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Interview   

Baroness : la couleur de la guérison


John Baizley - BaronessQu’on se le dise, musicien est un métier à risque. Lorsque ce ne sont pas des fêlés fanatiques de la kalach qui viennent attenter à votre vie, c’est l’accident de tour bus qui vous guette. Le plus célèbre d’entre eux est évidemment celui de Metallica qui, le 27 septembre 1986, a coûté la vie au regretté bassiste Cliff Burton, mais il suffit de regarder au cours de ces quelques dernières années le nombre de formations qui ont vécues des sorties de route et autre collisions – Fear Factory, Hinder, The Ghost Inside, Deep In Hate, Wormreich, Khaotica, Decapitated, Deathstars, Adrenaline Mob, Sylosis, The Cult, Fozzy, etc. – pour comprendre que « lorsque tu pars en tournée en bus, tu mets ta vie entre les mains de quelqu’un d’autre et tu dois lui faire constamment confiance pour ta sécurité, » comme le fait remarquer John Baizley, le frontman de Baroness. Car oui, le groupe de Savannagh a lui aussi subi un terrible accident, le 15 août 2012, en Angleterre, dont Baizley – avec un bras et une jambe cassés, une opération chirurgicale et plusieurs mois d’immobilisation et réhabilitation – vit encore aujourd’hui les conséquences et qui a valu au groupe le départ de deux membres touchés aux vertèbres.

Il est donc naturel que nous commencions l’entretien qui suit en évoquant cet épisode particulièrement douloureux pour le groupe, pour comprendre comment il a été géré et vécu par les uns et les autres, comment ils ont repris la vie après ça et les conséquences sur le nouvel opus, Purple, qui voit le jour aujourd’hui. Mais c’est aussi l’opportunité de rentrer, de façon plus générale, dans la psychologie de Baroness, et en particulier celle de John Baizley, un artiste, un vrai, au discours intelligent et rafraîchissant qui nous fait comprendre d’où provient la part de génie que l’on peut entrevoir dans son art.

Baroness 2015

« C’est le pire cauchemar de tous les musiciens. N’importe quel musicien qui tourne dans un bus est terrifié à l’idée qu[‘un accident] puisse arriver. »

Radio Metal : En 2012 le groupe a subi un terrible accident de bus. Comment avez-vous retrouvé la force de retourner sur la route après une expérience aussi traumatisante ?

John Baizley (chant & guitare) : Après avoir subi l’accident, lorsque je commençais à me remettre de l’opération, je me suis assuré que nous définirions la guérison par le fait que nous recommencerions à tourner. C’était donc un but que nous nous sommes fixés à partir du moment où nous avons été blessés, jusqu’au moment où nous avons reposé pour la première fois les pieds sur scène, à Philadelphie, il y a trois ans. C’était ça, le plan ! Je ne savais pas si ça allait paraître étrange ou s’il y aurait de l’anxiété ou du stress, mais en fin de compte, il n’y avait rien de plus qu’habituellement. Car notre line-up avait changé, et je crois que peut-être notre nouveau bassiste et notre nouveau batteur étaient plus stressés par rapport à ça que je ne l’étais, ce qui n’est pas un souci, c’est normal. Mais ouais, c’était très amusant. Et tout est super depuis.

Est-ce que l’accident était la raison directe du départ du batteur Allen Blickle et du bassiste Matt Maggioni ? Etait-ce à cause d’un blocage psychologique ou quelque chose comme ça ?

Je suis sûr qu’une part était psychologique et je sais qu’une part était physiologique. Ils ont tous les deux subi des blessures aux dos. Allen a cassé son coccyx, qui est à la base de la colonne vertébrale, donc la perspective de tourner à nouveau et de devoir s’asseoir pour jouer de la batterie ne le tentait pas beaucoup, comme tu peux l’imaginer. Ce n’était donc pas surprenant qu’il décide de ne pas continuer. Pour ce qui est de Matt, une de ses vertèbres dans son dos a été déplacée, et il avait une blessure qui datait de plusieurs années auparavant qui s’est aggravée à cause de ça. En plus, il avait depuis le tout début des réserves quant au fait de voyager en bus et de devoir dormir la nuit dans le véhicule. Donc ça aussi, ça n’a pas été une surprise. Lorsqu’ils sont partis, c’était en très bons termes, nous étions très amicaux par rapport à ça, il n’y avait aucun mauvais sang, pour ainsi dire, ou drame. Eux et nous avons géré ça de la meilleure manière qui soit. Nous sommes toujours en contact. Donc ouais, ce n’étais pas complètement psychologique, pas complètement physiologique, mais un peu des deux.

Ça a quand même dû être difficile de voir deux membres d’un coup quitter le groupe, surtout en ce qui concerne Allen qui était dans Baroness depuis le début…

Ouais, ce n’était pas une décision facile. Je pense que si tu parlais à Allen, il te dirait probablement que ça lui manque. J’en suis sûr. Mais je pense qu’il a pris une décision pour lui qui, à l’époque, était la bonne parce que Pete et moi étions très, très motivés pour repartir en tournée aussi vite que possible. Pour moi, psychologiquement, le fait de ne pas être en tournée pendant trop longtemps, c’est ça qui aurait été trop difficile. Ça m’aurait vraiment fait broyer du noir. Je savais que j’allais broyer du noir quoi qu’il en soit, donc de façon à minimiser les dégâts… Et aussi parce que nous avions un album que nous adorions et voulions jouer, nous avons décidé de tourner aussi vite que possible, peut-être même avant qu’il ne l’aurait fallu. En l’occurrence, je me souviens de la première tournée que nous avons faite, je n’avais encore pas l’usage complet de mes jambes et mon bras était très faible mais nous ne tournions pas pour prouver que nous étions forts ou meilleurs ou pire ou quoi que ce soit, nous voulions juste nous prouver à nous-mêmes que nous pouvions tourner et nous voulions jouer notre musique à nos fans et leur montrer que nous n’allions pas laisser une telle chose nous arrêter dans ce que nous aimons le plus faire dans la vie.

J’ai lu que James Hetfield, qui a connu un accident similaire avec Metallica, t’avait appelé lorsque tu étais à l’hôpital. Est-ce que ça t’a aidé de parler avec quelqu’un qui a vécu le même genre de chose que toi ?

Oui, bien sûr. Tous ceux qui m’ont appelé pendant que j’étais à l’hôpital m’ont aidé. Il se trouve que c’est une personne célèbre et qui a vécu un accident vraiment, vraiment horrible où quelqu’un a… Tu sais, ça a été fatal. Je veux dire que c’est un ami. J’étais content d’entendre n’importe quel ami qui a appelé. J’étais juste ravi que quelqu’un qui avait un réel vécu d’une expérience bien particulière m’appelle. Car il n’y a pas beaucoup de gens qui ont traversé ce truc en particulier. Il ne devrait pas y en avoir. Tu sais, c’est le pire cauchemar de tous les musiciens. N’importe quel musicien qui tourne dans un bus est terrifié à l’idée que ça puisse arriver. Lorsque tu pars en tournée en bus, tu mets ta vie entre les mains de quelqu’un d’autre et tu dois lui faire constamment confiance pour ta sécurité. James et tous ceux qui m’ont appelé m’ont aidé parce que je n’étais pas bien mentalement. Physiquement, j’étais une épave. C’était le genre de chose où n’importe quoi aidait. Chaque appel que j’ai reçu m’a aidé.

Baroness - Purple

« Nous souffrons tous. Et, à travers cette souffrance, nous pouvons faire de la musique et nous pouvons faire des œuvres d’art. Nous pouvons faire des choses qui nous élèvent au-dessus des angoisses, des douleurs, de l’anxiété, du stress, etc. »

Et j’ai beaucoup été au téléphone avec Pete, qui est retourné aux Etats-Unis assez vite après l’accident, et il était aussi très encourageant. Nous avons adopté une attitude où on se disait qu’on allait aller mieux et repartir en tournée et voir ce qu’il se passera. Nous ne savions pas si nous allions écrire un nouvel album ou faire quoi que ce soit. Nous savions juste que nous avions besoin de partir en tournée et que si nous pouvions faire ça, alors ce serait un bon début et, logiquement, l’étape suivante serait d’écrire un album. Après approximativement neuf mois, je crois, à tourner par intermittence aux Etats-Unis, en Europe et en Australie, nous nous sommes rendus compte que nous adorions toujours tourner. Les douleurs et difficultés que nous avions en jouant n’étaient pas assez fortes pour nous convaincre de nous arrêter de jouer de la musique. Nous avons chié au froc lorsque nous avons traversé ça, mais nous avons été assez réalistes et nous avons suffisamment discuté que lorsque est venu le moment de repartir en tournée ça n’a pas été difficile de remonter dans un tour bus. Nous avons eu un certain nombre de bonnes conversations avec des gens – et James était l’un deux – qui nous ont donné un recul raisonnable sur les difficultés que nous allions affronter. Et ils avaient raison, tu sais ! Personne ne nous a dit que tout allait bien se passer, que tout serait facile, car ça n’était pas le cas ! Ça aurait été un mensonge. Je serais éternellement reconnaissant envers James et Pete, et certains de mes autres amis – je n’ai pas besoin de tous les citer – qui m’ont appelé et m’ont dit que ce serait quelque chose que… Ils savaient comment je suis et ils savaient que s’il n’y avait plus aucun moyen pour moi de partir en tournée, je serais mort. Et c’est tout ce que j’avais besoin d’entendre.

Pendant des mois tu ne pouvais rien faire. Du coup, est-ce qu’un désir ardent d’être créatif est monté en toi, après tant de temps sans pouvoir être créatif ?

Ouais. Toujours. Dès que je ne réalise pas quelque chose ou ne fait pas quelque chose de créatif, il y a un désir ardent. Et du fait d’avoir traversé ça et pendant si longtemps, de ne pas vraiment avoir pu m’exprimer et faire ces choses que j’aime faire, il y avait quelque chose d’énorme qui s’était érigé, j’en suis sûr. Mais c’est toujours là. C’est là tout de suite parce que nous sommes au téléphone et je ne suis pas en train de jouer de la musique, je ne fais pas de l’art ! C’est toujours en train de monter. Cet accident, en particulier, a assurément généré une plus grande montée [de ce désir] mais ça se serait produit quoi qu’il arrive.

On a l’habitude de dire que l’art peut être une thérapie. Dirais-tu que ça a été le cas pour toi, par rapport à cet accident ?

Ouais, ça a absolument été le cas ! Au point qu’il faut que je fasse attention à la quantité de thérapies que je suis [petits rires], parce qu’il faut vraiment parfois que je m’arrête et me relaxe, et essaye d’apprécier le reste de la vie. Car j’ai une tendance à me surmener. Je suis un peu une personne névrosée et ma créativité dérive en grande partie de mon anxiété ; j’aime travailler dans un environnement à haut niveau de stress. Ce n’est pas particulièrement bon tout le temps. Ce n’est pas bon de vivre comme ça vingt-quatre heures sur vingt-quatre mais je n’ai pas eu d’autre choix ces quelques dernières années. J’ai donc simplement choisi de prendre cette affreuse situation que nous avons traversée et décidé que nous allions l’utiliser de façon aussi positive que possible. Car il n’y a rien de mieux que de prendre une chose absolument horrible qui a le potentiel de te stopper, en tant qu’être humain, dans ta progression dans la vie et changer cette chose affreuse et tragique en quelque chose de positif, et c’est ce que nous avons cherché à faire. Une fois que nous avons décidé ça, nous n’avons plus vraiment eu à en reparler parce que nous savions ce que nous faisions.

Dirais-tu que cette expérience a directement influencé la musique de Purple, le nouvel album de Baroness ?

Ce serait difficile de dire que ça n’a pas été le cas. Nous sommes quatre dans le groupe et nous écrivons de manière collaborative, et lorsque nous écrivions cet album, deux membres de notre groupe n’avaient pas du tout vécu cet accident de bus, donc nous n’étions pas focalisés dessus. Mais c’est une réalité avec laquelle je dois vivre chaque jour parce que mes blessures sont toujours là, je les ressens toujours, elles ne partiront jamais. Donc ça façonne le processus et même tous les processus. Ca façonne la façon dont je dors la nuit. Ca façonne la façon dont je me fais à manger et dont je gère mon business au jour le jour. Donc, évidemment, oui, ça a influencé l’album. J’ai toujours pensé que la chose en particulier que nous, en tant qu’êtres humains, en tant qu’espèce, avions en commun était que nous ressentions tous l’angoisse, nous souffrons tous à un moment ou un autre. C’est la seule chose à laquelle nous pouvons tous nous identifier. Tu n’as pas besoin d’un langage, d’une géographie ou d’une histoire culturelle communs ou quoi que ce soit. Nous souffrons tous. Et, à travers cette souffrance, nous pouvons faire de la musique et nous pouvons faire des œuvres d’art. Nous pouvons faire des choses qui nous élèvent au-dessus des angoisses, des douleurs, de l’anxiété, du stress, etc. du quotidien. Et on dirait que c’est la raison pour laquelle beaucoup de musiciens font de la musique et je pense que c’est la raison pour laquelle beaucoup de super chansons parlent de chagrin, de perte, de mort, et évoquent tous ces sujets difficiles. Donc on a beaucoup eu ça et, ouais, ça s’est frayé un chemin sur l’album, bien sûr.

Baroness 2015

« Une chose qui est terrifiante, en tant que musicien, c’est de se retrouver coincé dans un genre ou un style qui soit limité. »

Comment décrirais-tu la dynamique du groupe aujourd’hui, avec les deux nouveaux membres, Nick Jost et Sebastian Thomson ?

C’est plus dynamisé. Nous pouvons avoir un plus grand sens de l’humour par rapport aux choses. D’une certaine façon, ça donne l’impression que nous sommes à nouveau un jeune groupe, car tant a changé. Nous avons traversé tellement de choses depuis que, pendant que nous nous assurions de conserver notre son familier et intact, nous avons pu plus aisément acquérir le type de croissance dont nous avons besoin entre chaque album, car tellement de choses ont changé. Le processus consistait à décider où nous voulions appliquer des changements et où garder les choses familières. C’était une expérience très positive. C’était très amusant à écrire. C’était incroyablement difficile à écrire et ça a requis beaucoup de travail. La récompense justifie tout ce que nous avons parcouru pour pouvoir créer cet album. Et par « récompense », je veux dire que nous avons créé quelque chose dont nous sommes fiers. Ça représente quelque chose de différent pour chacun de nous et je pense que grâce à ça, ça a abouti à un album très spécial et important.

Votre album précédent, Yellow & Green, semblait un peu différent de ce qu’avait fait le groupe auparavant. Et tu as déclaré qu’après Yellow & Green, vous aviez « tous le sentiment de devoir faire quelque chose de plus direct et immédiat » avec Purple. Pourquoi avoir eu ce sentiment ?

Parce que nous ne voulons pas nous répéter ! Nous ne voulons pas faire deux fois de suite la même chose. Ce n’est pas amusant ! Ce n’est pas excitant ! Nous voulions faire l’opposé ! Le dernier album venait de nous trois qui nous sommes mis au défi d’écrire autrement, de déployer un peu nos ailes et voir jusqu’où nous pouvions nous éloigner de ce qui nous était familier. Nous voulions faire des choses qui potentiellement pouvaient être d’énormes erreurs mais aussi voir simplement si nous pouvions trouver un nouvel élément qui fonctionnerait pour nous, dans notre son et nos albums. Nous voulions parler un peu plus ouvertement et nous ne voulions pas nous reposer sur des conventions musicales que nous avions développées et qui, nous le savions, fonctionneraient. Car une chose qui est terrifiante, en tant que musicien, c’est de se retrouver coincé dans un genre ou un style qui soit limité. N’importe quel style est limité. Même en parlant de façon large, le rock est un format limité, le jazz est un format limité, le blues est un format limité… Donc nous, en tant plutôt que groupe de rock, j’imagine, en parlant de façon générale, nous voulions nous assurer que nous pouvions faire des choses musicalement qui incorporaient des éléments d’autres styles, simplement de façon à ce que, à l’avenir, nous sachions que nous pouvions faire des choses différentes. Et nous espérons surprendre notre public à chaque fois que nous sortons un album.

Dirais-tu que chaque album de Baroness est une réaction contraire au précédent ?

Ouais. Absolument. Nous prenons ce que nous avons fait sur nos albums précédents et nous essayons d’isoler les points faibles. Si nous considérons quelque chose comme une faiblesse, musicalement, alors nous essayons de le changer en force en se concentrant dessus, plutôt que d’admettre nos forces et se contenter de les développer, car ça, ça se fait naturellement. A mesure que tu joues, en tant que musicien tu te rends compte à quoi tu es bon et ce qui fonctionne. Et je pense que ça peut être une lame à double tranchant. Tu peux devenir si bon en quelque chose que tu peux juste le refaire encore et encore et plaire à tes fans, faire en sorte que tout le monde soit content et être prévisible. D’une certaine façon, c’est la manière la plus facile de réussir d’un point de vue financier et de sécuriser ton job. Mais nous considérons véritablement cette musique et ces albums comme un genre de travail artistique, et parce que nous abordons ça sous cet angle, nous devons nous assurer que nous progressons, nous adaptons et restons adaptables et flexibles, et qu’il n’y ait jamais aucune idée que nous ayons qui soit mort-née. Il n’y a pas de mauvaise idée dans Baroness. Nous ne les utilisons pas toutes, il faut que ça semble authentique, mais pour ce qui est d’utiliser des idées, tout est possible.

Penses-tu que la flexibilité est l’une des caractéristiques principales d’un grand artiste ?

Pas nécessairement. Je pense que la philosophie qui consiste à être flexible, adaptable, désireux de changer et ouvert d’esprit est très importante pour Baroness. C’est quelque chose que nous exigeons. Et je ne parle que pour ce groupe. La répétition entraînerait la mort de ce groupe parce que nous nous ennuierions ! Et je ne me suis pas mis à la musique pour m’ennuyer ! Je me suis mis à la musique parce que je voulais pouvoir faire ce que je voulais. Il y a tant de professions qui sont limitées et ont un paquet de règles, des gens à qui il faut rendre des comptes, des hautes autorités et tout ça. Ce que nous voulions, c’était quelque chose où nous pouvions être aux responsabilités et prendre n’importe quelle décision que nous souhaitons, y compris de mauvaises décisions. Il n’y a aucun moyen de faire des avancées majeures si tu n’es pas capable de prendre des risques. Nous acceptons les risques.

Barones 2015

« Ce que nous voulions, c’était quelque chose où nous pouvions être aux responsabilités et prendre n’importe quelle décision que nous souhaitons, y compris de mauvaises décisions. »

On dirait qu’avec le temps, Baroness a développé ses qualités mélodiques et ses accroches. Est-ce quelque chose qui découle de l’état d’esprit dont tu viens juste de parler ?

Ouais parce que lorsque nous avons commencé, tout était une question d’être heavy, bruyant et cathartique. A l’époque, c’est ce qui nous intéressait. Tu sais, nous avons toujours eu des tendances mélodiques, c’est quelque chose qu’on ne peut pas cacher, c’est au cœur de ce que nous faisons. Nous apprécions vraiment le fait de trouver des mélodies sous différentes formes. Nous n’avons donc jamais reculé devant ça mais pour nous, le fait de composer une chanson qui soit digeste et n’était pas une simple collection de riffs intéressants, c’était ça le défi, tu vois, le fait de simplifier. La partie difficile dans la conception de Yellow & Green, c’était la simplification. C’est facile de devenir compliqué, remuer notre baguette magique et émerveiller les gens avec un feu d’artifice mais ce qui est difficile, c’est de faire une chanson qui reste en tête, qui a du sens et qui représente un défi, et non seulement ouvre les yeux de ton public mais aussi tes propres yeux, de manière à ce que tu aies une plus grande perspective sur ce que tu fais, pourquoi tu le fais et la façon dont tu continues à le faire. Car, à mesure que tu prends de l’âge, il faut repenser les choses. Tu dois constamment prendre la maison que tu as construite, la réduire en cendre et reconstruire sur les fondations. Il y a donc toujours des fondations mais la structure doit changer.

Etait-ce un défi pour toi, en tant que chanteur, de développer ce côté mélodique ?

Oui. J’ai dû apprendre à chanter ! Tout le monde peut apprendre à chanter. Tout le monde peut apprendre à faire n’importe quoi. Tout ce que je fais, tout ce que n’importe qui dans ce groupe fait est le résultat entraînements. Une part de mon entraînement et de mon développement personnel en tant que chanteur est venue du fait que je voulais apprendre comment utiliser ma voix comme un instrument de façon plus flexible que par le passé. Donc, plutôt que de ressentir le besoin de tout crier tout le temps, je me suis dit que j’avais besoin de développer et accroître mon vocabulaire vocal, tout comme nous avions le sentiment de devoir faire la même chose avec notre vocabulaire musical. Tu ne veux pas éternellement parler comme un enfant. Lorsque nous étions plus jeunes, nous parlions comme des jeunes personnes à travers notre musique. Maintenant nous sommes plus âgés, nous avons des pensées et idées différentes, et nous voulons nous sentir libres d’exprimer ces idées.

A propos de l’album, tu as déclaré que « en considérant la quantité d’énergie physique et mentale qui a été dépensé pour celui-ci, [vous] avez accompli quelque chose qui [vous] aurait semblé impossible il y a quelques années. » Peux-tu m’en dire plus sur cette énergie ?

La rééducation après le type d’opération que j’ai eu et le type de blessure que j’ai subi était très difficile ; ça a demandé beaucoup d’énergie. Et le fait de gérer la douleur chronique et résiduelle avec laquelle je vis, non seulement joue contre moi physiquement, mais aussi joue contre moi mentalement. Lorsque tu souffres d’une douleur physique qui ne s’arrête jamais, ton esprit ne peut rester tout le temps positif. Tu ne peux rester positif tout le temps de toute façon mais ça devient de plus en plus difficile à mesure que le temps passe d’être reconnaissant pour ce que tu as, et ça devient plus facile de se concentrer sur à quel point ce sera difficile de soutenir ce niveau de douleur pour le reste de ta vie. Ce n’est pas, à mes yeux, une perspective très réjouissante ; j’imagine que ce serait pareil pour n’importe qui. Je me suis donc dit, à titre personnel, que les paroles de cet album devraient être uniquement constituées de sujets que je ne peux pas bien articuler autrement. Tu sais, la musique est pour moi un exutoire, j’ai aussi l’art visuel comme exutoire. Je peux parler à travers ça de choses qui me sont difficiles, d’une manière et dans un type de langage différent de ce que je ferais autrement. Et le faire en étant ouvert et honnête, je trouve que ça permet de mieux vivre la réalité de tous les jours. Et ça laisse des traces mentalement parce qu’aujourd’hui, nous avons écrit un album qui, au niveau des paroles, contient plein de sujets qui parlent de ces choses difficiles et sombres auxquelles je n’aime pas penser mais dont je n’ai pas d’autre choix que d’y penser, et maintenant, il faut que je chante ça tous les soirs. Je faisais donc attention parce que j’en avais conscience. Ces chansons sont bonnes, nous les aimons, nous voulons les jouer mais le contenu des paroles est délicat et je ne veux pas m’enliser dedans. Je veux être fier de chanter ces chansons chaque soir. Je veux me connecter aux gens qui ont traversé des choses similaires. Je ne suis pas seul à avoir vécu ça, j’en suis également conscient. Je pense que ça fait partie de la beauté universelle de la musique, le fait que l’on puisse communiquer les idées sur ces choses difficiles de façon positive. Les gens ont tendance à beaucoup partager ces choses avec moi et j’ai un grand respect pour ça, car je sais que ce n’est pas facile à faire.

Tu as aussi mentionné qu’il était important pour [vous] d’écrire [vos] nouvelles chansons avec le type d’enthousiasme et d’expressivité qui pouvait agir comme un contre-point aux thèmes sombres de l’album. » Dirais-tu qu’il est important d’avoir un équilibre entre la clarté et l’obscurité ?

C’est pour ça que j’ai pu écrire des choses sombres, car la musique était vraiment exaltante, et j’attribue ça à Pete, Sebastian et Nick. J’ai pu parler en toute honnêteté et ouvertement de ces choses, qui pour moi, étaient des sujets très sombres, mais parce que la musique avait des qualités exaltantes, ça a rassemblé ces deux choses dissemblables de façon vraiment unique et les a rendues… Je ne sais pas, ça les a rendues gérables.

Baroness 2015

« Nous voulons que vous veniez vous perdre dans l’album et non pas vous embrouiller avec un titre. »

On dirait aussi que beaucoup d’effort ont été investis dans les subtilités du son et des arrangements…

Ouais, nous avons besoin de faire ça. C’est quelque chose que nous voulons améliorer, continuellement. Nous jouons de la musique depuis suffisamment longtemps pour savoir, encore une fois, mis à part pour ce qui est d’aborder les types de sujets dont je parlais plus tôt, qu’il y a certaines choses qui fonctionneront peu importe si elles sont bien jouées ou pas. Ce sont comme des ruses, ce sont des artifices. Si toi, en tant que musicien, tu fais ces choses, ça aura l’effet désiré mais nous voulons aller plus loin que ça, essayer de trouver des choses subtiles et développer des arrangements et éléments sonores qui paraissent plus faciles à l’oreille mais qui sont plus difficiles à obtenir. Tu sais, c’est notre quatrième album et nous voulons nous rapprocher au plus près de la perfection.

Cet album sort via votre propre label, Abraxan Hymns. Qu’est-ce qui vous a poussé vers l’indépendance ? Relapse Records n’a pas fait du bon boulot avec le groupe ?

Ouais mais nous pensions que nous pouvions faire aussi bien, si ce n’est mieux ! Nous sommes dans ce business depuis longtemps, nous avons noué de nombreuses relations avec des gens que nous considérons être des amis, des gens talentueux qui nous ont aidé avec le temps. C’est une décision qui a été prise pour gagner encore plus de liberté artistique et pour pouvoir… En gros, ça se résume à ça : nous pouvons nous présenter nous-mêmes mieux que n’importe qui parce que c’est… Je ne sais pas comment expliquer ça. Nous sommes les meilleurs ambassadeurs pour notre propre groupe. Nous savons ce que nous faisons et nous savons comment nous voulons que ce soit présenté. Si nous pouvons sortir un album à la même échelle, ou plus grande, qu’un label a pu le faire… Et Relapse, crois-moi, ils n’ont jamais rien fait de mal ! Ce n’est pas parce que nous étions mécontents ou insatisfaits. C’est parce que lorsque nous grandissions, nous idolâtrions les groupes qui avaient le contrôle de leur carrière. Comme Fugazi, en l’occurrence. Nous avons grandi dans la même région du pays que Fugazi, donc nous avons beaucoup appris d’eux. Nous avons vu comment ils faisaient les choses et avons toujours admiré leur indépendance et refus de plier ou de céder sous la pression d’influences extérieures.

Mais n’est-ce pas trop consommateur en temps de faire le boulot qu’un label est sensé faire ?

Oui ! Bien sûr que c’est consommateur en temps ! Mais nous sommes des musiciens professionnels. C’est ce que nous faisons ! Donc plutôt que de faire moins, je veux en faire plus ! Mais ouais, ça prend du temps. Et il n’y a pas que nous deux qui faisons tout ça, tout le temps. Il y a tout un réseau de personnes, comme je disais, qui nous aide là-dessus. Ce sont des gens en qui nous avons confiance, ce sont les gens avec qui nous travaillons. Et ils nous aident à atteindre ces objectifs mais c’est nous qui générons les idées, nous générons les concepts et le contenu, et puis nous sortons ça de la façon que nous souhaitons. Et oui, ça prend beaucoup plus de temps.

Baroness est connu pour nommer ses albums selon des couleurs. Comment associez-vous une couleur en particulier à un album. Est-ce que c’est fait de façon aléatoire ou bien y a-t-il une raison spécifique pour chaque titre d’album ?

Les deux. Enfin, je n’essaie pas de paraître contradictoire ou quoi mais, bien sûr, il y a un facteur arbitraire à ça. De la même façon que lorsque tu écris un article, tu dois commencer avec un mot, ou lorsque tu fais un album, tu dois commencer avec une note. Tu sais, nous considérons que nos albums sont relativement denses. Les sujets sont denses, la musique peut-être assez fournie parfois. Donc, en plus de ça, nous voulons être un groupe inclusif dans un genre connu pour être exclusif – j’en ai déjà parlé plus tôt. De manière à nous assurer que les gens – des fans potentiels de Baroness – qui ne sont pas familiers avec nous et qui pourraient garder leurs distances par rapport à certains types spécifiques de titres, nous avons choisi les couleurs comme un genre de numérologie, une façon de cataloguer notre progression. Il y a donc un aspect aléatoire à ça mais ça se prête aussi très bien à l’art visuel. Car alors, comme je créé aussi l’illustration, je peux me baser sur quelque chose d’assez simple et elles ont toutes un symbolisme. Et je peux choisir où être symbolique et où être simple, où être arbitraire et où être calculé. Parfois tu dois, en quelque sorte, faire de l’humour et parfois, tu as besoin de parler aussi directement que possible. Mais tout le monde comprend ce qu’est une couleur, de la même façon que, lorsque Zeppelin a fait ses quatre premiers albums, c’était juste des nombres, des chiffres romains, c’est très facile à comprendre, et ensuite tu te perds dans le monde contenu dans l’album. Nous voulons que vous veniez vous perdre dans l’album et non pas vous embrouiller avec un titre, et que vous essayiez d’accorder trop d’importance au titre. Les titres ont une importance pour nous et nous avons nos propres raisons. Et toi, l’auditeur, le journaliste, le membre du public peut en faire ce que tu veux. Tu peux l’interpréter parce qu’il y a matière à le faire ou bien tu peux voir ça comme un angle visuel agréable ou comme tu veux ! Et certaines personnes font des suppositions ! Certaines personnes s’imaginent ces histoires super compliquées pour expliquer pourquoi Purple convient à cet album, et ils n’ont ni raison, ni tort. La musique est interprétative. C’est un média subjectif. Comme je l’ai dit, parfois c’est explicite et parfois c’est implicite, et lorsque nous sommes implicites, nous aimons écouter les interprétations des autres parce qu’ils découvrent des choses sur lesquelles nous n’avons aucune perspective et c’est super, c’est une chouette expérience pour nous !

Interview réalisée par téléphone le 15 décembre 2015 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Jimmy Hubbard.

Site officiel de Baroness : yourbaroness.com.



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