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Interview   

Avatar : fini de rire


Les blagues les plus courtes sont les meilleures, dit-on. Celle d’Avatar avec le concept d’Avatar Country, elle, aura duré deux ans, soit un cycle d’album, mais force est de constater que la blague a pris une envergure inattendue pour le groupe qui a clairement franchi une nouvelle étape, jusqu’à proposer comme point d’orgue un film financé par les fans. Avatar a maintenant tourné la page : fini de rire. On redescend sur terre.

Hunter Gatherer est une réflexion sur l’espèce humaine, le stade actuel de son évolution et le retard de celle-ci par rapport au monde que l’homme est en train de se construire (ou détruire). Hunter Gatherer dresse un tableau des plus sombres pour mieux nous bousculer et nous pousser à nous prendre en main. Hunter Gatherer est également un album ambivalent, à la fois régressif et moderne, analogique et numérique, symbolisant l’équilibre entre nature – notre nature – et technologie qui sera notre salut.

De la transition entre Avatar Country et Hunter Gatherer jusqu’au dilemme (Star Trek ou Terminator 2 ?) auquel l’être humain fait actuellement face pour son avenir, en passant par sa part de vulnérabilité qu’il a mise à profit, Johannes Eckerström nous raconte ce nouveau chapitre dans l’épopée Avatar.

« Avatar Country est un album très cool parce que, justement, il n’est pas du tout cool. C’est le genre d’album que, selon moi, aucun autre groupe de metal n’aurait eu les couilles de faire au milieu du reste. »

Radio Metal : En mars vous avez sorti le film Legend Of Avatar Country: A Metal Odyssey, qui a été rendu possible grâce à la réussite de la campagne Kickstarter. Désormais, les gens comprennent qu’Avatar est plus que de la musique, mais considérez-vous vous-mêmes comme étant plus que des musiciens ?

Johannes Eckerström (chant) : Oui. Jouer dans un groupe, c’est de l’art conceptuel pour nous. Au lieu de faire un clip vidéo pour la promotion, au lieu d’avoir une image pour vendre la musique, au lieu que tout soit des outils marketing, on peut traiter ça d’abord comme de l’art et ensuite comme du marketing. Ainsi, ça peut être tellement plus. Nous aimons les groupes qui se soucient vraiment de ce qu’ils font – que ce soit l’histoire autour de la musique ou le type de concert qu’ils mettent en place, quel genre de vidéo ils filment, etc. En ce sens, oui, c’est plus que de la musique, mais ça commence toujours avec la musique. Quand nous jouons, composons et enregistrons, c’est la seule chose qui nous préoccupe. Ensuite, si la musique est faite comme il faut, ça nous inspirera pour tout le reste.

Comment était votre expérience à faire ce film ?

C’était très dur ! [Rires] Peut-être que je devrais commencer par parler de la campagne Kickstarter, parce qu’au début, c’était un choc ! Le fait que les gens nous aient autant soutenus a été pour moi quelque chose de très dur à intégrer et à comprendre ce que ça voulait dire. Si tu veux faire carrière dans la musique, il faut bien sûr penser au business, mais la plupart du temps, le business est très simple : « Hey, on vient jouer dans votre ville ; si vous voulez venir nous voir, achetez une place ! » « Si vous avez aimé ce concert, achetez un T-shirt et revenez la prochaine fois ! » C’est très simple, très « pur » en matière de business. Mais là, les gens nous ont donné beaucoup d’argent pour que nous fassions un film étrange, et ça n’était pas du business, c’était de l’amour, de l’amour pour le groupe. Il y avait une grosse attente, des expérimentations folles… Ça a pris du temps pour intégrer toutes ces choses combinées et comprendre la responsabilité que nous avions après ça. Nous avons obtenu plus de trois fois ce que nous avions demandé, ce qui était génial parce que nous avons pu tout utiliser, et même un peu plus. Personne n’a pu aller s’acheter une voiture après : tout a été investi dans le film, comme ça devrait toujours se passer pour quelque chose comme ça. Ça faisait beaucoup d’argent pour nous, mais faire un film, c’est un projet très onéreux, donc nous avons quand même fait très attention aux dépenses. A chaque fois que vous voyez dans la vidéo une feuille soufflée par le vent, c’est en fait un membre du groupe qui tient un ventilateur ou qui balance des feuilles en l’air. Tout le monde s’occupait de la neige, du vent, des feuilles… Les gens dans le groupe s’occupaient des décors, de bouger les lumières, etc. Nous étions constamment là à faire des choses pour réduire les coûts de personnel.

Vous sentez-vous autant musiciens qu’acteurs maintenant ?

Oh non, je ne me sens pas acteur [petits rires]. Comme ce film nous a obligés à parler un peu, j’ai réalisé que le métier d’acteur était quelque chose de vraiment dingue ou… Quand on est sur scène, dans un clip ou autre, c’est facile de faire le fou, mais un vrai acteur peut aussi faire des choses subtiles. Quand tu regardes les films de Batman, c’est plus facile de jouer Batman que Bruce Wayne ; c’est même plus facile encore de faire le Joker – c’est probablement le plus facile. C’est toujours amusant quand un grand acteur joue ce genre de rôle, comme on a pu le voir, mais le plus dur reste de jouer le commissaire Gordon, d’être le flic ou d’être le majordome – c’est là qu’on voit les grands acteurs dans ces films.

La sortie de Legend Of Avatar Country: A Metal Odyssey était un peu la conclusion du cycle d’Avatar Country, et vous avez dit adieu à Avatar Country en mai dans une vidéo spéciale. Dans cette vidéo, vous qualifiez Avatar Country de « plaisanterie entre [vous] qui a pris vie ». Avez-vous été surpris que cette plaisanterie ait décollé comme elle l’a fait et ait pris une telle ampleur ?

J’essaye de me rappeler mon sentiment, parce que je ne m’attends à rien quand un album sort. Je ne sais pas ce que les autres gens étaient en train de penser ; nous ne réfléchissons pas vraiment à ce que les autres vont penser pendant que nous faisons de la musique. Dès que la musique sort, c’est là que le business commence. Mais avant que la musique ne sorte – quand nous composons, enregistrons et mixons –, c’est tout pour nous, c’est notre petit monde à nous, c’est notre manière de conserver l’honnêteté. Donc à chaque fois que vient le moment de sortir un album, j’imagine ce que ça ferait si personne ne l’aimait, si cet album était Chinese Democracy – j’imagine ça à chaque fois – et j’accepte cette idée, parce que j’adore l’album que nous venons de faire. Nous, en tant que groupe, l’adorons et seuls nous allons devoir vivre avec pour le restant de nos jours. Tous les autres peuvent l’ignorer et passer à autre chose. Par exemple, la plupart du temps, on fait tous comme si Chinese Democracy n’avait jamais existé, mais Axl Rose lui ne peut pas faire ça [rires]. Nous pensons pareil quand nous créons notre musique : c’est pour nous cinq, il faut que nous puissions réécouter l’album dans vingt, trente ans, et nous dire : « Ouais, c’est exactement ce qu’il devait être, on l’aime bien. » Donc je ne sais pas si j’étais surpris ou choqué, mais nous avons reconnu que c’était spécial, surtout vers la fin, parce que c’était vraiment magique la manière dont les gens sont rentrés dans le jeu et se sont amusés avec nous. Il y a de la magie là-dedans. Les gens ont fait du fan art, ils se sont déguisés, ils ont vraiment traité Jonas comme étant le roi pendant deux ans, ils ont vraiment soutenu la campagne Kickstarter… Avatar Country est devenu réel parce que c’était aussi réel que tout ce qui n’existe que dans notre esprit.

« J’ai réalisé en réécoutant un peu plus Fear Factory que nous vivons exactement dans le monde au sujet duquel ils nous ont avertis dans les années 90. Vingt-cinq ans plus tard, nous y voilà : nous vivons dans un futur cyberpunk dystopique. Le futur, c’est maintenant. »

D’ailleurs, comment cette plaisanterie est-elle née au sein du groupe ?

C’est très simple. Jonas n’est plus sur Facebook, mais quand il l’était, il avait mis « kungen », qui est le mot suédois pour « roi », en tant que surnom. Mais ça n’a rien d’un surnom, « je suis le roi », on ne peut pas se surnommer comme ça ! Mais il l’a fait pour agacer ses amis, et ça a marché : ça m’a agacé. Ça n’a pas été tellement plus loin sur le moment, mais ensuite, nous sommes partis en tournée avec Hardcore Superstar, ils ont trouvé ça très drôle et ils ont commencé à le surnommer Kungen, et tout le monde leur a emboîté le pas après. Nous avons ensuite commencé à applaudir quand il entrait dans une pièce, et quand nous étions en train de composer je ne sais plus quel album – peut-être Black Waltz –, il est arrivé là où nous étions posés pour travailler ensemble, et il nous a offert une photo encadrée de lui qu’il avait signée. C’était son présent pour nous tous, pour l’inspiration. Il y a sans cesse eu des trucs absurdes comme ça pendant des années, mais tout a commencé lorsqu’il a changé son nom sur Facebook !

A la fin de la vidéo A Farewell To Avatar Country, le « 2016-2020 » est remplacé par « 2016-forever ». Doit-on comprendre qu’on va retourner un jour à Avatar Country ?

Non. Pour ce qui est des albums, nous avons fait Avatar Country et si nous voulons refaire quelque chose de marrant à l’avenir, si nous voulons essayer de raconter des blagues, nous essaierons de raconter des blagues différentes. Mais Avatar Country est une idée qui perdure parce qu’encore une fois, c’est devenu ce truc que nous avons partagé avec nos fans. Ça a pris vie grâce aux gens. Nous avons donc désormais avatarcountry.com, qui est grosso modo un fan club où, si vous êtes super fans, si vous êtes à fond dans ce que nous faisons, vous avez l’occasion de continuer à jouer là-dessus, pour ainsi dire. Ça fonctionne comme un fan club. Et puis bien sûr, quelles que soient les chansons d’Avatar Country que nous jouerons sur scène, elles reflèteront cette époque dans la manière dont elles sont jouées. C’est comme quand Michael Jackson faisait « Smooth Criminal » sur scène, il mettait un chapeau blanc.

Avatar ouvre désormais un nouveau chapitre avec le nouvel album Hunter Gatherer. C’est un album très différent d’Avatar Country : alors qu’Avatar Country était humoristique et basé sur un conte, Hunter Gatherer est très sombre, sérieux, dénué d’humour et basé sur la dure réalité. Hunter Gatherer a-t-il été réalisé en contre-réaction à Avatar Country ou bien est-ce le groupe lui-même qui, ces dernières années, a été rattrapé par la réalité ?

C’est un mélange des deux. Et je pense que ça a déjà un peu commencé avec Avatar Country. Tout d’abord, avec Avatar Country nous voulions voir si nous pouvions faire quelque chose de drôle. Une partie de l’inspiration d’Avatar Country venait du film Le Dictateur de Sacha Baron Cohen. Le nôtre devait être moins satirique que ça mais il y avait quand même de la satire. Puis Donald Trump a été élu, il est allé en Corée du Nord et tout d’un coup, la partie satirique de l’album est devenue trop réelle, donc nous avons dû le rendre encore plus absurde et plus léger, car il n’était pas censé être un commentaire social ici et là. Mais bien sûr, ce genre de chose et ce qui se passe dans le monde étaient dans notre esprit. Au final, chaque album que nous avons fait a été d’une manière ou d’une autre une réaction contre ce que nous avons fait avant : tu as fait une chose, la fois suivante tu veux faire autre chose, juste pour te forcer à te renouveler. Mais je pense que c’était aussi quelque chose très personnel que j’ai réalisé plus tard au cours du processus, c’est-à-dire le simple fait que j’ai appris à utiliser la musique, la composition, comme une thérapie, cette catharsis qui se produit quand on pose les choses sur papier. Cette comédie était personnelle dans le sens où c’est quelque chose qui nous passionnait et qui était important pour nous, mais l’expression qui en est ressortie était moins personnelle, je suppose. En conséquence, l’obscurité qui est ressortie maintenant c’était : tu as passé deux ans en thérapie et enfin, tu ouvres ton cœur. Ça a beaucoup joué. Puis c’était aussi purement esthétique. Car quand nous avons terminé Avatar Country – une grande partie de nos influences power et heavy étaient sur cet album ainsi que, encore une fois, le côté léger –, nous savions que la fois suivante, nous allions faire des trucs bien heavy ! Ça a un peu commencé comme ça et ensuite, tout le reste a évolué au cours du processus, avec des choses que nous avons découvertes en cours de route.

Hunter Gatherer (chasseur-cueilleur, NdT) fait référence au modèle le plus primitif de société humaine, tandis que d’un autre côté, l’album est une réflexion sur l’époque actuelle et sur le futur de l’humanité. Penses-tu que malgré nos avancées sociales et technologiques, nous restons des chasseurs-cueilleurs et que nous sommes peut-être mal adaptés au monde que nous nous créons ?

C’est exactement l’idée. Le truc, c’est que l’évolution n’a pas réussi à suivre ; nous restons le même animal que nous étions quand nous étions des chasseurs-cueilleurs. Tout ce que nous avons fait pour fonder des civilisations a été de grandes réussites pour l’espèce, car nous avons pu donner naissance à plus d’humains et nourrir plus d’humains. Donc, considérant ce paramètre, nous nous en sortons super bien, mais sur le plan individuel, on est passés de… C’était probablement correct de vivre durant l’âge de pierre. Nous étions dans notre habitat naturel à cette époque. Mais ensuite, nous avons commencé à faire de l’agriculture, ce qui nous a davantage poussés à rester à un endroit, nous sommes devenus davantage malades, les maladies ont proliféré… Plus de bébés naissaient et plus de bébés mouraient. Nous avons commencé à être davantage en conflit au sujet des terres et de la protection de biens de valeur, comme la nourriture. Il a fallu que nous construisions des murs et des armes à différents niveaux.

« Nous sommes à un croisement, où il faut décider si le futur sera Terminator 2 ou Star Trek. »

La révolution industrielle a produit la même chose, mais encore plus. Ça a piégé les gens, à travailler dans des usines pendant des heures par jour complètement détachés de la nature, mais les machines ont pu nourrir encore plus les gens, donc c’était bien pour l’espèce. Dans l’ère post-industrielle que nous vivons aujourd’hui, c’est en train de changer, c’est-à-dire que la qualité de la vie globalement s’améliore pour l’individu dans le monde : la pauvreté recule petit à petit, mais maintenant, le problème est que nous sommes en train d’abîmer la planète au point que nous ne pourrons bientôt plus y vivre ; le changement climatique est le gros problème actuel qui freine le processus d’amélioration de la vie, et de la vie tout court. Comme je l’ai dit, psychologiquement, nous sommes les créatures que nous étions il y a dix mille ans. C’est juste que nous nous sommes construit cette prison dorée. Ce serait facile d’être nostalgique de l’idée de courir nu dans la forêt et manger des fruits et des racines, mais on ne peut pas revenir en arrière. On ne peut pas monter à l’arbre et dire : « Je suis un singe » en pensant que tout ira bien. Notre solution est devant nous et nous devons nous dépêcher pour atteindre l’étape suivante de notre civilisation. C’est une course contre la montre parce que la destruction s’accélère. La solution est devant nous, pas derrière nous. C’est trop tard pour revenir en arrière. Voilà en somme l’essence de l’album et du titre.

Hunter Gatherer est probablement l’un de vos albums les plus sombres, heavy et agressifs. Etait-ce une manière de refléter l’avenir de l’humanité, tel que tu le perçois ?

Je pense que ça reflète plutôt le présent. Il y a un risque que peut-être le futur motive une expression encore plus agressive pour refléter ce que nous ressentons. La vérité est que cet album reflète plus le présent. C’est quelque chose que j’ai réalisé en réécoutant un peu plus Fear Factory. J’ai réalisé que nous vivons exactement dans le monde au sujet duquel ils nous ont avertis dans les années 90. Vingt-cinq ans plus tard, nous y voilà : nous vivons dans un futur cyberpunk dystopique. Le futur, c’est maintenant. Je présente juste différents aspects de ce que ça implique, à nos yeux, d’essayer d’être un être humain ici et maintenant, et je crois en notre capacité à nous dépêcher pour rattraper le futur et gagner cette course contre la montre. En gros, nous sommes à un croisement, où il faut décider si le futur sera Terminator 2 ou Star Trek. Mais je crois en Star Trek, pour ainsi dire ! [Rires] Nous avons marché sur la Lune ; nous sommes capables de faire des choses folles quand on met l’énergie aux bons endroits. Aujourd’hui, c’est globalement très tendu et très clivant. On le voit dans l’Union européenne, on le voit avec le Royaume-Uni qui ne veut plus jouer avec le reste d’entre nous, on le voit clairement aux Etats-Unis, on le voit à Hong Kong, il y a beaucoup de tension… Mais il y a aussi des tensions parce que plein de gens se battent pour ce qu’ils perçoivent comme étant la bonne chose, et ce conflit est ce qui nous fera aller de l’avant. J’ai foi, car ça a déjà marché auparavant : tout n’était pas extraordinaire en France en 1790, mais 1789 a quand même changé plein de choses, ça faisait partie d’un processus d’amélioration. L’abolition de l’esclavage aux US et la défaite des forces de l’Axe durant la Seconde Guerre mondiale, ces régimes totalitaires, autoritaires, fascistes qui n’existent plus aujourd’hui… Nous avons pu vaincre ça aussi. Nous faisons des choses extraordinaires. J’y crois, mais d’abord, si on veut régler un problème, il faut parler du problème. La colère est une très bonne arme à utiliser pour le changement.

L’illustration te montre la bouche grande ouverte avec une lumière à l’intérieur. Est-ce une lueur d’espoir ou d’énergie pour changer les choses qu’on a tous en nous ?

Je pense, oui. Je suppose que j’étais en train de montrer la libération de ce qu’on a en nous. On porte des choses puissantes en nous, et d’une certaine façon, ça renvoie à la raison pour laquelle nous nous appelons Avatar – la manifestation d’un dieu. Donc oui, c’est ça, en gros, je suppose ! [Petits rires]

Les deux derniers albums étaient des albums conceptuels. Celui-ci semble être plus traditionnel à cet égard, mais le dossier de presse mentionne « des études sur la cruauté, la technologie, le mépris et la privation ». Et le terme « étude » a attiré mon attention. Bien que Hunter Gatherer ne soit pas conceptuel comme Avatar Country et Feathers & Flesh l’étaient, penses-tu qu’il a nécessité autant d’investissement intellectuel ?

Oui, absolument. Mais nous avons plutôt abordé ça chanson par chanson. Je pense que l’aventure des deux albums conceptuels nous a amenés maintenant à avoir une meilleure vision d’ensemble. La conséquence est que nous étions davantage conscients de tisser des fils rouges tout au long de l’album, et qu’il y avait une atmosphère globale. Ce n’est donc pas un album conceptuel, nous l’avons abordé une chanson à la fois, mais ça reste un album très cohérent. Certaines chansons sont bien plus personnelles. Certaines sont beaucoup plus liées à mon mariage qu’à l’état du monde. Il y a davantage de niveaux de lecture, dont certains sont bien plus personnels. Cet album est beaucoup de choses à la fois, mais le cadre est devenu cette grande question : qu’est-ce que ça veut dire être humain ? Qu’est-ce que ça veut dire être humain aujourd’hui ? Pour certaines chansons, je pourrais remplacer le mot « humain » par « moi », parce que ce sont des choses personnelles – qu’est-ce que ça veut dire être moi là tout de suite ? Je suis humain. Donc ça va dans les deux sens : le côté très individuel et personnel, et une vision d’ensemble. Ce qui est marrant, c’est que si on voyait cet album comme étant conceptuel, je suppose qu’on pourrait dire que toutes les chansons, d’une manière ou d’une autre abordent le problème d’être un obstacle, le fait de se mettre en travers de notre propre chemin. C’est ce conflit. Qu’est-ce qui nous empêche d’aller vers un monde à la Star Trek ? C’est nous ! Ce n’est personne d’autre. Il n’y a pas de Klingons ici pour nous arrêter. Ce n’est que toi et moi, et tous les autres : nous barrons notre propre route vers l’étape suivante, quelle que soit cette étape – je pense par exemple que l’exploration spatiale est une bonne aspiration et un bon symbole pour ça.

« C’est l’album numéro huit, donc huit couches de conneries ont été ôtées. Je suppose qu’il ne me reste plus que deux millions de couches avant que je sois totalement humain. »

Tu as d’ailleurs qualifié cet album de vulnérable, car tu abordes ces thématiques sombres en te pointant toi-même du doigt. A quel point est-ce difficile de faire ça ? A quel point ça a nécessité un travail sur toi-même ?

C’est une bonne question. C’est un processus, n’est-ce pas ? Je pense que c’est un processus qui se met en place quand on n’a plus dix-sept ans, quand on grandit, et qu’on remet en question son ego et son opinion sur certaines choses, ainsi que ce que l’on ressent par rapport à soi-même, aux autres et à sa vertu. Je pense que chaque album a, d’une manière ou d’une autre, fait appel à ce type de travail, parce qu’une chose que nous avons toujours essayé de faire, c’est d’être aussi honnête que possible sur chaque album. Maintenant nous avons ôté… C’est l’album numéro huit, donc huit couches de conneries ont été ôtées. Je suppose qu’il ne me reste plus que deux millions de couches avant que je sois totalement humain. Mais chaque album a offert le même défi, d’une manière ou d’une autre. Hail The Apocalypse traitait en grande partie des conséquences, en l’occurrence le fait d’affronter les conséquences d’un comportement dangereux. Feathers & Flesh parlait plutôt d’échec ; il parlait beaucoup de la mort, mais au final de l’échec aussi. Et Avatar Country, plus que tout, en dehors du fait qu’il était drôle, en étant simplement ce qu’il est, renvoyait à la suppression de l’ego. Pour moi, Avatar Country est un album très cool parce que, justement, il n’est pas du tout cool. C’est le genre d’album que, selon moi, aucun autre groupe de metal n’aurait eu les couilles de faire au milieu du reste. Genre : « Oh, il faut que ce soit sombre et que ça déchire. » Non ! Allez vous faire foutre ! On fait ce qu’on veut ! Mais pour pouvoir oser ça, il ne faut pas laisser l’ego faire obstacle. Je suppose que chaque album… Tu peux voir que c’était une bonne question parce que je suis vraiment en train d’y réfléchir ! Je n’y ai jamais réfléchi comme je suis en train de le faire là maintenant, mais si j’essayais de résumer chaque album, je pourrais trouver un mot pour ça. Pour cet album, je dirais que c’est « être son propre obstacle », et aussi un côté « bougez-vous le cul ». Bien que je sache aussi que j’aurai probablement une réponse plus précise pour te dire ce qu’est exactement cet album dans un an, puis dans deux ans et dans cinq ans. Aujourd’hui, c’est un album sur la vie telle que nous la vivons en ce moment même, et telle qu’on la vivait l’an dernier.

Vous avez presque changé de producteur à chaque nouvel album, au moins depuis Hail The Apocalypse, mais pour Hunter Gatherer, vous avez travaillé avec Jay Ruston qui a aussi produit Avatar Country. Qu’est-ce qui fait qu’Avatar et Jay Ruston s’entendent si bien ?

C’est vrai que nous avons changé de producteur à quasiment chaque album, à partir du moment où nous avons commencé à travailler avec des producteurs. Notre raisonnement est que c’est tout simplement une bonne manière d’avoir un grand changement à chaque fois et de se faire un peu peur. Quand on travaille avec un producteur qu’on ne connaît pas, on est un peu plus sur le qui-vive. Ça fait partie de l’idée de vouloir se sentir comme un débutant. Après, dans le cas particulier de Jay, nous sommes effectivement restés avec lui. Avatar Country était un projet vraiment étrange et nous avions une idée très claire de ce que nous faisions, et Jay est intervenu tardivement dans le projet, donc nous n’avons pas eu l’impression d’avoir totalement vécu l’expérience Jay Ruston sur cet album. Cette fois, avec Hunter Gatherer, il était là dès le premier jour, et de fait, il y a eu plus d’explorations durant le processus, ça nous a permis de davantage collaborer en tant que groupe avec un producteur. En plus de ça, nous nous entendons très bien. Nous avons les mêmes valeurs et le même humour. Si en tant que simples personnes nous nous étions retrouvés à la même table lors d’une fête, nous nous serions immédiatement très bien entendus, je pense. Nous sommes vraiment devenus amis.

C’était la bonne personne, capable de déchiffrer ce que nous disions, car en tant que groupe, nous avons une vision de ce que nous voulons accomplir. Nous avons quelques connaissances en matière de production et d’ingénierie pour savoir comment obtenir certains sons… Mais parfois tu dis : « Cette guitare doit sonner plus brillante » ou « Ça donne trop l’impression d’être dans une caverne, alors qu’il faudrait que ce soit dans une forêt ». Ça ne veut rien dire [rires], mais à la fois ça veut tout dire, et il faut un producteur capable de décoder ce qu’on recherche vraiment, comme par exemple ce son de guitare qui sonne plus comme une forêt qu’une caverne. Jay comprenait à chaque fois quelle forêt, quelle caverne ou quelle rue nous voulions quand nous parlions de manière abstraite ou artistique. Il était capable de traduire ça en quelque chose de concret. En tant que producteur, il s’est occupé de l’ingénierie et du mixage, et nous communiquions très bien toutes ces choses. Je suis relativement convaincu que maintenant… Nous n’avons rien promis à lui ou à nous-mêmes, mais je peux nous imaginer faire au moins un autre album avec lui. Il y a encore des choses à faire si nous opérons des changements autour de notre relation de travail. Encore une fois, changer de producteur est plus facile que de changer les membres du groupe pour obtenir une grande différence, et nous ne voulons changer aucun membre. C’est une manière moins nocive d’obtenir un grand changement. Mais pour l’instant, nous pensons pouvoir probablement faire un album de plus avec Jay.

« Los Angeles est une ville très sympa. Nous avions tort sur toute la ligne. Nous pensions que tout le monde se prendrait pour Kanye West ou ferait comme si on était encore dans les années 80 sur Sunset Strip, à faire du metal merdique. »

Ce qui a changé, en revanche, est qu’Avatar Country avait été enregistré chez vous, en Suède, alors que cette fois, vous vous êtes rendus à Los Angeles. C’était votre première fois à enregistrer en Amérique et je crois savoir que vous aviez quelques préjugés en allant là-bas… Au final, comment ont été votre séjour en Amérique et l’enregistrement là-bas ?

C’était super, très sympa. Tous ceux qui travaillaient au studio étaient extraordinaires et Los Angeles est une ville très sympa. Nous avions tort sur toute la ligne. Nous pensions que tout le monde se prendrait pour Kanye West ou ferait comme si on était encore dans les années 80 sur Sunset Strip, à faire du metal merdique. Or ça n’était pas le cas. C’était juste un paquet de gens créatifs et de gens qui travaillaient avec des gens créatifs. C’était un bel environnement créatif. La nourriture était super et le soleil brillait. Donc oui, nous avions des préjugés… Ça vient aussi du fait que nous sommes très protecteurs de ce que nous pensons être. Aller enregistrer à Los Angeles quand on est un groupe scandinave, ça paraît dangereux au premier abord. Ça à l’air d’un truc que le label te convainc de faire. Il a suffi que notre management nous dise : « Voici ce producteur de Los Angeles. » Tout le reste était des idées que nous nous faisions. Pour être honnête, c’était tout : nous ne sommes pas un groupe de Los Angeles. Ce n’est pas ce qu’est Avatar, ce qui reste vrai. Nous sommes Avatar, peu importe où nous enregistrons. Nous avons été là-bas parce que Jay adore ce studio, et nous-mêmes sommes tombés amoureux de ce studio : un studio très analogique, avec une pièce extraordinaire, des gens super avec qui travailler, et personne qui porte des lunettes de soleil à l’intérieur, donc tout allait bien ! Nous avons eu un très bon prix pour un très bon studio qui était en phase avec nos intentions, et ça n’a pas d’importance si c’est situé en Islande, en Belgique, en France, aux Etats-Unis ou en Corée du Sud. La géographie importe très peu. Nous étions entourés de super personnes au studio aux Etats-Unis, tout comme nous l’étions quand nous avons enregistré en Thaïlande.

Cet album est très organique et sonne très brut, ce qui est le résultat de votre méthode d’enregistrement : à l’ancienne, en jouant tous ensemble. Le groupe n’est pas étranger aux enregistrements au moins semi-live, mais c’est la première fois que vous avez procédé ainsi depuis Hail The Apocalyspse, et c’est probablement le plus proche que vous ayez été de sonner sur album comme vous sonnez en live. Vu que vous vous êtes beaucoup établis comme un groupe live ces dernières années, était-ce une manière pour vous de vraiment être en studio le groupe vous êtes en concert ?

Oui, absolument, mais c’est aussi… Si tu regardes l’histoire des musiques à guitare électrique – metal, rock, etc. – quatre-vingt-dix pour cent des meilleurs albums dont on se souvient encore sont ceux enregistrés par un groupe qui a joué ensemble. C’est comme ça que les choses sonnent le mieux pour nous. C’est avec les avancées technologiques et par commodité que les gens ont commencé à de plus en plus faire séparément la batterie d’abord, puis la basse, puis la guitare, etc. On y est tellement habitués maintenant, mais si tu fais tes devoirs à la maison en tant que musicien, tu n’es pas obligé de faire ça. C’est mieux que tout le monde aille au même endroit ensemble. Alors, on peut aussi être plus créatifs. Certaines chansons n’étaient pas aussi finies que d’autres quand nous sommes entrés en studio, mais comme tout le monde était là et connaissait les musiques, nous avons pu jammer, ou faire des essais, ou changer des choses très facilement et tout de suite entendre le résultat de nos différentes idées. C’est ainsi que les albums étaient toujours faits jusqu’à ce que tout d’un coup ce ne soit plus le cas. Avec un peu de chance, j’ai l’impression qu’il y a en ce moment une prise de conscience, c’est en train de redevenir comme ça. Toutes les meilleures choses qu’on entend sont jouées par des êtres humains… Autrement, tu peux faire de la house music et c’est très bien. Mais si vous voulez faire du rock ou du metal : entraînez-vous et jouez ensemble. C’est bien mieux.

Non seulement ça, mais vous avez également enregistré sur bandes deux-pouces, ce qui peut être intimidant…

Oui, nous avons enregistré sur bande. Je ne suis pas qualifié pour t’en dire beaucoup plus mais c’est juste qu’il y a certains sons qui se produisent de manière fortuite quand on fait les choses en analogique et qu’on ne peut pas encore recréer en numérique. Il y a de toutes petites erreurs qui se produisent en analogique. Quand on enregistre tous ensemble ou sur bande au lieu d’un disque dur, il y a une certaine couche d’imperfection qui donne vie à la musique et fait qu’elle sonne mieux ; c’est très subtil, mais c’est présent. Ça fait une grosse différence. Ça apporte quelque chose. Les gens parlent de chaleur, par exemple, et ce n’est pas rien ; ça touche aux fréquences, d’une certaine façon. Ça aide. Quand on a la chance de faire comme ça, ça apporte beaucoup pour pas cher. Mais nous avions aussi Pro Tools à notre disposition et ils ont des solutions technologiques pour réutiliser les bandes. Nous pouvions mettre la musique sur bande et quand même voir ce sur quoi nous étions en train de travailler dans Pro Tools. Nous pouvions faire autant de prises que nécessaire. Je ne sais pas exactement comment ça fonctionnait. Je pense que tu enregistres sur bande, mais ensuite tu transfères cet enregistrement dans l’ordinateur et tu peux réutiliser la bande… Il y a une manière moderne de le faire, ce n’est plus comme en 1965 quand on enregistrait sur bande. On peut avoir le meilleur des deux mondes.

« Nous sommes en conflit avec la technologie. Mais être en conflit avec quelque chose ne signifie pas que cette chose est forcément purement mauvaise. J’ai eu des millions de conflits avec mes frères et sœurs quand j’étais petit, pourtant aucun d’entre nous n’est mauvais. »

Nous allions rarement dans le détail pour faire des modifications sur les chansons ou quoi que ce soit de ce genre – ça serait contraire à l’intérêt de l’enregistrement live – mais peut-être que nous disions : « La première moitié de la chanson est super, il faut qu’on refasse la seconde moitié. » Toutes ces choses sont aussi faciles à faire comme nous les avons faites en 2020 que si nous avions directement enregistré sur un disque dur. Toute la technologie est là et c’est extraordinaire. Surtout si tu n’es pas en train de faire ton huitième album et que tu n’es pas en position de pouvoir te rendre à Los Angeles en avion, avec la technologie moderne, tu peux quand même enregistrer et créer quelque chose. La technologie numérique a démocratisé l’enregistrement musical, c’est certain, et offert à plus de personnes créatives partout dans le monde la chance d’enregistrer à un niveau ou un autre. C’est juste qu’on n’est pas obligés de l’utiliser tout le temps. Je suppose que c’est ça le secret : seulement utiliser ce qui est nécessaire.

Au-delà de la qualité organique du son dont cet album a bénéficié grâce à votre méthode d’enregistrement, y a-t-il derrière ce choix également un lien avec la thématique de l’album, en particulier tout le questionnement concernant la technologie ?

Encore une fois, le truc, c’est que l’album est partagé concernant notre place parmi la technologie, et puis enregistrer en studio sur bande au lieu de le faire sur un disque dur, ça ne fait pas beaucoup… Ça reste électrique ! [Petits rires] Je trouve la technologie extraordinaire, je suis un fan de science. J’adore ça, j’en veux plus, je veux nous voir dans l’espace… Mais j’admets aussi que nous avons devant nous un défi psychologique collectif à relever, pour essayer de trouver le bon équilibre, trouver le moyen d’évoluer sur le plan moral et éthique dans cet espace technologique que nous nous sommes créé. Mais une grande partie de la technologie est très bonne ! Je trouve qu’internet… Oui, il y a des aspects qui sont moches, ça crée un terrain propice à l’extrémisme et toutes ces conneries, mais je ne sais pas… Les nazis l’ont fait sans internet, donc ça pouvait déjà arriver à l’époque. A la fois, les jeunes sont-ils en moyenne moins homophobes, transphobes, racistes, violents aujourd’hui grâce à internet ? Je le crois. Tout le monde ne peut pas voyager partout dans le monde – c’est un vrai privilège – mais de plus en plus de gens ont accès à internet et peuvent communiquer avec le monde et voir… On a pu voir le Printemps arabe, on peut voir les manifestations Black Lives Matter, on peut voir Hong Kong, on peut voir les rues désertes, on peut voir ce que la Covid-19 fait au monde entier et à quel point ça se passe différemment dans différentes parties du monde. Donc nous sommes connectés. Oui, nous sommes en conflit avec la technologie. Mais être en conflit avec quelque chose ne signifie pas que cette chose est forcément purement mauvaise. J’ai eu des millions de conflits avec mes frères et sœurs quand j’étais petit, pourtant aucun d’entre nous n’est mauvais.

La chanson « Silence In The Age Of Ages » est décrite comme « un hymne à l’ère moderne, à la recherche d’un sens collectif au milieu de la sauvagerie technologique ». As-tu parfois l’impression qu’ironiquement, plus nous devenons technologiquement avancés, plus ça a tendance à mettre en exergue nos instincts primaires et sauvages au lieu de les réprimer ?

Je pense que ça fait les deux. Nous sommes moins violents maintenant que nous ne l’avons jamais été, nous nous entre-tuons moins. C’est juste que nous nous entre-tuons encore trop. Concernant « Silence In The Age Of Apes », toute l’idée est de faire de l’espace le symbole ultime du stade que nous devons atteindre. Nous nous hurlons beaucoup dessus, mais à la fois, c’est très calme si on adopte le point de vue de l’univers. Nous ne nous rendons pas là où j’aimerais que nous allions – c’est très calme dans l’espace à l’ère de l’Homo sapiens, l’ère du grand singe nu. C’est comme ce roman sur la Première Guerre mondiale, À l’Ouest, Rien De Nouveau. Dans le contexte de la chanson, il y a une énorme frustration et colère par rapport au fait que nous ne soyons pas là où nous devrions être. C’est comme la manière dont les dieux nordiques ont construit le monde après avoir tué le géant Ymir ; de la même manière, nous avons construit notre monde, en gros, en tuant le cyborg et en construisant ce dôme technologique… C’est un fait et c’est quelque chose qu’il faut bien qu’on comprenne. Le grand conflit réside dans les questions suivantes : qu’en est-il de notre environnement ? Qu’en est-il de nos chances de survie ? C’est de là que vient une grande partie de la rage. Mais encore une fois, je place encore de l’espoir dans la science et la technologie, dans les inventions et la créativité.

C’est un album très régressif d’un point de vue sonore et dans la manière dont vous avez enregistré, mais très moderne dans son approche des compositions, surtout sur une chanson comme « Colossus ». Est-ce que ça symbolise tout le paradoxe qu’est Avatar ?

Oui, j’aime bien ça ! [Rires] Nous voulons emmener les choses plus loin en tant qu’artistes et avec ce que nous sortons, artistiquement parlant. Nous voulions compter autant que l’art puisse compter, autant que la musique puisse signifier quelque chose. Nous comprenons qu’au fond, ce qui fait que l’art a un sens, c’est la part d’humanité qu’il contient. En conséquence, peu importe ce que nous faisons, ce facteur humain doit être présent. Comme tu l’as dit, il y a un conflit là-dedans, mais il y a aussi une tentative de créer une relation saine et un mariage entre les deux mondes, les deux manières de voir les choses. Donc oui, j’aime bien cette idée !

« Nous comprenons qu’au fond, ce qui fait que l’art a un sens, c’est la part d’humanité qu’il contient. »

Un fait intéressant est que Corey Taylor apparaît en tant qu’invité sur la chanson « A Secret Door », mais seulement sur une partie où il siffle ! C’est probablement la première fois qu’une telle star se retrouve juste à siffler sur une partie où il est invité…

D’abord, c’est un bon ami à Jay. Il est devenu fan du groupe et sa femme est une grande fan du groupe, et il s’est trouvé qu’ils étaient en ville et sont venus dire bonjour ! Il nous a proposé : « Eh, si ça vous branche, ça ne me dérangerait pas du tout de faire quelque chose pour le fun. » Dans les premières saisons de South Park, ils avaient invité George Clooney à faire un chien ou Jay Leno un chat. Ils prenaient des méga-célébrités et leur donnaient des parties minimales. Nous trouvions ça très amusant, Corey trouvait ça très amusant et il est bien meilleur siffleur que moi ! En dehors de ça, il nous a également offert son point de vue sur des chansons. Par exemple, nous étions coincés sur « Wormhole », le dernier morceau – il était presque terminé mais ce n’était pas encore ça. Nous voulions le terminer mais nous étions épuisés par ce morceau. Quand il était là, nous lui avons donné un mp3 de ce que nous avions, en lui disant : « Si tu as quoi que ce soit, des suggestions, dis-nous. » Le lendemain matin, il avait laissé un message sur le répondeur de Jay où il fredonnait la mélodie du pré-refrain en faisant [chante] pour montrer quelles notes de base il avait en tête. Cette petite mélodie, avec ces notes, nous l’avons développée pour en faire ce qui est devenu le pré-refrain [chante] : « A sickness I used to know… » – cette partie.

Son groupe Slipknot est réputé pour ses énormes mises en scène et ses costumes. Qu’est-ce que Slipknot et Corey Taylor représentent pour toi en tant qu’artiste ?

Je pense que ça fait partie des groupes qui sont apparus quand nous avions un certain âge, donc c’est clairement un groupe pour notre génération. En tant que tel, ce groupe a été assez important. C’est un exemple qui montre ce que nous aimons chez les groupes, c’est-à-dire des groupes qui proposent un tout – quand ça a l’air de comment ça sonne, quand ça a le goût et l’odeur de comment ça sonne, quand le ressenti est en adéquation – et qui complètent l’idée de ce qu’un groupe peut potentiellement être. Je pense que Slipknot en est l’un des meilleurs exemples.

« Gun » est une chanson qui se démarque du reste, étant une ballade au piano très émotionnelle – ce qu’on n’imagine pas forcément à lire le titre de la chanson. Tu n’as jamais été aussi vulnérable que sur cette chanson…

C’était un gros défi musical, c’est certain. Comme tu l’as dit, je n’avais jamais enregistré quelque chose comme ça en tant que chanteur, donc c’était un vrai challenge. La composer était un challenge aussi, parce que j’avais les parties de piano, le thème principal, depuis pas mal d’années et j’avais essayé de finir cette chanson à plusieurs reprises, mais à chaque fois, je me retrouvais tout d’un coup avec un gros accord de guitare distordue au milieu et ça commençait à avoir l’air d’une power ballade, un genre de putain de « Bed Of Roses » et alors je me disais : « Ok, maintenant ça craint. Je suis coincé. Je laisse tomber. » Il m’a fallu des années pour comprendre ce qu’on finit toujours par comprendre : il faut laisser la chanson être ce qu’elle veut être, ce qu’elle a besoin d’être, et dans le cas présent, ça voulait dire la laisser au piano. En fait, je pense que j’ai été un peu provoqué par John [Alfredsson], qui l’a toujours adorée. Il était là : « Eh mec, ce morceau ‘Gun’, on devrait le mettre sur l’album. Même si tu n’arrives pas à le finir, tu pourrais faire un petit interlude avec la partie que tu as. » Je me disais : « Va te faire foutre, je ne vais pas écrire un interlude, ce sera une chanson ! » Puis j’ai pu la finir. Mais oui, c’est une chanson vulnérable sur la vulnérabilité et au final, je suppose que ça parle de perdre. Ça parle plus de ça que de la perte proprement dite. Peu importe la manière dont tu montres ta vulnérabilité, ça peut être utilisé comme une arme contre toi. Ouvrir son cœur aux mauvaises personnes signifie que tu prends le risque qu’elles retournent cette arme contre toi. Si tu te rends disponible, il y a toujours le risque que quelqu’un te blesse à cause de ça. Parfois, même si tu essayes de faire absolument de ton mieux pour faire la bonne chose, tu peux ne pas y parvenir ; tu peux payer des conséquences que tu ne mérites pas, peu importe à quel point tu te bats pour autre chose. Encore une fois, ça parle de perdre.

Si on compare une chanson comme la très martiale « Colossus » et « Gun », on pourrait à peine croire que c’est le même groupe. A quel point ces deux chansons symbolisent-elles la diversité de vos influences ?

Chaque chanson possède un million d’influences. Nous écoutons énormément de musiques différentes. Nous aimons plein de choses différentes. La simplicité d’une chanson comme « Gun » peut provenir de plein de choses : « 1916 » est peut-être ma chanson préférée de Motörhead, et j’adore « Hurt » de Johnny Cash mais aussi la version de Nine Inch Nails. En tant que Suédois qui adore Astrid Lundgren, il y a un certain type de musique et de compositions faites pour les enfants dont je suis très friand et que j’adore. Pour ce qui est de nos influences sur « Colossus », nous terminons toujours les chansons ensemble, mais là, c’est Tim [Öhrström] qui a apporté la majorité de cette chanson, à l’origine, puis Henrik [Sandelin] a trouvé le pré-refrain. Cette chanson est donc un joli mélange d’apports. Il y a du Rammstein et du Type O Negative là-dedans, et une fois qu’on arrive au solo de guitare, il y a le genre de metal épique que nous aimons… Toutes les chansons partent un peu dans tous les sens en termes d’influences. Le plus souvent, il s’agit d’influences inattendues.

« Si le spectacle d’Avatar Country était de la pornographie, l’ambition pour la prochaine mise en scène sera l’érotisme, c’est-à-dire faire des choses qui susciteront l’imagination, où le spectateur doit faire sa part du travail. »

Tu as récemment déclaré que vous vouliez garder ce sentiment qu’on a quand on est adolescent et qu’on fait son premier album. Quand un groupe débute, les musiciens ont une forme de candeur qui confère à leurs premiers albums un certain charme, puis ils ont tendance à la perdre au fil de leur carrière. Du coup, comment parvenez-vous à la conserver ?

Pour moi, il s’agit plus de mettre en place quelque chose qui fait qu’on ne sait pas exactement ce qu’on est en train de faire. Quand tu fais plusieurs albums d’affilée, tu gagnes en clarté d’expression. C’est comme quand on parlait du fait que nous pouvions voir le tableau d’ensemble bien plus tôt dans le processus de conception de cet album que par le passé. C’est l’expérience qui permet ça. Mais quand on se rend à un autre endroit, on travaille avec différentes personnes, on adopte des routines différentes, on fait différents types de chansons… Des choses qui font qu’on ne sait pas exactement ce qu’on fait. C’est à ça que je fais référence. C’est lié à l’ambition de ne pas écrire deux fois la même chanson. C’est vraiment un truc musical pour moi : certains arrangements, certaines instrumentations, certains choix de production qui ne sont pas exactement comme sur l’album précédent. C’est sur le plan purement pratique, dans notre manière de travailler.

Tu as aussi dit qu’on n’arrête pas de dire que votre camaraderie est unique en son genre. Mais ne s’use-t-elle jamais, en vous côtoyant sans arrêt ?

Eh bien, non [rires]. Peut-être que c’est arrivé quand nous avions vingt ans et que nous sommes partis pour la première fois en tournée, mais maintenant, nous avons traversé tant de choses ensemble que nous avons dépassé ce stade. C’est ce que nous ressentons. Oui, il y a des moments où il ne reste plus qu’une semaine de tournée, on est un peu fatigués les uns des autres et on a envie de passer du temps à l’écart, mais ce n’est pas dans un esprit malveillant. C’est très naturel, genre : « D’accord, maintenant c’est le moment pour autre chose. » Mais au point où nous en sommes, nous sommes une famille. Je viens d’une famille qui passe beaucoup de temps ensemble. La vie est courte. On peut connaître de brefs moments où on en a marre des gens qui nous sont chers, mais ça ne dure pas. La vie étant courte, il n’y a jamais assez de temps.

Il est mentionné dans le dossier de presse d’Hunter Gatherer que c’est « une étude stoïque et sans pitié sur la course effrénée d’une humanité ignare vers un futur incertain ». On a largement parlé de la thématique de l’album, mais si on faisait un parallèle avec le groupe, avez-vous la moindre idée du futur vers lequel vous vous dirigez dans votre propre « course effrénée » avec Avatar ?

Non. J’en saurais plus dans six mois, je suppose ! Une fois que l’album sera sorti depuis quelque temps. On verra si on a fait Chinese Democracy ou Dark Side Of The Moon ! Nous y allons étape par étape, une chose à la fois. Il y a une ambition d’emmener ça aussi loin que nous le pouvons, comme je l’ai dit, une fois que la musique est terminée, une fois que ça sort et donc qu’il est trop tard pour changer quoi que ce soit. C’est à ce moment-là que nous traitons ça plus sous l’angle de l’art du show business, et la mise en scène entre en jeu. En ce sens, il y a évidemment l’ambition d’emmener ça aussi loin que possible, de gaver les gens avec ces chansons, de faire grandir le groupe. Une fois que l’intégrité des chansons a été protégée. Où cela nous mène, nous ne savons pas. Nous savons juste que nous adorons ce que nous faisons. Ce serait sympa de pouvoir poursuivre notre carrière dans la même direction que celle que nous avons prise ces dernières années mais, à la fois, ce n’est pas là que je place la source de mon bonheur – ce n’est qu’un résultat annexe.

Vous avez constamment développé le côté théâtral d’Avatar, en particulier avec Avatar Country où vous avez créé tout un monde, avec le personnage du roi et toute une mise en scène. Comment allez-vous continuer à développer ça avec Hunter Gatherer, cet album étant plus terre à terre ?

Il y a encore des manières grandiloquentes de faire les choses, bien sûr, et nous restons un groupe très théâtral, mais là, nous sommes plus dans l’horreur, la psychologie, et l’horreur psychologique, je suppose. Mais je dirais ceci : si le spectacle d’Avatar Country était de la pornographie, l’ambition pour la prochaine mise en scène sera l’érotisme, c’est-à-dire faire des choses qui susciteront l’imagination, où le spectateur doit faire sa part du travail, pour ainsi dire. Plus suggestif, peut-être, et tout simplement plus sombre. Mais il y a encore des ambitions spectaculaires que nous mettrons en place dès que nous le pourrons.

Interview réalisée par téléphone le 9 juillet 2020 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Foucauld Escaillet.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel d’Avatar : avatarmetal.com

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