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Interview   

Beyond Creation déroule son algorithme


Le death technique, un style froid et mathématique ? Voilà un beau préjugé que Beyond Creation s’efforce d’infirmer avec son nouvel opus Algorythm. Certes, ce titre pourra tromper son monde, mais la notion d’algorithme, ici, ne renvoie pas tant aux mathématiques ou à l’informatique qu’à la vie qui en est jonchée, que ce soit dans nos habitudes quotidiennes ou dans les programmes inscrits dans les cellules biologiques. Il y a donc une approche parfaitement organique de la part de Beyond Creation qui a été retranscrite dans sa musique. Celle-ci reste certes très complexe, mais le groupe veut avant tout susciter l’émotion, jusqu’à aller chercher ses inspirations chez Pink Floyd, une influence inhabituelle dans le death metal, s’il en est.

Alors, intrigué après ce petit résumé ? Dans ce cas, on ne peut que vous inviter à découvrir l’entretien ci-dessous avec Simon Girard, guitariste, vocaliste et compositeur principal du combo, qui a pour particularité d’avoir commencé la musique… avec l’accordéon ! Un instrument qui n’apparaît pas (encore) dans l’œuvre de Beyond Creation mais qui l’a certainement aidé à devenir l’artiste qu’il est aujourd’hui, comme il nous l’explique. C’est ainsi que le musicien nous dévoile les dessous d’Algorythm mais aussi nous parle de son rapport à la musique, de la guitare huit cordes jusqu’à sa recherche d’équilibre entre instruments, évoquant également la scène québécoise et ses activités de doublage de voix de monstres dans les jeux vidéo.

« Je compose par rapport au feeling et non à la théorie de la chose, le côté mathématique. Oui, il y a un côté très technique dans notre musique mais il y a aussi ce côté très mélodique, les phrasés musicaux, tension-relâchement… C’est vraiment le côté feeling qui va ressortir de ça et il s’agit juste de trouver le bon équilibre. »

Radio Metal : Vous avez quand même mis quatre ans à revenir avec un nouvel album après Earthbound Evolution. Votre musique étant très complexe, est-ce que réaliser un album de Beyond Creation est un processus long et fastidieux ?

Simon Girard (chant & guitare) : C’est effectivement un processus qui est assez long et complexe, du fait que c’est moi qui compose toutes les chansons. Mais aussi, quand on regarde toutes les tournées que nous faisons, c’est nous qui organisons le booking, la promotion, etc. C’est vraiment le groupe qui fait tout lui-même. C’est sûr et certain que ça devient un peu intense, si je puis dire. Et puis, d’un autre côté, bien entendu, nous faisons de la musique pour avoir du plaisir et nous voulons nous donner à cent pour cent là-dedans, donc nous prenons le temps de bien composer pour vraiment avoir des albums qui resteront dans le temps, plutôt que de sortir des trucs juste par contrainte de temps.

Tu n’aimerais pas un processus plus collaboratif pour la composition ?

J’aime cette façon faire. Je me considère vraiment comme un compositeur avant d’être un guitariste, chanteur ou peu importe. Pour moi, le plaisir est de composer. Chacun a ses forces. J’aime bien créer des ambiances, créer des atmosphères, raconter des histoires. Le groupe est très content de la façon dont ça fonctionne. C’était comme ça sur les trois albums. Ça marche bien !

L’album s’appelle Algorythm, ce qui peut faire penser à cet album qu’on attend toujours de Watchtower : Mathematics. Un tel titre tend à entretenir cette vision froide et mathématique du death technique et du metal progressif. Alors, la musique, ce sont des mathématiques pour vous, et une chanson un algorithme ?

Non. En fait, au contraire, ma façon de présenter ça est plutôt que l’algorithme, on peut bien entendu regarder le côté mathématique de la chose, mais on peut aussi regarder le côté physique. Tous les humains, la nature, les animaux, etc., on est créés quand même à partir d’algorithmes complexes, et puis on base toutes nos vies sur des routines qui peuvent aussi se représenter sous forme d’algorithmes d’équilibres et autres. Donc, l’idée du titre de l’album, c’était plutôt de représenter le fait que l’algorithme est un peu partout, on peut le déceler partout. Puis aussi, du même coup, j’ai remplacé le « i » par le « y » parce que, bien entendu, on se raccorde à la musique, mais aussi parce que chaque album est différent, possède sa personnalité, et donc également son algorithme. Je crois que les chansons sont très différentes. On entend, bien entendu, le son de Beyond Creation quand même, mais je qualifierais le nouvel album de plus progressif, plus musical également, épuré. Donc il y a un certain algorithme de composition que les autres albums n’avaient pas et vice versa.

Par le passé, les gens ont essayé de théoriser l’art, et notamment en termes de proportion pour arriver à un résultat parfait ; on peut parler du nombre d’or, et puis on parle de théorie musicale comme si on parlait d’une théorie mathématique. Est-ce que tu crois qu’il peut y avoir un absolu mathématique à l’art, comme les gens ont pu le croire ?

Non, je ne crois pas. L’art est très subjectif, chaque personne a des goûts ; c’est indiscutable, les goûts. Il y a des gens qui vont aimer ce que nous faisons, d’autres qui n’aimeront pas. C’est tout à fait normal et compréhensible. Donc non, je ne crois vraiment pas qu’il y ait des façons magiques [d’aborder la musique]. Par contre, c’est sûr et certain qu’il y a ce côté « en tirer du plaisir ». Quand je compose, je compose par rapport au feeling et non à la théorie de la chose, le côté mathématique. Oui, il y a un côté très technique dans notre musique mais il y a aussi ce côté très mélodique, les phrasés musicaux, tension-relâchement… C’est vraiment le côté feeling qui va ressortir de ça et il s’agit juste de trouver le bon équilibre : trouver quelque chose qui soit intéressant en tant que musicien à jouer, puis en tant que fan, peu importe si tu connais ou pas la musique, de pouvoir apprécier ce que tu entends.

Pourtant, quand ils entendent une musique complexe comme la vôtre, les gens pourraient se dire de but en blanc qu’il n’y a pas beaucoup de place au feeling, qu’on doit beaucoup se reposer sur la théorie…

Pour les personnes, peut-être, qui ne sont pas habituées à ce genre de musique-là, elles ne verront peut-être pas toutes les petites subtilités qui sont dans les sentiments, les feelings, les progressions d’accords. Par contre, pour la majorité des gens qui connaissent déjà ce style de musique… Je le ressens énormément. Quand j’écoute des groupes comme, par exemple, Rivers Of Nihil, qui sont de bons amis à nous, c’est rempli de feeling mais c’est quand même très technique également. Idem pour Fallujah. C’est vraiment la perspective des gens, en fonction de leur background, de ce qu’ils connaissent déjà.

Tu dis qu’il y a dans cet album « un certain algorithme de composition ». Quelles en seraient les variables ?

C’est sûr et certain, chaque album est différent des autres. Ce nouvel album-là est venu naturellement. Ce n’était pas une décision en tant que telle que j’ai prise, mais lorsque je me suis mis à composer pour ce nouvel album, l’idée était plutôt d’incorporer… Tu sais, étant un grand fan de Pink Floyd – je crois que c’est un de mes groupes préférés –, ils m’ont toujours très influencé, par contre on n’a jamais vraiment remarqué ça dans la musique de Beyond Creation, peut-être du fait de la complexité. Mais avec le nouvel album, nous allons vraiment chercher des influences plus posées, dans le sens qu’on va mieux remarquer les ambiances à la Pink floyd, les trucs blues, jazz, les progressions d’accords, les tensions, les relâchements, etc. Je dirais que le nouvel album est beaucoup plus progressif et mélodique.

« Je ne suis pas quelqu’un de croyant en tant que tel dans la religion. Je crois en moi-même, j’ai foi en l’humanité, je crois qu’on sort de la nature et puis qu’on va y retourner, c’est le cycle de la vie, c’est naturel. On est maîtres de notre propre destinée, on fait notre chemin dans la vie. »

Tu as déclaré qu’avec chaque album, vous essayez d’explorer de nouvelles choses, de nouvelles atmosphères et aussi des nouvelles techniques que vous développez. Niveau nouveauté, on retrouve du violon, du violoncelle et du cor d’harmonie (les interludes « Disenthrall » et « A Travers Le Temps Et L’Oubli »), ainsi que des percussions (« Entre Suffrage Et Mirage »), des plages atmosphériques où tu utilises une voix susurrée (« The Inversion ») ou des influences djent plus marquées (« Surface’s Echoes », « Algorythm »). Mais peux-tu nous parler des nouvelles techniques proprement dites que vous avez développées à l’occasion de ce nouvel album ?

Les techniques vocales sont un petit peu différentes ; je fais parfois des harmonies vocales. Mais aussi niveau musical, c’est beaucoup plus porté sur le fait de servir la musique, dans le sens où on a parfois besoin de respirer, besoin d’avoir quelque chose de simple, il ne faut pas nécessairement que ce soit compliqué pour être bon. Lorsque la musique parle d’elle-même, que ça doit être des passages simples, que la batterie doit être pareille d’un enchaînement à un autre, c’est là que nous avons retravaillé la façon d’incorporer les instruments. Et comme je l’expliquais, la complexité est un petit peu différente, peut-être moins technique ; c’est plutôt sur les choix d’accords, la complexité des accords, comme je disais tout à l’heure, la tension-relâchement, ce qui est phrasé est beaucoup plus mis en avant. En termes de techniques de guitare, on retrouve du slapping, des techniques de doigts, beaucoup de strumble. J’ai étudié de la guitare classique mais je joue aussi du finger style, comme Antoine Dufour et Andy McKee et j’ai un petit peu intégré sur ce nouvel album certaines touches de ce style de musique, qui fait beaucoup partie de mon jeu en général, par contre sur les autres albums, je ne l’avais pas vraiment démarqué en tant que tel, c’est donc un pas en avant sur ces détails-là, ces textures.

Dans votre musique, il y a énormément de jeu en tapping, y compris sur la basse fretless – ce qui n’est pas si commun –, on dirait même presque que, parfois, des morceaux entiers sont joués en tapping, et donc, comme tu viens de le dire, tu as aussi pas mal travaillé le jeu aux doigts. Est-ce que vous cherchez à sortir des conventions et, disons, de l’hégémonie du « riff » dans le metal ?

Je pense que c’est un peu l’esprit que nous voulons donner : pour nous la musique n’a pas vraiment de limites. Nous ne voulons pas nous limiter dans un créneau ou à un style de jeu, à jouer des riffs, etc. Personnellement, j’adore le tapping, et effectivement, c’est une couleur très proéminente dans Beyond Creation. Quand je joue une partie, je ne pense pas nécessairement à jouer en riff ou en tapping, ça vient naturellement, j’essaye des trucs, et puis un des deux guitaristes va faire un strumble et l’autre du tapping en même temps… C’est vraiment essayer plein de façons différentes d’approcher les riffs. Mais oui, je suis d’accord avec toi, le tapping est très présent dans Beyond Creation.

Tu as dit que « c’est beaucoup plus porté sur le fait de servir la musique ». Est-ce que tu penses que c’est quelque chose qui vous a parfois fait défaut dans les albums passés ?

Je ne crois pas, en fait. La raison est que chaque album possède vraiment son atmosphère, son aura ; chacun représente la façon dont nous composions et faisions les choses à ce moment-là. Je suis très content et fier de ces deux albums également. Je suis content de voir une progression, justement, et des différences entre chaque album. Bien entendu, quand on regarde en arrière, les deux albums précédents sont moins épurés, ont moins de mélodie en tant que telle, mais restent quand même très variés et mélodiques. Si on prend par exemple la chanson « Fundamental Process », les lignes mélodiques sont très claires, très définies. Ce sont juste de nouvelles influences, de nouveaux tempos, de nouvelles atmosphères, que nous créons ici. Je suis très content de la direction que ça prend et du résultat.

Au sujet des influences djent : qu’est-ce qui t’a donné envie de t’essayer à ce style ? Est-ce qu’on y vient forcément à un moment ou un autre quand on joue de la guitare huit cordes ?

Pas nécessairement. C’est sûr que le terme « djent » est très vague, on a tendance à comprendre ça comme des « 00100 » [rires]. Ce n’est pas vraiment de cette façon-là que c’est intégré dans Beyond Creation. Je ne saurais pas si on peut vraiment décrire ça comme étant djent. Pour moi, c’est plutôt des façons rythmiques ou des textures musicales qu’on peut utiliser. Le but est tout le temps de varier la chose. Donc c’est sûr et certain que si on abuse d’un élément, ça va finir par jouer un peu contre nous. Donc là c’était vraiment d’intégrer des textures, des émotions, des feelings différents aux chansons.

Est-ce que les interludes « Disenthrall » et « A Travers Le Temps Et L’Oubli », ou le final grandiose de « The Afterlife » pourraient être le point de départ vers quelque chose de plus cinématographique ou proche de la musique classique chez Beyond Creation ?

Oui, effectivement. Il y a très longtemps j’avais pensé à composer de l’orchestration, j’avais déjà composé au piano, etc. Par contre, je n’avais pas les outils nécessaires, je ne les avais jamais non plus vraiment cherchés. Et tout récemment, j’ai réussi à avoir ces outils qui m’ont permis de composer les orchestrations pour le nouvel album. J’ai commencé aussi à produire des musiques de films, etc. Donc c’est sûr et certain que pour moi c’était important de mettre un peu en avant le côté théâtral de la musique, car je trouve que c’est un peu ce qui manque également dans le death metal, le côté histoire ou théâtre de la chose. Souvent, on va le voir dans le black metal, par exemple Dimmu Borgir, ou Septicflesh qui est un peu entre death metal/black metal. Mais dans les groupes de death technique, ce sont des éléments qui sont peut-être un peu moins utilisés, donc je voulais les pousser un petit peu en avant.

« Quand on prend un peu de recul, on peut comprendre qu’on se crée nous-mêmes nos propres problèmes et on est capables de trouver des solutions un peu plus ouvertes d’esprit et écologiques, sur du long terme, pour les générations futures. C’est pour ça que j’ai foi en l’humanité. »

Tu parlais de techniques vocales un peu différentes, et on t’entend notamment utiliser une voix susurrée inquiétante sur le break atmosphérique de « The Inversion » : est-ce qu’il y a une volonté de ta part d’élargir ta palette vocale ? Est-ce que tu te sens contraint parfois par le chant death ?

Je ne me sens pas nécessairement contraint. Avec les années, nous avons fait beaucoup de tournées, de spectacles, c’est sûr que ça m’a permis de trouver des voix qui sont plus rattachées à ma personnalité. En d’autres termes, nous développons notre propre personnalité vocale. Là où je suis très content avec ce nouvel album, c’est dans le fait qu’on décèle bien les syllabes, c’est très classe, c’est très peaufiné, si on compare aux deux précédents. La pratique et les techniques m’ont beaucoup aidé avec le temps. Dans la chanson « Ethereal Kingdom », je fais une harmonie vocale, c’est quelque chose que je voulais vraiment faire, je trouve que ça donne une très belle couleur, une couleur différente. J’essaye de découvrir le plus possible. Je ne me sens pas nécessairement contraint là-dedans parce que nous jouons du death metal, et puis j’adore ce côté très intense que les growls vont apporter à la musique, donc je trouve que c’est un bel amalgame. J’aime bien explorer.

Une chose qui revient souvent dans les paroles de cet album, c’est la question du futur. As-tu une fascination pour l’idée du futur, de cette inconnue, ou bien y a-t-il une angoisse derrière ça ?

En réalité, les paroles sur cet album, c’est un peu un concept. Les thèmes qui sont abordés sont axés sur l’être humain, nos façons d’interagir entre nous et avec notre planète, l’environnement, et les problèmes auxquels on peut faire face. Aujourd’hui, on est tous au courant qu’on est en train de détruire notre propre planète. On a de la misère à mettre un stop là-dessus. Ce sont des choses qu’on fait depuis des décennies et des décennies. Ce sont des habitudes de consommation que nous avons qui ne sont pas bonnes pour l’environnement. Kévin [Charté] a également composé deux textes, « The Afterlife » et « Ethereal Kingdom ». « Ethereal Kingdom » parle plutôt de l’astrologie et de l’impact que ça a eu sur les civilisations. Plus on en avance dans l’album, vers la fin, ça parle des êtres humains qui veulent à tout prix continuer d’évoluer, à laisser notre marque, et il y a cette espèce d’aspect technologique, on va créer des robots ou des technologies qui vont peut-être nous surpasser. Là, on est dans le monde fictif, mais reste qu’on se rend compte qu’en bout ligne, tout part de la nature. L’être humain, l’oxygène, le carbone, etc. On se doit de faire attention et prendre conscience de ce qu’on est en train de faire, puis essayer de changer ça, changer nos habitudes. C’est sûr que c’est sur du long terme, mais il faut essayer de prendre des actions pas à pas pour changer du mieux possible la situation dans laquelle on est. Donc l’idée du futur, c’est plus un regard sur la direction que l’humanité prend par rapport à nos actions aujourd’hui. C’est sûr et certain que je compose les paroles de façon un peu philosophique, car la beauté de l’art, c’est de pouvoir interpréter les choses à notre façon. Lorsque je compose des paroles, j’aime croire que les gens qui vont les lire comprendront le message, mais en même temps peuvent l’interpréter par rapport à leur expérience de vie, par rapport à ce qu’ils développent autour de leur vécu.

A lire les paroles, de façon générale, on dirait qu’il y a pas mal de questionnements sur l’homme, le temps, l’existence, etc. Ce sont des questions qui te taraudent depuis longtemps ?

Oui. Sur tous les albums que nous avons faits, les sujets sont un peu récurrents. C’est sûr que sur le premier album, je parlais de politique, la guerre, etc., donc c’étaient des sujets un petit peu différents, mais ça touche toujours au côté humain, « qu’est-ce qu’on fait ? », « pourquoi on fait ça ? », puis « où est-ce qu’on s’en va avec ça ? Est-ce qu’on peut avoir un bon avenir ? Est-ce qu’on lègue quelque chose d’intéressant et bon pour les futures générations ? » C’est sûr que le côté environnemental est de plus en plus présent dans les questionnements, mais aussi, dans les lyrics que j’écris, je veux toujours amener une note positive à la fin, car il y a toujours une solution. Sans nécessairement dire « ça c’est la solution », je ne suis pas un devin, mais plutôt en se re-questionnant. Je mets les points négatifs, « il y a ça, ça, ça qui arrive », puis je demande « qu’est-ce qu’on pourrait faire pour les changer ? Comment on pourrait s’ouvrir aux solutions qui s’offrent à nous ? » Souvent ce sont un peu des barrières, des habitudes que nous nous mettons. Nous sommes habitués à agir dans un mode donné, on sait ce qu’on fait, etc., par contre, il suffirait juste de regarder au-dessus et de voir qu’il y a beaucoup d’autres solutions, beaucoup d’autres manières de procéder qui pourraient régler bien des problèmes. J’aime proposer cette sorte d’écriture.

Pour toi c’est le rôle de l’art de faire ça, d’essayer de faire avancer nos problèmes humains ?

On a la chance d’avoir beaucoup de personnes qui peuvent recevoir ce message. Donc c’est sûr et certain que pour véhiculer des messages positifs, je crois que l’art est une très bonne opportunité. Tu sais, lorsqu’on écoute de la musique, on tombe dans une espèce de monde fictif, je pourrais dire dans une transe, chaque personne réagit différemment. La musique crée des ambiances, des atmosphères particulières, des émotions particulières, par contre il y a ce côté très universel. On peut aborder des sujets qui touchent tout le monde.

L’album se termine même sur « The Afterlife », soit un questionnement sur l’au-delà. Tu disais tout à l’heure que Kévin avait écrit cette chanson, et il s’interroge notamment sur le souvenir de vies passées inscrites dans les molécules et il dit que « la biodiversité mène à croire dans un au-delà qui se renouvellera éternellement ». Même si c’est Kévin qui a écrit le texte, je vais quand même te poser la question : pour vous, les réponses spirituelles sont avant tout à trouver dans la biologie et la science ?

Oui, effectivement. On vient de la terre, on vient des atomes, etc. Donc c’est sûr et certain que pour moi, la nature c’est ma spiritualité. J’aime croire qu’on fait partie de la nature, qu’on est un tout, puis on est infiniment petits dans l’espace. Mais le texte, c’est plutôt le côté technologie qui va nous surpasser et on se rend finalement compte que la nature fait bien les choses, c’est toujours capable de se régénérer si, par contre, on fait attention. L’être humain a toujours évolué, les animaux ont continué d’évoluer ; il peut y avoir une catastrophe incroyable, puis la nature se refait. C’est une beauté très complexe mais qui se renouvelle toujours. Donc je pense que ce texte, c’est plutôt de dire que notre trace va toujours être là si on fait attention, et qu’on évite les mauvaises décisions qui pourraient nous mener à notre perte, parce qu’autrement, naturellement ça se renouvelle.

« L’accordéon, il y a un côté qu’on voit souvent, très joyeux, mais moi, lorsque j’ai appris, c’était vraiment le côté classique. Donc j’ai joué des choses où on peut avoir des ambiances super dark, très intenses, très mélancoliques avec l’accordéon. C’est un côté que j’aime beaucoup explorer. Donc peut-être sur les prochains albums ! »

Sur le côté spirituel, est-ce que tu penses que les religions font forcément fausse route en regardant au mauvais endroit ?

C’est sûr que c’est un sujet assez chaud [rires]. Moi, personnellement, je ne suis pas quelqu’un de croyant en tant que tel dans la religion. Je crois en moi-même, j’ai foi en l’humanité, je crois qu’on sort de la nature et puis qu’on va y retourner, c’est le cycle de la vie, c’est naturel. On est maîtres de notre propre destinée, on fait notre chemin dans la vie. Le côté religion a toujours une bonne facette, c’est l’amour, la paix, l’entraide… Normalement ça en vient toujours à ces points-là, c’est juste l’être humain, la façon dont il l’interprète et parfois le dévie. Il va y avoir des personnes qui croient avoir les paroles saintes, savoir ce qu’il faut pour continuer, mais… Il s’agit juste de croire en soi, croire aux autres et essayer de faire du mieux qu’on peut. Je ne pense pas qu’il y ait une recette miracle à l’évolution.

Qu’est-ce qui te donne foi en l’humanité avec tout ce qu’il se passe aujourd’hui ?

C’est sûr et certain qu’on a la capacité de faire le bien. On est capables de penser. On est un des êtres vivants les plus évolués. Je veux dire qu’on a créé tellement de belles choses, puis on continue à trouver des solutions. C’est comme ça que ma foi en l’humanité se développe : on est capables de continuer à évoluer de la bonne façon, si on prend le temps de réfléchir. Parfois on est peut-être trop ancrés dans des façons de faire, des idéaux, puis on sait bien que l’argent gouverne le monde, le pétrole, etc. On a tous ces problèmes-là. Et c’est sûr que chaque pays évolue différemment du fait, d’une part, des informations, et d’autre part, des accès qu’on peut avoir. Donc c’est certain que les réalités sont différentes d’un endroit à un autre. Par contre, il y a des choses globales qui touchent tout le monde, dont on sait qu’elles vont finir par être nocives pour nous. Et quand on prend un peu de recul, on peut comprendre qu’on se crée nous-mêmes nos propres problèmes et on est capables de trouver des solutions un peu plus ouvertes d’esprit et écologiques, sur du long terme, pour les générations futures. C’est pour ça que j’ai, effectivement, foi en l’humanité.

Tu vois venir une prise de conscience ?

J’ose espérer, effectivement.

Aussi surprenant que ça puisse paraître, tu as commencé la musique avec l’accordéon. Que reste-t-il aujourd’hui de l’accordéon dans ton approche de la guitare et de la musique en général ?

Mon grand-père était accordéoniste professionnel, il était musicien de profession, donc c’est avec lui que j’ai commencé à apprendre la musique. Bon, l’accordéon est un peu comme un piano, en fait, par contre, on a les deux côtés, les textures, l’air qui rentre, l’air qui sort, donc c’est un instrument qui est assez difficile à maîtriser. Mais, justement, l’approche de l’accordéon, avec les années, m’a peut-être influencé, sans nécessairement y penser, pour m’orienter vers les techniques de tapping. Car quand j’ai commencé à douze ans à jouer de la guitare, j’aimais le son du tapping à la guitare, mais aussi j’ai peut-être vu une espèce d’aspect piano sur la guitare. Mais oui, j’ai commencé en musique classique, sur des pièces comme Brahms, Beethoven, Bach, etc. à l’accordéon. Maintenant, je joue du piano, j’ai encore mon accordéon, je joue parfois, et j’ai composé certains trucs avec l’accordéon ; dans les orchestrations, il y a des choses que j’ai composées comme ça. Mais, malheureusement, l’accordéon ne se retrouve pas dedans. Donc peut-être que sur un prochain album, je vais inclure de l’accordéon. Mais c’est sûr et certain que ça m’a permis d’avoir des bases, de bonnes théories et de voir les compositions, puisque d’un côté tu as les basses, de l’autre la mélodie, l’accompagnement. C’est un instrument très complet.

As-tu déjà composé des parties metal, des riffs de guitare, par exemple, à l’accordéon ?

Non, je n’ai jamais composé de parties metal avec l’accordéon. Par contre, l’accordéon, il y a un côté qu’on voit souvent, très joyeux, avec les accordéons à piton, mais moi, lorsque j’ai appris, c’était vraiment le côté classique. Donc j’ai joué des choses où on peut avoir des ambiances super dark, très intenses, très mélancoliques avec l’accordéon. C’est un côté que j’aime beaucoup explorer. Donc peut-être sur les prochains albums !

Après avoir commencé l’accordéon, pourquoi être finalement passé à la guitare ?

Parce que mon frère a commencé à jouer de la guitare, puis on s’entend pour dire que la guitare est un instrument assez universel, qui touche n’importe quel style. On peut le retrouver dans le classique, le jazz, le rock, le metal, etc. Contrairement à l’accordéon. Malheureusement, c’est plate à dire, mais c’est sûr que l’accordéon a des créneaux un peu plus définis. On peut le retrouver dans le folk, le classique, il y a certains groupes qui l’incorporent, mais c’est sûr que de façon générale, c’est très classique comme instrument. Donc j’ai voulu commencer la guitare parce que j’écoutais du rock, du metal, je voyais beaucoup de guitaristes que j’adorais. J’ai commencé à jouer de la guitare à douze ans, puis j’ai commencé le band, j’avais quatorze ou quinze ans, je composais déjà les premières chansons, donc c’est sûr que ça m’a beaucoup marqué.

Votre style de base, c’est le death metal, mais niveau influence, vous ne vous refusez pas grand-chose : progressif, jazz, classique, djent, etc. Comment parvenez-vous à faire coïncider toutes ces influences et obtenir une cohérence, ne pas vous retrouver avec une masse musicale informe ?

[Petits rires] Très bonne question. Je ne pourrais pas vraiment te répondre. Ça vient naturellement. Je crois, peut-être, que le secret est d’écouter énormément de musiques différentes, sans nécessairement… Parce que, bon, effectivement, c’est bien d’avoir de la musique très variée, d’avoir différentes influences musicales, par contre, si c’est mal intégré, si c’est mal composé, ça peut vite devenir un problème. Tout est dans l’enchaînement, dans la façon de raconter l’histoire et l’ambiance. Comme je disais, avec l’accordéon, j’ai commencé à six ans, et c’est sûr que ça m’a donné ce côté de composition un peu plus défini ; c’est un peu différent des autres instruments, comme par exemple, le violon qui est une ligne mélodique, c’est unique comme pensée, tandis que l’accordéon a un côté plus « orchestral », on va chercher différentes tonalités, différentes textures. Donc c’est peut-être un atout qui me permet d’intégrer tous ces styles différents et que ça fasse toujours du sens.

« Chaque album est un peu un processus de questionnement, c’est une remise en question, dans le sens où je compose pour moi […], mais d’un autre côté, je me demande tout le temps ‘est-ce que ce côté musical, tout le monde est capable de l’apprécier, ou est-ce que seulement les musiciens vont être capables d’apprécier ?’ »

Même si, comme tu disais tout à l’heure, vous faites une musique émotionnelle, ça reste malgré tout très technique, et comme je viens de dire, c’est une sorte de melting-pot d’influences. Est-ce que ça vous arrive de vous demander si parfois vous n’allez pas trop loin au point de perdre l’auditeur ? Est-ce quelque chose qui vous préoccupe ou pas du tout ?

C’est sûr et certain, la musique, au départ, on la crée pour soi. Il faut aimer ce qu’on joue, il faut être confiant avec ce qu’on crée. C’est la règle numéro un. Si tu es confiant avec ce que tu crées, normalement, les gens vont aimer. Ce n’est un secret pour personne, mais ce que je veux dire est que si tu crois en ce que tu composes, tu y mets du temps et de l’effort, ça veut dire que tu véhicules un message, peu importe quel est le message, tu vas transmettre des émotions. Pour moi, chaque album est un peu un processus de questionnement, c’est une remise en question, dans le sens où, effectivement, je compose pour moi, je compose des choses que j’aime, personnellement, que j’aime jouer également et entendre, mais d’un autre côté, je me demande tout le temps « est-ce que ce côté musical, tout le monde est capable de l’apprécier, ou est-ce que seulement les musiciens vont être capables d’apprécier ? » Donc pour moi, c’est un questionnement perpétuel, et une évolution. J’essaye le plus possible de mettre l’aspect musical en avant, et le côté technique, je le fais parce que j’ai du plaisir à le faire mais je ne le mets pas nécessairement comme une priorité. Pour moi, c’est vraiment le feeling et le fait de raconter une histoire qui sont importants, à quel point je vais être capable de m’améliorer à raconter une histoire musicalement, puis venir chercher les éléments qui vont servir cette histoire dans la musique.

Je connais ma théorie, je connais mes gammes, accords, etc. mais le tout n’est pas de mettre dix riffs par chanson et d’aligner les techniques. Car composer de la musique et faire de la technique sont deux choses différentes. C’est un outil, au même titre que la théorie. Ce n’est pas nécessaire de connaître sa théorie pour composer de la musique. Il y a certainement des gens qui ne connaissent pas leur théorie et qui vont aller à l’oreille, faire avec l’essai-erreur, il y a beaucoup de monde qui compose avec Guitar Pro également [petits rires]. L’idée est de trouver un équilibre entre les deux. Et je crois que le nouvel album de Beyond Creation a trouvé un équilibre propre à nous : nous avons vraiment le côté mélodique et le côté technique va se noter différemment. Oui, pour certains ça peut paraître peut-être très technique, très rapide ou intense, mais il y a une grande variété dans l’album. Les côtés mélodiques et feeling vont ressortir plus que le côté technique. La complexité de la chose est plutôt dans les couches que nous allons mettre, comme si c’était une orchestration. Ça peut être une mélodie très simple mais avec tout le reste, la batterie, les vocaux, les choix d’accords, la basse, nous allons chercher un tout qui est complexe, mais à la base, ça reste une ligne mélodique assez directe.

Hanno de Mantar nous faisait récemment l’éloge de la simplicité, il disait que « si ton riff et le rythme ne sont pas suffisamment solides, alors tu commences à mettre des solos de six minutes, alors tu dois commencer à mettre des intros et outros extravagantes parce que tu essayes de dissimuler le fait que tu n’as pas de chanson, que la chanson est nulle, que peut-être même tout ton groupe est nul ». Qu’est-ce que tu penses de cette vision des choses ? Est-ce compatible avec le genre de musique que vous faites ?

[Petits rires] Chacun a droit à sa façon de penser. Je ne pourrais pas dire que je suis d’accord avec cette citation. Il y a tellement de styles de metal différents. Je donne un exemple : il y a du monde qui aime la country, d’autres qui détestent la country, ce n’est pas nécessairement parce que c’est compliqué, c’est parce que ça rend un feeling particulier. Donc dans le même principe, le death metal technique, soit tu aimes, tu apprécies, tu apprends à le connaître, ou tu n’aimes vraiment pas parce que c’est bourré d’éléments. Sauf que lorsqu’on regarde le classique, les orchestrations sont bourrées d’éléments, il y a peut-être quarante instruments qui jouent en même temps, donc du point de vue d’un groupe qui a quatre instruments, de dire que ça doit être simple, sinon c’est mauvais, c’est peut-être un petit peu trop poussé pour moi.

Algorythm est le premier album avec le bassiste Hugo Doyon-Karout qui faisait partie de l’autre groupe de Kevin Chartré, Brought By Pain. Il est arrivé en 2015, un an après le second album, tout comme Philippe Boucher à la batterie qui était arrivé un an après le premier album. Du coup, ce sera quoi le prochain changement de line-up dans un an ?

[Rires] Ecoute, on a vraiment un band très fort en ce moment. Nous nous entraidons énormément, puis nous sommes vraiment contents, nous avons le même but, nous avançons en même temps. Je peux dire que nous nous entendons encore très bien avec Dominic [Lapointe] et Guyot [Begin-Benoit], nous sommes de bons amis, nous nous voyons encore, etc. Seulement, c’est une chose de se voir en amis, c’en est une autre d’avoir un groupe de musique ensemble. Une carrière, c’est comme avoir une compagnie. On peut rencontrer des problèmes qui ne viennent pas nécessairement du fait qu’on ne s’entend plus ou qu’on n’est plus des amis. Être un band, c’est une chose complexe mais très fun en même temps.

D’ailleurs pourquoi Dominic « Forest » Lapointe avait quitté le groupe en 2015 ?

Ce sont des raisons personnelles. Nous l’avons mis dehors. Nous avons eu des mésaventures, des petits accrochages. Mais nous sommes bons amis et nous faisons encore de la musique, et nous sommes très contents, que ce soit de son côté ou du nôtre, que les choses avancent et que la musique évolue.

Qu’est-ce que, selon toi, Hugo a apporté ? Car au final, il a un jeu et un son pas très éloignés de Dominic…

Oui, effectivement. Mais Hugo est vraiment très talentueux. Nous sommes vraiment contents, car avec le nouvel album, il peut enfin… Parce que ça fait depuis 2015 qu’il fait les tournées, qu’il joue les parties à Forest, mais c’est une chose de jouer les parties d’un autre, et c’en est une autre totalement différente de composer ses propres lignes. Je peux dire que je suis vraiment fier de l’accomplissement qui est fait sur le nouvel album. Effectivement, le jeu n’est pas très éloigné, dans le sens où la basse fretless est mise à fond en avant. Chacun a sa place et nous sommes contents que la basse soit également considérée comme un instrument unique. Nous voulons l’entendre, nous voulons entendre les mélodies de la basse, alors que dans certains groupes, ça ne fait que suivre la guitare, c’est comme si la basse n’existait pratiquement pas. C’est sûr que pour nous, c’est un argument que nous aimons mettre en avant : chaque instrument a vraiment sa place, son feeling. Peut-être que la différence est qu’il y a des parties de la part d’Hugo sur le nouvel album, comme je l’expliquais, qui sont très musicales, on a du low-tempo, du mid-tempo, on a des trucs très jazzy, très progressifs, aux influences à la Pink Floyd. C’est sûr et certain qu’Hugo avait hâte d’enregistrer cet album mais était aussi un peu soucieux du travail à accomplir, dans le sens où, effectivement, avec Beyond Creation, les gens reconnaissent beaucoup Forest, ses lignes mélodiques, il a un très beau jeu, une très belle façon de composer. Donc c’est sûr et certain que nous voulions avoir quelqu’un qui soit capable de travailler aussi les lignes mélodiques de basse. Hugo a vraiment bien intégré cette facette-là, il sert la musique. Il y a des parties où il arrivait et il en mettait plus qu’il fallait, puis je lui expliquais vraiment le sens de cette partie musicale, ce que je recherchais, ce que je voulais comme ambiance et atmosphère, et ce que la basse devrait plutôt apporter. Il était vraiment ouvert d’esprit et content de travailler ces nouvelles chansons.

« Nous voulons entendre les mélodies de la basse, alors que dans certains groupes, ça ne fait que suivre la guitare, c’est comme si la basse n’existait pratiquement pas. C’est un argument que nous aimons mettre en avant : chaque instrument a vraiment sa place, son feeling. »

Comme tu viens de l’expliquer, vous mettez un point d’honneur à ce que non seulement la basse soit considérée comme un instrument unique mais aussi à ce que chaque instrument ait vraiment sa place. N’est-ce pas un défi d’obtenir un bon mix, surtout avec une musique aussi riche que la vôtre, où les fréquences de l’un peuvent empiéter sur celles de l’autre ?

C’est sûr et certain que Christian Donaldson a fait un incroyable travail encore une fois, pour la troisième fois. Nous travaillons avec lui depuis The Aura parce que nous avons vraiment développé une amitié, une connexion, puis une façon de travailler que nous aimons beaucoup. Ce qui est fun avec Christian est qu’il est très impliqué. Il s’implique énormément dans ce qu’il fait. Il s’applique également. Nous sommes bons amis, nous nous parlons régulièrement, puis je lui expliquais un petit peu où nous amenions le nouvel album. Déjà, avec Earthborn Evolution, nous avions un son naturel mais nous avons rencontré quelques problèmes, justement, niveau fréquences. Le résultat d’Earthborn Evolution est super bon, le son est bon, il est unique, authentique, par contre, c’est sûr que du côté production, Christian a rencontré quelques problèmes. Les pickups que nous avions sur nos guitares, la batterie n’avait pas assez de micros… Nous avions enregistré avec onze micros, donc si, admettons, il voulait augmenter la ride, ça augmentait tout ce qu’il y avait autour qui était joué. Donc nous avons décidé de maximiser et faciliter les choses, d’une façon. C’est-à-dire que nous avons enregistré avec vingt-trois micros sur la batterie. Donc c’était vraiment chirurgical. Chaque élément avait son micro. C’est plus facile, à ce moment-là, d’y aller, vraiment monter ce qu’on veut ou enlever ce qu’on ne désire pas, puis avoir des sons vraiment naturels, c’est-à-dire des sons très punchy, très intenses mais qui gardent toute leur dynamique. Puis pour les guitares nous avons utilisé les Strandberg, nos nouvelles guitares depuis 2015, à Kévin et moi. Ce sont des instruments très stables, vraiment précis. Puis nous utilisons des pickups passifs mais avec beaucoup d’output, donc très précis également. Donc c’est sûr et certain que tout ça a fait que le travail de mix a été un petit peu plus facile parce que la qualité d’enregistrement était meilleure, les procédés et les techniques étaient meilleurs. Mais je suis d’accord que ça reste un défi côté fréquences de pouvoir mixer tous ces éléments, mais Christian s’en sort, encore une fois, en champion. Il a vraiment fait un travail incroyable. Nous sommes vraiment contents du résultat.

Tu joues notamment sur des guitares huit cordes. C’est quelque chose que, par exemple, Patrick Mameli de Pestilence a également utilisé pendant plusieurs années avant très récemment de revenir à la six cordes. Car au final, il essayait de jouer de la huit cordes comme il jouait sur une six cordes, au lieu de juste essayer d’être rythmique comme Meshuggah, et ça devenait très difficile. Aussi parce que niveau production il y avait toujours un problème pour obtenir un bon son. Toi, quelle est ton expérience de la guitare huit cordes ?

C’est sûr et certain que ce sont des fréquences un peu inhabituelles, dans le sens où ça donne un large éventail de fréquences à utiliser. C’est pour ça que Beyond Creation utilise une façon de faire un petit peu différente, par rapport à la place que vont prendre les guitares, en allant chercher un petit peu plus de basses fréquences, tandis que la basse sera plutôt dans les fréquences médiums-aigus. Lorsqu’on regarde les projets où il y a une basse quatre cordes et une guitare six cordes, c’est souvent l’inverse : les guitares vont jouer dans les aigus, puis la basse dans les graves. Nous, c’est l’inverse. C’est sûr qu’il a fallu travailler le son un petit peu pour justement arriver à organiser toutes ces fréquences. Mais pour moi, la guitare huit cordes est juste un instrument qui offre plus d’opportunités. Je ne connais pas tant Pestilence, je ne pourrais pas vraiment définir leur style, mais on voit effectivement rarement des huit cordes, par exemple, dans le thrash, parce que ce n’est pas quelque chose d’habituel. Je pense que la guitare huit cordes se prête à différents styles de jeu mais c’est juste une question de préférence. Quelqu’un qui est plus traditionnel va plus utiliser la six cordes pour aller chercher ce dont il a besoin. Pour nous, la huit cordes nous permet simplement d’aller chercher des textures et une plus grande variété d’arrangements.

Avec tous les éléments que vous avez dans l’album et la complexité de votre musique, sans compter que tu chantes aussi tout en jouant ces parties complexes, ça ne devient pas ardu de reproduire votre musique en live ? Est-ce que tu y penses quand tu composes ?

C’est sûr que le nouvel album, je l’ai composé… C’est comme je disais tout à l’heure : c’est venu naturellement, comme ça. Mais il y a un côté un peu plus plaisant à jouer, je te dirais, en tant que musicien. C’est sûr et certain que nous recherchons toujours des challenges, nous évoluons avec notre instrument, par contre ça fait du bien d’avoir des parties un peu plus épurées, des trucs un peu plus smooth, avoir plus de textures et de dynamique. C’est sûr que jouer en même temps que chanter, c’est quelque chose qui me demande beaucoup de travail, de pratique, mais encore une fois, l’accordéon a probablement aidé. Il s’agit de séparer son cerveau en deux. Le tout étant d’être capable de faire une chose sans nécessairement y penser ; ça vient naturellement.

Ça ne t’est jamais arrivé de te retrouver avec une chanson que tu as composée et enregistrée, et en live te dire que tu n’allais jamais réussir à la jouer ?

Non, j’ai toujours réussi à tout faire. Il n’y a pas vraiment de limites. Bon, c’est sûr et certain que je ne compose pas comme, je dirais, Archspire ; ce serait une autre paire de manches [petits rires] de chanter et jouer en même temps là-dessus. Mais je me dis que quand on veut faire quelque chose, on y met les efforts, on finira forcément par y arriver. Je ne suis pas vraiment inquiet. C’est sûr qu’il y a certaines chansons qui me donnent plus de fil à retordre, où c’est un peu plus difficile pour moi d’assimiler les deux ensemble. Ce ne sont d’ailleurs pas nécessairement les chansons les plus complexes, comme par exemple sur le nouvel album « In Adversity ». Les paroles vont être, disons, sur une mesure 3/4, la guitare en 4/4, puis la batterie met les accents sur un beat totalement différent, donc c’est sûr que ça finit par faire beaucoup de possibilités où on peut s’emmêler les pinceaux. Je dirais que pour l’instant, cette chanson me donne un peu de fil à retordre, il n’y a aucune place à l’erreur, mais je la pratique et ça va de mieux en mieux. Je vais y arriver et je mets les efforts pour.

« Le metal est très fort à Montréal, puis au Québec en général où il y a beaucoup de très bons musiciens. […] On finit tous par se connaître, se côtoyer, puis on s’influence les uns les autres dans notre façon de composer et de voir les choses. »

Dans l’album, on retrouve une chanson en français : « Entre Suffrage Et Mirage ». Qu’est-ce qui te pousse à parfois utiliser le français plutôt que l’anglais ?

C’est sûr et certain que pour moi, c’est important de continuer à utiliser le français. Nous sommes montréalais, nous parlons français, et nous sommes toujours très heureux d’aller en France pour pouvoir parler notre langue. Au même principe que la musique, ça reste un langage particulier, unique. Pour moi, c’est important de continuer à l’utiliser sous une forme artistique. Je pense que les gens, même ceux qui ne parlent pas français, ne sont pas mal à l’aise avec ça. Au contraire, je pense que c’est une façon différente de voir les choses, tout simplement.

Le Québec est réputé pour sa scène death technique et progressive, avec Augury, Quo Vadis, Cryptopsy, Martyr, Gorguts, Obliveon… Beyond Creation reste un groupe relativement jeune par rapport aux groupes que je viens de citer – même si votre premier album est sorti il y a déjà sept ans. A quel point la proéminence de cette scène t’a façonné en tant que musicien ? Je veux dire que quand on fait du metal et qu’on est québécois, on va naturellement vers ça ?

En fait, Montréal est une ville vraiment artistique, peu importe sous quelle forme, la peinture, les spectacles, le cinéma, les jeux vidéo… Nous avons d’excellents producteurs de jeux vidéo pour lesquels, justement, je commence à faire des voix de monstres [petits rires]. Nous avons lancé une espèce de compagnie où nous sommes vingt-deux chanteurs de death metal et nous faisons des voix de monstres dans les films, jeux vidéo, etc. C’est ce côté très artistique qui est proéminent à Montréal, et les shows, peu importe le jour de la semaine, ça sera toujours plein. Les gens aiment ça, ils adorent sortir et profiter du côté artistique qui s’offre à eux. C’est sûr et certain que le metal est très fort à Montréal, puis au Québec en général où il y a beaucoup de très bons musiciens. Mais c’est aussi le fait que tout le monde se connaît. Le metal, c’est quand même un monde assez rapproché, avec des gens fidèles à la musique, au style. On finit tous par se connaître, se côtoyer, puis on s’influence les uns les autres, je pense, dans notre façon de composer et de voir les choses. Je crois, effectivement, que Montréal a ce côté très progressif et technique du metal, par rapport au reste du monde. C’est sûr qu’il y en a partout mais c’est assez fort à Montréal.

On peut peut-être comparer ça à la scène death mélodique suédoise, où il y a aussi un genre de vivier qui s’est auto-entretenu…

Oui, exactement. On entend souvent la musique des pays nordiques, que ce soit avec le black metal ou le death metal, c’est très fort et c’est une communauté très serrée. A Montréal, c’est un peu le même principe. On est très contents d’avoir cette belle diversité dans le metal, qu’il y ait autant de groupes. Ça fait des bons shows, en tout cas !

D’après Luc Lemay de Gorguts, toute la scène québécoise part un peu de Voivod…

Je ne suis pas un connaisseur de Voivod. Je connais bien les membres et surtout Dan Mongrain qui était dans Martyr. Ce sont de bonnes connaissances, mais malheureusement, je ne connais pas nécessairement leur discographie. Je sais effectivement qu’ils ont révolutionné le monde du metal au Québec, c’est d’eux qu’est parti le metal au Québec. Ca va sans dire qu’il y a probablement beaucoup d’influence dans les musiques et la façon dont nous jouons aujourd’hui au Québec, mais je ne pourrais pas plus t’en dire.

D’un autre côté, comment se démarquer quand on est déjà entouré d’autant de groupes dans un créneau similaire ?

Je ne sais pas ! [Rires] En fait, il s’agit de faire quelque chose qu’on aime personnellement, qui nous touche. Ce qu’on recherche, c’est une connexion, puis la connexion part de nous avec notre instrument et la composition. Ce n’est pas nécessairement de faire de la musique pour faire de la musique, mais faire de la musique pour créer des émotions, créer des messages et être capables de le transmettre via des histoires. C’est croire en soi et croire en ce qu’on produit. Le reste, je crois que ça se fait naturellement.

Tu as mentionné la compagnie à laquelle tu prends part pour faire des voix pour des jeux vidéo. Qui est-ce qu’on y retrouve et as-tu des exemples de jeux vidéo relativement connus auxquels vous avez participé ?

Il y a un jeu qui est sorti récemment, Far Cry 5. Je n’ai pas fait de voix dans ce jeu mais c’est la compagnie dans laquelle nous sommes qui a produit toutes les voix de monstres, avec les expansions Lost On Mars, etc. Moi, j’ai fait un jeu vidéo récemment, par contre, je ne peux pas encore dévoiler le nom et quand ça sort, mais ça devrait sortir bientôt. Mais dans la compagnie, il y a Sébastien Croteau qui est le fondateur du groupe Necrotic Mutation, qui était très connu dans les années 90 dans le metal. Il y a Youri Raymond de Unhuman qui joue également avec Kévin, mon guitariste, et apparaît d’ailleurs en invité sur « The Inversion ». Il y a Jeff MacDermott qui joue dans Hands Of Despair. Il y a beaucoup de chanteurs et aussi des chanteuses, nous sommes vingt-deux.

Interview réalisée par téléphone le 9 août 2018 par Nicolas Gricourt.
Transcription : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Beyond Creation : beyondcreationofficial.com

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