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Témoignage   

Blaak Heat Shujaa : dans le désert avec Scott Reeder


Vieil eldorado mythique, ultime frontière de l’Ouest, la Californie est une terre à laquelle s’accroche bien des rêves. Et pour les musiciens épris de liberté et dont les cheveux longs volent dans le vent avec la fumée de leur cigarettes parfumées, c’est la Mecque, la Terre Sainte arrosée d’acide lysergique des musiques psychédéliques où on évolué les Doors, Quicksilver Messenger Service et autre Jefferson Airplane. Et ça n’a pas vraiment changer avec le temps. Loin des plages et du Sunset Strip, c’est dans la terre sèche du désert californien, là où pousse le peyotl tant vanté par Aldous Huxley et où les mirages de chaleur fusionnent avec les hallucinations causés par toutes les substances ingérées qu’est né le stoner, dans des « desert sessions » où Kyuss a forgé son son. Là où réside encore l’ancien bassiste de cette formation légendaire Scott Reeder. Là où les Parisiens de Blaak Heat Shujaa (désormais domiciliés à Los Angeles) sont partis enregistrer leur deuxième album.

C’est la deuxième fois que ce trio fait ce pèlerinage, cette retraite au désert, dans le Sanctuary de Reeder qui avait déjà produit leur premier opus en 2010 et par où sont déjà passé des pointures telles que The Obsessed, Sunn O))), Orange goblin, etc. Le groupe a depuis signé chez Tee Pee Records en août dernier, un spécialiste des musiques psychédéliques et des bons vieux riffs aux effluves Seventies, chez qui il sortira un EP, The Storm Generation, le 11 décembre, puis ce second album, The Edge Of An Era, le 26 mars 2013. Et pour enregistrer tout ça, ils sont partis pour trois sessions chez Scott Reeder en août et septembre, avec, au milieu, une rapide tournée californienne de six dates avec le poète gonzo Ron Whitehead (nominé par le passé pour le prix Pulitzer et le Nobel de littérature). Tout cela, nous leur avons demandé de nous le raconter. Cette histoire est parcourue par une sensation étrange mêlant lourdeur et légèreté. Lourdeur de l’atmosphère brûlante de cette région et des riffs stoner. Légèreté des vapeurs d’alcool, des mélodies psychédéliques, des anecdotes contées autour de quelques verres de vin au sujet de personnages que vous connaissez tous, et du bonheur de faire de la musique ensemble. Et au loin, on imaginerait presque voir passer à toute allure dans sa Cadillac Hunter S. Thompson poursuivi par un essaim de chauve-souris.

Welcome to the sky valley : au loin, les éoliennes des singles « Gardenia » et « Demon Cleaner » de Kyuss.

« Vendredi 17 août 2012, à Redlands, une ville pourrie à plus d’une heure à l’est de Los Angeles. Son centre commercial, ses fast-foods, ses maisons identiques, par milliers. Antoine, Sophie et moi attendons Mike, notre batteur, Cole et Baxter, devant le gros liquor-store du coin, histoire de faire le plein de rouge pour la semaine à venir. Chaleur étouffante, l’orage arrive. A vingt minutes à l’est se trouve Calimesa, une ville sans intérêt aux portes du désert de Californie du sud, où nous avons loué une baraque pour la semaine. Elle sera notre QG pendant notre première session d’enregistrement au Sanctuary de Scott Reeder.

Je n’arrive plus à faire la différence entre la pression atmosphérique et mon stress intérieur, qui s’alimentent sans doute l’un l’autre. En 2010, nous nous étions pointés à trois, avec une semaine devant nous pour enregistrer des pistes que nous jouions depuis plus d’un an. Cette fois-ci, nous serons six, puis huit, à enregistrer des sons tout neuf, jamais sortis du studio. Cole Jenkins et Andrew Baxter, deux réalisateurs et musiciens locaux, nous ont proposé de suivre nos sessions d’enregistrement afin de produire une série de mini-documentaires sur Blaak Heat. Sophie, la copine de notre bassiste Antoine, et ma femme Eleanor passent également quelques jours avec nous. Le poète beat/gonzo Ron Whitehead, que nous n’avons encore jamais rencontré physiquement, nous rejoindra cinq jours plus tard.

Nous venons tout juste de fêter notre signature chez Tee Pee Records, qui, en quelque sorte, fait monter l’enthousiasme mais également la pression. Antoine ne nous a rejoint que deux semaines plus tôt, et il nous a donc fallu finaliser le contenu d’un album et d’un EP, soit neuf titres, en deux semaines pile, à raison de six heures de studio par jour. Mike et moi avions passé le mois de juillet dans notre studio d’Echo Park à composer, mais l’ajout d’Antoine a conduit à revoir des chansons et à en écrire de nouvelles.

En studio avec Scott Reeder.

Bref, c’est avec le stress de devoir gérer six à huit personnes et d’avoir plus d’une heure de musique totalement nouvelle à enregistrer que nous arrivons chez Scott le samedi 18 août. Le ranch n’a pas changé : six ou dix chevaux, une dizaine de paons, une douzaine de chiens. Et les deux mouflons. Le studio est entouré de collines dorées, dont la moitié fait partie de l’immense réserve indienne Morongo. Aucune maison voisine n’est visible à l’horizon. Des collines, des montagnes, le ciel. Scott a déjà tout préparé, on se lance directement dans ‘Incident At Stinson Beach’, une piste de heavy-surf-rock destinée à l’EP. Les premiers moments de studio sont toujours bizarres. Rien ne sonne comme il faut dans les écouteurs, chacun veut changer son mix perso, mais il faut avancer. C’est agréable d’avoir Scott, qui commence à bien nous connaître, dans la salle de contrôle. Il nous donne un point de vue extérieur sans pour autant nous l’imposer, tout en gardant un œil sur la montre afin de rester dans les temps. Il sait également détendre l’atmosphère en racontant un truc débile sur Dave Grohl ou Josh Homme et des champis, ou un machin sur Kyuss en tournée. Même si elle est assez décevante, la première journée aura permis de mettre la basse, batterie et guitare rythmique de deux chansons dans la boîte. Et Antoine joue sur la tête Ampeg que Scott a utilisée pour enregistrer Welcome To Sky Valley en 1994. Et puis merde, mon Fender Bassman 1972 sonne du feu avec mon nouveau baffle Supersonic, et Mike envoie une sauce monstre derrière les drums.

Jour après jour, nous entrons dans une forme de rythme assez cyclique, permettant de consommer chaque soir des quantités assez malsaines d’alcool et d’herbe autour de la piscine tout en parvenant à se pointer au studio chaque matin à onze heures pétantes, l’esprit clair. Les pistes se succèdent, et nous atteignons rapidement notre vitesse de croisière. Nous nous habituons également aux caméras de Cole et Baxter, qui sont parfois à quelques centimètres de nos faces, en pleine prise. Lorsque nous butons sur un titre, Scott propose une courte pause et le shot traditionnel de tequila, pour détendre un peu les esprits mais également nos doigts. Certaines pistes assimilables à des odyssées psychédéliques de près de dix minutes ne rendraient pas très bien si elles étaient enregistrées en plusieurs parties. Nous tentons donc des longues prises, avec tous les solos et le chant (que je réenregistrerai plus tard) histoire de bien conserver l’esprit live de chaque chanson. A part ‘Society Of Barricades’, qui figurera sur notre album et qui nous a donné pas mal de fil à retordre, nous ne dépassons généralement pas les deux ou trois prises par titre. Certaines chansons commencent à sonner différemment lorsque la nuit commence à tomber – entendre : lorsque la consommation d’alcool fait un bond -, ce qui est assez satisfaisant. Des titres tels que ‘Helios’ (une chanson de notre EP) bénéficient largement de cet esprit live, rendant Scott assez satisfait de notre boulot et du sien. La chanson ne sonne plus du tout comme elle sonnait en studio et donne l’impression de s’être imprégnée de tout le contexte du studio : la nature, la nuit fraîche, les animaux, l’alcool, Scott et tous les groupes légendaires qui ont foutu les pieds au Sanctuary. Renée, la femme de Scott, entre dans la salle de contrôle au milieu de notre dernière prise : « Ça me rappelle les trucs de SST que j’écoutais il y a vingt ans ».

Un enregistrement sous bonne influence.

Le troisième jour, après une longue prise, Scott nous demande de venir dans la salle de contrôle pour écouter. L’air plus sérieux que d’habitude, il nous fait signe de nous asseoir et nous demande ce que nous comptons faire avec le projet. « Et le label, il va vous faire tourner ? » Nous lui expliquons ce qui est en train d’être organisé pour le printemps. « Non, parce que cet album, il va falloir le tourner. Votre premier album il était sympa, avec des bonnes idées. Mais ce que vous avez, là, c’est absolument unique. Je vous vois bien dans une salle assez grosse en Allemagne, devant deux milles personnes en train de headbanguer sur un gros riff psyché. » Puis il enchaine sur une connerie sur Dave Grohl, avec qui il a jammé quelques jours plus tôt pour le documentaire sur Sound City. Merci papa Scott. Cette (divine) intervention signera l’arrivée du premier moment où je me suis senti posé, plus relax, satisfait de tout le boulot d’écriture des deux derniers mois et vraiment heureux de la façon dont les choses ont tourné.

Nous terminons la première session assez fatigués et avec neuf titres dans la boîte. Ron Whitehead arrive, nous nous en collons une sévère, puis nous prenons la route de Palm Springs, où nous jouons le premier gig de notre courte tournée californienne. On retiendra de cette tournée des lieux vraiment uniques (The Palms, une scène en extérieur au milieu du haut-désert), des groupes bien sympas (Fatso Jetson, Mondo Generator), la tolérance alcoolique de Ron et ses monologues sur scène à propos de ses expériences sexuelles avec son ex-femme viking.

***

Une semaine plus tard, nous revenons à Banning, chez Scott. L’ambiance est bien plus détendue, car le gros du travail est derrière nous. Enfin, derrière Mike et Antoine, qui ont terminé d’enregistrer toute la rythmique. Il me reste à doubler toutes les parties rythmiques de guitare et à enregistrer leads, solos et chant. Le tout pour neuf pistes. Mike et Antoine passent me voir de temps à autres et Cole et Baxter font chaque jour un petit saut au studio pour filmer et faire quelques interviews rapides. Scott et moi bossons dur sur mes parties, en commençant déjà à donner vie au mix, en tentant par exemple d’épaissir le plus possible chaque partie de guitare, qu’elle soit clean ou fuzz. Le deuxième jour, Mario Lalli, légende du desert rock et connu pour son rôle au sein de Yawning Man, de Fatso Jetson et des Desert Sessions, passe nous voir pour chanter sur une de nos pistes. Voir Mario et Scott, les deux papas du desert rock qui se connaissent depuis trente ans, ensemble, dans la même pièce, est assez unique. Il est trois heures de l’après-midi, soit l’heure de lancer le barbecue et de sortir les packs de bière.

Blaak Heat a fait les premières parties de Yawning Man sur leur tournée européenne de 2011. Lors de la dernière date de la tournée, au Nouveau Casino à Paris, Mario est monté sur scène avec nous pour chanter sur un jam. C’est ce même jam, ‘Legend Of The Golden State’, que nous avons « solidifié » puis enregistré pour Mario. Ce dernier prend place dans la salle principale et commence à poser sa voix sur la piste. Scott, Mike, Antoine et moi sommes dans la salle de contrôle. Il tente plusieurs trucs – tous assez incroyables -, mais n’est jamais satisfait et repart de zéro. Il demande à chaque fois à Scott d’effacer la prise. Il se décide ensuite à partir d’une deuxième piste censée rester en arrière plan. Il galère, ne sait pas trop où aller. Nous observons Mario se battre avec lui-même, donner toute son énergie, mais jamais satisfait de sa prise.

Une demi-heure plus tard, Mario choisit d’effacer ce qu’il a fait et de revenir à la piste principale. Il force, n’a pas l’air de savoir où aller. Puis il recommence. Et BAM. Il pose l’intégralité de sa partie en UNE SEULE prise, sans interruption. Sur une chanson de CINQ minutes. Le titre est une sorte de montée en puissance progressive, et le chant de Mario suit cette montée. Vers la quatrième minute, il part dans un truc de malade, lâchant TOUTE son énergie dans une sorte de bouquet final. Dans la salle de contrôle, nous sommes scotchés à nos sièges. Nous découvrons des harmonies qui sortent de nulle part, des paroles aussi particulières qu’inattendues, le tout chanté avec cette voix grave et rauque que nous connaissons si bien, qui nous rappelle que Mario Lalli est bien avec nous, au Sanctuary, en train de nous offrir ce qu’il a créé et qui se marie si parfaitement avec notre piste instrumentale. Scott se retourne vers nous. Il a les larmes aux yeux.

Ron Whitehead

Quelques heures plus tard, Ron Whitehead enregistre ‘Closing Time, Last Exit’, un poème qu’il a écrit pour et sur Blaak Heat Shujaa et qui figurera sur notre album. Plutôt que de faire la prise dans la cabine de chant, Scott propose d’installer le micro à l’extérieur, à côté du grill et des chevaux. L’idée plait à Ron qui, déjà à moitié ivre à quatre heures de l’après-midi, enregistre avec un magnum de rouge dans la main gauche et un livre de Ginsberg dans la main droite, sur fond de collines dorées. Un orage vient de passer, et la prise de Ron n’est pas sans susciter quelques émotions, en replaçant les choses dans leur contexte. La nature est presque infinie et la musique donne l’impression de se faufiler d’une vallée à l’autre, sans limites, sans barrières. Ron flotte au dessus du studio, déclame en même temps le Coran, la Bible et la Torah, annonce ce qui était, ce qui est, ce qui sera. Sa bouteille de rouge fait à la fois office de sceptre et d’eau bénite – les collines ont l’air de doucement se prosterner face à la force suggestive du mot et ce n’est pas pour rien qu’on parle de Ron comme le dernier des « Beat poets ».

***

Nous reprenons la route de Los Angeles une fois les overdubs terminés. Antoine repart pour Londres, et Mike et moi nous reposons véritablement pour la première fois depuis la mi-août. Quelques jours plus tard, nous retournons à Banning pour mixer notre EP, qui s’intitulera The Storm Generation. L’ambiance est totalement différente de celle des semaines précédentes : nous ne sommes que trois en comptant Scott, et Renée traîne avec nous de temps à autres. Nous passons deux journées entières sur le canapé et le volume des moniteurs tend à augmenter proportionnellement au nombre de bières et de verres de téquila descendus. Scott maintient son régime habituel de Coors Light, auquel s’ajoutent vin rouge vers seize heures puis téquila vers vingt heures. Si l’humeur paraît détendue, la deadline du label est fixée à la fin de la semaine, et nous avons une session de mastering bookée deux jours plus tard à Long Beach. La session est donc assez intense car nous devons effectuer les choix artistiques sans pouvoir trop y réfléchir, ce qui est assez frustrant. Mais le fait de devoir se décider dans l’instant conduit souvent à prendre les bonnes décisions et surtout à ne pas perdre de temps. Scott nous connaissant bien, nous avançons assez rapidement, et la première journée se termine vers onze heures du soir autour du grill, sur lequel cuisent des NY strip steaks et des blancs de poulet marinés.

Scott Reeder au casque.

La deuxième session aura duré environ treize heures et Mike et moi rentrerons à LA complètement explosés vers deux heures du matin, mais avec notre EP The Storm Generation en main. Ce dernier sort le 11 décembre sur TeePee Records, en vinyle et CD. Nous retournons chez Scott début décembre pour pondre les overdubs et les voix sur cinq titres restants, qui constitueront The Edge Of An Era, notre deuxième album. La session de mastering aura lieu mi-décembre à Ventura avec John Golden, connu pour avoir masterisé Sonic Youth, Neil Young, Kyuss, Iggy Pop, Soundgarden… L’album sortira fin mars 2013. Une tournée européenne puis une tournée américaine sont actuellement en discussion pour avril et mai 2013. Mike n’a jamais foutu les pieds en Europe, et on est assez impatients de l’y emmener – parents, tenez vos filles ! Barmen, tenez votre bourbon !

Cet été aura constitué une période assez inoubliable, où nous avons eu le sentiment d’être à notre meilleur niveau musical, aussi bien en tant que groupe qu’au niveau individuel. La chaleur écrasante des matinées à notre studio, les nuits glaciales autour du feu dans le désert… Ron nous manque comme un oncle cool peut manquer à un gosse de huit ans. Sauf qu’au lieu de parler de ses motos et de ses gonzesses, notre oncle cool Ron nous parle de la dernière fois qu’il a pris de la coke avec Hunter Thompson. La courte tournée californienne entre deux sessions chez Scott aura permis d’observer l’osmose qui peut exister entre nous sur scène et la facilité avec laquelle nous pouvons construire un mur du son qui, étonnement, plaît autant aux métalleux qu’aux fans de psyché posé. Nous attendons avec impatience la sortie de notre EP puis de notre album, qui vont sans aucun doute provoquer des réactions. De haine ou d’amour, peu importe. Le monde doit savoir que nous sommes là, qu’on existe, qu’on a faim, et que notre heavy-stoner-psyché-surf-néo-psyché, pardon, notre rock’n’roll, est prêt à conquérir la planète.

Thomas Bellier »

Si votre curiosité a été seulement titillée avec ce récit, la série de mini-docus sur cet enregistrement et leur tournée californienne est disponible sur leur chaîne YouTube.



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  • Je suis pressé d’écouter ça ! Le premier album m’avait fait bonne impression, mais en effet il manquait quelque chose.
    Super  » interview  » !

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