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Éditorial   

Bill Hicks, le héros de Maynard James Keenan


A l’occasion des fêtes de Pâques de cette année, un mystérieux message est apparu sur le site officiel du groupe américain Tool : « I’m beginning to seriously doubt that a goldfish once crossed a carpet to leave Lincoln Logs in someone’s sock drawer! How about you? » Traduit littéralement, cela signifie: « Je commence à sérieusement douter qu’un poisson rouge a un jour traversé un tapis pour laisser des Lincoln Logs (un jouet en bois traditionnel aux États-Unis, ndlr.) dans le tiroir à chaussettes de quelqu’un ! Et vous ? » Là, on se dit que l’on est encore en présence d’un des innombrables éléments incompréhensibles qui jonchent le site officiel de Tool depuis sa création et qui se réfèrent au monde bien particulier de Maynard James Keenan et ses compères. Mais c’est oublier que chaque chose à un sens dans Tool, et on est bien loin d’un quelconque « délire » d’artiste.

Cette phrase mystérieuse se réfère à Bill Hicks, un inspirateur essentiel du groupe, mais également une figure de la contre-culture américaine à qui Tool, donc, a dédié son album Ænima sorti en 1996, incorporant son image dans la pochette de l’album ; tout comme Radiohead avec l’album The Bends, ou encore les punks de Fugazi, dont le titre de l’opus S’teady Diet of Nothing se réfère à l’une des célèbres citations de l’humoriste.

Mais qui est donc ce Bill Hicks ? Qui est cet artiste qui mérite à ce point l’attention de groupes comme Tool ou Radiohead, à tel point qu’ils le mentionnent toujours en 2013, alors que l’artiste est décédé en 1994 ? Peut-on imaginer, en France, un groupe de rock alternatif ou metal dédier un album essentiel de sa discographie à un humoriste renommé de la TV ? Non, car la télévision et le metal ne jouent pas les mêmes rôles en France qu’aux États-Unis, mais la chose aurait pu être imaginable aux débuts des années 1980 avec Coluche, qui jouait un rôle un peu similaire, un trublion anti-capitaliste, anti-consumériste et critique de la médiocrité et de la banalité de la culture populaire. Car si tout un pan de la culture américaine se fonde sur la télévision, c’est aussi là où le contre-pouvoir culturel s’organise. Et Hicks a été l’un des pourfendeurs de la culture de masse américaine en apparaissant un nombre incalculable de fois à travers le média qui l’incarne le mieux, à la fin des années 80 et au début des années 90, notamment par de célèbres interventions lors du Late Show With David Letterman, parfois censurées ou ponctuées de critiques et procès quand elles parlaient des intouchables sujets polémiques américains tels que la religion ou les handicapés.

Et là où le sujet nous intéresse le plus, c’est bien évidemment dans les rapports qu’entretenait l’humoriste avec le monde de la musique. Outre son parti pris définitivement Rock, n’hésitant pas à défendre Judas Priest avec un sketch lorsqu’ils avaient été mis en cause par la justice américaine dans le suicide de deux de leurs jeunes fans (dont vous pouvez voir la vidéo ci-dessus), la connivence avec un groupe qui débutait lors de l’apogée du comédien sera ce qui le fera entrer dans la postérité du Rock. Ce que l’on avait tendance à oublier, et que l’on a retrouvé avec les saynètes mises en scène dans Puscifer, c’est que Maynard James Keenan est un comédien dans l’âme, quelqu’un qui a toujours aimé la mise en scène, les costumes et véhiculer un message fort par l’humour. Bill Hicks faisait cela, et un jour de 1992, Maynard décide de le contacter, et de lui demander de faire ses shows de stand-up en première partie du groupe. A l’occasion du festival Loolapalooza 1992, Bill Hicks débarque sur scène, entre les sets de Rage Against The Machine et Tool, deux des groupes qui avaient du sens pour lui, et demande au public, une jolie fosse de 60 000 personnes, de ne plus bouger car il a perdu ses lentilles de contact. Tout le monde s’arrête alors un instant, se penche vers le sol et explose finalement de rire. Hicks savait mener sa barque auprès d’un public, il en avait fait son métier.

Maynard a toujours vu une connexion profonde entre le monde de Tool et le sien. La lutte contre la culture de masse et la médiocrité intellectuelle, contre le consumérisme et la mainmise de la religion sur la connaissance de l’humain, la volonté de ne pas croire bêtement tout ce que la TV sert sur un plateau… Maynard se retrouve dans ses thèses, et alors que cela fait deux ans que le comique est décédé, à l’aube de la sortie d’Ænima, lui et sa bande consacrent certains éléments de l’album au défunt provocateur : une image de lui dans le livret intitulée « Another Dead Hero », quelques lignes sur la pochette, et des samples de ses tirades sur l’album lui-même, alors qu’il était déjà cité comme source d’inspiration dans Undertow. Sur l’image de lui, on voit l’humoriste vêtu d’une blouse blanche en train d’ausculter Maynard, hilare, qui a un troisième œil, celui de la perception et de la connaissance, un concept important de l’univers de Tool. Enfin, il y a une vache qui se lèche l’arrière-train, placée sous le CD : cette vache vient la célèbre réplique de Hicks, qui y allait parfois d’une certaine apologie des drogues: « Le Paradis est dans le cul d’une vache. » Entendez par là : le bonheur vient des champignons hallucinogènes, qui poussent dans les bouses des vaches…

Le travail de Bill Hicks est ancré dans l’univers de Tool ; des rapports à ses textes sont flagrants tout au long d’Ænima, comme par exemple la théorie de Hicks sur la Californie dans l’océan, qui est le thème même de la chanson Ænima, ou les deux extraits de sketches qui introduisent « Third Eye », un titre qui sera très souvent joué live par le groupe, avec les extraits de Hicks, bien entendu. Maynard répand la bonne parole. Alors qu’il est avare d’interviews à l’aube de la sortie d’un album, Maynard en 1996 accepte de parler à un journaliste pour évoquer Bill Hicks. Et rien que Bill Hicks. Il emploie alors ces termes pour justifier l’hommage rendu sur Ænima : « Ses idées résonnent vraiment en nous, et je pense que ce qu’il aimait chez Tool, c’était d’y retrouver des concepts qui sont similaires. L’unité, l’évolution, le changement, que ce soit d’une manière intérieure ou extérieure, individuelle ou globale, c’est au cœur de ses textes, que cela parle de musique, de porno ou de cigarettes… qu’importe le sujet, cela en revient à l’idée d’unité et d’évolution. Les idées qui évoluent. » Et là on tient une clé de voûte pour la compréhension du monde de Tool : nous formons tous une seule et même conscience, l’individu doit faire évoluer l’humanité et enrichir l’esprit humain. C’est le message de Bill Hicks, et celui d’ Ænima, qu’on retrouvera sous d’autres formes dans Lateralus.

Bill Hicks décède en 1994 à l’âge de 32 ans, emporté en quelques mois par un cancer, alors qu’il s’était mis d’accord avec Keenan pour accompagner le groupe en tournée en Angleterre, un pays où il était très populaire. Il laisse une marque indélébile dans la carrière de Tool et dans l’esprit de la contre-culture américaine. Et pour en revenir à la phrase postée sur le site de Tool à l’occasion de Pâques, en voici l’explication, à la lumière de ces quelques renseignements donnés sur le personnage, qui aideront à sa compréhension. La phrase est tirée d’un sketch, dont voici un extrait: « Les Australiens célèbrent Pâques comme nous: en commémorant la mort et la résurrection de Jésus, disant à nos enfants qu’un lapin géant est venu déposer des œufs en chocolat dans la nuit… Parfois, je me demande pourquoi la race humaine est à ce point mal foutue. Vous avez une idée ? Vous savez, j’ai lu la Bible. Et je ne trouve ni le mot lapin, ni le mot chocolat dans ce putain de livre ! Mais d’où ils sortent ce truc là alors ? Pourquoi pas un poisson rouge qui dépose des jouets dans votre tiroir à chaussettes ? Tant qu’à raconter de la merde, autant y aller jusqu’au bout… »



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  • Ramoutch0 dit :

    Merci pour éclaircissement sur « third eye » de Tool et surtout pour les 2 heures de Bill que je viens de me taper avec grand plaisir!

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