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Interview   

Behemoth : Nergal Superstar


Ce n’est pas demain la veille que Nergal laissera ses « confrères Catholiques » tranquilles, et il faut dire qu’ils le lui rendent bien. Après avoir été frontal en intitulant l’album de Behemoth de 2014 The Satanist, le voilà maintenant piocher dans la Bible pour subtilement s’approprier et détourner un verset, et en faire le titre du nouvel opus du combo polonais : I Loved You At Your Darkest. Il était donc naturel dans l’entretien qui suit de le challenger sur son rapport à la religion et aux religieux.

Mais I Loved You At Your Darkest, c’est surtout un nouveau tableau dans l’art extrême de Behemoth, conçu dans huit studios différents, rempli de nouvelles couleurs, nuances et contrastes. Parmi ces nouveautés, on retrouve notamment des teintes purement rock mêlées à la palette habituelle de l’artiste. La respiration folk du projet Me And That Man est évidemment passée par-là et Negal nous explique également comment cela lui a, à la fois, ouvert des horizons et donné faim de musique extrême.

« Ce qui me pousse sans arrêt à vouloir me redéfinir est ma peur de l’ennui [petits rires]. […] En tant qu’artiste, il faut le faire à chaque fois. Autrement, on se retrouve coincé dans une caverne, et on s’asphyxie, pour finir par mourir d’ennui. Je n’ai pas envie d’en arriver là. »

Radio Metal : The Satanist était une vraie étape importante pour Behemoth, et il y a quatre ans, tu as dit que cet album vous avait ouvert de nombreuses portes, mais en avait aussi fermées beaucoup, et que les choses pourraient prendre n’importe quelle direction. Tu as même envisagé l’idée qu’il pourrait ne pas y avoir d’autre album. Donc, à cet égard, comment avez-vous abordé le défi d’écrire un successeur à The Satanist ? N’était-ce pas une tâche intimidante ?

Nergal : Non, pas du tout ! Si tu as pu te familiariser avec l’album, tu peux déjà clairement entendre la quantité d’influences que nous y avons incorporées. Elles sont très présentes et rafraîchissent et redéfinissent vraiment notre son, pour ainsi dire. Donc non, pas vraiment ! Quand nous avons commencé à composer, je me suis vraiment donné carte blanche. Aussi, le fait qu’en même temps j’ai fait Me And That Man m’a permis de briser la routine. C’était très rafraîchissant d’aller ailleurs et faire quelque chose de complètement différent. Ça m’a permis de revenir dans ma caverne black metal avec une énorme faim de nouvelle musique à composer, mais aussi l’envie d’aborder ça différemment. Voilà comment je vois les choses. On peut l’entendre dans l’album, c’est la première fois que j’utilise mon chant clair avec assurance, tout vient de moi. Alors que sur « O Father O Satan O Sun! », le chœur d’homme en arrière-plan, c’était un ami ; j’ai demandé à un ami de chanter parce qu’il y a quatre ans, j’étais là : « Nan, je n’y arriverai pas. » Maintenant, je peux le faire, et je l’ai fait, et ça a fait l’affaire, ça fonctionne bien. Je suis globalement très content et fier du résultat. Ne te méprends pas, The Satanist est génial, ça reste peut-être un tournant dans notre carrière… C’est étrange parce que c’est le dixième album ; généralement c’est le troisième album qui représente un tournant chez les groupes, or là c’était notre dixième album, et maintenant c’est notre onzième. Je suis content que nous existions encore !

Tu as déclaré que vous vouliez vous redéfinir avec cet album. Or je sais que tu considérais Evangelion comme un album parfait et puis vous vous étiez déjà clairement redéfinis avec The Satanist. Qu’est-ce qui vous pousse à constamment redéfinir le groupe ? Penses-tu qu’avec chaque album vous atteigniez la perfection dans leur propre orientation musicale et que ça ne peut être surpassé ?

Non, la perfection n’existe pas, même si c’est ce que nous nous efforçons d’atteindre, jusqu’à un certain point, évidemment. Ce qui me pousse sans arrêt à vouloir me redéfinir est ma peur de l’ennui [petits rires]. J’ai tellement peur d’enregistrer le même album et être répétitif, si bien que je stresse et travaille comme un dingue pour accoucher à chaque fois d’un album qui soit vraiment neuf. Je crois que nous avons suivi cette formule avec beaucoup de succès, car sur les onze albums que nous avons sortis avec Behemoth, je ne pense pas que nous en ayons fait deux qui soient semblables. Ils sont tous différents : une approche différente, tout est différent. Ce n’est donc pas que sur cet album que nous avons essayé de nous redéfinir. En tant qu’artiste, il faut le faire à chaque fois. Autrement, on se retrouve coincé dans une caverne, et on s’asphyxie, pour finir par mourir d’ennui. Je n’ai pas envie d’en arriver là.

As-tu le sentiment que I Loved You At Your Darkest est autant une redéfinition de Behemoth que The Satanist l’était ?

Oui, quasiment. Enfin, c’était plus facile avec The Satanist. Pourquoi ? Parce que nous revenions un peu d’entre les morts, si tu vois ce que je veux dire. Le groupe n’existait plus, et puis, il existait à nouveau. Donc les gens s’attendaient un peu à… On aurait dit qu’ils seraient contents quoi qu’il arrive ; si nous avions simplement joué de la bonne musique, ils auraient été contents. Nous avons accouché d’une musique que les gens ont vraiment appréciée, mais les circonstances étaient plus faciles. Enfin, plus faciles et plus difficiles à la fois. Car si tu as une continuité dans la sortie des albums, tu es dans le rythme, mais ma maladie a fait que les gens ont énormément attendu cet album, et ils avaient des attentes assez élevées, et nous avons répondu à ces attentes, et c’était super. Et maintenant, c’est une autre histoire : nous venons de finir un cycle, j’ai été ailleurs, je suis revenu, et nous avons fait un autre album. Il y a donc une aura peut-être un peu moins dramatique qui entoure I Loved You At Your Darkest. Mais ouais, je suppose. Comme je l’ai dit plus tôt, je suis très fier de la façon dont nous avons abordé le groupe cette fois.

Le titre de l’album, I Loved You At Your Darkest, est un verset de la Bible, une citation de Jésus-Christ lui-même, et vous utilisez les codes visuels chrétiens et même un chœur liturgique. Dirais-tu que la meilleure façon d’attaquer la religion est de le faire en s’emparant de leurs propres outils et symboles ?

Ouais, apparemment ça fonctionne, n’est-ce pas ? Je veux dire qu’il y a un tas de gens qui sont furieux contre ce que nous faisons, c’est donc qu’on doit faire ce qu’il faut. Je suis juste content que nous ayons abordé ça… Je veux dire que nous sommes un groupe très antireligieux, mais cette fois nous avons abordé ça avec énormément de classe, de la façon la plus artistique qui soit. Enfin, The Satanist était très artistique, mais celui-ci est l’album qui l’est le plus, si l’on en juge toute l’esthétique et tout. Quand tu auras le livret de l’album et que tu pourras le regarder, tu verras que ça a l’air d’un livre d’art, et non pas juste un livret classique de CD de heavy metal. C’est différent. Je crois simplement, et j’espère, que Behemoth est plus qu’un simple groupe de rock n’ roll. Nous offrons quelque chose en plus, nous allons au-delà de ça.

« Les Catholiques et les Chrétiens adoreraient avoir le monopole de toute la connaissance du monde, mais ils ne l’ont pas ! […] Je vais donc vous prouver que je peux voler les mots de votre messie, et je vais déformer leur signification, mais je vais l’expliquer et leur donner une toute nouvelle perspective. Qu’allez-vous faire contre ça ? »

Et pourquoi avoir choisi cette phrase en particulier pour le titre de l’album ?

Ça m’a frappé, ça m’a touché au cœur. J’ai immédiatement senti une connexion avec cette phrase. Et c’était comme : « Oh putain, c’est saisissant, c’est magnifique ! » J’y ai vraiment vu plusieurs références à des situations dans ma vie entre moi et des gens que j’ai trouvé très pertinentes, donc je me suis dit : « Wow, c’est extra. » Ca m’a vraiment touché profondément. Je pense que ça fonctionne complètement différemment de The Satanist. The Satanist est un titre très fort et puissant, c’est un uppercut, ça te met KO. Alors que ce nouveau titre te rend… C’est un titre très songeur, il possède vraiment plusieurs niveaux d’interprétation.

Même si vous êtes un groupe antireligieux, tu admets que ce genre de verset de la Bible peut te toucher ?

Absolument. Tout est une question d’interprétation. Si je dis « amour », ça signifiera quelque chose pour moi, ça signifiera autre chose pour toi. Evidemment, les Catholiques et les Chrétiens adoreraient avoir le monopole de toute la connaissance du monde, mais ils ne l’ont pas ! [Petits rires]. Ils sont suffisamment arrogants pour revendiquer cette connaissance : « Nous savons tout sur l’amour. » Non, vous connaissez que dalle, vous croyez connaitre, mais vous ne connaissez pas. Je vais donc vous prouver que je peux voler les mots de votre messie, et je vais déformer leur signification, mais je vais l’expliquer et leur donner une toute nouvelle perspective. Qu’allez-vous faire contre ça ? Ou ma récente conclusion est : et si Jésus-Christ était un agent secret ?

Travaillant pour le compte de qui ?

Laissons cette énigme sans réponse [rires].

Tu as déclaré que « les trucs [comme les problèmes que tu as rencontré avec les autorités polonaises très religieuses] peuvent nous foutre en rogne, mais c’est bien d’être en rogne. La colère peut être un énorme moteur. » D’un autre côté, ta musique énerve ces personnes religieuses, leur donnant une motivation et quelque chose contre lequel se battre. Au bout du compte, ironiquement, ces personnes religieuses et toi ne vous nourrissez-vous pas les uns les autres, comme si tu ne serais rien sans eux et vice-versa ?

Absolument. C’est du donnant-donnant. C’est comme les parasites ; un organisme et un parasite. C’est une nouvelle preuve que l’univers est un lieu où différentes espèces peuvent coexister, peuvent se nourrir mutuellement, et ont besoin les unes des autres. Honnêtement, je ne sais pas ce que je ferais sans eux [rires]. Je blague à moitié et je fais de la provocation, mais ouais, je ne sais pas ! Peut-être que sans eux je serais un putain de comptable… Probablement pas, je déteste les banques [rires].

Tu t’es toujours focalisé sur le Christianisme, évidemment en raison de l’implantation de cette religion en Pologne, mais d’un autre côté, tu as toi-même dit que « l’Europe est en guerre, le monde civilisé est en guerre contre l’islamisme radical, c’est un fait. » Du coup, pourquoi ne défies-tu pas plus l’islamisme radical, qui est une menace bien plus grande pour notre liberté aujourd’hui, plutôt que le Christianisme ?

J’ai pour habitude de dire que je vais gérer mes merdes, tandis que les Musulmans géreront les leurs. Il est clair que je ne défends pas le Coran, je l’ai aussi dit plusieurs fois : le Coran n’est qu’une version plus jeune de la Bible, très inspirée par la Bible, et aussi liée à la Bible. Ça vaut aussi pour la Torah, qui est le livre sacré des Juifs, qui correspond en partie à ce qu’est la Bible – je parle des cinq premiers livres de l’Ancien Testament, c’est ça la Torah. Donc, au départ, en frappant la Bible, je frappe les trois plus grandes religions monothéistes. Directement et indirectement. Ensuite, je suis né en Pologne, j’ai été élevé en Catholique, pas en Musulman. Honnêtement, je ne connais aucun Musulman, et s’il m’est arrivé d’en rencontrer dans ma vie – j’en ai croisé quelques-uns -, ils m’ont toujours traité avec respect, contrairement à mes confrères Catholiques. Je n’ai donc aucune raison… Je veux dire qu’il y a clairement un clash des civilisations de nos jours, mais d’un autre côté, je viens de lire un livre qui a… Je veux dire que si tu es familier avec l’histoire de l’Europe et du monde, mais surtout de l’Europe, tu sais que ces invasions arabes ont eu lieu plusieurs fois dans l’histoire. Ils ont envahis… Ils sont même venus jusqu’en Pologne ! Enfin, on s’est défendu contre eux, et c’était le Moyen-Âge et tout. Ils ont été en Espagne, ils ont été en Italie, et ainsi de suite. Si regardes l’histoire sous un angle plus général, ce qui se passe aujourd’hui est exactement une répétition de l’histoire, mais différemment. S’ils veulent essayer d’envahir, ils seront repoussés, et ça va juste fluctuer. Ça va se résoudre tout seul, d’une certaine manière, tôt ou tard. J’ai posté dernièrement une photo sur Instagram : un soldat polonais brûlant un drapeau de Daesh, ils ont trouvé ça génial. Evidemment que c’est de la terreur ! Je dis très volontiers « non » à ça, et je m’oppose totalement à la terreur arabe qui essaye de violer le monde civilisé moderne. Bien sûr que je dis « non ». Nous sommes à Paris, probablement pas loin du Bataclan, et je sais ce qui s’est passé là-bas, nous y avions joué, et je suis tellement content que nous y retournions en janvier, février, pour y jouer, parce que c’est très symbolique pour moi. En faisant ça, je tends déjà mon majeur vers une partie de cette idéologie. Je n’ai aucun problème avec les Musulmans qui font leur truc. Je n’ai aucun problème avec les Catholiques qui ont leur église et autre. Comme je l’ai dit plus tôt, nous sommes des espèces différentes, mais nous pouvons coexister. J’ai besoin d’eux, ils ont besoin de moi.

« J’en ai honnêtement marre des millions de groupes, surtout américains, qui accouchent d’une musique surproduite, tout est à fond, rapide, les arpèges, tout part dans tous les sens ! […] Mais tu sais quoi ? Un putain d’accord de Led Zeppelin enterre toutes ces conneries. Un rythme de batterie de Bill Ward explose tout ça, parce qu’il y a bien plus d’émotion que dans tous ces albums d’aspirants qui s’y croient. »

A propos de l’album, tu as déclaré que « c’est extrême et radical d’un côté, mais c’est aussi plus orienté rock que n’importe quel autre album de Behemoth, » car aujourd’hui tu trouves que le meilleur groupe au monde est AC/DC plutôt que Mayhem ou Morbid Angel, qui étaient les groupes que tu admirais avant. Ça peut ne pas être totalement évident pour tout le monde mais on peut clairement entendre ce côté rock dans les solos ou des parties de chansons, comme « If Crucifixtion Was Not Enough » et « Bartzabel ». Mais peux-tu davantage expliquer comment cette influence rock s’est manifestée dans la composition et ce que, selon toi, ça apporte à ton metal extrême ?

Les gens oublient que… Je crois que Me And That Man m’a ramené aux racines de toute la musique rock, c’est-à-dire le blues. Et ça m’a rapproché de ses origines, et de là où tout a commencé. Je suppose que je voulais rendre ça plus présent dans la musique de Behemoth. Et ce n’est pas un secret que le power chord du rock, qui est l’accord principal utilisé par tous les groupes, y compris Burzum, vient des noirs jouant du blues il y a de ça très longtemps. Je sais que ça peut poser problème à certains grands guerriers de quatorze ans sur internet de le réaliser, mais c’est exactement ça ! Il faut se renseigner sur la musique dans sa globalité. On ne peut pas y échapper. Le jazz n’en fait pas partie, la musique classique n’en fait pas partie, mais n’importe quelle musique rock fait partie du blues. On vient tous des mêmes racines. Je voulais rendre ça plus prégnant. Et puis, d’un autre côté, j’en ai honnêtement marre des millions de groupes, surtout américains, qui accouchent d’une musique surproduite, tout est à fond, rapide, les arpèges, tout part dans tous les sens ! Ces gamins font la compétition entre eux, essayant de jouer autant de notes qu’ils peuvent et de toute leur force d’être aussi heavy qu’ils peuvent. Mais tu sais quoi ? Un putain d’accord de Led Zeppelin enterre toutes ces conneries. Un rythme de batterie de Bill Ward explose tout ça, parce qu’il y a bien plus d’émotion que dans tous ces albums d’aspirants qui s’y croient. Ça me ramène là d’où on vient tous, je veux que ce soit davantage marqué. Quand nous travaillions sur un lead, je disais à Seth, car même si je fais quelques trucs ici et là, c’est principalement lui le guitariste lead maintenant : « Donne-moi des frissons, ne cherche pas à frimer. Je sais que tu peux faire mieux que ça. Donne-lui du temps, ne te presse pas, on a du temps. On a déjà fait ça sur The Apostasy, on en a fait des caisses. C’est fini, on l’a fait, ça ne sert rien de le refaire. Donne-nous de l’espace, de la respiration. » Parfois j’adore balancer un accord et le laisser résonner, ne pas le presser. Parfois la musique est dingue mais ensuite, il faut prendre une respiration. Voilà ce qu’est cet album : il est plus dynamique. Tout tourne autour de l’entrain et le groove du rock n’ roll. J’espère vraiment que c’est ce que nous avons. Quand on écoute « Bartzabel », le couplet [chante le rythme], c’est Danzig ! C’est blues ! Ça passe tout seul, j’adore. Et c’est aussi AC/DC. Ne te méprends pas, Mayhem est un putain de groupe incroyable et j’adore ces gars, mais AC/DC, Led Zeppelin, Black Sabbath, The Rolling Stones, The Beatles, etc. c’est là que tout a commencé.

L’album a été enregistré partout dans le monde…

Huit studios, ouais !

Comme tu l’as toi-même dit, quasiment chaque instrument a été enregistré dans un studio différent. Qu’est-ce qui a justifié ceci et comment l’avez-vous géré sur le plan de la logistique ?

C’était facile parce que nous l’avons étalé dans le temps. Six mois de processus d’enregistrement, c’est long. Nous nous sommes assurés que tout le monde ait suffisamment de temps, donc nous ne nous sommes pas pressés. Il y a eu des pauses entre temps afin de revenir à la maison ou partir en vacances – c’est ce que j’ai fait, entre deux sessions je suis parti en vacances – et prendre un peu de recul, revenir, « d’accord, j’aime bien ça, je n’aime pas ça. » Ça donne du temps pour revenir au studio, faire des ajustements, réenregistrer des trucs. Officiellement, ceci était la session de studio la plus confortable que nous ayons jamais connu dans nos vies. Donc, à compter de maintenant, je veux uniquement travailler de cette façon, c’était génial. Nous voulions vraiment nous assurer que chacun de nous enregistre ses parties dans l’environnement qu’il désire. Donc nous ne nous disions pas juste : « D’accord, allons dans le studio le plus cher, le meilleur. » Non. Par exemple, la basse a littéralement été enregistrée dans un garage ! Le studio que j’ai utilisé pour les guitares et le chant n’était pas non plus un lieu luxueux, ce n’est qu’un studio ordinaire. Mais les gens avec qui nous travaillions, tous les ingénieurs sons et coproducteurs, pour ainsi dire, étaient des gens très sympas, qui étaient très concentrés pour que le travail soit fait de la meilleure façon possible. Je ne pourrais pas en être plus heureux. C’est extra ! Pour la toute première fois, j’avais un gars en studio, Sebastian, qui faisait attention à ma prononciation. Evidemment, j’ai un accent, je n’essaye pas de le cacher, mais quand tu cries, tu n’y penses pas, et il m’arrêtait : « Non, c’est la mauvaise prononciation. » D’abord il me cassait les couilles, mais ensuite j’ai suivi ses conseils et nous revérifions, revenions sur les choses. Parfois il avait raison, parfois pas, mais son anglais était très bon et il revenait sur certains mots, et disait : « Tu sais quoi ? On n’arrive pas vraiment à entendre ce que tu chantes, donc refaisons-le. » Il y a donc aussi ma toute meilleure prestation vocale, parce que, d’abord, le chant est au niveau, et puis tu peux presque entendre chaque mot. C’est très clair et j’adore ça. J’ai toujours été fan de David Vincent, de ce genre de vocaliste : même s’il crie ou growl, tu peux comprendre ce qu’il chante. Une expérience incroyable. Je n’ai que de bons feelings à ce sujet.

« Les groupes sortent des albums bien trop souvent. Il y a trop d’albums sur le marché, il y a trop de groupes. On est surpeuplé de partout. Je parie que si certains groupes prenaient leur temps et n’étaient pas pressés en studio […], le bénéfice serait une plus grande quantité d’albums de qualité, plutôt que de se retrouver avec un tas d’albums génériques. »

On peut entendre un chœur d’enfants dans « God = Dog », ce qui créé un contraste entre l’innocence des enfants et la dimension extrême de la chanson. Est-ce que le grand art provient des tensions et des contrastes ?

Absolument ! Fut un temps où je faisais les choses sans avoir conscience que j’adorais travailler avec ces opposés. J’ai même baptisé mon livre Le Sacré Et Le Profane, et puis je me suis dit « oh ! », j’ai réalisé pourquoi je faisais ça, parce que les tensions déclenchent un étincelle et une excitation. Lorsque quelque chose est plat, c’est juste ennuyeux. Il faut de la dynamique et confronter… Comme dans ce cas particulier, on a les enfants qui ont de quatre à douze ans, ils ne représentent rien d’autre que l’innocence, et puis on les confrontent aux paroles qu’ils chantent qui sont supers et sont un manifeste de rejet très fort, et j’ai pensé : « Bordel, c’est tellement saisissant ! Les gens vont péter un câble quand ils l’entendront. » Ouais, j’adore ça. Je suis très content que nous l’ayons fait.

Vous avez fait appel à un orchestre polonais de dix-sept musiciens. N’est-ce pas compliqué en Pologne de trouver un orchestre pour jouer avec un groupe comme Behemoth, réputé comme étant sataniste ? Je sais que certains groupes, comme Ghost, ont eu des soucis à trouver des chœurs voulant bien chanter pour eux, en l’occurrence…

Ça nous est arrivé avant. Je me souviens que nous avons utilisé de petites orchestrations sur The Apostasy, je crois, et ensuite, plusieurs années plus tard, après que l’album soit sorti, une des dames m’a abordé me demandant s’il elle pouvait être retirée de l’album. J’étais là : « Non, ce n’est pas possible. C’est trop tard pour ça. » [Petits rires] Donc ouais, des trucs du genre se sont produits. Mais non, je veux dire que nous avons trouvé ce gars, Jan Stoklosa, qui est un chef d’orchestre jeune mais qui en veut vraiment, il a tout mis en place et il était extraordinaire. Il était très flexible. Ce n’est pas un metalleux mais nous parlions, et je disais : « Ouais, mais tu sais, le heavy metal est structuré de façon très carrée, pour ainsi dire, c’est très simple si on compare à la musique classique. » Et il a dit : « Non ! Ce que vous faites est très complexe ! Ecoute ! » Et à ce moment-là nous avons écouté notre musique à travers ses oreilles et il faisait remarquer : « Tu vois ça ? C’est ci et c’est ça. » J’étais là : « Wow ! » C’est cool de travailler avec des gens aussi ouverts d’esprit, qui sont prêts à surmonter les barrières… ou je ne sais pas comment appeler ça, les préjugés et ce genre de choses. C’est genre « non, on est là pour une cause qui nous dépasse, pour faire de la musique géniale ensemble. » C’était sympa, une très bonne expérience.

Tu as dit que tu espérais que Behemoth n’était pas qu’un autre groupe de heavy metal, même si vous êtes un groupe de heavy metal, et que vous travaillez dur pour vous détacher des clichés typiques du heavy metal, même si vous êtes quand mêmes remplis de clichés. Du coup, comment parvenez-vous à « être ici et au-delà » en même temps, comme tu l’as toi-même dit ? Cette ambivalence ne créé pas un schisme dans ton cerveau parfois ?

[Petits rires] Non, pas du tout. Car je suis quelqu’un de très contradictoire. Regarde mon doigt [il montre une bague où l’on voit deux visages, un souriant et un grimaçant]. C’est comme, regarde une pièce de monnaie, il y a deux face qui sont complètement différentes mais elles font quand même partie de la même pièce. C’est exactement comme ça que je vois les choses. Ca rejoint ce qu’on disait plus tôt : ces opposés constituent une entité. On est assis sous un magnifique soleil là tout de suite, mais est-ce qu’il entre en conflit avec la lune qui va arriver dans quelques heures ? Non. Le soleil se couche et la lune se lève, et ils échangent leur place. C’est l’ancienne formule païenne dont je suis fan, que je pratique, et que j’exerce aussi dans mon art. Ça fonctionne !

I Loved You At Your Darkest sort quatre ans après The Satanist, ce qui signifie que vous avez vraiment pris votre temps. Quand tu sors un album, as-tu besoin de t’assurer qu’il ne s’agit pas juste d’un album de plus, si on compare ça à tous ces groupes qui sortent un album tous les deux ans ?

Absolument. Tout d’abord, les groupes sortent des albums bien trop souvent. Il y a trop d’albums sur le marché, il y a trop de groupes. On est surpeuplé de partout. Je parie que si certains groupes prenaient leur temps et n’étaient pas pressés en studio, par le label, les manageurs ou eux-mêmes, le bénéfice serait une plus grande quantité d’albums de qualité, plutôt que de se retrouver avec un tas d’albums génériques. Evidemment, ça n’engage que moi. Il se peut que certains pensent que ce que nous faisons est générique, et ça ne se discute pas. Une opinion est une opinion. Mais au moins, j’essaye de faire tout ce qui est humainement possible pour m’assurer que ce que je fais dans Behemoth soit une déclaration très forte et puissante qui restera quand nous ne serons plus là. C’est mon principal objectif. J’ai juste envie de laisser mon emprunte et léguer quelque chose qui soit remarquable et intemporellement inspirant. Si nous y parvenons ? Je n’en sais rien. Mais nous essayons.

« Si je suis content d’un album, je me jetterais dans le feu pour lui, pour soutenir ce que nous faisons et ce que nous avons accomplis. C’est nous, c’est comme se défendre soi-même. C’est mon ADN sous forme d’un album et je mourrais pour le défendre. »

Ne subissez-vous jamais une pression du label ou du management ?

Non. Et tu sais pourquoi ? Parce que c’est moi qui tire les ficelles ici. Bien sûr, j’ai de super personnes qui m’entourent et j’ai un management qui me soutient, ainsi qu’un label qui me soutient, mais au final, c’est moi qui dit oui ou non. Donc ce qu’il se passe est que, je dis oui, cool, et non, c’est non. « Es-tu prêt ? » « Non. » « D’accord, on attend. » C’est aussi simple que ça. C’est génial parce qu’ils ne sont pas là à attendre l’argent que Behemoth finira par leur rapporter. Ils attendent de la qualité. Tu sais quoi ? Il y a une autre histoire par rapport à ça, car il y a beaucoup de choses sur The Apostasy dont j’étais mécontent – je ne vais pas rentrer dans les détails, mais je n’étais pas content -, et c’était chiant de travailler à promouvoir l’album, parce que je ne pouvais pas à cent pour cent soutenir cet album. Donc si je suis content d’un album, je me jetterais dans le feu pour lui, pour soutenir ce que nous faisons et ce que nous avons accomplis. C’est nous, c’est comme se défendre soi-même. C’est mon ADN sous forme d’un album et je mourrais pour le défendre.

Vous avez sorti une version censurée du clip de « God « Dog ». Ça ne te ressemble pas de te censurer. N’avais-tu par peur d’être perçu comme si tu avais cédé à la pression du grand public ?

Non, c’est toujours la même merde, genre la nudité. C’est comme : « Eh, est-ce qu’on veut éviter tout le drame qui va arriver ? D’accord, alors floute la chatte, floute la bite… » Pour moi, ça fait juste partie de notre corps. J’ai particulièrement aucun problème avec ça, ceci est une main, ceci est une chatte, ceci est un cerveau… Mais évidemment, le monde et le politiquement correcte qui est omniprésent te coupera le putain de clapet à cause de ça. Donc afin qu’on ne nous coupe pas le clapet, nous nous sommes dit : « D’accord, pour la tranquillité d’esprit, floute ça. » Ca ne porte pas tellement préjudice au clip. Mais bien sûr, il y a des moyens de regarder la version non censurée, sur Vimeo ou je ne sais où. Mais YouTube sont très Nazis avec ça. Je ne sais pas ce qu’il en est des autres plateformes. Honnêtement, j’ai perdu le fil, je ne sais pas. Je laisse mes manageurs s’occuper de ça. Je n’ai pas d’espace de libre dans mon cerveau pour m’en occuper.

Tu as annoncé ta séparation avec John Porter dans Me And That Man, disant que c’était la collaboration la plus difficile de ta vie et que tôt ou tard, l’un aurait tué l’autre, donc autant vous séparer et rester en vie. Qu’est-ce qui a rendu cette collaboration si difficile ?

Eh bien, tu sais quoi ? J’adore mon père mais je ne m’imagine pas vraiment faire un groupe avec lui. Tu vois ce que je veux dire ? John a presque soixante-dix ans, donc voilà ta réponse, grosso-modo. Parfois les choses fonctionnent… Je veux dire que je vois des gars de soixante-dix ans avec des filles de trente ans. Les filles sont sans doute intelligentes et sont là pour une raison, mais pas pour l’esthétique. Je ne sais pas. Elles cherchent quelque chose. Mais je ne suis pas fan de ce type de collaboration ou relation. Ce n’est pas ta question mais je peux t’assurer qu’il y aura de la nouvelle musique de la part de Me And That Man. Il va donc y avoir un prochain album. L’année prochaine il est certain que nous enregistrerons mais, vu que là je veux me concentrer uniquement sur Behemoth, à promouvoir l’album et tout, je suppose que 2020 paraît bien plus raisonnable pour sortir l’album de Me And That Man.

Qui est « nous » ? Avec qui vas-tu collaborer cette fois ?

Vous verrez ! [Rires] Je serais assurément accompagné dans le groupe par les gars avec qui je suis maintenant, mais il y a ce concept que j’ai en tête que je ne peux pas vraiment révéler, sinon ça gâchera toute l’idée. Mais je pense que c’est assez excitant ! Je fais du gros teasing mais je pense que c’est génial. J’adore l’idée, donc j’espère que ça fonctionnera bien.

Tu as été approché par Rob Halford qui aimerait faire un projet avec toi : penses-tu que ça se concrétisera un jour ?

Je l’espère. Je veux dire que Rob est Rob. C’est un putain de dieu du metal. Je suis un fanboy, tu sais. Dernièrement j’ai un peu parlé avec Ihsahn, et j’étais là : « Hey, putain, il faut qu’on mettre des trucs en place et qu’on envoie ça à Rob, et le faire chanter dessus ! » Donc j’espère vraiment que ça va se faire un jour. Je pense que quand la poussière sera retombée après l’album de Behemoth, je vais reprendre ça en main et peut-être essayer de faire quelque chose. Mais je peux aussi te dire que j’ai écrit une chanson pour Rob. Nous ne l’avons pas utilisé pour l’album, mais il n’a pas non plus eu le temps de la faire. Donc je l’ai chanté moi-même. Ça va probablement sortir quelque part l’année prochaine. La chanson s’appelle « Evoe ». C’est cool ! Mais ce n’était pas pour cette fois.

Interview réalisée en face-à-face le 7 septembre 2018 par Claire Vienne.
Fiche de questions : Claire Vienne & Nicolas Gricourt.
Introduction : Nicolas Gricourt
Transcription : Claire Vienne & Nicolas Gricourt.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Grzegorz Gołębiowski (2 & 5) & Sylwia Makris (3 & 6).

Site officiel de Behemoth : behemoth.pl

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  • L’interview est à mon sens ( et pour l’instant ) plus intéressante que ce que l’album aura lui même à proposer . Il reste un personnage intéressant dans l’univers du Black-Metal , même si ma  » passion  » pour lui s’estompe au profit d’autres groupes de plus petites échelles.
    Sur les 3 morceaux disponibles , seul GOD=DOG à quelque chose de « marquant  » pour moi . Peut être que je me suis trop attaché à l’album The Satanist … Ce morceau me fais plus pensé à une chanson bonus qui n’aurait été disponible à l’époque que sur une version Jap de The Satanist . ou quelque chose du genre . Ce morceau m’est … trop familier *Tousse* MESSE NOIRE * Tousse* …
    En tout cas la lenteur si on peux l’appeler comme ça et l’influence Rock me rendes l’album difficilement appréciable . à voir à la sortie .

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  • Nergal, Ihsahn et Rob Halford ? On signe où ? faut tuer combien de vierges ?

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  • Sur l’aspect musical, il est vraiment intéressant. Par contre, tout le côté rébellion de pacotille est vraiment agaçant. Pas choquant ou énervant (j’en vois d’autres, merci), agaçant. Bête, stupide, voire ridicule.

    Vivement que les artistes se contentent de parler de leur art, franchement, on y gagnera tellement.

    [Reply]

    Pok

    Pourtant c’est cette rébellion (un bien grand mot je trouve) qui motive son art justement.
    Et c’est ça qui rends l’interview intéressant.
    Sinon nous aurions une succession de détails technique à base de l »là j’ai utilisé tel matos avec tel pré ampli bla blabla » . Y’a déjà des sites qui traitent de ça ailleurs.

    Fikmonskov

    Ouais, enfin bon, le « les cathos c’est des méchants, la religion c’est de la merde », c’est bon, on le sait. S’il n’a que ça pour motiver son art, le pauvre…

    Il prouve par ailleurs qu’il y a bien d’autres choses qui le motivent, et qui sont intéressantes (même si finalement d’un artiste à l’autre on retombe toujours un peu sur les mêmes choses, mais c’est pas étonnant).

    Pok

    hihi On va pas demander à un artiste d’être (trop) original dans une interview promo. A la base il est là pour dire:
    Achete mon album
    il est différent
    mais pareil
    mais mieux
    achete-achete-achete

    Et l’argument vendeur dans le black c’est quand même le côté anti chrétien (même si on notera un petit passage par l’Islam et le Judaïsme)

    C’est fini l’époque ou les gars pouvaient parler pendant 3hr de tout et de rien en interview. Et c’est dommage. Faudrait que RadioMetal fasse des interviews fleuves plus souvent. Comme celui de Ben Barbaud (dont les gens parlent encore)

    Spaceman

    Je pense que vous êtes quand même servis niveau interviews fleuves ici, non ? 🙂 Tu mentionnes un extrême avec l’interview de Ben Barbaud (2h d’interview exactement), mais quelques exemples relativement récents : Ultraphonix, 1h15 ; Doro, 1h30 ; Dee Snider, 1h ; Snowy Shaw, 1h45 ; Obscura, 1h30 ; Rose Tattoo, 1h10 ; Alkaloid, 1h50. Et parmi les interviews à venir : Craig Goldy de Dream Child/Dio, 1h30 ; Beyond Creation, 1h20 ; Shining, 1h10 ; Les guitaristes de Warrel Dane, 1h20. Bref, j’oserais presque dire que c’est une de nos marques de fabrique ! Mais quel boulot aussi… 😉

    Après, c’est sûr que sur une journée promo comme c’est le cas de la présente interview, c’est impossible car l’artiste enchaîne comme à l’usine. Et oui, sans parler d’ « argument vendeur », c’est quand même compliqué de passer à côté de la thématique religieuse chez Behemoth vu la place que ça prend dans leur musique, et puis ça intéresse des gens.

    Pok

    @Spaceman:
    J’avais cité un extrême exprès pour marquer (et encore j’avais dit 3hrs tellement je pensais qu’il avait pris de temps). Mais oui ici nous avons des interview qui changent et laissent la parole aux artistes.
    Et merci pour ça.

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