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Live Report   

Behemoth : dieu du live stream


Le Covid laissera indéniablement des traces sur l’industrie de la musique, les tournées étant l’une des premières sources de revenus des artistes, quelle que soit leur taille. C’est ce qui oblige ces derniers à trouver des moyens de pallier l’absence de concerts et qui, inévitablement, creuse l’écart entre les groupes qui ont des moyens de production et les autres. Les concerts « streaming » ont le vent en poupe : une prestation réalisée dans des conditions live permet moyennant finance de continuer d’entretenir le lien avec le public, aussi distant soit-il. Le problème est que pour diffuser un contenu live avec une qualité sonore et visuelle adéquate, il faut une logistique plus complexe et une infrastructure qui a un coût. Il faut s’appeler Trivium, Sylosis ou Lamb Of God pour s’adonner à ce genre d’exercice et ne pas refroidir le public appelé à payer pour un concert qui n’en est pas vraiment un. Pourtant, le « concert-streaming » regorge d’opportunités tant qu’on ne cherche pas à simplement simuler une représentation live en faisant face caméra et en livrant ses titres machinalement. C’est ce qu’a parfaitement compris Behemoth avec son show intitulé In Absentia Dei, véritable source d’inspiration pour ce genre d’évènements à l’avenir.

In Absentia Dei, c’est d’abord un énième pied de nez à l’institution catholique qu’abhorre Nergal. Quitte à diffuser un concert sur l’internet, autant choisir le cadre adéquat. Behemoth a rejeté la salle de concert ou de théâtre, il préfère l’église (dont l’emplacement était tenu secret). In Absentia Dei réalise une sorte de fantasme : voir la figure de proue du metal extrême s’illustrer dans ces lieux qu’il conspue, comme s’il lui faisait subir une sujétion. Behemoth a eu l’intelligence de proposer un pré-show gratuit, histoire de donner l’eau à la bouche pour ceux qui n’auraient pas encore succombé à la tentation. Nergal parcourt l’église abandonnée et toute l’infrastructure déployée pour assurer un concert singulier. Le frontman a parfaitement raison lorsqu’il évoque cette atmosphère de « mini-festival » que le lieu renvoie, en montrant les camions, les équipes de production, le catering et les ingénieurs du son à l’affût. Nergal donne l’impression d’un enfant surexcité à l’idée d’envahir un lieu de culte. L’église n’officie plus depuis pratiquement un siècle et a ce cachet fantasmatique, à l’image de ce que ressentaient les romantiques du XIXe siècle devant les châteaux médiévaux abandonnés.

Behemoth ne s’est cependant pas produit seul. Les New-Yorkais d’Imperial Triumphant sont conviés à cette messe occulte et proposent leur black metal nourri d’influences jazz très prononcées. Les membres d’Imperial Triumphant arborent des costumes glauques inspirés de la statue de la Liberté avec ces masques figés et leurs couronnes à pointes. La performance d’Imperial Triumphant permet de constater la philosophie qui motive In Absentia Dei : le médium vidéo doit être exploité pour ses capacités et non comme un substitut. Imperial Triumphant, cloîtré dans un petit espace, utilise des filtres vidéo crasseux et des défauts d’image parsemés qui rappellent l’usure des VHS. Sa musique est incroyablement complexe et brutale, foisonnante de dissonances et de structures rythmiques alambiquées (Thomas Haake de Meshuggah a participé à l’enregistrement de leur dernier album Alphaville, 2020). Le trio n’hésite pas à intégrer des éléments de jazz plus traditionnels, comme ces interventions de trompette qui font office de respirations très brèves ou un jeu de batterie aux balais. Le groupe va jusqu’à utiliser l’orgue ou des bouteilles pour accentuer l’aspect incongru de sa musique. Imperial Triumphant décontenance et intrigue. L’atmosphère malsaine et mystérieuse (parfois très évocatrice du Metropolis de Fritz Lang) l’emporte sur sa musique : une statue de la Liberté immergée dans un verre à bière et le symbole phallique du champagne qui mousse restent gravés.

La réussite d’Imperial Triumphant est d’installer le spectateur dans un état d’esprit propice au malsain, à la rébellion spirituelle voire la profanation. Behemoth a divisé son concert en quatre actes et se sert du medium pour intercaler des scènes préalablement filmées entre ses morceaux. Un artifice très simple qui permet d’éviter l’enchaînement industriel de titres qui devient creux lorsque aucun public ne peut réagir… Des cavaliers noirs se dirigent vers l’église enveloppée d’une fumée noire (la réalisation des effets spéciaux de ces incrustations vidéo relève davantage de la série B, sans pour autant décrédibiliser le contenu). L’équipe de production multiplie les effets en incorporant le symbole de Behemoth sur les plans de l’église filmés au drone et en jouant sur le filtre visuel qui s’accorde avec les lumières du set. Behemoth ouvre sa cérémonie par « Evoe » et son riffing très rock. La nef, le chœur et le transept sont plongés dans une lumière bleue et il faut tout juste une minute pour constater que Behemoth a eu raison : il ne pouvait rêver d’une meilleure salle de concert. La production sonore est limpide mis à part une sous-production de la voix de Nergal sur « Wolves Ov Siberia » et va évidemment s’améliorer tout au long du concert, les musiciens n’accusent aucun faux pas et semblent galvanisés par ce que dégage le lieu. Behemoth a ainsi trouvé le moyen parfait de recréer l’intensité du concert sans public : l’investissement des musiciens est décuplé par l’impression de faire partie de quelque chose d’unique.

Le deuxième acte accentue l’aspect théâtral du show en introduisant des performances. Un prêtre vêtu de noir diffuse de l’encens dans le cadre d’un rituel cabalistique avant de s’effacer devant l’amorce de « Blow Your Trumpets Gabriel » supporté par des lumières rouges qui embrasent l’édifice. « Antichristian Phenomenon » est accompagné d’une femme quasi nue qui se meut dans un cercle enflammé suspendu, des flammes jaillissent devant les instruments et les musiciens s’amusent avec les caméras… Behemoth a une aisance insolente là où d’autres groupes ont mis davantage de temps à se libérer. Nergal prend le temps de s’adresser brièvement à son audience en incitant à faire preuve de « force collective » et de se rassembler en tant qu’« Eglise impie de la magie du black metal ». Une nouvelle performance artistique introduit le troisième acte : une femme à la croix inversée tatouée sur le visage se fait suspendre au plafond en mimant la crucifixion, Behemoth fait honneur à son statut en diffusant des images graphiques qui montrent le processus de crochetage dans une chair à vif. « Ora Pro Nobis Lucifer » est jouée face à cette femme, comme si le groupe contemplait sa souffrance avec piété. « Ov Fire And The Void » voit un autre moine noir danser au sein d’une armature cubique enflammée. « Chiala Mordercom Wojciecha » présente un Nergal transformé en pseudo-dictateur vociférant dans un mégaphone tel un prêtre s’adressant à ses ouailles. Behemoth redouble d’inventivité pour ses changements de costume et l’utilisation du lieu. Le final grandiloquent du quatrième acte « O Father O Satan O Sun ! » voit l’église prendre feu. Tout brûle ardemment, Nergal est en sang, les musiciens sont possédés. Il est rare de voir un groupe se délecter autant de ce qu’il réalise avec maestria.

In Absentia Dei doit être considéré comme le mètre-étalon de ce que l’on peut réaliser dans ce contexte singulier. L’articulation de la setlist est à considérer comme une narration avec une dynamique réfléchie qui bénéficie de performances d’artistes et qui profite de tous les atouts de la réalisation vidéo. Le lieu en vient à remplacer le public et sublime l’esthétique majestueuse et irrévérencieuse de Behemoth. Le groupe a compris que le live est irremplaçable et qu’il fallait proposer autre chose de plus ambitieux. In Absentia Dei est un récital incroyable qui inscrit une pléthore d’images dans les esprits et qui doit être pris d’emblée pour ce qu’il est : un point de référence incontournable.

In Absentia Dei Setlist :

Acte I

– Evoe
– Wolves ov Siberia
– Prometherion
– From The Pagan Vastlands

Acte II

– Blow Your Trumpets Gabriel
– Antichristian Phenomenon
– Conquer All
– Lucifer

Acte III

– Ora Pro Nobis Lucifer
– Satan’s Sword (I Have Become)
– Ov Fire And The Void
– Chiala Mordercom Wojciecha
– As Above So Below
– Slaves Shall Serve
– Chant For Ezkaton 2000 e.v.

Acte IV

– Sculpting The Throne Ov Seth
– Bartzabel
– Decade Of Therion
– O Father O Satan O Sun !

Photos : Grzegorz Gołębiowski.



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  • les tournées sont les principales sources de revenus des artistes, soit, mais si les gens n’achètent plus de cd c’est pas la faute du covid, le problème était bien antérieur, la musique gratuite sur le net les a tous flingué, je ne pense pas qu’un groupe, sauf exception, aime passé son année sur les routes.

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