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Interview   

Ayreon : Arjen Lucassen fait son cinéma


Porter au cinéma une des histoires imaginées par Arjen Lucassen, tous les fans d’Ayreon y ont forcément songé un jour ou l’autre. Qu’ils soient rassurés, Arjen Lucassen y a lui-même songé, c’était même le projet initial de Transitus, le dixième opus du célèbre opéra rock/metal progressif qui s’émancipe de sa saga emblématique et de la science-fiction au profit d’une histoire surnaturelle.

Tout a été pensé dans cette optique, du choix des chanteurs à la participation de Tom Baker – le meilleur acteur ayant incarné Doctor Who selon Arjen – à la narration. Les circonstances ont fait que le projet de film a été mis en suspens, on pourra toujours se consoler avec la version roman graphique (ou comic book) de l’histoire. Il n’empêche que Transitus brille par ses qualités cinématographiques, par l’expressivité de ses chanteurs-acteurs et par une musique progressive moins metal qui respire davantage.

Dans l’entretien ci-après, Arjen Lucassen nous raconte ce projet ambitieux, revenant également sur l’évolution de son rapport au live depuis cinq ans, sur l’aspect financier d’Ayreon et sur le projet Ambeon qui aura vingt ans l’an prochain.

« C’était un peu effrayant parfois, parce que tu commences quelque chose de complètement nouveau et tu te demandes si tu peux faire ça. Quand tu as une histoire comme celle des Forever, tu as quelque chose auquel te raccrocher, et même si je ne la comprends plus moi-même, je peux demander aux fans car ils la connaissent mieux que moi ! [Rires] »

Radio Metal : Transitus est construit autour d’une toute nouvelle histoire non connectée à l’univers Ayreon. A quel point était-ce excitant ou effrayant pour toi de te lancer dans une nouvelle histoire ?

Arjen Lucassen : Ce n’était pas très effrayant. Ça aurait été plus effrayant pour moi si j’avais dû me répéter [rires]. De plus, à l’origine, ça n’a pas été envisagé comme un album d’Ayreon, donc quand j’ai commencé, il n’y avait aucune attente. En général, quand je commence un projet, je n’ai aucune idée ce que ça deviendra. Je me contente de travailler dessus, de continuer à explorer et de le développer. Dès l’instant où je décide pour quel projet ça sera, je me limite. J’attends donc toujours aussi longtemps que possible avant de décider pour quel projet ce sera. J’ai travaillé sur ce projet depuis 2017. Je crois que c’est le plus long projet sur lequel j’ai travaillé. J’ai travaillé dessus pendant deux ans sans savoir ce que ça allait devenir. La seule chose que je savais est que je voulais que ce soit un film. En gros, ça a été écrit comme un film. Puis, bien sûr, tout le truc avec le coronavirus a commencé et ça coûte cinq à dix millions de faire un film, donc premièrement, personne n’allait investir autant d’argent dans un film maintenant, et deuxièmement, ce serait impossible de filmer un film avec plein de gens compte tenu de la situation. Donc à ce moment-là, je me suis demandé : « D’accord, alors on fait quoi maintenant ? J’ai cette grande histoire et cette grande comédie musicale rock, qu’est-ce que je vais en faire ? Je n’ai pas envie d’attendre la fin de la pandémie. » Je suis donc allé voir la maison de disques et je leur ai fait écouter la musique et montré les clips que j’avais, une partie du comic book était terminé… Ils ont dit : « Eh bien, pour nous, ça sonne comme un album d’Ayreon ! Même si c’est très différent de tes albums précédents, on pense quand même que tous les ingrédients sont là. Il y a les chanteurs, le concept, les nombreux styles différents… » D’abord, il a fallu que je me fasse à l’idée. Genre : « Est-ce vraiment un album d’Ayreon ? » Et ensuite, je l’ai fait écouter à des amis et tout le monde a dit : « Oui, bien sûr, il en a la qualité. C’est bien que ce soit différent. C’est bien que ce ne soit pas une répétition du dernier album, The Source, qu’il contraste. » A ce stade, j’ai donc décidé d’y aller, que ça allait être un album d’Ayreon.

As-tu l’impression d’avoir – paradoxalement – atteint une fin avec l’histoire des origines qu’était The Source ?

C’est ce que je me dis à chaque fois ! [Rires] A chaque album que je fais sur l’histoire des Forever et de la planète Y, je me dis : « Maintenant ça devient trop compliqué, je vais l’arrêter. » Quand j’ai fait Timeline, la compilation d’Ayreon, il y avait un morceau dessus qui s’appelait « The Memory Remains », et c’était supposé être la fin de l’histoire. J’ai raconté à tout le monde que l’histoire était terminée maintenant, la boucle est bouclée, c’est fini, mais ensuite j’ai fait The Source [rires]. J’ai complètement menti ! C’était un genre de préquelle à la grande histoire d’Ayreon. D’une certaine manière, je ne cesse d’y revenir. Si tu me poses la question maintenant, je réponds que c’est terminé, que ça devient trop compliqué, que tout est dit, mais je ne vais plus mentir [rires]. Peut-être qu’un jour je vais trouver une manière de connecter un projet d’album à la grande saga à nouveau.

C’était appréciable voire un soulagement de ne pas être restreint par la saga Forever/planète Y et d’avoir une totale liberté avec cette nouvelle histoire pour explorer de nouvelles thématiques ?

C’était un peu effrayant parfois, parce que tu commences quelque chose de complètement nouveau et tu te demandes si tu peux faire ça. Quand tu as une histoire comme celle des Forever, tu as quelque chose auquel te raccrocher, et même si je ne la comprends plus moi-même, je peux demander aux fans car ils la connaissent mieux que moi ! [Rires] Mais c’est un défi, et je recherche toujours des défis. Je pense que ce sont les défis qui me permettent de conserver un esprit aiguisé. Si je commence à me répéter et à me reconnecter à la même histoire, à raconter les mêmes choses, avec les mêmes chanteurs, les mêmes musiciens et la même musique, je peux le faire et peut-être que ce serait une bonne démarche, parce que les fans aimeront, mais pour moi ce ne serait pas bien. Je dois garder l’esprit frais. C’est excitant de faire quelque chose de nouveau et aussi de ne pas faire de la science-fiction. J’ai toujours été un énorme fan d’horreur depuis que j’ai vu La Malédiction et L’Exorciste dans les années 70, j’ai toujours adoré les histoires de fantômes et j’ai toujours adoré les trucs qui se déroulent au dix-neuvième siècle avec ces couleurs étranges et cool qu’ils avaient à l’époque – évidemment, ils avaient les mêmes couleurs que nous [rires], mais quand on voit les films de cette époque, ils ont une certaine esthétique, notamment les films d’horreur Hammer. C’est clairement rafraîchissant de travailler sur quelque chose de nouveau.

Penses-tu que le fait que l’histoire se déroule vers 1884 t’ait poussé à sortir de ta zone de confort, d’un point de vue narratif ?

Ça a ouvert de nouvelles possibilités, c’est ainsi que je le vois. Je suis toujours dans ma zone de confort parce que j’aime ces trucs. C’est dans mes gènes et ça fait partie de mon passé, si tu vois tous les films que je regardais… C’est totalement dans ma zone de confort. Si je devais écrire quelque chose de politique, c’est là que je devrais avoir peur [rires], ce n’est pas ma zone de confort. Ou bien des histoires d’amour, ça se serait effrayant. Je l’ai fait avec The Gentle Storm, mais j’avais Hanneke [van Giersbergen] qui écrivait les paroles [rires]. Ou bien si je devais aborder des sujets actuels, ce ne serait pas mon truc, car je n’y connais rien du tout. Je suis un parfait ermite, je vis dans mon étrange bulle et je ne sais rien du monde extérieur. Tout ce qui touche à la fantasy, à la science-fiction et au surnaturel, c’est ma zone de confort.

Tu es principalement connu pour ta passion pour la science-fiction et tes concepts de science-fiction, mais comme tu l’as dit, Transitus est plutôt une histoire de fantôme avec des éléments d’horreur et de surnaturel. Peux-tu nous en dire plus sur ta relation et ton histoire avec l’horreur et les histoires de fantômes ?

J’ai toujours été un énorme geek en matière de comic book. J’ai évidemment commencé avec ces comics hollandais stupides, mais ensuite j’ai découvert des magazines tels que Creepy, Eerie et 1984. Ils racontent tous de petites histoires d’horreur et je les ai toujours adorés. C’était des comics américains et il y avait un magasin dans ma ville qui les vendait. Ils coûtaient cher mais je les achetais toujours tous. C’est comme ça que ça a commencé, et bien sûr, il y avait ces histoires de fantômes à la télé. Je me souviens que ma mère ne m’autorisait pas à les regarder ! Elle pensait que je n’allais pas dormir pendant des semaines. Et ça arrivait effectivement, car quand j’étais vraiment tout petit, avec mes parents, je suis allé voir Ben Hur – le film avec Charlton Heston – et je me souviens qu’il y avait ces lépreux, avec des tas de plaies sur le visage, et ils m’ont hanté plusieurs nuits ! Toutes ces nuits, il y avait des lépreux dans ma chambre [rires]. J’en avais vraiment peur ! Depuis, ma mère a dit : « Tu ne vas regarder aucun film d’horreur. Tu ne vas regarder aucun truc horrifique à la télé. » Quand on est enfant, ça a l’effet l’inverse : « D’accord, je n’ai pas le droit de regarder des films d’horreur, alors j’ai envie de regarder des films d’horreur ! » Je n’avais pas le droit d’avoir les cheveux longs, donc qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai eu les cheveux longs ! [Rires] On va toujours à l’encontre des souhaits de nos parents.

« J’espère que quand on meurt, c’est fini, car l’éternité me fait peur. L’éternité, c’est longtemps ! Imagine si tu es mort et que tu erres en flottant à jamais, c’est effrayant ! [Rires] »

C’était assez magique de regarder secrètement un film d’horreur ou de fantôme. Quand L’Exorciste et Les Dents De La Mer sont sortis au cinéma, on entendait un tas d’histoires de gens qui s’enfuyaient ou vomissaient [rires], puis on allait les voir et c’est comme… Les Dents De La Mer est toujours tellement bien ! Ce que j’aime dans Les Dents De La Mer est qu’on ne voit pas le requin pendant la moitié du film et c’est ce qui le rend si fort ! Evidemment, la raison était que le requin ne fonctionnait pas, le mécanisme était cassé [rires], donc il a fallu improviser et c’est ce qui a rendu le film si bon. J’adore les choses qu’on ne voit pas, c’est pourquoi d’adore les films de fantômes et c’est pourquoi je n’aime pas les films gore avec du sang et tout le monde qui tue, qui torture, etc., ce n’est pas mon truc. Il y en a peut-être quelques-uns que j’aime, comme Vendredi 13 et Halloween, mais j’aime surtout les trucs qu’on ne voit pas, et c’était surtout des films de fantômes.

Est-ce que tu crois aux fantômes et au surnaturel ? As-tu vécu des expériences paranormales ?

C’est une bonne question et je l’ai vue venir [rires]. Le truc étrange est que je ne crois absolument pas en ces trucs, mais j’aurais aimé que quelque chose de surnaturel m’arrive. Je veux dire que ça changerait ma vie, je serais là : « Oh, c’est trop cool ! » Mais ça n’est jamais arrivé ! Je suis vraiment un homme de science. Je m’intéresse à fond à la science. Je suis très nul en science parce que je suis très nul en math, donc à l’école, c’était une vraie catastrophe. J’adore la science mais j’adore les gens qui essayent de trouver… J’ai fait un album dans lequel on essaye de trouver la théorie de tout, genre comment l’univers est-il né ? Qu’est-ce que l’univers ? Existe-t-il un multivers ? C’est ce qui m’intéresse. En fait, j’espère que quand on meurt, c’est fini, car l’éternité me fait peur. L’éternité, c’est longtemps ! Imagine si tu es mort et que tu erres en flottant à jamais, c’est effrayant ! [Rires]

Au-delà de l’aspect surnaturel, il y a aussi une dimension spirituelle dans cette histoire. Donc tu n’as aucune sorte de croyance spirituelle ?

Non. Je pense que c’est ce qui fait que c’est intéressant pour moi. Généralement, je prends la science et ensuite je la transforme en fiction, c’est ce qui me plait. En l’occurrence, toute l’histoire d’Ayreon est basée sur le fait que des extraterrestres ont envoyé sur Terre la météorite qui a provoqué l’extinction des dinosaures, et l’ADN de ces extraterrestres était sur la météorite et a provoqué l’évolution de l’humanité. C’est l’histoire de base d’Ayreon, et c’est basé sur la science. C’est vrai qu’il y a soixante-cinq millions d’années une météorite s’est écrasée sur la Terre et a provoqué l’extinction des dinosaures, et ça a ouvert la voie à l’évolution de l’homme. C’est juste que j’adore fantasmer. Peut-être que si je croyais vraiment ça ou au surnaturel, ça ne serait pas aussi intéressant pour moi. Le fait que je n’y crois pas fait que je trouve ça cool de fantasmer dessus. J’espère que ce que je raconte a du sens [rires].

Dans l’histoire, il est dit que l’un des personnages principaux, Daniel, avait des amis imaginaires quand il était très jeune, et dans le présent il se tourne à nouveau vers l’un d’entre eux. As-tu toi-même eu des amis imaginaires quand tu étais jeune ou en as-tu encore aujourd’hui ?

[Rires] J’étais un gars étrange, j’étais un solitaire, et je le suis toujours. Je vis encore une vie très solitaire. Donc cette partie est vraie : quand les enfants jouaient dehors, j’étais à l’intérieur avec les rideaux fermés, à lire un comic book et à écouter Deep Purple, Led Zeppelin, Black Sabbath et Pink Ployd, c’était moi ! Je n’avais pas vraiment besoin d’ami imaginaire. Mon ami imaginaire c’était, d’abord, les comic books et ensuite c’était les films bizarres, et ensuite, à un moment donné, c’était la musique et la guitare : je pouvais toujours me tourner vers cette guitare et toutes mes émotions allaient dans l’écriture de chansons et toute ma créativité. Donc je n’ai pas vraiment pensé à… Enfin, ce n’est pas vrai, j’avais une petite marionnette. C’était un petit troll [rires]. Je ne sais pas pourquoi mais il s’appelait Charlie Wattzy, ce qui est bizarre parce que c’est le batteur des Stones, or je déteste les Stones ! Je ne sais pas pourquoi il s’appelait Charlie Wattzy, mais c’était le cas, et il est toujours posé à côté de mon lit. C’est une petite marionnette marrante et il sourit. Ma mère disait toujours qu’il dormait toujours avec moi la nuit et que quand je le perdais, j’étais [paniqué] et pleurais, alors qu’il était juste sous mon lit ou je ne sais où. Donc peut-être que c’était – ou c’est toujours – mon ami imaginaire !

Même si tu as dit qu’il n’y avait aucun lien avec la saga précédente, il semble y avoir plusieurs clins d’œil aux albums passés, le plus évident étant la chanson « This Human Equation ». Quelle est la raison d’être de ces « œufs de Pâques » pour toi ?

Ça arrive tout seul. Je ne le prévois pas. Ce n’est pas comme si je disais : « Allez, on va cacher des œufs de Pâques, des références et des allusions. » Ça se fait tout seul. J’écris des chansons et ensuite, d’une certaine manière, je suis tiré vers cet étrange univers d’Ayreon. A ce stade, la chanson « This Human Equation »… Bon, il faut que je commence ailleurs. A l’origine, les parties principales de cet album devaient revenir à Simone [Simons] et Tommy [Karevik], ils devaient être les deux personnages principaux, mais ensuite j’ai entendu Cammie [Gilbert] et je me suis dit : « Oh, quelle superbe chanteuse ! » Le fait qu’elle soit noire rendait l’histoire très intéressante, car ça se déroule au dix-neuvième siècle où les relations entre riches et pauvres, noirs et blancs, etc. étaient un gros tabou. Alors, ensuite, j’ai pensé à Simone, je voulais qu’elle hérite d’une grosse partie. J’ai trouvé l’idée de la dimension [située entre l’enfer et le paradis baptisée] Transitus avec l’Ange de la Mort, et j’avais une partie pour elle dans « Listen To My Story », elle incarne l’Ange de la Mort et guide Daniel, mais sa partie était trop courte ! Je me suis dit : « Il faut que je trouve une autre chanson, il faut que je trouve une autre idée. » Puis j’ai pensé : « Ce ne serait pas cool si l’Ange de la Mort et ses Furies regardaient la Terre et l’humanité, en se disant ‘quelle étrange race’ ? » D’un côté, ils veulent se moquer d’eux parce qu’ils sont bêtes, mais d’un autre côté, ils les adorent, et sont là : « Ouah, ils sont tellement… vivants ! » J’ai écrit ces paroles et puis j’ai pensé qu’en gros, ce dont je parlais, c’est de l’équation humaine, c’est-à-dire : qu’est-ce qui fait qu’on est humain ? Ce genre de truc, ça vient tout seul.

« J’ai dit [à Mike Mills] : ‘Est-ce que ça te dérangerait de jouer un stupide morceau de caillou ?’ Littéralement, sa réponse était : ‘Mec, je jouerais une banane pour toi’ [rires]. »

Le refrain de « Talk Of The Town” ressemble beaucoup à celui de “Dawn Of A Million Souls ». C’était fait exprès ?

C’est marrant, plein de gens m’ont demandé ça et plein de gens l’ont aussi comparé à « Digital Rain » tiré de mon second album de Star One. Encore une fois, c’est arrivé tout seul ! Ça fait – oh mon Dieu, combien de temps ? – quarante-cinq ans maintenant que je fais de la musique, et il y a toujours le risque de se répéter. Ce qui est drôle, c’est que les gens comparent le refrain de « Talk Of The Town » à de vieilles chansons d’Ayreon, alors qu’en fait je l’ai volé à… ou plutôt disons ça autrement : j’ai été inspiré par « Stargazer » de Rainbow, la partie [chante] : « In the heat of the rain, with whips and chains… » C’est grosso modo ce que j’avais en tête quand j’ai fait « Talk Of The Town ». Mais si les gens veulent le voir comme un hommage aux vieilles chansons d’Ayreon ou de Star One, je pense que c’est la meilleure solution [rires].

Je sais que tu écris généralement la musique en premier avant de commencer à penser à l’histoire. Penses-tu que c’était aussi un nouveau départ musicalement parlant ?

Cette fois, c’était un peu différent de d’habitude. En effet, habituellement, je commence avec la musique et je laisse la musique m’inspirer pour trouver l’histoire. Cette fois, je savais déjà que je voulais faire un film et une histoire de fantôme, donc j’ai délibérément écrit la musique dans ce style. Ce que j’ai donc fait est que j’ai écouté un tas de BO de films, j’ai regardé un tas de comédies musicales rock, de films d’horreur, de films de fantômes pour m’inspirer. Cette fois, ça allait plus ou moins de pair. J’avais déjà une histoire et il fallait que je fasse la musique qui irait avec l’histoire. C’était une manière de travailler totalement différente pour moi. Evidemment, au fil de l’écriture, j’ai quand même fait beaucoup de modifications. Comme je l’ai dit, Cammie a hérité des parties originellement prévues pour Simone, et il y a eu d’autres choses comme ça. Par exemple, je voulais une partie pour Mike Mills, c’est mon héros et je n’avais pas de partie pour lui dans le film. J’ai vraiment dû penser à cet ami imaginaire, ce « stupide morceau de caillou ». Je me souviens encore quand je l’ai contacté et que je lui ai dit : « Mike, j’ai une partie pour toi mais je ne suis pas sûr que tu vas l’aimer » [rires]. Il a dit : « D’accord, dis-moi. » J’ai dit : « Est-ce que ça te dérangerait de jouer un stupide morceau de caillou ? » Littéralement, sa réponse était : « Mec, je jouerais une banane pour toi » [rires].

Est-ce pour cela qu’il t’a fallu trois ans du début à la fin pour finir cet album, parce que tu l’as fait d’une manière différente de tes habitudes ?

Trois ans, ça peut paraître long mais, évidemment, il y a eu les concerts, et ils ont pris beaucoup de temps. Chaque concert a requis une année de travail, d’arrangements, y compris musicalement parlant, puis il y avait l’écran LED, toute la chorégraphie, tous les musiciens, tout le matériel, etc. Ça a pris beaucoup temps. Et nous avons aussi passé beaucoup de temps sur le montage du DVD et du son 5.1. J’ai aussi fait la réédition d’Into The Electric Castle… Il y a donc eu beaucoup de projets entre-deux. Mais oui, ce projet a nécessité plus de temps, parce que ça devait être un film. J’ai investi plus de temps et d’argent dans ce projet que jamais.

On dirait que ton jeu et son de guitare et, globalement, la composition ont évolué vers un son plus prog rock, moins metal, y compris avec des influences de Pink Floyd plus évidentes que jamais (« Fatum Horrificum », « Two Worlds Now One »). As-tu ressenti un besoin de revenir à tes racines et tes premières influences en tant que guitariste et compositeur ?

Le truc c’est que ça allait être un film et, évidemment, tu veux que les gens se rendent au cinéma pour le voir. Donc pas que j’aie fait des concessions, mais je me suis dit que si c’était un album de metal, comme The Source, ça allait être dur de faire venir le grand public, qui ne sont pas des fans de metal ou de progressif, au cinéma. Et puis, c’était aussi une réaction à The Source, je ne voulais pas me répéter. Donc j’ai délibérément pensé – tu l’as très bien entendu dans l’album : « Ne rendons pas les guitares aussi heavy que possible. On va utiliser seulement un ampli, un microphone, une enceinte, pas d’effet, rien qu’un son de guitare clair. » C’était un autre défi, parce que c’est très facile d’impressionner les gens avec un gros son de guitare, comme avec Star One où on retrouve un mur de son. C’est beaucoup plus dur d’impressionner les gens avec un son plus clair. Un bon exemple est la différence entre Ayreon Universe et Electric Castle Live ; Ayreon Universe était grandiloquent et heavy, c’était de grosses explosions, alors qu’Electric Castle Live était bien plus modeste, avec toutes ces parties intimes avec seulement de la guitare acoustique, et c’est bien plus dur de maintenir l’attention des gens avec ça. C’était vraiment un défi pour cet album. Je voulais un son chaud et aussi naturel que possible. Ce ne sont donc que de vrais sons, et bien sûr, comme tu le dis, l’influence de Pink Floyd est toujours là. Je veux dire que [David] Gildmour est mon numéro un. Je n’essaye même pas de me battre contre cette influence, elle ressortira à chaque fois.

Le fait que les guitares heavy soient moins présentes dans le mix de l’album laisse beaucoup plus de place aux autres instruments pour qu’ils respirent et brillent…

C’est vrai ! Tu l’as bien entendu, tout à fait. Généralement, je fais en sorte que tout soit aussi large que possible et je double tout. Cette fois, chaque instrument était sur une piste simple et tout était réel. Dans le temps, si j’avais voulu un piano en jouet, j’aurais juste pris un sample et j’aurais utilisé ça, mais cette fois, j’allais sur internet et j’achetais un vrai piano en jouet – d’ailleurs le voilà [joue du piano en jouet et rigole]. C’était important pour moi que ce ne soit que de vrais instruments – y compris tous les nouveaux instruments que j’ai utilisés. Quand tu as des instruments étranges, comme une vielle à roue ou un dulcimer, il faut leur donner de l’espace. Si tu as un gros son de guitare, ça mange tout. Si tu as un gros son de batterie avec plein de samples par-dessus et tout, ça sonne cool mais c’est toujours au détriment d’autre chose. C’est pourquoi un groupe comme Rammstein sonne si cool : c’est tellement basique, il n’y a pas tout un tas d’harmonies, de gros accords bizarres, etc., ça laisse beaucoup de place. C’est ce que j’ai essayé de faire avec cet album, tu l’as bien entendu.

« [Tom Baker a] dit : ‘Je n’étais pas obligé de jouer dans Doctor Who, c’était simplement moi !’ Je l’ai vu dire ça en interview et maintenant que je l’ai rencontré, je me rends compte que c’est vrai ! Il a quatre-vingt-six ans maintenant mais il reste ce sale gosse, avec ses vilaines histoires et une lueur dans son regard. C’est toujours là. Il est vrai. »

Tom Baker, connu pour son rôle de Doctor Who, est le narrateur de l’album. Je sais que tu étais un grand fan de Doctor Who étant enfant, mais quelle influence cette série a-t-elle eue sur toi en tant qu’artiste et conteur d’histoire ?

Pour moi, ça a commencé avec Star Trek. Je pense que c’était le premier truc de science-fiction qui m’ait vraiment influencé, plus que tous les autres, et ensuite Star Trek m’a évidemment donné envie de m’intéresser à toute la science-fiction. Puis Doctor Who est arrivé et c’était très différent de Star Trek. Star Trek était américain, on pouvait voir qu’il y avait plus d’argent. Doctor Who était très simple. Si tu regardes ça maintenant, tu te dis : « Oh mon Dieu, c’est tellement kitsch ! » En fait, j’adore ça parce qu’ils étaient obligés de mettre l’accent sur le jeu d’acteur et sur les relations interhumaines, c’était beaucoup plus important que les effets. Les effets étaient stupides, il y avait des gens en costume qui jouaient des monstres et on pouvait voir leurs baskets qui dépassaient des costumes [rires], mais c’était très centré sur les gens, surtout le Docteur Who. Son personnage était tellement réel. Il avait de l’humour et était intelligent, et il était ironique. Il avait une combinaison de plein de traits de caractère opposés. C’est pourquoi j’adore Doctor Who, même pas parce que c’était de la science-fiction ou pour la série, mais parce que c’était Tom Baker. Tous les Doctor Who avant ou après ça n’ont pas vraiment retenu mon attention. Donc le fait de pouvoir travailler avec l’un de mes héros était un véritable rêve devenu réalité, surtout parce qu’il y a passé beaucoup de temps. Il était très intéressé par l’histoire et il a mis beaucoup de lui-même là-dedans. On peut l’entendre ; quand on écoute la narration, on peut l’entendre improviser. Je suis allé en Angleterre pour l’enregistrer et j’étais assis là avec des larmes aux yeux, en me disant : « Oh mon Dieu ! » Ça n’aurait pas pu être mieux.

Qu’est-ce qui faisait de lui le meilleur Docteur Who pour toi ?

Le fait qu’il était lui-même et il a aussi dit : « Je n’étais pas obligé de jouer dans Doctor Who, c’était simplement moi ! » Je l’ai vu dire ça en interview et maintenant que je l’ai rencontré, je me rends compte que c’est vrai ! Il a quatre-vingt-six ans maintenant mais il reste ce sale gosse, avec ses vilaines histoires et une lueur dans son regard. C’est toujours là. Il est vrai. Je l’ai remarqué maintenant deux fois avec des acteurs avec qui j’ai travaillé. Rutger Hauer qui, bien sûr, a joué dans Blade Runner, j’ai travaillé avec lui sur mon album solo, il était tellement vrai ! Il n’était pas faux, c’était lui, c’était le gars que j’ai aimé à l’écran et c’est le gars que j’aime dans la vraie vie. La même chose m’est arrivée avec John De Lancie qui a joué dans Star Trek, qui a narré les concerts d’Electric Castle : j’ai vu Q ! D’une certaine manière, c’est comme si on voyait la vraie personne à travers les personnages qu’ils jouent. Je pense que si je n’aimais pas la vraie personne, ça ressortirait dans leur jeu. Meryl Streep est un bon exemple. C’est l’une des meilleures actrices au monde, elle est super douée, mais je ne vois rien. Ça ne me fait rien. Je vois une actrice, je ne vois pas la personne, alors que quand je vois Jack Nicholson, je vois la personne. C’est dur à expliquer. C’est ce qui s’est passé avec Tom Baker.

C’est la première fois que tu fais appel à un narrateur pour contextualiser des parties de l’intrigue d’un album d’Ayreon. Ça aide clairement l’auditeur à mieux suivre l’intrigue. Penses-tu que par le passé, les gens ont parfois eu du mal à rentrer dans l’histoire sans la narration ?

Oui, je peux le croire parce que c’est compliqué. Certains des albums sont vraiment compliqués. Heureusement, les paroles que j’utilise sont très narratives. J’essaye de faciliter la compréhension des gens. Je veux que ce soit facile. Souvent, je lis des interviews de gens qui ont fait un album conceptuel et ils sont là : « Peux-tu expliquer ? » « Non, on ne veut pas l’expliquer parce que les gens doivent… » Je me dis dans ma tête : « Tu ne sais même pas toi-même ce qui se passe ! Tu n’as simplement pas pris le temps d’écrire une bonne histoire » [rires]. Pour moi, c’est très important que les gens soient plongés dans l’histoire, et il ne faut pas trop leur en donner, bien sûr, parce que c’est ennuyeux sinon et il n’y a rien à découvrir, mais il faut leur en donner suffisamment pour fantasmer. Ceci étant dit, avoir un narrateur est dangereux parce que ça pourrait être totalement nul. Si tu as cette voix agaçante qui dit [avec une voix grandiloquente] : « Et ensuite la princesse est entrée dans le château et elle s’allonge aux pieds du prince ! », tu te dis : « Ferme-la ! » [Rires] Donc je pense que c’est très important de mettre un peu d’humour là-dedans, il faut un peu de sarcasme et il faut une voix qui sonne super bien. Il faut la voix parfaite, autrement ce sera pénible. Je peux imaginer que plein de gens trouvent les narrations agaçantes parce qu’ils veulent écouter la musique, mais je m’en fiche, parce que pour moi c’est une histoire. Ce n’est pas de la musique de fond. Si tu écoutes ma musique en faisant autre chose, ce sera de la musique agaçante. Il faut vraiment s’asseoir, et alors le narrateur t’aidera à rentrer dans l’histoire.

Tu as déclaré que « c’est sans aucun doute l’album le plus cinématographique et extravagant que [tu as] jamais fait ». Mais comment es-tu parvenu à faire « l’album le plus cinématographique et extravagant » quand presque tout ce que tu as fait dans ta carrière sont des albums « cinématographiques et extravagants » ?

C’est vrai, tous mes albums sont assez extravagants ! [Rires] Eh bien, il est clair que c’est l’album le plus cinématographique, parce que j’ai écrit chaque partie musicale en sachant ce qui allait se passer dans le film, et je n’avais jamais fait ça avant. Si tu prends The Source, il y a de longues parties instrumentales de quelques minutes. Je ne saurais pas ce qui se passerait sur ces passages si ça avait été un film, mais là je sais exactement. J’ai rédigé un script à la seconde près, et je sais exactement ce qui doit se passer à tel instant. Alors forcément, ça le rend particulièrement cinématographique.

A propos de cette approche théâtrale, tu as dit que « cette fois [tu as] choisi les chanteurs pas juste parce que ce sont d’extraordinaires chanteurs, mais aussi parce qu’ils avaient un certain charisme et étaient capables de jouer. » Est-ce que ça veut dire que c’est la première fois que tu as pris ceci en considération ?

Oui ! C’était beaucoup plus facile dans le temps, je n’étais pas obligé de penser à leur allure ou s’ils convenaient pour le rôle. Ils devaient être capables de jouer la partie avec leur voix mais pas avec leur apparence. Je n’ai jamais fait ça dans le passé, je me fichais de savoir s’ils étaient charismatiques ; ils n’étaient pas obligés d’être charismatiques, ils devaient juste avoir une voix charismatique. Cette fois, c’était différent, j’ai dû penser différemment. Ils devaient aussi coller au personnage, et parfois je devais ajuster le personnage pour qu’il colle au chanteur. Il fallait que ce soit équilibré. C’était donc plus dur cette fois, mais encore une fois, c’est le genre de challenge dont j’ai besoin.

« Je peux imaginer que plein de gens trouvent les narrations agaçantes parce qu’ils veulent écouter la musique, mais je m’en fiche, parce que pour moi c’est une histoire. Ce n’est pas de la musique de fond. Si tu écoutes ma musique en faisant autre chose, ce sera de la musique agaçante. Il faut vraiment s’asseoir, et alors le narrateur t’aidera à rentrer dans l’histoire. »

Un bon exemple serait Dee Snider, qui apparaît sur « Get Out! Now! » et a de l’expérience dans des comédies musicales de broadway. Ça faisait de lui le candidat idéal pour ce genre de projet…

Absolument ! Encore une fois, j’avais le film en tête et je me disais : « D’accord, ce père n’a qu’une chanson et, vraiment, il faut que ce soit quelqu’un de très charismatique, il faut que ce soit quelqu’un qui arrive sur scène et tout le monde disparaît. Il va occulter tout le décor » [rires]. Il fallait aussi que ce soit cette énorme voix. J’ai fait une liste de quatre ou cinq chanteurs qui, je trouvais, étaient parfaits pour ça et j’ai commencé à les contacter. Finalement, j’ai eu le manageur de Dee Snider, j’ai négocié le prix et ce genre de chose. Je savais qu’il serait parfait pour ça. C’est extraordinaire que sa voix soit encore si bonne ; plein de chanteurs commencent à perdre leur voix avec l’âge, mais la sienne ne fait que se renforcer. Mais encore une fois, il ne s’agissait pas que de sa voix, c’était aussi son allure, sa manière de jouer et, comme tu l’as dit, il a de l’expérience dans le métier d’acteur. C’était le choix parfait pour cette partie.

As-tu fait passer des genres de casting aux chanteurs comme le ferait un réalisateur de film ?

Evidemment ils ont tous fait des clips vidéo, donc j’ai regardé tous ces clips pour voir ce qu’ils étaient capables de faire, et quand ils étaient ici, je les ai tous filmés. Nous avons un grand fond vert que nous avons installé dans notre salon. Tous les chanteurs qui sont venus chez moi – parce que tous ne sont pas venus, Tommy n’était pas là et Dee Snider non plus –, nous les avons filmés devant le fond vert et ils devaient jouer et chanter l’un des morceaux. L’idée était que quand je ferais le film, je puisse avoir quelque chose à montrer aux financeurs et réalisateurs, pour qu’ils voient ce dont ils sont capables. C’est cool parce que maintenant, nous pouvons utiliser ces images pour les clips vidéo. Si tu as vu le clip vidéo de « Hopelessly Slipping Away », ce sont juste des images que nous avons filmées ici devant le fond vert et que maintenant nous utilisons. Donc c’est super.

L’album voit également la participation de deux guitaristes prestigieux : Joe Satriani et Marty Friedman. As-tu recherché le même genre de théâtralité ou d’expressivité chez les guitaristes que chez les chanteurs ?

Eh bien, évidemment, ils n’étaient pas obligés d’avoir une bonne allure, donc ce n’était pas un problème. Je n’étais pas obligé de rechercher de beaux guitaristes [rires]. Non, j’avais la chanson « Get Out! Now! », j’avais Dee Snider dessus et il y avait cette partie vraiment dingue, et j’avais vraiment besoin d’un solo complètement fou. Bien sûr, Joe Satriani était en haut de ma liste, donc j’ai contacté son manageur et celui-ci a dit : « Il reçoit énormément d’offres, donc ne compte pas trop dessus. Je vais lui en parler mais n’attends pas après lui. » Puis trois jours plus tard, j’ai reçu un e-mail d’un gars qui s’appelait Joseph et j’étais là : « C’est qui ? » Ça disait : « Hey, c’est Joe ! J’ai entendu la partie, je l’adore. Je suis tout de suite allé dans mon studio et je l’ai enregistré pour toi. Le voilà ! » C’était extraordinaire ! C’était un rêve devenu réalité. L’un de mes héros aime ma musique, joue un incroyable solo et ne veut même pas être payé pour ça, c’était génial. Je suis complètement pourri gâté. Je travaille avec les meilleurs chanteurs et j’ai aussi envie de travailler avec les meilleurs guitaristes, donc j’ai fait cette liste de dix guitaristes, mes préférés absolus, ce sont les gars que je veux avoir, c’est terrible [rires]. Pour l’autre partie, j’avais besoin d’une approche plus mélodique – virtuose mais quand même mélodique – et ensuite, la maison de disques m’a suggéré Marty Friedman, parce qu’ils le connaissaient et avaient travaillé avec lui. C’est cool parce que comme ça, on a une porte d’entrée. J’ai envoyé la musique à Marty et il a dit : « C’est très étrange mais en bien », donc c’était un bon signe [petits rires]. Il m’a donné un magnifique solo. Il est assez long, il dure une minute, et je suis également très content de ce qu’il a fait.

Plus généralement, que recherches-tu chez un guitariste ?

Je ne peux pas jouer des trucs de dingue. Je peux faire les trucs à la Gilmour et c’est à peu près tout. Je ne répète jamais, je cherche juste des mélodies quand je joue. Pour tout ce que je ne peux pas faire moi-même, qui doit être plus virtuose et spectaculaire, j’ai besoin d’autres guitaristes. C’est juste en fonction de ce que demande la chanson. Comme je l’ai dit, la chanson « Get Out! Now! » demandait un solo de dingue et la chanson « Message From Beyond » avait besoin d’une approche très mélodique, pour ensuite aller dans un solo un peu plus rapide sur la seconde partie. J’entends vraiment dans ma tête le genre de jeu de guitare dont j’ai besoin pour telle partie. Mais en général, en tant qu’auditeur, pour mes goûts personnels, je recherche de la mélodie. Je ne recherche pas la virtuosité. Si j’écoute de la musique, je ne m’intéresse pas à la virtuosité. C’est à fond la mélodie, le feeling et l’émotion, et un bon vibrato est très important pour moi aussi. Ainsi, quelqu’un comme Gilmour est parfait pour moi. Le son de guitare est aussi très important. Si tu écoutes quelqu’un comme Eddie Van Halen, il a le meilleur des sons. Michael Schenker est aussi un gars qui a un super son de guitare et un super feeling. De même, j’aime la combinaison de la mélodie et du blues. On peut entendre ça chez Gilmour, mais aussi chez Michael Schenker, ils ont tous les deux le feeling blues mais malgré tout, il y a de magnifiques mélodies qui arrivent entre-deux.

Transitus est accompagné d’un roman graphique dessiné par Felix Vega. Quelle a été ton implication dans ce projet particulier ?

J’étais totalement impliqué. Je suis un horrible maniaque du contrôle et quand j’ai trouvé Felix, c’était la première chose que je lui ai dite : « Ecoute Felix, je dois te prévenir, je suis un horrible maniaque du contrôle, je vais te dire exactement quoi faire [rires]. Je vais te dire combien de cases il faudra pour chaque page, quelles couleurs, ce que les gens diront, ce qu’ils porteront et ce qu’il y aura en arrière-plan. » Felix a dit : « C’est super, mec ! C’est comme ça que j’aime travailler, juste dis-moi et je me l’approprierai. J’y mettrai mon propre style et ensemble on mettra en place une super alchimie. » C’était aussi très important pour moi qu’il aime la musique, parce que nous devons nous inspirer mutuellement. Je peux lui envoyer de la musique qui l’inspire, et il peut m’envoyer des images qui m’inspirent, c’est la meilleure alchimie qu’on puisse avoir. Nous avons également travaillé dessus pendant presque un an. Nous travaillions au moins deux semaines sur une page. Je lui envoyais des suggestions, il m’envoyait des ébauches et je lui donnais mes commentaires sur ces derniers : « Peux-tu faire ci et ça ? » Ce qui est cool, c’est que vous pouvez retrouver tout ce processus de création du comic book dans la seconde moitié du earbook, vous y verrez toutes mes instructions et tous ses croquis.

« Je n’ai pas remarqué de baisse dans les ventes, tout l’opposé en fait. […] Les chiffres de ventes sont extraordinaires et les fans tellement fidèles ! J’aime croire que je les ai gâtés durant les vingt-cinq dernières années et que je leur ai toujours offert de la qualité. »

Penses-tu que tu retourneras à ton idée de faire un film, ou bien tu as abandonné ?

Non, je n’ai pas abandonné. Il est juste en suspens jusqu’à ce que la situation avec le coronavirus soit terminée, car j’ai réussi à intéresser mon réalisateur préféré en Hollande, je l’ai contacté. Il a aimé la musique et m’a beaucoup aidé. Je l’ai rencontré deux ou trois fois maintenant, il m’a dit comment obtenir les financements, et il y a déjà des financeurs intéressés. J’ai envie de poursuivre, et même si nous ne pouvons pas encore faire le film, nous pouvons déjà commencer à travailler dessus. Il est clair que je ne vais pas laisser tomber ces idées.

Tu es parvenu à organiser quelques concerts d’Ayreon avec plein d’invités durant ces cinq dernières années. A quel point est-ce difficile de recréer le côté cinématographique d’Ayreon sur scène ?

Je pensais que c’était impossible et j’ai dit ça pendant vingt ans. Je disais : « Ayreon ne se produira jamais en concert. C’est impossible. » Mais ça a fini par se produire, pour deux raisons. Premièrement, c’est maintenant techniquement possible, on peut faire beaucoup de choses par ordinateur, on peut mettre plein d’effets, de pistes de click, de séquenceurs, etc. en sample. On peut mettre en place un gros écran LED au fond de la scène pour faire des choses. Donc techniquement, c’est possible. Deuxièmement – j’aurais même dû dire ça en premier – j’ai Joost van den Broek qui est le claviériste et c’est le mec qui permet vraiment que ça se fasse. Il fait que ça devient réalité. Je ne pourrais pas le faire tout seul, il n’y a aucune chance que je puisse imaginer tout ça seul. Nous sommes au téléphone pendant des heures chaque jour quand nous travaillons sur des concerts, à échanger des idées : « Que penses-tu de ça ? » « Oh ouais, maintenant on peut faire ci ! » « Oh ouais, maintenant on peut faire ça ! » La première chose qui a été faite en live était The Theater Equation. Je n’étais pas directement impliqué là-dedans mais Joost van den Broek l’était et il a arrangé toute la musique. C’est en gros la première fois que j’ai constaté : « D’accord, c’est possible et ça intéresse les gens. » Nous avons fait complet quatre fois et les gens ont adoré, c’était possible, et nous en avons fait un DVD. Puis nous avons fait Ayreon Universe, qui était complètement exagéré, c’était un énorme succès. Puis nous avons fait Electric Castle et c’était un encore plus gros succès, nous avons fait complet quatre fois et nous avions douze mille personnes de soixante-quatre pays. Nous avons clairement envie de refaire ça quand ce sera possible.

Est-ce que ce pourrait aussi être ces prestations qui t’ont donné envie de mettre l’accent sur la dimension théâtrale et cinématographie de ta musique avec Transitus ?

Je ne pense pas que je changerais ma manière de composer et d’enregistrer la musique à cause du live. Ça fonctionne plutôt en sens inverse : « Est-ce qu’on peut faire ça en live ? Comment va-t-on le faire en live et le recréer ? » Ayreon a été créé parce que je ne faisais plus de concert. C’est pourquoi c’est différent de tous les autres projets. Ce serait ma deuxième idée. D’abord j’ai envie de faire un album vraiment sympa et ensuite je pense à la manière de le reproduire en live.

Il y a quelques années, tu nous as dit que tu détestais les tournées et tout le côté business qu’il y a derrière. Comment ton sentiment par rapport à cet aspect de ta carrière a évolué au cours des cinq dernières années ?

Je ne vais toujours pas tourner. Tourner, c’est fini pour moi. J’ai arrêté ça quand j’ai fait la dernière tournée de Star One, il y a quinze ans, je crois. Donc je ne tournerais plus jamais mais bien sûr, nous faisons encore des concerts de temps en temps en Hollande. Je n’appelle pas ça tourner, c’est juste quatre concerts dans la même salle, donc quand le concert est fini, je rentre chez moi ! [Rires] C’est vraiment sympa d’être dans mon propre lit, dans ma propre maison. Je ne suis pas obligé de m’asseoir dans un bus de tournée et de dormir à l’hôtel, je déteste ça. Je ne tournerai plus jamais. Concernant l’aspect financier, c’était une grosse inquiétude quand nous avons fait Ayreon Universe parce que nous y avions investi beaucoup d’argent avec toutes les explosions, les écrans LED, toute la scénographie, le matériel, etc. Nous avions une centaine de personnes impliquées là-dedans. C’était donc effrayant mais ensuite nous avons fait complet en un jour pour ces concerts, donc ça a résolu tous les problèmes financiers. Quand nous avons fait Electric Castle, encore une fois, les quatre concerts étaient complets. Nous n’avions pas du tout à nous inquiéter de l’argent, donc autant mettre autant d’argent que possible dans le spectacle pour qu’il soit extraordinaire. Nous avons une équipe de production de quatre ou cinq personnes, et nous faisons une réunion tous les mois. C’est confortable, ce ne sont que de bonnes personnes assises ensemble, et tout le côté financier est transparent, tout le monde peut le voir, nous avons un livret où nous notons toutes les dépenses. Nous organisons tout, donc ce n’est plus une source d’inquiétude.

Te sens-tu plus à l’aise maintenant sur scène, notamment par rapport à ton trac ?

Non ! [Rires] J’ai bien peur que ça ne changera jamais. La raison étant que ce n’est pas ma spécialité, je ne suis pas bon dans ce domaine. Je suis trop un perfectionniste pour l’apprécier. Je dois dire qu’une fois que je suis sur scène et que ça se passe bien, c’est une victoire pour moi d’y être arrivé malgré mon horrible trac. Je me souviens qu’après le concert, John De Lancie est venu me voir en disant : « Eh, ça s’est bien passé ! » et je l’ai attrapé et j’ai pleuré comme une Madeleine à cause de toute la tension qui était partie et parce que ça avait parfaitement marché. J’aurais toujours cette peur parce que je ne suis pas très bon avec le live.

Aujourd’hui, c’est très dur de vivre des ventes d’albums. Généralement, les groupes tournent beaucoup pour compenser ça. Même si tu fais plus de concerts que par le passé, tu restes surtout connu comme étant un artiste de studio qui enregistre des albums qui coûtent cher. Comment sont les choses pour toi avec les albums sur l’aspect financier ? Comment parviens-tu à rendre ce projet viable dans ces circonstances ?

Encore une fois, ce n’est pas du tout un problème. Premièrement, je n’ai pas remarqué de baisse dans les ventes, tout l’opposé en fait. Les préventes de Transitus ont commencé maintenant et ce sont les meilleures que j’ai jamais connues. Elles sont deux fois plus élevées que The Source et la conséquence est que le earbook est déjà épuisé, ce qui est triste parce qu’encore plein de gens le voulaient, mais c’est épuisé et c’est trop tard pour en faire de nouveaux. Les chiffres de ventes sont extraordinaires et les fans tellement fidèles ! J’aime croire que je les ai gâtés durant les vingt-cinq dernières années et que je leur ai toujours offert de la qualité, et maintenant ils ont une confiance aveugle en moi, ils achètent les albums avant même d’avoir entendu quoi que ce soit. Il y a même des fans qui ne veulent rien entendre, ils ne regardent même pas les clips vidéo, ils sont là : « On veut toute l’expérience d’un coup ! » J’ai des fans totalement fidèles, donc les ventes se portent très bien. Une autre bonne chose est que je fais tout moi-même. Je fais tout dans mon propre studio, donc je n’ai pas de coût de studio, je joue presque tous les instruments moi-même, je mixe moi-même et je produis moi-même. Je ne suis pas obligé de me payer, donc c’est une bonne chose [rires]. Merci de t’inquiéter mais il n’y a pas lieu de se soucier de mes finances. Le truc c’est que je ne dépense pas beaucoup d’argent, je suis un ermite, je suis toujours chez moi. Je n’achète pas de vêtements, je ne sors pas, je ne pars pas en vacances, je ne vais pas au restaurant. Je n’ai pas besoin de grand-chose, je n’ai jamais eu besoin de grand-chose.

« J’ai été en confinement durant les vingt-cinq dernières années [rires]. Je n’ai pas de famille, ni de vie sociale. Je ne sors pas, je ne pars pas en vacances, je vais faire les courses une fois par semaine, donc rien n’a changé. »

Tu as dit que Transitus était l’album d’Ayreon le plus cher que tu aies réalisé. Combien ça coûte de faire un album comme celui-ci ?

C’est quelque chose que je n’ai même pas envie de savoir moi-même ! J’avais une manageuse par le passé et elle me demandait : « As-tu envie de savoir combien ça coûte ? » parce qu’elle faisait la comptabilité et j’ai dit : « Non ! » Car quand on commence à faire attention aux dépenses, on est là : « Oh non, si on dépense pour ça, alors on ne peut pas… » Je n’ai donc jamais voulu savoir. Mais c’est un album qui a coûté cher parce que j’ai deux ou trois invités qui coûtent cher. Certains acteurs avec qui j’ai été en négociation, comme Whoopi Goldberg ou Gillian Anderson, il faut penser à un montant à six chiffres pour les payer et on ne les a que pour un jour. C’est très cher ; les acteurs sont chers. Pas ceux qui sont inconnus, eux sont bon marché, comme les musiciens, mais les grands noms savent qu’ils peuvent demander beaucoup d’argent, donc c’est un gros coût. Evidemment, quelqu’un comme Dee Snider, qui est une vraie star, n’est pas bon marché, il coûtera pas mal d’argent [petits rires]. De même, faire prendre l’avion à tous ces chanteurs pour qu’ils viennent dans mon studio… Nous avons fait un clip vidéo officiel, pas une lyric video, qui sortira le 25 septembre, c’était un clip qui a coûté très cher, m’ais je l’ai fait parce que c’était de la promo pour le film, donc il faut qu’il soit beau. Dans l’ensemble, c’était ça les gros coûts de cet album.

Est-ce que Transitus pourrait être le début d’une nouvelle saga ?

Non, clairement pas. C’est à part et l’histoire est terminée, tout le monde meurt ! [Rires] Je suis en train de tout dévoiler maintenant, ce n’est pas bien. Qui sait ce que je vais faire la prochaine fois ? En tout cas, ce sera quelque chose de différent.

Tu as mentionné plusieurs fois que tu étais un ermite ; c’est un fait connu à ton sujet. Est-ce que la situation avec le Covid-19 a changé quoi que ce soit pour toi ?

Non, rien ! J’ai été en confinement durant les vingt-cinq dernières années [rires]. Je n’ai pas de famille, ni de vie sociale. Je ne sors pas, je ne pars pas en vacances, je vais faire les courses une fois par semaine, donc rien n’a changé. Peut-être que je fais un peu plus attention quand je vais dans un magasin, je me lave les mains. Heureusement, tout cet album était terminé avant le Covid-19. Tous les artistes ont pu répondre présents, nous pouvions embrasser qui nous voulions, ce qui était bien. C’est bien d’embrasser Simone et Cammie, ce sont des bons moments [rires]. Donc rien n’a changé pour moi.

L’année prochaine marquera les vingt ans du seul album de ton projet Ambeon, Fate Of A Dreamer…

Ouah, vraiment ?! Oh mon Dieu ! Astrid [van der Veen] avait quatorze ans, donc elle en a trente-quatre maintenant ? Ça fait bizarre !

Est-ce que tu as encore des contacts avec elle ?

Parfois, oui. C’est une fille vraiment adorable mais elle a choisi une autre voie dans la vie. Elle a trouvé Dieu, elle se consacre totalement à ça, et c’est aussi la raison pour laquelle elle ne voudra pas faire un autre album d’Ambeon. Si elle relisait ses paroles maintenant, comme celles de « Sweet Little Brother », où elle tue son frère [petits rires], elle dirait : « Oh mon Dieu, j’ai vraiment fait ça ?! » Elle fait encore de la musique mais c’est de la musique religieuse, genre « Dieu soit loué » et ce genre de chose. Sur Electric Castle Live, nous avons fait une chanson d’Ambeon, donc bien sûr, je lui ai demandé si elle voulait la chanter, mais il n’y avait pas moyen qu’elle accepte. Elle mène une vie totalement différente maintenant, donc je ne vais probablement jamais retravailler avec elle ou la revoir. De temps en temps, nous nous envoyons un petit message, genre « comment vas-tu ? », et c’est toujours positif. Elle a traversé une période très sombre dans sa vie et ça a pris beaucoup de temps, et ensuite elle a vu la lumière, ce qui est une bonne chose parce que je pense que ça l’a sauvée et lui a donné une raison de vivre. Tout va bien.

Comment vois-tu, avec le recul, ce projet Ambeon et cet album ?

Je l’aime bien mais il aurait pu être meilleur. Tout était un peu trop spontané. C’est peut-être ce qu’il y a de bien avec cet album, je ne sais pas, mais je suis trop perfectionniste. Je commence en étant spontané mais ensuite, je peaufine, peaufine, peaufine, et je travaille sur un album pendant des années jusqu’à ce que ce soit parfait. Avec Ambeon, elle est venue au studio, nous n’avions pas de texte, elle a juste chanté ce qui lui venait en tête, nous l’avons enregistré et c’était fini. C’est peut-être ce qu’il y a de bien avec Ambeon, mais avec le recul je me dis que ci et ça auraient pu être mieux. Bien sûr, ça n’a jamais été prévu pour être un projet, j’étais juste en train de tester l’ordinateur, en prenant de vieilles chansons d’Ayreon et en m’amusant avec. Toutes les chansons sont basées sur des chansons d’Ayreon, ce qui a bien fonctionné, mais si je devais refaire un album d’Ambeon, j’adorerais faire des idées originales. Ce que j’aime beaucoup dans Ambeon, c’est toute l’instrumentation, les séquenceurs électroniques, les synthétiseurs, le côté ambient, le côté ouvert de l’ensemble et bien sûr son incroyable voix. Faire un autre album d’Ambeon avec une autre chanteuse, je ne crois pas que ce soit une option. Je pense vraiment qu’Astrid était une part trop importante d’Ambeon pour en faire un second sans elle.

Interview réalisée par téléphone le 4 septembre 2020 par Nicolas Gricourt.
Fiche de questions : Nicolas Gricourt & Philippe Sliwa.
Retranscription : Nicolas Gricourt & Floriane Wittner.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Lori Linstruth.

Site officiel d’Ajen Lucassen : www.arjenlucassen.com

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