de Frankenstein, car tout était tenu pour acquis et j’avais le sentiment que si je ne maintenais pas le rythme, je décevrais les gens autour de moi, mes collègues, la maison de disques, les fans, tout le monde. A un moment donné, je me suis dit que j’allais m’effondrer. »

A un moment donné, je me suis dit que j’allais m’effondrer. J’avais des symptômes de stress qui commençaient à lourdement impacter ma santé. En février 2008, j’ai tout d’un coup souffert d’une perte d’audition d’un côté. C’est la raison pour laquelle l’album d’Edguy suivant était intitulé Tinnitus Sanctus, car j’avais essayé d’y faire face avec humour. J’ai essayé de dire : « D’accord, j’ai perdu l’audition en faisant quelque chose que j’adore, donc je vais appeler l’album Tinnitus Sanctus, c’est la perte de l’audition par amour » et en étant drôle avec Jésus sur la pochette, ahah. J’ai donc affronté ça avec humour, mais le problème était beaucoup plus sérieux. J’en suis arrivé à un point où j’ai dit : « Bon, ça ne peut plus fonctionner comme ça. » Surtout avec Edguy, nous en étions à un stade où nous avions tous évolué dans des directions très différentes et la contribution de chacun était très différente de celle des autres. C’était des éthiques de travail différentes, des points de vue différents, et c’était compliqué, ce n’était pas facile d’arriver à quelque chose dont nous étions tous contents, à un dénominateur commun ou peu importe comment on appelle ça. Mais malgré tout, il était attendu de nous que tous les dix-huit mois, nous devions sortir un album et tourner. Ça a laissé de nombreuses cicatrices. Je suis très content que nous prenions du temps hors du groupe maintenant.

Même avec Avantasia, j’ai réduit la cadence. Je dois admettre que les confinements et toute la période avec le Covid-19 ont aussi aidé à respirer un peu. Aussi tragique que ça puisse paraître avec un événement aussi horrible, ça m’a donné de l’espace pour respirer. Sans chanter mes propres louanges, je pense que c’est aussi la raison pour laquelle je sonne aussi frais sur l’album. Je suis très content de ma performance vocale. Ma voix sonne plus jeune qu’il y a quinze ans. Je pense que c’est aussi parce que j’étais détendu lorsque je l’ai fait.

J’allais te parler de ça plus tard, mais puisque tu as commencé à l’aborder : c’est maintenant le troisième album d’Avantasia que tu fais depuis le dernier album d’Edguy, Space Police. Tu as dit que Edguy s’était épuisé et tu as mis le groupe en hiatus, mais est-ce qu’il se pourrait aussi qu’une part de toi n’aime plus créer dans un contexte de groupe, avec tout ce que ça comporte de contraintes et de compromis ?

Je ne sais pas trop. Bien sûr, depuis le début, nous avons toujours été un groupe, mais je pense qu’en termes de création, j’ai toujours principalement écrit les chansons seul, et dans Edguy, j’ai toujours créé plus pour le groupe qu’avec le groupe. Nous arrangions parfois des choses ensemble et, bien sûr, quand nous allons en salle de répétition, nous travaillons les uns avec les autres, mais généralement, je préparais la plupart des trucs à l’avance. Je ne l’ai jamais vu ainsi mais il y a peut-être de ça. Evidemment, quand on crée quelque chose pour un groupe et que celui-ci existe depuis que tu as quatorze ans, c’est très difficile de contenter tout le monde, d’avancer et de développer les choses. C’est un défi. Il est clair qu’il y a toujours de la perte frictionnelle. J’ai toujours aimé amener mes idées et les mettre en avant. Ça a toujours été : « C’est ma chanson. C’est à prendre ou à laisser. Laissez-moi faire comme ça. Tu vas jouer ceci, tu vas jouer cela. C’est ma chanson, je me fiche de ton avis ! » Quand on est jeune, c’est beaucoup plus facile de faire ça, mais avec l’âge, on n’a plus l’énergie pour gérer les frictions. En tout cas, c’est ce que j’ai compris à mon sujet. J’ai beaucoup plus de mal à gérer la tension quand je dois être productif. Je pense que le niveau de tension a augmenté avec le groupe en même temps que les points de vue se sont un peu éloignés. A la fois, quand on vieillit, avec ce dont je viens de parler, la façon dont on avance à un rythme trop rapide… Je veux dire qu’on peut travailler comme ça pendant cinq ans ou dix ans, mais après quinze ou dix-huit ans à une telle cadence, la résistance au stress commence à diminuer, et si on combine le tout, ça fait qu’il est plus difficile de travailler dans un contexte de groupe. Ceci étant dit, je ne pense pas que travailler pour Edguy ou pour Avantasia, ce soit si différent, sauf que lorsqu’on travaille pour Edguy, on veut s’assurer qu’au final, tout le monde soutient le résultat et fait ce qu’on veut qu’il fasse [rires]. C’est un peu plus facile dans Avantasia, je dois l’avouer.

« Certaines personnes confondent être mature et être rigide. Je trouve que beaucoup de personnes se comportent de manière ridiculement mature dans des situations où la maturité n’est pas du tout nécessaire. Ça devient très puéril quand on fait semblant d’être mature juste parce qu’on ne laisse pas sa part d’absurde s’exprimer et qu’on ne se permet pas d’être un enfant. »

Tu as dit être stupéfait d’avoir pu faire « quelque chose d’aussi énergique et exaltant que ce nouvel album d’Avantasia durant ces deux années d’isolement ». Il se trouve qu’avec Avantasia, comme tu l’as dit, tu t’es construit ton propre monde et qu’il s’agit en grande partie d’une échappatoire. Penses-tu que ce soit particulièrement le genre de musique dont on a tous eu besoin – y compris toi et tous ceux qui y ont participé – ces dernières années pour échapper à la dure réalité ?

Je pense que l’art et la musique ont toujours été là pour ça, en tout cas me concernant. Dès que j’écoutais un nouvel album de Magnum ou de Dio, quand il était encore vivant et qu’il faisait des albums, pour moi, c’était une manière d’échapper à la réalité et de plonger dans un monde à part. C’était comme ouvrir un livre et disparaître dedans. Pour moi, la musique a toujours été ça. D’une façon ou d’une autre, certains musiciens sont plus proches de la réalité et traitent de ce qui se passe dans le monde, mais quand même, je pense que la musique devrait toujours être [une forme d’évasion], même si ça parle de ce qui se passe dans la réalité. Pour moi, un album de musique, c’est toujours un voyage et une porte vers un autre monde, même s’il peut y avoir un reflet de la réalité. Ça a toujours été mon cas. Je ne regarde pas autour de moi en disant : « Oh, l’époque est particulièrement merdique de nos jours, donc je dois leur ouvrir une voie spéciale pour s’évader avec cet album. » Ce n’est pas le cas.

Tu parles de voyage, c’est particulièrement vrai pour le morceau « Arabesque » qui commence de manière très écossaise pour ensuite aller vers le Moyen-Orient. Ce mélange de saveurs est assez étonnant…

[Petits rires] C’est un mélange complet. Quand nous avons arrangé cette chanson, Sascha a dit : « Tobi, ça n’a aucun sens. La chanson ne sait pas ce qu’elle veut être. Ce sont différentes parties qui ne vont pas ensemble. Comment va-t-on faire pour que ça fonctionne et que ça colle ? » J’ai dit : « Sascha, n’est-ce pas ça la vie ? Il y a plein de choses qui ne vont pas bien ensemble. » Toute ma vie a été comme ça. Tu veux être une certaine personne, et ensuite on te confronte à une situation complètement nouvelle, et les gens ont certaines attentes alors que tu veux être tout à fait autre chose, tu dois gérer, tu dois faire en sorte que ça marche, tu dois joindre les deux bouts… C’est ça la vie. J’ai donc abordé la chanson, conceptuellement, comme un voyage en tapis volant, en essayant de prendre tous les aspects de la vie, les exigences, les attentes, les possibilités et ses propres désirs pour tisser chacun de ces fils qui, en apparence, ne s’associent pas bien pour en faire un magnifique tableau. « Arabesque », c’est exactement ça. Une arabesque, c’est un motif fait à partir de lignes, de fils, de feuilles, de fleurs, de fleurs de lys et toutes ces choses qui sont réunies pour créer un joli décor. C’est ce qu’on doit faire avec les attentes, avec nos désirs, avec nos exigences, avec ce qu’on doit faire, avec ce qu’on a envie de faire, on doit tresser tout ça ensemble et en faire un beau tableau, c’est-à-dire notre propre vie. J’ai donc abordé ça comme un voyage en tapis volant, et tout d’un coup, ces différents styles… ça va même plus loin. Il y a des passages qui rappellent Queen, d’autres le prog rock des années 70, certains qui, comme tu l’as dit, sonnent écossais et celtiques, et on a ces harmonies arabes, on a ce refrain à la Carl Orff… Tous ces passages différents sont tissés pour produire un beau décor.

Tu as déclaré que toute ta « vie est basée sur des idées et des rêves enfantins, avec lesquels [tu t’]en tires toujours aussi bien, aussi incroyable que ça puisse être ». Est-ce que ce pourrait être parce que, même si on ne l’admet pas tous, on a toujours une affection pour son enfance, qu’elle nous manque, ou bien peut-être qu’une part de l’enfant qu’on était continue à vivre quelque part en nous ?

Je pense que la plupart d’entre nous veulent être un enfant. Je pense aussi que certaines personnes confondent être mature et être rigide. Je trouve que beaucoup de personnes se comportent de manière ridiculement mature dans des situations où la maturité n’est pas du tout nécessaire. Ça devient très puéril quand on fait semblant d’être mature juste parce qu’on ne laisse pas sa part d’absurde s’exprimer et qu’on ne se permet pas d’être un enfant. C’est d’ailleurs ce dont parle la chanson « Rhyme And Reason ». Elle parle de laisser sa maturité à la porte, d’être un enfant et de faire des choses déraisonnables quand on nous demande d’être raisonnables. En dehors de ça, parfois, le pur hédonisme est très beau et même permis, et ça fonctionne. Je ne revendique pas ça partout où je vais, en disant : « Je veux être un enfant. » Non, je ne pense même pas à ces choses, mais quand je regarde autour de moi et que je vois des gens de mon âge qui se comportent comme mes professeurs quand j’étais enfant, dans des situations qui ne nécessitent pas du tout ça, je me gratte la tête en me disant : « Dieu merci, je ne suis pas comme ça ! » Voilà comment j’aborde le fait d’être enfantin.

Evidemment, Avantasia est un projet très ambitieux musicalement, très épique, avec des chanteurs prestigieux, etc. mais tu as dit que malgré ça, il n’y avait rien de prétentieux là-derrière. Quelle est, pour toi, la limite entre l’ambition et la prétention ?

La prétention, je pense, c’est quand on fait quelque chose qu’on ne sent pas, juste pour se donner une image qui ne correspond pas à ce qu’il y a sous la surface. Je pense qu’on peut penser en grand et rendre quelque chose vraiment épique et incroyablement grand et extravagant, mais si c’est, disons, une amplification de ce qu’il y a dessous, c’est ambitieux. Et si on fait quelque chose parce que ça pourrait mieux se vendre ainsi, mais que ça ne correspond pas véritablement à ce qu’on est au fond, alors c’est prétentieux.

Interview réalisée par téléphone le 12 septembre 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Kevin Nixon.

Site officiel d’Avantasia : avantasia.com

Acheter l’album A Paranormal Evening With The Moonflower Society.



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  • Super intéressant comme interview, pour la promotion d’un album qui ne propose rien de génial selon moi. Tobias tourne en rond depuis un moment maintenant, il serait peut être bon d’écouter les autres pour une fois et de composer à plusieurs (désolé chacun ses goûts tout ça ok, mais pour ceux qui trouvent l’album bon, allez écouter ou réécouter Metal Opera / Scarecrow / Mandrake et Hellfire Club et on en reparle).
    On voit aussi un gros ressentiment vis-à-vis d’Edguy et de ses anciens camarades, vraiment dommage franchement, je crois qu’on peut faire une croix sur un reformation!

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  • Un compositeur chanteur de talent prolifique depuis 25 ans entouré de top chanteurs..à quand une tournée en France ?

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