ENVOYEZ VOS INFOS :

CONTACT [at] RADIOMETAL [dot] FR

Interview   

Ben Barbaud : le Hellfest 2014 et au-delà


Il faut croire que Ben Barbaud, créateur et directeur du Hellfest, en avait gros sur la patate après les innombrables annulations (dont les poids lourds que sont Iced Earth et surtout Megadeth) et changements d’horaires. Le festival a d’ailleurs publié ce dimanche une « mise au point » en forme de « coup de gueule » pour mettre les points sur les « i » quant à des décisions n’émanant pas du festival et ainsi défendre le travail de son équipe. Le communiqué parle notamment de groupes qui « esquivent leurs engagements et mettent une pression malsaine sur l’organisation du festival afin que celle-ci se plie à leurs desiderata. » Plus tôt dans la semaine, Ben Barbaud était notre invité sur l’antenne de Radio Metal et en a profité pour nous en dire davantage sur ces questions dans un entretien passionnant et sans langue de bois.

Mais au-delà de ce coup de gueule compréhensible, nous l’avons questionné sur les améliorations et nouveaux aménagements de cette édition 2014 qui s’annonce exceptionnelle, sur l’évolution du festival et sur son futur. Alors pour ceux qui auraient loupé tout ceci ou qui préfèrent la lecture à l’écoute (le podcast est encore disponible ici), voici la retranscription complète de notre échange de près d’une heure avec un homme qui a fait du metal une réussite en France.

Radio Metal : Comment te sens-tu à vingt jours du festival ?

Ben Barbaud (Directeur du Hellfest) : Comme depuis un moment, tout va bien on est assez serein.

Étant donné que le Hellfest est quasi-complet depuis décembre, vous deviez être plutôt relax par rapport aux années précédentes, non ?

Ouais, c’est évidement beaucoup plus facile de travailler en sachant qu’effectivement le festival est complet. Ça détend un peu toutes les équipes. Après il reste quand même toute l’installation et la logistique de l’événement. Cette année on a décidé de réaliser pas mal de changements et de travaux, donc c’est assez prenant. Mais oui je ne vais pas te cacher que c’est beaucoup plus facile de travailler en se disant que le festival va être un succès en terme d’affluence plutôt que d’être dans l’expectative d’espérer un certain nombre de festivaliers sans en être sûr.

Cette année quels sont les changements auxquels les festivaliers peuvent s’attendre ?

Ce sont des « travaux » d’amélioration de la qualité du site, de la qualité d’accueil, dont les gens ne vont d’ailleurs peut-être pas s’apercevoir. On a énormément travaillé pour refaire tous les réseaux qui étaient nécessaires pour avoir un système de toilettes plus performant, parce que ça nous manquait. On avait bien conscience que vu l’ampleur de l’événement il fallait qu’on soit un peu plus à la page au niveau de la gestion des toilettes, donc on espère que tous les travaux qui ont été faits vont être à la hauteur. C’est aussi énormément de décorations qui vont venir orner le site, une nouvelle scénographie entièrement repensée… Voilà ce sont différents types de travaux afin d’avoir un site qui petit à petit devient dédié uniquement au festival. Ce sont des travaux que l’on a réalisés cette année, parce que grâce aux festivaliers qui nous ont fait confiance très tôt on a pu justement les commander assez vite. On est comme tout le monde, si on ne vend pas assez de billets on est toujours un petit peu plus sur la défensive pour prendre des risques. Là, savoir qu’au mois de janvier on était déjà complet, ça nous a permis de partir un peu plus [sereins]. Donc voilà c’est énormément de choses que les festivaliers découvriront d’ici une vingtaine de jours.

Par rapport à ces aménagements, avez-vous justement écouté les retours que vous avez pu avoir de l’année dernière, notamment ceux sur la Warzone par exemple ?

Oui évidement, on est toujours à l’écoute de ce que nous disent les festivaliers. Encore une fois on n’est pas des maîtres à penser, on n’a pas toujours raison sur la façon dont les choses sont organisées. Il y a souvent des tests, ce qui est dessiné sur papier et réfléchi autour d’une table n’a pas forcément le résultat escompté quand l’événement se produit. La gestion des flux est quelque chose d’assez difficile à maîtriser même si maintenant on commence à avoir un petit peu d’expérience. Tu me parlais notamment du problème de la Warzone et sa difficulté d’accès, évidemment qu’on a bougé certaines choses pour faire en sorte que ce problème ne se reproduise pas cette année. Cependant j’espère que ce que l’on a prévu va fonctionner, c’est à l’utilisation finalement que l’on se rend compte de ce qui marche et de ce qui ne marche pas forcément. Là cette année en plus on attend beaucoup de monde, donc il y a des choses qui ont été bougées. L’Extreme Market va être à une nouvelle place un peu plus éloignée, on a dégagé de l’espace devant les grandes scènes afin que les flux soient mieux coordonnés, que les gens aient moins cette sensation d’être entassés et serrés sur le site. Donc après j’espère que toutes ces décisions sont les bonnes. Il y aura certainement, comme dans tous les événements, des choses à redire de toute façon. C’est notre job chaque année de faire en sorte d’améliorer les choses. Le festival qui décide d’arrêter les améliorations en pensant que c’est le meilleur cesse déjà d’attirer du festivalier. Il faut toujours se remettre en question, essayer d’être à la page et puis d’offrir aux festivaliers un accueil encore plus irréprochable avec encore plus de services, etc. Les festivals sont de plus en plus nombreux et qualitatifs, donc le festivalier compte sur un certain nombre d’avantages, de conditions d’accueil, etc.

On a vu apparaître sur la carte du site une grande roue, d’où est venue l’idée ?

Je ne sais même plus trop, je sais que c’est moi qui ai eu cette idée un peu à la con. Quand on a voulu redessiner le site, ce n’était même pas le principe de la grande roue qui nous intéressait, c’était parce qu’au moment où l’on était en train de réfléchir à la scénographie du site on s’est rendu que ça manquait de volume en termes de lumière et de présence face aux grandes scènes. On a voulu adjoindre quelque chose de volumineux derrière et on a pensé à la grande roue. On s’est dit que c’était une bonne idée car c’est quelque chose qui allait pouvoir intéresser l’office du tourisme de la vallée de Clisson qui cherchait à entrer en partenariat avec nous. Il fallait que l’on trouve un axe intéressant pour eux et cette grande roue qui va permettre aux festivaliers d’admirer le paysage autour du festival, les vignes, la vallée, était une bonne idée de partenariat. Ça s’est fait comme ça. Ça part parfois de pas grand-chose et des fois on le fait, des fois on ne le fait pas. Si ça se trouve la grande roue ne va pas du tout être un succès, les gens ne vont pas s’y retrouver. Quand elle va s’illuminer, moi qui voulais quelque chose de volumineux, peut-être que cela ne va pas donner le résultat escompté. Ce sont des essais, je n’ai pas dit que l’on avait la meilleure idée du monde à faire ça. On verra après la réaction du public et le rendu visuel.

Iron Maiden a annoncé il y a peu que Bruce Dickinson ferait une démonstration aérienne avant un festival en Angleterre, est-ce quelque chose que tu as essayé d’avoir pour le Hellfest ?

Ah je n’ai pas eu d’information sur ce truc là je t’avoue. Nous je sais que l’on a bataillé assez dur pour essayer de les convaincre de changer d’horaire vu qu’il y a un match de foot qui oppose la France à je ne sais plus qui (ndlr : la rencontre France-Suisse est prévue à 21H ce vendredi 20 juin) à la même heure. Ils n’ont pas voulu changer l’horaire, ce que je trouve dommageable, surtout que c’est la seule tête d’affiche qui insiste pour jouer à 21h, le 20 juin qui est le jour le plus long en France. Cela veut dire que l’obscurité ne va pas être là avant, allez 22h30, donc quasiment la fin du concert. Je trouve ça dommage, c’est leur choix et quand on a affaire à ce genre de groupe on est pas toujours en position de décideur, même si c’est « notre festival ». Mais je n’ai pas eu de demande particulière si ce n’est de tenir malgré tout l’horaire à 21h.

Récemment il y a eu plusieurs annulations, notamment celles d’Iced Earth et Megadeth, comment avez-vous accueilli ça ?

On s’apprête justement à sortir un communiqué pour exprimer un peu notre ras-le-bol, car on est souvent malheureusement les premiers à pâtir de ça. Ça donne un peu une image d’amateur à l’événement, en disant « attendez le programme n’arrête pas de changer, il y a toujours des groupes qui annulent, etc.». Là un communiqué va sortir où l’on va essayer de prendre un peu une positon coup de gueule entre guillemets, parce qu’il y a des groupes qui annulent pour des raisons qui sont obscures, que les gens ne se rendent pas compte. On leur explique que c’est pour des raisons de santé parfois, parce que ceci, parce que cela, alors que la vérité cache souvent des raisons qui sont plus proches du business. Et malheureusement je le déplore, il y a beaucoup de groupes qui sont très friands de confirmer très tôt le Hellfest parce que maintenant c’est devenu un événement important, et qui trois semaines avant de jouer nous disent « on n’a pas trouvé de dates autour, on annule ». Qui passe pour le dindon de la farce ? C’est toujours nous. Les groupes se permettent également maintenant de plus en plus souvent, et c’est très énervant, de choisir leurs horaires de passage, nous forçant pour jouer à telle ou telle heure. Même si on a beau leur dire qu’à telle heure ils vont être en face de tel groupe et que les gens vont être déçus. Le problème c’est que quand on change les horaires les gens pensent que c’est nous qui prenons cette décision là, alors que l’on n’a pas forcément la main dessus. On a un petit coup de gueule à passer là dessus, pour ces artistes qui malgré le fait qu’ils soient invités, parfois payés grassement, se permettent comme si c’était leur festival et leur décision, d’exiger ceci ou cela. Nous au bout d’un moment, avec 170 artistes, on ne peut pas contenter tout le monde. Je vais te donner un exemple concret, Iron Maiden qui décide de garder son set de 21h à 23h, Slayer l’apprend et se dit qu’à 23h tout le monde va vouloir quitter le festival, nous rappelle et nous dit « on ne veut plus jouer à 1h du matin mais à 23h ». Nous on leur dit que tous les flyers sont sortis, que les programmes sont annoncés, et on me réponds « ferme là, c’est comme ça ou sinon on ne vient pas jouer ». Aujourd’hui c’est vrai que c’est très énervant d’avoir des commentaires à droite à gauche sur l’amateurisme que peut représenter ces changements de programme et ces annulations, et c’est pour ça que l’on va certainement passer un gros coup de gueule pour expliquer que l’on n’est pas forcément responsable de tout ce qui se arrive autour du festival.

Avez-vous dû batailler pour maintenir Death Angel qui a annulé tout le reste de sa tournée ?

Non, mais non ! Je vais même te raconter en exclusivité si ça t’intéresse ce qui s’est réellement passé ! Death Angel nous annonce que toute la tournée est annulée, nous ça faisait déjà cinq ou six annulations qu’on venait d’avoir, je commençais à dire que ça faisait trop, à un moment on est garant d’un programme qu’on a vendu à un nombre de festivaliers. Pour Death Angel, je rappelle que c’est des raisons propres à eux, des problèmes de business entre eux, je trouve ça vraiment dommageable de ne pas pouvoir mettre ça de côté quand on a promis à un certain nombre de fans de venir jouer en Europe. Donc qu’est-ce que je fais ? Ils viennent faire une date unique, donc c’est tout simple, tu multiplies le cachet par deux et le groupe vient quand même… Il n’empêche qu’au final on a été obligé d’allonger le double de l’argent pour s’assurer que le groupe venait !

Sinon ils ne seraient pas venus ?

Ah bah non sinon ils ne seraient pas venus, ce n’était pas rentable c’est évident. S’ils ont accepté de faire le Hellfest c’est évidemment qu’ils savent que pendant trois jours ils vont quand même passer un bon moment, qu’ils vont voir des artistes et tout, mais pour le cachet, ce qui était prévu au départ ne permettait pas de payer les billet d’avion pour toute l’équipe, etc. Les gens ne se rendent pas forcément compte, mais si Death Angel n’annule pas le Hellfest c’est parce que, nous organisateurs derrière, on a fait un effort non négligeable, qu’on essaye de faire avec tous les artistes d’ailleurs ! A chaque fois qu’il y a une annulation, on essaye de trouver une solution. Et on en a plein ! Megadeth qui annule toute une tournée européenne, je sais bien qu’il y a eu le décès du frère du guitariste ou quelque chose comme ça, mais qu’on ne vienne pas me dire que c’est la raison principale. Parce que aujourd’hui le 20 juin Megadeth va quand même jouer au Canada, il suffit de regarder sur leur site internet, alors pourquoi le 21 juin ils ne peuvent pas être à Clisson ? Disons la vérité aux fans, c’est juste parce que la tournée ne rapporterait pas ce qu’elle aurait dû rapporter et que le groupe décide donc de rester chez lui. C’est ça aujourd’hui la vraie raison. On voit pas mal de commentaires sur le festival, « c’est de l’amateurisme », « c’est pas professionnel », etc. Je n’aime pas rentrer dans les détails et ce genre de trucs, mais au bout d’un moment quand c’est trop c’est trop quoi. Les artistes au bout d’un moment il faut qu’ils comprennent que derrière il y a des gens comme nous qui travaillons, qu’il y a des fans qui payent cher leur billet d’entrée, et que quand on n’est pas capable d’assumer des décisions parfois plus que limites, moi maintenant que le Hellfest a une certaine aura je ne vais pas me gêner de dire tout haut ce que personne ne veut dire véritablement aux fans, parce que je trouve ça honteux. Je ne mets pas tout le monde dans le même panier, il y a bien sûr des annulations qui sont justifiées, auxquelles on ne peut rien. Mais quand j’entends des gens sur les réseaux sociaux dirent « attendons six mois pour connaître l’affiche finale », ça me rends fou parce qu’ils ont raison. Parce qu’au moment où je signe les artistes, je sais que je vais avoir un quota de groupes qui ne va pas venir pour X raisons bidon. Parce qu’on leur dit « selon nous vous jouerez vers 15-16h », et puis finalement ils se rendent compte qu’on les a mis à 14h et qu’à 15h il y a un groupe qui, selon eux, vend dix fois moins de disques, et ils annulent. J’en ai marre de ces raisons-là, parce qu’il y a un moment c’est nous qui prenons le risque d’organiser un festival et c’est les groupes qui, selon leur propres informations, disent « ah bah je vends plus que tel groupe alors je dois jouer plus tard, et jouer non pas 50 minutes mais 55 minutes »…. Au bout d’un moment stop quoi ! Car ça renvoie au festival une image d’amateur, alors qu’il y a des gens très compétents qui font très bien leur boulot. Voilà c’est un petit coup de gueule, je sais que ça va être repris, mais bon ce n’est pas grave vu que l’on va faire un communiqué. (rires)

Mais justement, ce n’est pas quelque chose que tu peux sécuriser contractuellement ?

Pas vraiment, parce que malheureusement quand on signe on a quand même 170 artistes et confirmer qu’un artiste va être à telle heure sur telle scène ce n’est pas possible. C’est impossible car on ne sait pas quels sont les artistes qui vont être autour de lui. Quand on signe un artiste c’est qu’on en a envie évidemment, mais quand on fait le programme on fait aussi attention à éviter les clashs. Il y a un travail à faire énorme pour essayer de contenter tout le monde, et on se rend compte qu’on ne peut pas. Parfois on arrive à des situations qui ne sont pas gérables mais à ce moment-là le groupe n’a qu’à pas confirmer sa présence. Je trouve ça honteux d’aller confirmer un festival, aussi gros soit-il, pour ensuite annuler. J’en ai d’autres ! Pourquoi Anthrax a annulé son truc avec Slayer. Juste parce qu’ils se sont rendus compte que Ghost jouait avant eux ! Mais faut arrêter avec les problèmes d’ego ! Il faut que ces groupes là se disent que c’est quand même une chance de jouer devant le public, ce n’est pas une question de place ou de je ne sais quoi. Si aujourd’hui le Hellfest est devenu relativement important c’est parce qu’il y a eu énormément de gens, bénévoles comme salariés, qui ont fait en sorte que ça le devienne et ce n’est pas aux groupes de décider comment ils doivent jouer. Les gens payent pour les voir, il faudrait qu’il y ait un peu plus de respect vis à vis de ça. Je suis désolé du coup de gueule hein, mais ça tombait au bon moment et j’avais envie de le faire ! (rires)

Une somme de dédommagement n’est pas envisageable en cas d’annulation d’un groupe ?

Non ça ne se ferait pas parce qu’il y a parfois des raisons qui sont véritables entre guillemets. Je ne connais pas le fond de l’histoire de Megadeth, donc ça serait déplacé de dire que l’affaire est telle alors qu’elle ne l’est pas, mais moi je me pose juste la question en tant que promoteur de spectacle, pourquoi maintenir leur date au Canada et pas celle à Clisson ? Je comprends que quand il y a un décès, il y a un décès. Mais si demain la tournée avait été formidable je peux vous dire que le groupe serait sur scène. Aujourd’hui j’ai surtout des échos comme quoi les dates ne fonctionnaient pas, que la tournée aurait été en deçà de ce qui avait été prévu… Mais j’ai aussi envie de dire au groupe « vous tournez tous les été en juin, tous les été en août, vous revenez en plus l’hiver, il y a un moment où les groupes ne vont pas pouvoir continuellement remplir des zéniths et zéniths en venant quatre fois par an. Ce n’est pas possible ! ». Je déteste qu’on puisse remettre en cause le professionnalisme de toute l’équipe ici qui fait tout pour faire en sorte de contenter, et les artistes, et les festivaliers. Qu’au final on soit le dindon de la farce et qu’on vienne nous dire « le Hellfest, entre ce qu’ils nous annoncent et ce qu’il y a sur l’affiche finale… », ça me gonfle. Parce que malheureusement on n’est pas décideur, on n’a jamais, nous, de notre propre décision, décidé d’annuler un groupe, jamais une fois – alors on va me dire Satanic Warmaster, ceci, cela, mais les gens ne connaissent pas tous les détails de l’histoire. Donc ça nous énerve un petit peu de devoir se défendre comme ça. Ce n’est pas moi qui ai décidé de mettre Slayer en même temps que Death To All, j’ai été le premier à gueuler pour éviter ça, c’est une décision absolument absurde, mais Slayer n’en a apparemment que faire et malheureusement on va être obligé de faire comme ça.

A l’inverse, pour les fans d’Emperor, le changement entre Vreid et Solstafir a été bien accueilli…

Oui voilà, parce que ça on a pris l’initiative de le faire. Emperor avait exigé un horaire bien spécial et ne voulait pas finir la Main Stage 2 car c’était trop tard et Vreid voulait un minimum de soixante minutes sur scène, donc on se retrouvait bloqué. On a donc dû les rappeler pour voir comment ça pouvait s’arranger. Nous notre rôle, et c’est ça qui est parfois dur à entendre, ce n’est pas de faire exprès d’avoir des clashs qui déçoivent les festivaliers. Encore une fois on travaille pour eux et on est bien conscient que ce sont eux qui nous offrent la possibilité d’organiser ce festival et de faire en sorte qu’il fonctionne bien. Les clashs, le problème c’est qu’il y en a beaucoup au Hellfest car il y a beaucoup d’artistes et que les gens ont des goûts très élargis. On essaye au mieux de les gérer pour qu’il y ait le moins possible de déçus. Après c’est inévitable que parfois ça change. Vous ne vous rendez peut-être pas compte de tout ça, mais quand on sort un programme de running order, sur les 170 groupes il y en a 169 qui ont quelque chose à redire dessus ! Parce que tel groupe ne veut pas jouer à tel moment car il avait prévu d’en voir un autre sur scène, etc. C’est ingérable…

En fait c’est peu comme une cour de récréation ou une classe verte avec des gamins…

Oui c’est complètement ça. Il y a des excuses qui dépassent l’entendement ! On entends des excuses du genre « je ne veux pas jouer à telle heure, car le temps de prendre ma douche, que je sois prêt, et qu’ensuite je traverse le festival, je vais louper le groupe que je veux voir. » Et t’as envie de dire à ce groupe là « Mais attends t’es payé, les festivaliers vont venir te voir, tu n’es pas payé pour voir tes artistes ou ceci ou cela ! » Tu reçois parfois des réponses qui donnent l’impression que le festival n’est pas à nous mais appartient aux artistes, c’est hallucinant. Parfois il faut taper du poing sur la table, et malheureusement, dans n’importe quel business c’est pareil, c’est plus facile de taper du poing sur la table quand il s’agit d’un groupe entre guillemets un peu moins important que pour Iron Maiden qui nous appelle « on joue à 21h, on s’en fout de l’équipe de France ». Tu fermes ton clapet et tu fais comme ils te disent… Et c’est pareil pour Slayer. Si tu essayes de trouver des arguments en disant « mais attendez il y a des gens qui vont être déçus » alors qu’en face il n’y a même pas une formule de politesse, bah non, tu t’exécutes. Ce qui m’énerve par dessus tout, comme je te le disais tout à l’heure, c’est qu’on puisse penser que cette décision vient de nous, on n’est quand même pas stupide. Slayer en plus ça fait quatre fois qu’ils viennent au Hellfest, les trois dernières fois ils ont toujours accepté de jouer à 1h du matin mais là comme pour hasard ils ne veulent plus… Alors ils ne vont pas nous le dire directement que c’est parce qu’Iron Maiden joue plus tôt, qu’ils ont peur que les festivaliers partent, que ceci, que cela, mais je sais très bien que c’est ça. Malheureusement le public n’est pas forcément au courant de tout ça et ce n’est pas facile à comprendre.

Concernant Aerosmith, ils ont confirmé très vite cette année alors que l’année dernière les négociations ont duré longtemps pour finalement les voir se retirer…

Ça c’est des décisions de groupes dont on a l’habitude maintenant. Les artistes un jour ils veulent, un jour ils ne veulent plus. Aerosmith, je comptais dessus pour 2013, et ça nous aurait certainement permis de faire un tout petit peu plus de monde, ce qui nous aurait permis d’équilibrer les comptes car l’année dernière on était quand même légèrement déficitaire. Pour Aerosmith, je vais te raconter, ils ne m’ont même pas demandé si je voulais d’eux encore, ils m’ont téléphoné pour me dire « c’est bon, on y est, tu peux confirmer », parce que pour eux c’était automatique. Je les accueille avec grand plaisir, pas de soucis là dessus, mais j’aurais préféré les avoir l’année dernière vu qu’on avait une affiche légèrement en deçà, plutôt que de les avoir cette année où là on a un festival qui est même peut-être un peu trop gros par rapport à la capacité d’accueil.

Il aurait fallu que le terrain soit plus grand ?

Oui, mais ça ne sert à rien car j’ai bien conscience que cette année est exceptionnelle en terme de programmation. On n’aura pas la même chance sans doute et les mêmes concours de circonstances l’année prochaine qui nous amèneront à avoir trois têtes d’affiche plus tous les groupes qu’il y a en dessous. Généralement quand tu commences à programmer un festival, tu espères évidemment d’avoir entre guillemets « l’affiche de rêve », mais tu te rends compte à chaque fois que certains se désistent, alors que là tout le monde nous a dit oui tout de suite et on se retrouve avec une affiche trop grosse. Certainement que cette année on aurait pu aller à 60-70 000 par jour, mais bon quel est l’intérêt pour revenir dès 2015 sur une jauge plus classique ? Aujourd’hui un Hellfest même sans grosse tête d’affiche attire, comme l’année dernière, on a fait 32 000 payants alors que la Sonisphere, si ma mémoire est bonne, n’en faisait que 22 000 avec Iron Maiden. C’est bien qu’il y a un côté Hellfest, un côté événementiel important, et ça ne sert à rien de partir sur un site à 70 000 par jour, on n’est pas le Wacken et on ne peut pas se le permettre sans avoir annoncé quasiment un seul groupe. On n’est pas à ce niveau là, pas encore.

Penses-tu que cette année le Hellfest est à son top niveau et qu’il va falloir attendre longtemps avant de retrouver une affiche pareille ?

Ça dieu seul le sait. Je n’en sais absolument rien. On travaille chaque année pour avoir la meilleure affiche possible, en fonction des groupes présents, en fonction de la concurrence, en fonction de plein de choses… Je m’attends évidemment à ce que l’année 2014 soit une année référence pour beaucoup, en terme de têtes d’affiche je parle. Moi qui suis du milieu hardcore punk, je reconnais que l’affiche de la Warzone n’est pas la meilleure qu’on ait fait. Ça dépend du regard des gens, et oui j’ai bien conscience que les têtes d’affiche cette année, ce n’est pas sûr qu’on retrouve ça dans un, deux, ou trois ans, je n’en ai aucune idée. On fera tout pour, mais il y a énormément de paramètres qui rentrent en jeu.

Avez-vous toujours l’objectif de faire venir des groupes comme System Of A Down, Rage Against The Machine, Tool ?

Oui oui, s’ils étaient disponibles. Comme tu le dis, System Of Down, Rage Against The Machine, ce ne sont en plus pas des groupes qui sont de la même génération. On parle d’affiche exceptionnelle au Hellfest parce qu’il y a Maiden, Black Sabbath, Aerosmith, mais pour un jeune qui écoute du metal, du neo, je ne sais quoi, ce n’est pas forcément les plus grosses têtes d’affiches. Il y a des gens pour qui Rage Against The Machine est bien plus parlant qu’Iron Maiden ou Aerosmith. Tout est une question de lecture. J’ai bien conscience qu’il y aura un après 2014, parce que plus on offre aux gens et plus ils sont demandeurs. Je sais déjà ce qu’on va me dire « après cette affiche là ça ne peut être que AC/DC ou Metallica », sauf que non ce n’est pas une garantie du tout. Ce n’est pas un championnat, ce n’est pas parce que tu as réussi à avoir une affiche de cette trempe que tu vas avoir aussi bien l’an prochain voire mieux. Regarde le Graspop qui l’année dernière avait une affiche beaucoup plus costaude que la nôtre, là c’est l’inverse il a une affiche un peu plus légère. Et ce sera peut-être encore l’inverse l’an prochain… Peut-être qu’il y aura un nouveau Sonisphere en France l’an prochain et qu’il sera plus alléchant que le Hellfest, je n’en sais rien. Il y a tellement de tractations et de choses diverses et variées à prendre en compte, ce n’est pas donné.

Qu’est-ce qu’il manque au Hellfest pour atteindre le niveau du Wacken ?

Il ne nous manque rien en matière d’organisation mais ce n’est pas la même culture. C’est remarquable ce qu’ils ont fait avec le Wacken, ils ont su effectivement fidéliser leur public avec un thème, un état d’esprit, un esthétisme qui leur est très propre. Moi encore une fois, le Hellfest je ne veux pas forcément en faire un festival de têtes de vikings ou je ne sais quoi. C’est une image très allemande, ils ont su exploiter ce filon là, ils ont su donner aux festivaliers ce dont ils avaient envie. Le festivalier veut des bons groupes, de la bonne musique, car c’est la passion qui réunit tout le monde, mais il veut aussi des à-côtés. Le Wacken a été pionnier dans toute cette fidélisation. C’est peut-être le seul festival au monde, au monde hein, toutes musiques confondues, à avoir autant de fidèles. Car le Wacken n’a peut-être jamais eu une affiche aussi énorme que le Hellfest cette année, mais malgré tout ils vendent deux fois plus de billets sans avoir annoncé aucun groupe et quasiment trois cents jours avant que le festival se déroule. En Allemagne le heavy metal a toujours eu beaucoup plus d’importance qu’en France. Même si le Hellfest est un gros succès cette année, qui connait réellement Iron Maiden, Aerosmith et Black Sabbath ? En France on connaît plus Yannick Noah, Céline Dion et je ne sais pas quoi d’autre. Ce n’est pas la même base de culture, et je ne pense pas qu’aujourd’hui la France soit assez cultivée, entre guillemets, pour arriver à de tels résultats. Il ne faut pas oublier qu’en Allemagne, en plus du Wacken, il y a aussi énormément d’autres festivals qui fonctionnent à merveille, dans tous les domaines et dans le metal en particulier. Dire que demain le Hellfest sera capable de vendre 70 000 billets en annonçant cinq groupes, non je ne le vois pas encore…

Donc pour toi c’est vraiment une différence culturelle avant tout ?

Culturelle et historique aussi. Le Wacken est beaucoup plus vieux que le Hellfest. Il y a un côté « Mecque » qui est bien plus développé au Wacken qu’il ne l’est au Hellfest. On est aussi beaucoup plus éclectique, le Wacken est très allemand, très heavy metal. En France ça ne passerait pas si tous les ans je proposais Saxon, Helloween, Epica, Nightwish. Les Français ne pourraient pas s’identifier, les Allemands oui. Après, un travail aussi remarquable ne peut être fait que par des fans, qui savent parler à des fans. Thomas (Jensen), que je connais très bien et qui s’occupe du Wacken, sait très bien comment s’adresser au public, quoi leur offrir et il a fait un super job.

Est-ce que tu as l’impression que le Hellfest fait bouger le metal en France ?

C’est difficile d’être affirmatif vis-à-vis de ça. Après j’espère qu’il donne des idées, qu’il permet à des jeunes et des moins jeunes de découvrir autre chose. Je suis extrêmement fier que le Hellfest continue à programmer des artistes, pas forcément bankables comme diraient certains collègues promoteurs de spectacle. C’est une émulation qui est globale en fait, plus il y a de choses disponibles, plus les gens sont susceptibles de découvrir des choses et ensuite d’être acteurs. Être acteur c’est faire la musique, c’est organiser des concerts, faire comme vous de la radio, et faire tout un tas de trucs. Chaque initiative est importante. Le Hellfest j’ai bien compris que c’est devenu une grosse initiative, et si demain elle permet à des jeunes ou des moins jeunes de se découvrir une passion, et que ça permet de découvrir d’autre choses en parallèle c’est très bien. Après je n’ai pas d’exemple précis, personne n’est jamais venu me voir en me disant « sans le Hellfest je n’aurais jamais fait ça ».

Ces dernières années on a vu plus d’émissions et de reportages sur le metal en France, penses-tu qu’il y ait un effet Hellfest derrière tout ça ?

Ce n’est pas le Hellfest mais le succès du Hellfest et la masse de festivaliers. Ça interroge les médias, et aussi tous les producteurs à Paris… Moi il y a dix ans, je parlais de la musique que j’écoutais à des programmateurs dans des festivals ou à des producteurs et on me disait « mais c’est has-been, ça ne marche plus, ça ne vaut rien ! ». Là il y a certainement un effet de surprise pour eux, à se dire « ah mais si le public est présent ». En plus c’est un public spécial donc c’est super sympa pour les médias généralistes de faire des sujets sur ce truc là. Alors des fois on est un peu emmerdé par une frange de catholiques, des fois il y a des reportages sur le look, etc. Ça intéresse les médias. De là à dire que l’on traite plus de la musique et de ce genre de scène, je ne sais pas bien.

Est-ce que depuis « l’épisode M6 » vous êtes devenus plus méfiants vis-à-vis des médias ?

Oh pas du tout. Plus les années passent plus on est complètement détachés, on ne s’intéresse même plus à toutes ces polémiques, à ces blogs… On va de temps en temps voir. On pratique vraiment l’ignorance sur ce sujet, on a bien compris que l’important pour nous c’était d’avoir le soutien moral et actif des partenaires et des collectivités. Je rappelle que la mairie à Clisson vient de changer, et le soutien est le même. Il n’y absolument aucune raison que ça change. Après s’il y a des gens qui ont du temps à perdre pour nous chercher des poux dans la tête, bah qu’ils cherchent…

Un membre de Provoc Hellfest avait affirmé que tu avais essayé de faire fermer leur blog, c’est vrai ?

Mais non, c’est comme quand ils annoncent des montants de subvention surréalistes soi-disant parce qu’ils ont réussi à voir les comptes et bilans du Hellfest. Aujourd’hui dans les montants de subvention ils comptent même les valorisations de terrain, c’est à dire que quand la mairie me prête un hectare de terrain, c’est valorisé en terme comptable parce que c’est une obligation, mais c’est des terrains à vache ça ne coûte pas centime au contribuable. Ce sont des gens avec qui je ne veux plus discuter, ça va toujours dans un sens. Je veux bien comprendre leur combat, qui est de gueuler sur les artistes qui sont, entre guillemets, trop provocants vis-à-vis de leur religion, après prendre n’importe quelle information, la détourner… Ça me fatigue. Aujourd’hui ils n’ont pas réussi à faire quoi que ce soit, depuis que ce blog et ces intégristes existent, le festival n’a eu de cesse de progresser, d’intéresser de plus en plus les médias. Je mets à part le reportage de M6 de l’été dernier qui était un peu à charge, quoique, moi ça ne m’avait même pas trop choquer. Mais quels sont les retours qu’ils ont eu ces gens-là ? Encore une fois quand le reportage a été diffusé sur M6, une grosse partie des politiques m’ont appelé pour me dire qu’ils étaient outrés de ce qui avait été dit sur le festival. Moi à partir du moment où je suis persuadé d’avoir le soutien de tous mes partenaires, finalement tout ce qui est fait autour m’intéresse assez peu. S’ils ont envie de perdre du temps, qu’ils perdent du temps, nous on en perd plus en tout cas.

Et est-ce que vous accepterez de nouveau les caméras de M6 cette année ?

Attention, ce n’était pas M6, je ne vois pas pourquoi on fermerait la porte à leur journal. Après les boites de productions qui produisent ce genre de reportages un peu racoleurs, évidemment qu’on va faire un petit peu plus attention.

Tout autre sujet, pendant un moment il était question de donner les clefs de la Valley à Phil Anselmo, est-ce un projet toujours d’actualité ?

Ah oui il y avait eu un projet comme ça. J’adore Phil, c’est un gars super, en plus il adore le festival, mais c’est extrêmement difficile de travailler avec lui parce que c’est un punk hein… Il va être très entreprenant quand on va se voir « je veux faire ceci », « je veux faire cela », mais bon aussi c’est un mec qui est tellement demandé à droite à gauche que c’est difficile. Malgré tout prendre des engagements dans un festival, ça veut dire devoir rendre des comptes à un moment donné et c’était trop difficile. Mais ça aurait été sympa. J’aurais adoré qu’il soit le booker sur une journée, mais c’était compliqué, on a préféré lâcher prise.

Le Roadburn a l’habitude de faire ce genre de choses. Cette année, par exemple, c’est Mikael Åkerfeldt qui a programmé une journée…

Nan mais c’est une bonne idée d’avoir un curateur, pour donner un peu de sang nouveau. Parce que moi ça fait maintenant neuf ans que je fais la programmation sur les six scènes, en plus le festival est devenu tellement énorme que je me retrouve avec des casquettes qui ne sont pas forcément en relation. Il m’arrive de me remettre en question, en me demandant si je suis encore la bonne personne pour programmer telle ou telle scène, pour rester proche de ce que veulent écouter les gens, proche de la nouveauté, proche de pleins de choses. Il est possible d’ailleurs que dès l’année prochaine le festival passe à plusieurs programmateurs et que je lâche un peu de leste pour me consacrer à autre chose dans le festival. Phil était une idée, mais peut-être un peu compliquée… Mikael Åkerfeldt ça se voit physiquement que c’est quelqu’un avec qui ça doit être plus facile à travailler que Phil.

Récemment dans une interview tu disais que tu ne voulais pas que le Hellfest devienne trop gros pour ne pas faire peur aux élus. Pourtant il y a quelques années tu disais aussi que le festival resterait à taille humaine, et quand on voit sa dimension aujourd’hui…

Ça dépend du regard que l’on porte sur lui. C’est toujours ce que j’appelle moi un festival à taille humaine : les relations, la passion, tout ça n’a pas disparu, que ça soit au niveau de l’équipe ou des festivaliers. C’est pour ça que quand je te parlais de scénographie, d’énormément de choses, tout ça est important à nos yeux pour justement continuer à créer une certaine ambiance, un certain état d’esprit qui fasse du Hellfest quelque chose d’un peu particulier. Si c’est pour aujourd’hui mettre une scène dans le fond, des bars à gauche, une friterie à droite et puis rien d’autre si ce n’est une grosse affiche, là on ne serait déjà plus dans un concept humain. Les gens qui vont aujourd’hui créer le festival, les scénographes, les artistes, les intermittents sont tous les mêmes. Alors évidemment l’équipe s’est étoffée puisque le festival est beaucoup plus important, mais ça reste toujours une famille. Le festival ne sera pas vendu à une grosse boite de production ou à une multinationale, car on veut garder cet esprit d’indépendance, familial. Après je veux bien entendre que certains festivaliers aient la nostalgie des années où l’on était beaucoup moins nombreux, mais c’était aussi les années où l’on nous critiquait un petit peu sur le manque de moyens que l’on mettait pour beaucoup de choses. C’est difficile de trouver le juste milieu, après c’est essayer de grossir, de donner de l’importance au festival, sans non plus péter les plombs et avoir d’autres ambitions qui seraient uniquement d’être bankable. Certes aujourd’hui l’affiche est énorme et le pass est relativement cher, mais j’espère que dans vingt jours les gens vont se rendre compte qu’en plus de l’affiche qui est exceptionnelle, on fait des sacrés efforts sur l’accueil, la décoration, sur énormément de petites choses. On aurait pu faire « banco avec l’affiche qu’on a, on va vendre 50 000 billets, on va foutre des tentes blanches dans le fond, on va mettre de la bière et à droite des frites et ciao bonsoir on va tout se mettre dans la poche ». Le Hellfest reste encore, et je défie quiconque de vouloir me prouver le contraire, dans l’optique de travailler un maximum pour le plaisir des festivaliers et des artistes. Le Hellfest a les mêmes ambitions qu’avant, elles sont différentes dans le sens où les enjeux ne sont pas pareils. Le Hellfest en 2006 avait un budget de 600 000€, maintenant il dépasse les 12 000 000 €, évidemment qu’on n’est pas dans la même sphère. Mais l’idée principale reste aujourd’hui la même et les gens qui s’en occupent sont également les mêmes. Après je peux comprendre que des gens ne se retrouvent pas dans un festival à 50 000, c’est trop gros, j’entends les critiques « c’est Disney Land », on ne peut pas plaire à tout le monde. Est-ce que nos choix sont les bons, je n’en sais rien, en tout cas en terme d’état d’esprit rien n’a changé.

Tu ne sais pas si tes choix sont les bons, mais vu l’affluence du Hellfest, les faits parlent d’eux-mêmes…

Qu’on déçoive des gens c’est obligatoire, que des gens trouvent que la grande roue c’est une idée de beauf, que ceci, que cela… Après je l’ai toujours dit depuis dix ans que je fais des interviews, on est des fans comme n’importe lesquels et on est des hommes aussi, on peut faire des erreurs. Notre but n’est pas de se foutre de la gueule du public, si aujourd’hui le Hellfest est entre guillemets devenu incontournable c’est parce que les metalleux, ou tout du moins une partie d’entre eux, ont reconnu une certaine promiscuité avec nous. Tout le monde pourrait être à ma place, chaque fan pourrait être à ma place, on l’a fait avec le cœur, et continuera à le faire le cœur.

Le festival a changé, c’est certain, mais est-ce qu’il t’a changé personnellement ?

Oh oui certainement, mais comme n’importe quelle aventure professionnelle. Je n’ai plus la même expérience que quand j’ai commencé avec des festivals, sans un sou, sans expérience, sans connaissance de rien. J’ai eu la chance de rencontrer des gens, de valeur extraordinaire, qui m’ont apporté beaucoup et qui ont apporté beaucoup au festival. Le festival a grossi au fur et à mesure, au départ on était deux potes à faire ça au chômage, et maintenant on est douze salariés, j’ai un rôle et une casquette qui n’est pas aussi glamour qu’avant. Avant c’était uniquement la passion, l’insouciance, la naïveté, maintenant c’est peut-être moins glorieux, entre guillemets, j’ai cette responsabilité de chef d’entreprise avec tous les enjeux que ça génère. Alors oui je t’avoue que les trois jours du Hellfest, on ne voit toujours pas d’artiste, on fait interview sur interview, faut voir les budgets, faire attention aux finances, c’est devenu quelque chose plus récurent chez moi que juste écouter des disques. Je te parlais tout à l’heure de la nécessité de me remettre en question, de peut-être étoffer l’équipe pour avoir du sang nouveau en terme artistique, parce que mélanger le business et la musique ça n’a jamais été bon, avoir uniquement un œil de passionné c’est parfois pas mal. Peut-être que ce sera la nouvelle page du Hellfest, s’entourer d’autres passionnés qui viendront mettre leur petite pierre à l’édifice pour continuer à faire en sorte que le Hellfest soit au goût des festivaliers. Maintenant c’est plus mon job que ça ne l’était avant, il y a dix ans je ne m’imaginais pas à la tête d’une telle entreprise, je dis entreprise mais ça reste une association je précise, qui a maintenant des gros enjeux financiers. Je suis plus souvent collé au téléphone avec les collectivités, avec les agents d’artiste pour parler d’argent, qu’à écouter des disques de hardcore. Mais c’est une évolution naturelle entre guillemets, la passion qui m’animait il y a dix ans est toujours la même. La fierté de pouvoir travailler avec des gens extraordinaires, que ça soit les 2500 bénévoles, les mille salariés qui donnent tout autour de ce projet là, n’a pas changé. Aujourd’hui plus ils sont nombreux plus j’en suis fier. Parce que c’est le bébé Hellfest, j’étais tout seul au début et maintenant on est plusieurs milliers à apporter notre petite pierre à l’édifice.

Est-ce qu’il y a dix ans tu étais complètement réfractaire à certaines choses que tu as finalement faîtes ?

Certainement. J’étais comme tout le monde à mes dix-huit ans, je voulais des concerts hardcore, c’était que hardcore, « le metal c’est pas pareil, les métalleux ils sont chiants… » Les choses évoluent, on n’a pas le même regard quand on a dix-huit ans et quand on en est à plus de trente. Les rencontres m’ont certainement amené aussi à voir les choses différemment. Personne ne naît en connaissant tout, donc oui certainement qu’il y a eu des changements. Je suis comme tout le monde, bourré de contradictions.

Concernant le Hellfest 2015, les dates risquent-elles de changer à cause du baccalauréat ?

Normalement non. J’ai encore quelques réunions avec des gens des collectivités pour nous assurer du festival pour les prochaines années, parce que déplacer la date du Hellfest n’est pas forcément facile. Dans le planning des artistes, le Hellfest est devenu quelque chose d’important, il est noté sur le troisième week-end de juin, stratégiquement parlant c’est important pour les artistes, pour nous et pour compter sur l’engagement des 2500 bénévoles. Si on leur dit que c’est mi-juillet ça ne va pas fonctionner pareil… Il y a énormément d’enjeux sur lesquels je dois débattre avec le lycée, le rectorat, la région, de façon à trouver un terrain d’entente. Pour l’instant le Hellfest n’est pas obligé de changer de date et j’espère que ça va rester là-dessus. Le lycée est ouvert, il est possible qu’il soit centre d’examens, car quand les collectivités utilisent l’argent du contribuable pour un lycée tout beau tout neuf je veux bien comprendre qu’ils veulent le montrer. Après, quand il n’y avait pas encore de lycée, les Clissonnais trouvaient quand même un lycée pour passer leur examen, moi je suis là pour défendre au mieux les intérêts du Hellfest. On verra quelle décision sera prise, évidemment si on impose les examens, le Hellfest n’a pas le même poids que les jeunes qui passent leur baccalauréat, on est bien d’accord.

Donc pour résumer, en 2015 le Hellfest aura lieu le week-end de la troisième semaine de juin et il y aura Phil Anselmo, c’est ça ?

Euh, ouais… (rires) Il arrivera bien à revenir sous une forme ou une autre. On est toujours super content de l’accueillir à Clisson parce qu’on sait que c’est un artiste qui apprécie notre travail, qui a un esprit bien rock’n’roll, qui n’est pas toujours facile à gérer en fin de soirée parce qu’il se lâche beaucoup mais bon ça se passe toujours hyper bien !

On entend de plus en plus la question, quelles seront les têtes d’affiche de demain, une idée là-dessus ?

Bah on se pose les mêmes questions ! (rires) Pour l’instant on ne se presse pas vers l’heure fatidique, mais je pense qu’effectivement peut-être un jour il y aura un creux, et peut-être qu’il sonnera la descente du Hellfest ou sa lassitude, je n’en sais rien. Je ne l’espère pas, mais après je ne sais pas de quoi demain sera fait. Seul le public pourra nous le dire. Est-ce que des groupes seront susceptibles d’avoir la même aura que ceux en tête d’affiche cette année ? Je ne sais pas. On se pose tous cette question, sans trop se stresser car ça ne sert à rien vu qu’on n’a pas d’influence sur ces choses là. Et peut-être qu’au fur et à mesure le Hellfest deviendra un festival de variété.

C’est sérieux ? (rires)

Non non… Ça m’étonnerait grandement ! (rires)

Ça ne t’a jamais tenté de programmer des artistes plus rock, comme les Red Hot Chili Peppers par exemple ?

Non parce que le Hellfest a pour mission d’essayer de programmer des artistes qui ne sont pas bien représentés en France, alors que les Red Hot Chili Peppers auraient leur place dans plein de festivals. On peut en parler de pleins qui auraient leur place au Hellfest, musicalement parlant, on a laissé la place à des groupes comme ZZ Top, Status Quo, Deep Purple, qui ne sont pas du tout assimilés à l’extrême. Mais je préfère aller chercher la tête d’affiche qui, entre guillemets, n’intéresse personne sur le papier. Il faut que l’on se démarque de ce qui se fait à droite ou à gauche.

Interview téléphonique réalisée le 3 juin 2014 par Spaceman et Animal
Retranscription : Le Phasme

Site Internet du Hellfest : Hellfest.fr

(Photo d’illustration : Frédéric GIROU)



Laisser un commentaire

  • Arrow
    Arrow
    Warm-Up Hellfest @ Nantes
    Slider
  • 1/3