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Interview   

Blaze Bayley : guerrier du heavy metal


Blaze Bayley sait d’où il vient et à qui il doit sa carrière. A lui-même, certes, mais aussi et surtout à ses fans qu’il n’a de cesse de remercier et pour qui il ne tarit pas d’éloges. Il faut dire que parmi les « stars » du metal, Blaze Bayley a tout de l’anti-héros. Il a certes fait partie d’un des plus grands groupes de heavy metal au monde, mais c’était à la pire des périodes. Entre le grunge qui a voulu enterrer le heavy metal et les fans qui n’attendaient rien d’autre que le retour de Bruce Dickinson, on peut dire qu’il s’en est vu. Et puis, il y a eu les années d’après, pas toujours faciles, à devoir batailler notamment avec sa santé mentale.

Mais Blaze Bayley tient bon et son nouvel album War Within Me, faisant suite à la trilogie d’Infinite Entanglement, alors que son premier album solo Silicon Messiah a passé le cap des vingt ans, est une ode à cette combativité mais aussi au heavy metal qui coule dans ses veines. Nous parlons de tout ceci avec un Blaze Bayley à la reconnaissance sans faille, satisfait de son statut d’artiste « impopulaire », et souvent touchant et philosophe par rapport à sa carrière.

« Je peux être brisé, je peux être différent, je peux être démoralisé, pour autant ça ne veut pas dire que je suis un raté. Si je me qualifie de guerrier, le guerrier ne doit pas toujours gagner, mais il doit toujours se battre. Les guerriers essayent toujours de se relever après une défaite. »

Radio Metal : Avec The Redemption Of William Black, tu avais conclu la trilogie d’Infinite Entanglement. Quel était ton état d’esprit après cette imposante entreprise, quand est venu le moment de faire un nouvel album ?

Blaze Bayley (chant) : Nous étions physiquement et émotionnellement épuisés. Donc mon manageur m’a demandé : « Quand peut-on prévoir le prochain album studio ? » J’ai dit : « Il faut deux ans pour obtenir la qualité que nous avons eue jusqu’à présent. Nous avons utilisé toute notre énergie et en plus, l’album reposait sur une grande histoire. Pour le prochain, il faudra deux ans pour que la créativité revienne et qu’on ait des idées de qualité nécessaires pour faire un très bon album. » J’avais l’expérience du passé pour ce genre de situation. Il a dit « d’accord » et a trouvé le moyen de maintenir notre activité, de façon à ce que nous ayons le temps de nous reprendre et jusqu’à ce que nous puissions sortir le nouvel album. Nous avions prévu d’enregistrer cette année-là, c’était planifié, mais nous allions aussi faire nos concerts, des festivals et nos propres petits concerts.

Quand les choses ont changé, que ce terrible virus a commencé à s’installer et que les festivals ont été repoussés ou annulés, ça signifiait que nous avions un peu plus de temps à passer sur l’album. Nous n’étions pas obligés de casser le processus pour répéter et faire un concert. A chaque fois qu’un concert était annulé, c’était mitigé : horrible parce que nous ne pouvions pas jouer au festival, et il y avait des festivals vraiment sympas que nous attendions avec impatience, mais aussi très bien parce que ça voulait dire que nous avions trois ou quatre jours de plus à passer sur l’album. Parfois c’était du travail supplémentaire et parfois ça offrait juste l’occasion de se reposer, d’y réfléchir et de laisser les idées s’installer. Ça n’arrêtait pas de se produire : une tournée était repoussée ou annulée, et ça voulait dire que nous avions trois semaines de plus qu’autrement nous n’aurions pas pu passer à faire l’album. Nous avons eu beaucoup de temps en plus, ce qui nous a permis de prendre soin de beaucoup plus de détails. Nous avons pu passer les choses à la loupe pour s’assurer qu’elles fonctionnaient.

Quand je suis revenu de la tournée sud-américaine en mars 2019, je savais qu’il fallait que je fasse quelque chose de positif. Tous mes fans m’ont dit lors de mes meet-and-greets que différentes chansons avaient été importantes pour eux, que certains de mes textes les avaient aidés à traverser des moments difficiles, et je me suis dit : « C’est une période difficile pour mes fans et pour l’humanité. Mes fans m’ont aidé lors des périodes les plus difficiles que j’ai traversées. Il faut vraiment que je fasse de mon mieux aujourd’hui pour mes fans et que je fasse un album positif, exaltant et qui, quand on arrive à la fin, nous fait nous sentir mieux qu’au début. » Nous avons pris soin de plein de détails et avons bien réfléchi aux choses. Nous avons fait attention aux accords que nous utilisions, aux tonalités et aux placements de voix, et nous avons fait très attention aux paroles. On y retrouve une grande partie de ma philosophie personnelle, la manière dont j’ai survécu à des moments très difficiles dans ma vie, les mots que j’ai utilisés pour me pousser à continuer, j’ai utilisé ces mots et ces phrases dans cet album et je les ai mis dans un contexte où je pensais qu’ils auraient du sens pour mes fans.

L’une des choses que les gens ne réalisent pas toujours, mais dont je suis conscient depuis de nombreuses années, car les mots sont très importants dans ce que je fais, c’est qu’on peut employer des mots positifs pour se décrire et ne pas s’autoriser à s’exprimer sur soi en des termes négatifs, on peut choisir comment on se décrit. C’est ce que je voulais faire dans ma chanson « Warrior ». On peut choisir le mot « warrior » (guerrier, NdT) pour se décrire. Je peux être brisé, je peux être différent, je peux être démoralisé, pour autant ça ne veut pas dire que je suis un raté. Si je me qualifie de guerrier, le guerrier ne doit pas toujours gagner, mais il doit toujours se battre. Les guerriers essayent toujours de se relever après une défaite. Je pense que c’est important d’utiliser des mots qui ne nous diminuent pas, qui ne nous dégradent pas, puisque dans la vie, la personne à qui on parlera le plus, c’est soi-même. Notre dialogue intérieur avec nous-mêmes est très important. Je voulais souligner ça, en parler aux gens et partager avec mes fans certaines des choses que j’essaye de faire pour m’aider moi-même, en changeant ces mots que j’utilise pour me décrire dans les situations difficiles.

« Je pense que c’est important d’utiliser des mots qui ne nous diminuent pas, qui ne nous dégradent pas, puisque dans la vie, la personne à qui on parlera le plus, c’est soi-même. Notre dialogue intérieur avec nous-mêmes est très important. »

Les chansons de War Within Me sont du heavy metal typique et plus direct. Est-ce que cet album représente tout ce que le heavy metal représente pour toi, musicalement ?

J’ai beaucoup de chance. Mon manageur m’a dit : « Ça a bien marché pour nous l’année dernière, donc maintenant on peut se permettre de sortir le vinyle et le CD en même temps. Mais il faut que ce soit à la vieille école, un vrai vinyle. » C’était un vrai cadeau parce que tout d’un coup, je pouvais retrouver mes quatorze ans, et me souvenir des fois où j’ai écouté mes premiers albums de heavy metal et les premiers albums en vinyle sur une vieille platine qui avait appartenu à trois autres personnes avant moi. C’était super, nous pouvions penser à la face A et à la face B, à un grand artwork à l’échelle douze pouces au lieu d’un petit artwork tout serré. C’est quelque chose qui m’a naturellement mené à ne pas vouloir m’ennuyer. Je voulais que cet album m’excite. Si je m’ennuie quelque part, alors que se passera-t-il pour mes fans quand ils l’auront écouté plusieurs fois ? Ça faisait longtemps qu’ils l’attendaient. Voilà donc comment nous l’avons abordé.

Nous avions tous les clichés heavy metal à notre disposition pour nous en servir comme des outils. Dès que c’était adapté, nous les utilisions et nous nous fichions de savoir si c’était ringard ou pas, genre : « Là, on va mettre un gros accord ouvert de Mi [imite le son d’un gros accord de guitare], juste parce que ça nous plaît et que ça nous fait quelque chose ! », « Ça c’est le solo ? », « Non, ça c’est la partie mélodique. Maintenant le solo arrive ! » Si nous pensions que ça devait être plus long, nous rallongions, nous n’avions pas de longueur particulière pour les passages instrumentaux. Les sections instrumentales devaient être aussi importantes que les parties chantées, mais la mélodie vocale et les paroles doivent être ce qu’il y a de plus important, mais l’instrumental doit être tout aussi important… Nous n’arrêtions pas de tourner en rond pour nous assurer que tout collait comme il faut, que les paroles, la mélodie et la musique allaient bien ensemble. Nous avons essayé d’attraper vos émotions de cette manière. Nous avons essayé d’amener votre cœur jusqu’à vos oreilles, de le faire sortir, de souffler dedans, de vous faire du bien et de le remettre à l’intérieur. Nous avons essayé de faire ça avec chaque chanson que nous avons faite. J’adore le heavy metal. Si on me coupe, je saigne du metal. C’est assez commun. C’est pareil pour des milliers et des milliers d’autres fans de metal parce qu’au final, je suis un fan de heavy metal comme tous les autres. Mais ce qui rend les choses vraiment très spéciales pour moi, en tant qu’artiste, c’est que je peux utiliser les clichés et les outils à ma disposition dans le heavy metal pour exprimer les sentiments de mélancolie, de tragédie, de puissance, d’excitation et d’extase avec la musique. J’ai donc beaucoup de chance de pouvoir faire ça. C’est quelque chose que j’aime et dont je suis très reconnaissant.

La seule raison pour laquelle je peux faire ça, c’est parce que j’ai des fans incroyables, des fans fidèles, partout en France et dans le reste du monde, qui me soutiennent contre vents et marées. Je suis un minuscule chanteur de metal underground et indépendant, et je suis soutenu par mes fans. Uniquement mes fans. Il n’y a pas de grande maison de disques ou quoi que ce soit d’autre. Jusqu’à présent, j’ai pu organiser un meet-and-greet gratuit à chaque concert de Blaze Bayley en tête d’affiche, et mes fans me disent : « Cet album est important pour moi », « Ces paroles sont importantes », « Cette chanson m’a aidé à traverser une mauvaise période. » Ça me rend très humble d’avoir fait partie de la vie des gens – et pour certaines personnes, j’ai joué un rôle important –, qu’ils m’aient invité dans leur vie et qu’ils aient fait de moi une composante de leur vie. Donc quand est venu le moment de faire un nouvel album, j’avais conscience d’avoir un certain degré de responsabilité envers mes fans, qu’il y a des fans qui attendent vraiment de bonnes choses et des choses positives de moi. J’avais vraiment le sentiment que c’était quelque chose que je devais faire. Il fallait que j’essaye de faire le meilleur album que je pouvais faire pour tous les fans qui m’ont suivi pendant des années, ainsi que pour mes nouveaux fans. J’ai vécu en France plein d’excellents concerts, des concerts incroyables, époustouflants et bourrés d’émotion. Et mes fans français sont restés à mes côtés, m’ont soutenu et m’ont compris en tant qu’artiste. Pour moi, c’était très important de penser à mes fans en France et partout ailleurs quand j’étais en train de faire l’album.

Ça a d’ailleurs été un gros problème quand j’ai terminé l’album, tout était prêt, le mixage, le mastering, l’artwork tout a été fini à temps, mais la livraison du CD et du vinyle a pris du retard, donc j’ai dû attendre plus longtemps pour voir la réaction de mes fans. Je ne sais pas si l’album est bien, j’en suis trop proche. Je ne savais pas quoi penser. J’espérais que mes fans l’aimeraient. Puis, quand le single « War Within Me » est sorti en téléchargement, plein de gens y ont adhéré, pareil pour « 18 Flights », les gens ont aimé. C’était un grand soulagement. Les gens le comprennent, il fait ce pour quoi il a été conçu.

« Nous avions tous les clichés heavy metal à notre disposition pour nous en servir comme des outils. Dès que c’était adapté, nous les utilisions et nous nous fichions de savoir si c’était ringard ou pas. »

L’album s’intitule War Within Me, et il y a cette idée de dualité qui a lieu dans ta tête, entre deux camps opposés, le positif et le négatif, qui se battent l’un contre l’autre. Y a-t-il des moments où le négatif a failli gagner ?

Oui, je pense que c’est pareil pour tout le monde. L’une des choses positives qui ressortent aujourd’hui, c’est le fait que les gens parlent beaucoup plus ouvertement de la santé mentale qu’il y a trois ans. Il y a toujours eu un problème avec le fait de parler de la santé mentale et des stigmates qui lui sont associés, mais maintenant les gens disent : « J’ai été déprimé. Je me suis senti seul. J’ai vécu des moments difficiles », car tout le monde est dans cette situation. C’est normal de ressentir ça quand on est isolé et coupé de sa famille, de ses amis et des gens qui nous sont chers. Je pense qu’à un degré plus ou moins fort, il y a une bataille du meilleur soi chez tout le monde : est-ce que le côté négatif autodestructeur qui veut jouer aux jeux vidéo, rester au lit et boire de l’alcool va gagner ? Ou est-ce que le côté guerrier, courageux et créatif qui dit « je me lève, je range la maison, je prends une douche, je me lave, je m’habille, j’attaque la journée, je commence à changer les choses dans ma vie » va gagner ? Je pense que pour tout le monde, il y a des moments où le côté négatif autodestructeur nous submerge et fait qu’il est très difficile de continuer.

J’ai connu des moments comme ça dans ma vie. J’ai eu des pensées suicidaires. Il y a eu des fois où j’ai voulu abandonner et où je ne pouvais pas affronter l’avenir quand j’ai tourné le dos à la musique. J’ai énormément de chance car j’ai reçu le soutien et l’encouragement de ma famille, mes amis et de milliers de fans partout dans le monde. Fut un temps où je travaillais dans un magasin, j’étais complètement fauché. Il n’y avait plus personne dans mon groupe. J’étais tout seul. Je n’avais même pas de groupe et les fans venaient au magasin où je travaillais et disaient : « Quand feras-tu ta prochaine tournée ? », « Quand sortira ton prochain album ? », « J’ai adoré ton dernier album. J’ai hâte d’entendre le prochain ! » Je travaillais juste dans un magasin, dans des circonstances presque désespérées, mais mes fans n’ont jamais vu ça comme étant désespéré, ils ont vu : « C’est ce que tu fais maintenant, mais ce n’est pas qui tu es. » J’ai été énormément encouragé par plein de gens et par des fans fidèles pour m’aider à me sortir de ces périodes sombres.

Je pense que tout le monde peut suivre cette voie, peut oublier la lumière, peut tomber dans l’obscurité, et c’est la raison pour laquelle il y a des messages anti-suicide dans nombre de mes albums. Sur cet album, on les retrouve dans une chanson qui s’appelle « Witches Night ». Elle essaye de renforcer l’idée qu’en fait, tout est une question de choix. On a des choix, même si on ne réalise pas qu’on les a. On peut choisir notre point de vue et notre manière de voir les choses. On pourrait par exemple prendre un moment merveilleux et super, et essayer de s’en souvenir et de remettre dans notre esprit le sentiment qu’on avait à ce moment-là et revivre de belles choses. C’est ce dont parle la chanson « Witches Night ». Elle parle d’affronter l’obscurité et d’essayer de trouver le moyen d’utiliser une joie du passé pour combattre l’obscurité qu’on peut ressentir dans une situation présente.

Il semblerait qu’il y ait une trilogie de chansons au sein de l’album, respectivement au sujet d’Alan Turing, Nikola Tesla et Stephen Hawking. Qu’est-ce que ces grands scientifiques représentent pour toi ? Comment t’identifies-tu à eux ?

J’ai toujours fait des chansons qui parlaient de vrais personnages et héros. Sur l’album Promise And Terror, j’avais une chanson qui s’appelait « God Of Speed » sur Burt Monro qui, à soixante-cinq ans, a battu le record mondial de vitesse au sol sur une moto. Les gens disaient que c’était impossible et qu’on ne pouvait pas y arriver, mais il l’a quand même fait. Ces scientifiques en particulier ont apporté énormément à l’humanité. Mais dans le cas de Stephen Hawking, il fallait que je fasse quelque chose pour célébrer l’homme, pas le scientifique. On a donné trois ans à vivre à Stephen Hawking et quarante-neuf ans plus tard, il voyageait dans le monde entier pour faire des conférences alors qu’il ne pouvait même pas parler. Il avait trouvé le moyen de communiquer et d’utiliser d’autres outils pour avoir une voix et pouvoir écrire des livres. C’est une histoire incroyable, quand on pense qu’un médecin lui a donné une condamnation à mort, mais il a refusé de s’allonger pour se laisser mourir. Il a dit : « J’ai trop de travail à faire », et pendant quarante-neuf ans, c’est ce qu’il a fait. Pour moi, c’est un héros, car je n’imagine pas un monde où je serais capable d’apprendre à communiquer sans ma voix, d’écrire un livre en utilisant le mouvement de mes yeux et en soufflant dans une paille. C’est impossible d’être prisonnier d’un corps flétri et décrépit et malgré tout de pouvoir rester intellectuellement actif et positif par rapport à la vie. Pour moi, c’est impossible. Stephen Hawking n’a jamais arrêté, peu importe le niveau de difficulté. C’est pourquoi j’ai voulu célébrer Stephen Hawking – l’homme – l’inarrêtable Steven Hawking. Ce médecin a dit : « Dans trois ans, tu devras arrêter parce que tu seras mort. » Stephen Hawking a dit : « Je n’arrête rien du tout. »

« [Les critiques] reçoivent leurs albums gratuitement, donc leur opinion ne vaut rien pour moi. Les opinions qui comptent, c’est celles de mes fans, des gens qui achètent l’album. S’ils ne sont pas contents, alors là c’est sérieux, c’est un problème pour moi. »

Nikola Tesla était un homme peu commun. Il est lié à nous à cause du courant alternatif. Il avait une vision d’un moteur électrique qui fournirait du courant alternatif. Il en a fait un dessin dans le sable et plus tard, il l’a développé. Il a aussi développé la première centrale hydroélectrique quand il travaillait avec [George] Westinghouse. Il avait rêvé des chutes du Niagara et de la roue hydraulique, et des années plus tard, il a vraiment construit la première centrale hydroélectrique au monde, à partir d’un rêve qu’il a eu enfant. C’est incroyable ! J’ai donc voulu célébrer Nikola Tesla et le pouvoir du surnaturel, des rêves, de l’imagination.

Concernant Alan Turing, sa vision du futur était incroyable. Il a inventé le premier véritable ordinateur et ses idées étaient très largement en avance sur leur temps. Evidemment, on ne saura jamais vraiment à quel point il a contribué à l’Europe et à la victoire contre les nazis à cause des secrets officiels, mais il a joué un rôle considérable. Ceci dit, il y a une part d’ombre chez Alan Turing : le test de Turing. Alan Turing a dit que pour qu’une machine soit considérée comme consciente et pensante, elle doit être capable de faire croire à un être humain qu’elle est humaine. En conséquence, les toutes premières interactions entre l’intelligence artificielle et l’humanité seront marquées par la duperie et la suspicion : « Suis-je en train de parler à une machine ? » Et la machine sera très trompeuse parce qu’elle dira : « Je dois persuader cet humain que je ne suis pas une machine. » Les premières interactions avec l’intelligence artificielle semblent en effet très sombres. Soudainement, les films sur Terminateur et Skynet ainsi que Matrix paraissent plus réalistes. L’intelligence artificielle, les robots, les cyborgs dans les films Alien deviennent tout d’un coup beaucoup plus effrayants. La question qu’on doit se poser en tant qu’humain au sujet des rêves d’Alan Turing de machines pensantes, c’est : ces rêves vont-ils devenir des cauchemars ?

Ton album Silicon Messiah a passé le cap des vingt ans l’année dernière. C’était ton premier album après ton départ d’Iron Maiden et beaucoup le voient aujourd’hui comme l’un de tes classiques. Ton passage dans Iron Maiden a été très critiqué, ce qui n’a pas dû être facile à vivre, donc qu’est-ce qui a fait que ça a accroché en tant qu’artiste solo là où ça n’a peut-être pas accroché quand tu étais dans Iron Maiden ?

Il faut voir pourquoi les gens critiquaient. C’est comme perdre un partenaire, sa petite amie, son petit ami ou je ne sais qui, car quand on aime le heavy metal, une chose qui, je pense, est normale pour nous en tant que fan de metal quand on s’intéresse à un groupe, c’est qu’on n’a pas envie qu’il change. On s’y intéresse. On l’aime. On tombe amoureux de lui. S’il change, on est mal à l’aise et on n’est plus amoureux. Pour plein de gens, Bruce Dickinson est leur chanteur préféré de leur groupe préféré. Donc quand il est parti, ils ont voulu rejeter la responsabilité sur quelqu’un et c’était facile de me critiquer et de m’accuser parce qu’ainsi, ils n’étaient pas obligés d’affronter la réalité, qui est que leur chanteur préféré ne voulait plus être dans leur groupe préféré. Il avait besoin de faire une pause et de faire autre chose, et pour moi, c’était une merveilleuse opportunité. Bruce Dickinson est une légende et un incroyable chanteur. Sa tessiture, ses prestations, les chansons qu’il a faites, les performances qu’il a enregistrées et faites en concert… C’est la référence qu’on prend pour juger les chanteurs de metal. Quand il est revenu dans Iron Maiden, c’était pour beaucoup de fans un moment de réjouissance, et ce n’est absolument pas un problème.

J’ai vécu de merveilleux moments au sein d’Iron Maiden. J’ai été très bien traité par les fans, surtout en France. Les gens m’ont offert une opportunité, ils ont ouvert leur cœur et ils ont été très positifs envers moi. Après ça, j’ai pu prendre toutes ces incroyables expériences et leçons que j’ai apprises musicalement pour m’en servir dans mon propre album, Silicon Messiah. A l’époque, il ne s’est pas du tout vendu. Silicon Messiah a été un flop commercial. Puis mon album suivant, Tenth Dimension, n’a pas du tout marché commercialement non plus, c’était un autre échec. Ce n’est que lorsque je suis arrivé à ma trilogie que les choses ont commencé à s’améliorer pour moi. J’ai galéré, mais je ne pouvais pas ne pas faire ma musique. Il fallait que je continue. Je suis obligé de le faire. C’est mon mode de vie, pour le meilleur ou pour le pire. Je suis un chanteur de heavy metal. Et maintenant, après toutes ces années, les gens repensent à Silicon Messiah et disent : « C’était mon album préféré à l’époque. Pourquoi était-il un échec ? » Il n’a pas eu beaucoup de succès, pas parce qu’il était mauvais, c’est un album dont je suis extrêmement fier, mais ce n’était tout simplement pas le bon timing. C’est l’histoire de plein de choses en musique.

« Je n’éprouve aucune animosité envers les gens qui me détestent. Je pense que c’est une bonne chose parce que si j’étais ordinaire et quelconque, ils ne se plaindraient pas du tout. »

Ce qui paraît étrange mais merveilleux, c’est que War Within Me semble arriver exactement au bon moment. Un tueur microscopique qu’on peut tuer avec du savon nous a tous déclaré la guerre. Et maintenant, on fait face à des dilemmes, à trop réfléchir et en étant trop seuls. Maintenant c’est le moment de War Within Me. Ça paraît dingue et merveilleux à la fois, car si mon prochain album était Silicon Messiah et que personne ne l’avait entendu avant, les gens diraient : « Ouah, c’est un super album ! » Certains fans qui me suivent depuis des années et sont restés à mes côtés m’ont dit qu’ils trouvaient que War Within Me était le meilleur album que j’ai jamais fait. Arriver à ça, c’est absolument extraordinaire parce que j’ai fait des choses que je croyais vraiment être bonnes, elles n’ont eu aucun succès commercial, mais artistiquement et sur le plan créatif, c’était des succès pour moi. Mes fans qui m’ont si longtemps soutenu, ont été fidèles et font que j’ai la possibilité de vivre cette incroyable vie en tant que chanteur de heavy metal indépendant, qu’ils disent que War Within Me est sans doute le meilleur album que j’ai jamais fait, ça me procure un sentiment merveilleux. Vingt ans après Silicon Messiah, des gens pensent que je fais toujours du bon boulot et ça c’est incroyable.

Dans quel état d’esprit étais-tu à l’époque, quand tu étais sur le point de lancer ta carrière solo et de sortir Silicon Messiah ?

Le conseil qu’on m’avait donné à l’époque était : si tu peux sortir ton nouvel album avant le prochain album d’Iron Maiden, alors tu as de grandes chances d’avoir du succès. J’ai monté un groupe. J’ai composé les chansons. J’ai enregistré l’album. L’illustration était prête. Tout était terminé. Mais j’avais un gros management à l’époque et il n’a pas fait son boulot. Il n’a pas pu sortir mon album avant Iron Maiden, donc il a été complètement éclipsé par Iron Maiden. Je considérais que c’était un grand album dans ma vie et ma carrière, je trouvais que j’avais de super chansons et que j’avais assuré avec ça, mais c’était tout. C’était un échec commercial. C’était un succès critique, mais un échec commercial. Mais certains critiques à l’époque ont dit qu’il était merdique, ordinaire, et ils le critiquaient vraiment pour être ce qu’il était et ce que je voulais délibérément qu’il soit – un album de heavy metal. Mais pourquoi voudrais-je faire autre chose ? Je suis metal. Je saigne du metal. J’ai été dans un des plus grands groupes de heavy metal au monde. Pourquoi voudrais-je faire autre chose qui ne serait pas du metal ?

Certaines personnes l’ont critiqué et démonté, mais pour moi, les critiques n’achètent pas les albums. Ils reçoivent leurs albums gratuitement, donc leur opinion ne vaut rien pour moi. Les opinions qui comptent, c’est celles de mes fans, des gens qui achètent l’album. S’ils ne sont pas contents, alors là c’est sérieux, c’est un problème pour moi. Mais s’ils aiment l’album, s’ils le trouvent bien, s’ils voient que j’y mets mon cœur et mon âme, alors c’est bon. Quand j’ai sorti ma trilogie, j’ai dit : « aucun journaliste ou DJ ne recevra cet album avant mes fans. » C’est impossible à faire sur une maison de disques normale, mais parce que je suis complètement indépendant, je pouvais faire ce que je voulais. L’opinion de mes fans est ce qui compte le plus à mes yeux, donc quand j’ai sorti l’album Infinite Entanglement, les fans l’ont précommandé et les premières personnes à avoir écouté Inifinite Entanglement étaient mes fans parce que c’était leur avis qui comptait le plus pour moi.

Tu as déclaré que ce serait amusant de faire un événement spécial avec les trois chanteurs ayant officié dans Iron Maiden : Bruce Dickinson, Paul Di’Anno et toi. Tu as dit qu’un tel événement « nécessiterait beaucoup de sécurité parce qu’il y a des gens qui [te] détestent toujours [et d’autres] qui [t]’adorent », et que « des bagarres pourraient éclater ». Vois-tu toujours beaucoup de haine à ton encontre ? Je veux dire que c’était il y a plus de vingt ans…

Les gens qui me détestaient à l’époque me détestent toujours aujourd’hui. Ce n’était pas tout le monde, c’est jusqu’ils étaient bruyants. Ce sont les guerriers d’internet et du clavier. Les voix négatives font beaucoup plus de bruit que les voix positives parce que quand les gens sont contents, ils ne se plaignent pas. Donc quand les gens sont malheureux et mécontents, ils se plaignent et finissent par être les voix qui portent le plus. Mais en vingt ans, il y a eu plein de nouveaux fans d’Iron Maiden. Il y a plein de gens qui n’ont pas ce lien émotionnel avec l’Iron Maiden de l’époque The Number Of The Beast et Piece Of Mind, qui considèrent X Factor et Virtual XI comme étant aussi importants que les premiers albums d’Iron Maiden, aussi importants que No Prayer For The Dying et d’autres albums d’Iron Maiden. Le monde est différent aujourd’hui parce qu’il y a des fans différents, mais je n’éprouve aucune animosité envers les gens qui me détestent. Je pense que c’est une bonne chose parce que si j’étais ordinaire et quelconque, ils ne se plaindraient pas du tout.

« Si le Rock And Roll Hall Of Fame était vraiment sérieux, Iron Maiden aurait dû y figurer depuis déjà des années parce que ce groupe est extrêmement important dans la culture et la musique populaire […]. Il est tout aussi important en musique que Star Wars dans le cinéma. A mes yeux, le fait qu’il n’ait pas encore été intronisé là-dedans est tout simplement ridicule. »

Il est plusieurs fois arrivé que je sois sur scène, que quelqu’un brandisse une banderole qui disait « faites revenir Bruce », et que Steve Harris vienne vers moi pendant que nous étions sur scène, lors d’une pause dans la musique, pour me dire : « Ne t’inquiète pas. Ils ont brandi les mêmes pancartes pour Bruce disant ‘faites revenir Paul’ » alors que ça faisait plus de dix ans qu’il était dans le groupe [rires]. J’ai donc eu le droit exactement au même traitement que Bruce a connu. Je pense que la seule différence, c’est que je m’attendais à tout ça. Je ne l’ai pas mal vécu. Je m’attendais à ce que des gens soient mal à l’aise avec un nouveau chanteur. Pour moi, c’était le meilleur boulot du monde pour un chanteur de heavy metal. C’était le job numéro un dans la profession que j’ai choisie et j’ai réussi à l’obtenir. C’était une super période, mais c’était il y a vingt ans. Donc maintenant, je pense que ce serait vraiment amusant de voir les trois chanteurs ensemble sur scène. Je ne pense pas que ça se fera un jour, mais je trouve que ça serait très amusant.

Iron Maiden a été nominé au Rock And Roll Hall Of Fame, mais seulement le line-up actuel ainsi que Dennis Straton, Paul Di’Anno et Clive Burr. Que penses-tu du fait que le Rock And Roll Hall Of Fame ait décidé de t’en exclure ?

Ce n’est pas la décision du groupe. C’est la décision du Rock And Roll Hall Of Fame et ils ont fait ça avec beaucoup de groupes au fil du temps. Ce n’est pas le choix du groupe inclus dans les nominations. Donc pour moi, ce n’est pas important. Ce qui est important pour moi, c’est le fait que j’ai été intronisé dans le Metal Hall Of Fame, et c’est là qu’on retrouve Ronnie James Dio. Donc je suis aux côtés de Ronnie James Dio dans le Metal Hall Of Fame, et ça pour moi, ça vaut tout l’or du monde. Le Rock And Roll Hall Of Fame est une belle idée, mais étant donné d’où je viens et qui je suis, être considéré aux côtés de Ronnie James Dio – quelqu’un qui, chez de nombreux fans de heavy metal, est considéré comme étant le dieu tout-puissant des chanteurs de heavy metal – est incroyable et c’est quelque chose dont je me réjouis, dont je suis très fier et auquel je ne me serais jamais attendu. Ce n’est pas une organisation commerciale, il n’y a que la musique qui compte pour eux. Si le Rock And Roll Hall Of Fame était vraiment sérieux, Iron Maiden aurait dû y figurer depuis déjà des années parce que ce groupe est extrêmement important dans la culture et la musique populaire, pas seulement dans le heavy metal. Iron Maiden fait partie de la culture populaire. Il est tout aussi important en musique que Star Wars dans le cinéma. A mes yeux, le fait qu’il n’ait pas encore été intronisé là-dedans est tout simplement ridicule.

Tu as déclaré que tu as toujours été impopulaire et que c’est la raison pour laquelle tu as une telle longévité. Penses-tu que la popularité est à double tranchant pour une carrière ?

Je pense qu’être à la mode et être tendance, c’est quelque chose de très difficile. Si tu es au sommet de la mode ou de la popularité, tu vas devenir impopulaire parce qu’il va y avoir un nouveau truc. Comme je suis démodé et que je ne suis pas populaire, j’ai conservé la même communauté de fans pendant des années. J’ai même gagné quelques fans. L’autre chose, c’est que je n’essaye pas d’avoir du succès. Je n’essaye pas de jouer dans des stades ou des grandes salles. J’essaye juste de jouer dans les salles que j’aime bien aussi souvent possible et d’être proche de mes fans. Je n’ai pas une grande maison. Je n’ai pas une voiture ou une moto qui coûte cher. Je vis ma vie comme un artiste. J’apprécie ma vie en tant qu’artiste et cette vie est possible grâce à mes fans. Ça ne m’intéresse pas d’être célèbre. J’étais dans le groupe de heavy metal numéro un au monde. Je faisais des interviews tous les jours, heure après heure. Quand j’étais dans Wolfsbane au départ, nous étions sur la couverture de tous les magazines qui parlaient de musique au Royaume-Uni. C’est sympa d’être célèbre, mais ce n’est pas important. C’est sympa d’être populaire, mais ce n’est pas important à mes yeux. Ce qui est important, c’est de faire du bon boulot qui durera dans le temps. Tu as dit que Silicon Messiah avait vingt ans et qu’on peut encore l’écouter aujourd’hui et l’apprécier. Pour moi, ça c’est une énorme prouesse. Le fait que je ne sois pas célèbre n’est pas pertinent, ça n’a pas d’importance. Les gens qui me suivent, mes fans qui viennent à mes concerts, mes fans en France qui restent à mes côtés se fichent que je ne sois pas populaire. Ce qui leur importe, c’est que je fasse de mon mieux et qu’ils puissent se faire plaisir avec ma musique. Donc pour ma part, je vis comme un artiste et ma musique est au centre de ma vie.

« [Lors du concert d’Iron Maiden à Seattle] j’avais l’impression qu’au moins un tiers du public était constitué de gens venus comme si c’était pour regarder un accident de la route. »

Tu parlais plus tôt de la santé mentale. On dirait que c’est un thème de plus en plus récurent dans le metal, et peut-être dans la musique en général. Penses-tu que l’industrie musicale rende les artistes de plus en plus fous, pour ainsi dire ?

Non, ça a toujours été calamiteux. C’est juste que l’industrie est plus vaste maintenant que par le passé. On a davantage accès aux artistes qu’avant. Ça a toujours été comme ça, mais dans le temps, c’était bien pire. Commercialement, les maisons de disques dirigeaient les artistes, elles les faisaient travailler, les envoyaient en tournée et utilisaient toute sortes de trucs pour faire qu’ils continuent et produisent parce qu’elles gagnaient énormément d’argent. Elles se fichaient des artistes ou de la qualité du travail. Plein de gens dans les maisons de disques traitaient les fans de musique avec mépris, comme s’ils avaient berné les gens en les incitant à acheter de la musique. Dans de nombreux cas dans les années 80, c’est ce qu’ils faisaient. Ils menaient les gens en bateau pour qu’ils achètent des albums qu’ils n’auraient jamais achetés s’ils les avaient écoutés avant. La grande remise à niveau qui s’est passée, c’est que maintenant, c’est possible d’écouter des parties d’un album avant de dépenser le moindre centime. Et c’est un gros problème pour les gros groupes qui ne font pas du bon travail. Pour moi, ce n’est pas un problème parce que je suis tellement petit que ça ne fait aucune différence. Je me concentre pour faire du bon travail, sans gagner un tas d’argent et être vraiment célèbre. Je pense que c’est la différence.

Les gens ont toujours eu des problèmes. Deep Purple a travaillé comme des acharnés. Ils ont maintenu Iron Maiden sur la route pendant des années. Le World Slavery Tour était une tournée juste impossible à faire, mais ils l’ont quand même faite. Je pense qu’il y a toujours eu des problèmes, mais maintenant les gens ont le droit de parler de santé mentale sans avoir l’impression qu’on va les juger comme un tueur en série ou quelqu’un de bizarre. Un des trucs qui sont super dans mon boulot, c’est que je peux parler de ma santé mentale. Ça ne m’affecte pas du tout dans mon travail. Ça n’affecte pas ma popularité. Mes fans se fichent que je dise que je me sens démoralisé, déprimé ou heureux, ils me prennent comme je suis. Mais dans un boulot normal, parfois les gens ont peur de dire : « Je suis déprimé. J’ai des pensées suicidaires. » Les gens ont du mal avec ça. Je pense qu’on parle beaucoup plus de santé mentale maintenant et c’est une très bonne chose.

Il y a eu une époque où l’industrie a été particulièrement difficile pour les groupes de heavy metal : dans les années 90 quand le grunge avait le vent en poupe. Tu as déclaré que quand tu étais dans Iron Maiden, vous étiez en guerre contre le grunge, et vous aviez justement joué à Seattle à l’apogée du grunge et c’était l’un des concerts les plus horribles que tu as vécus…

Si on pense à d’où je viens avec Wolfsbane et comment nous nous sommes formés, nous étions quatre jeunes hommes venant de petites villes et qui admiraient des groupes comme Kiss, Twisted Sister, Van Halen, Iron Maiden, Motörhead, AC/DC, et aucun de ces groupes n’était malheureux. Tous ces groupes nous donnaient le moral et nous voulions être comme ça. A l’époque du grunge, les choses semblaient devenir très introspectives. D’une certaine façon, être malheureux, déprimé et renfrogné était à la mode. C’était une aberration pour moi. Notre musique n’avait pas sa place là-dedans, si ce n’est qu’il y avait encore des fans de metal, mais nous étions dans l’ombre. C’était difficile pour nous de nous montrer : « Oh ! Iron Maiden, c’est tellement démodé ! » Mais dans le metal, on se fiche de la mode et de l’âge. On se soucie d’abord de la qualité. Est-ce que c’est bien ? Est-ce que ça nous fait du bien ? Quelles émotions est-ce que ça véhicule ? On est comme ça dans le metal, et c’est le genre musical qui a le pouvoir de me faire dépasser ma condition pendant quelques minutes.

Avec le grunge, il y avait une guerre d’attitudes et ils ont essayé de nous tuer. De nombreux journalistes avaient tourné le dos au metal et à Iron Maiden. Ils disaient : « C’est tellement démodé », « Ils devraient abandonner »… C’était horrible. Mais au final, c’est l’attitude qui a permis au metal de rester en vie. Nous avons continué dans le metal, et même si ça pouvait paraître impossible, nous n’y pensions pas, nous poursuivions notre route. Mais on dirait que dans le grunge, ils ont été victimes de leur propre succès, de leur propre célébrité et de leur propre négativité, d’une certaine façon. Si tu écoutes War Within Me d’un côté et un l’album de Pearl Jam ou d’un de ces groupes d’un autre côté, un album t’exaltera quand l’autre te fera dire : « Oh, c’était un album sympa. » Si tu écoutes War Within Me, tu diras soit : « C’est horrible, je déteste ça. » Soit : « J’adore parce que ça me fait ressentir quelque chose et que je peux faire quelque chose. » Je pense que c’est ça l’histoire du metal. Il y a tant dans l’art et la musique qui parle à l’âme et au côté primitif de l’homme. Si je veux ça, je recherche quelque chose qui me transportera dans un endroit différent et meilleur. Je ne cherche pas à ce que la musique m’emmène dans l’obscurité alors que j’y ai déjà passé beaucoup de temps.

« On ne vient pas voir Blaze Bayley. On vient être avec Blaze Bayley à un concert. C’est quelque chose que l’on fait ensemble. »

Quelle a été ton expérience personnelle de ce concert à Seattle ?

Des gens étaient venus pour se moquer. Il y avait de vrais fans qui sont venus en disant : « Rien à foutre. Je me fiche de ce qu’on peut dire. C’est mon groupe. C’est mon groupe préféré. C’est ma soirée. Je suis là pour en profiter. » Mais il y avait d’autres gens qui étaient là : « Ils sont toujours en activité ? Comment ces dinosaures du passés peuvent-ils encore exister ? Ne sont-ils pas morts maintenant ? Comment font-ils pour continuer face à Nirvana, Pearl Jam et Soundgarden ? Ils ne sont pas pertinents. » J’avais l’impression qu’au moins un tiers du public était constitué de gens venus comme si c’était pour regarder un accident de la route, ou comme s’ils entraient dans un musée, comme si ce que nous faisions n’était pas sérieux ou que c’était un genre de pantomime. Mais non, c’était la passion, l’énergie et l’esprit de la vie qui nous animaient. C’était une expérience horrible. Au fil du concert, je me sentais de plus en plus proche des fans purs et durs, des vrais fans de metal, des fans d’Iron Maiden, des gens qui avaient acheté tous les albums, et de plus en plus distant et amer – il faut être honnête – envers les gens qui étaient venus juste pour nous regarder comme si sortions d’un musée.

Tu es un artiste qui tourne beaucoup et pour qui rencontrer les fans et être proche d’eux est très important. Tu dois être malheureux aujourd’hui de ne pas pouvoir jouer devant eux et les rencontrer physiquement…

C’est à la fois bien et mal. Rencontrer mes fans me manque. Ça me manque vraiment, mais je ne sais pas depuis combien de temps je n’arrête pas de bouger. Quand je n’étais pas en tournée, j’avais différents problèmes dans ma vie, je devais déménager… Je n’avais jamais passé autant de temps à un même endroit sans déménager en plus de trente ans. Ça a été une bonne chose pour moi personnellement. Avant, je trimballais toujours un sac chargé d’affaires et j’avais toujours les mêmes habits, or là j’étais chez moi et je me disais : « Oh, en fait je vis ici et je ne suis pas obligé d’aller ailleurs ! » Et j’ai commencé à penser aux moments que j’ai dû passer à courir d’un bout à l’autre de l’aéroport de Francfort pour essayer de prendre une correspondance impossible, aux fois où j’ai dormi dans un aéroport, aux fois où j’ai été coincé dans un bus au milieu de nulle part, à attendre que quelqu’un apporte de l’essence pour que nous puissions continuer… Après tous ces moments sombres, tu sais quoi ? Ça ne me manque pas de dormir par terre dans un aéroport, d’attendre que la réception ouvre, etc. Ça ne me manque pas de ne pas pouvoir aller aux toilettes comme il faut dans le bus de tournée. Ça ne me manque pas de voyager pendant des heures et des heures tous les jours, ce qui est très malsain, pour passer deux heures avec mes fans. Donc d’une certaine façon, c’était bien.

Maintenant, j’ai l’impression d’avoir retrouvé l’énergie. Maintenant, je suis prêt à repartir, et en septembre, si tout va dans le bon sens, nous commencerons petit à petit à nous préparer à tourner. Nous avons de petits concerts programmés et j’espère sincèrement pouvoir revenir dans la belle France, voir mes amis et mes merveilleux fans à Lyon et partout en France, car mes fans français ont été très bons avec moi au fil des années. Je suis vraiment excité à l’idée de chanter les chansons de mon nouvel album War Within Me pour les fans français et de les entendre chanter avec moi en France. On ne vient pas voir Blaze Bayley. On vient être avec Blaze Bayley à un concert. C’est quelque chose que l’on fait ensemble et ça ne rime à rien sans mes fans. Mes fans font que toutes mes tournées sont très spéciales pour moi, que ce soit quand j’étais dans Iron Maiden ou lors de mes tournées solos, notamment pour ma trilogie d’Infinite Entanglement. Aujourd’hui, je suis vraiment excité par l’album War Within Me et à l’idée de jouer ces morceaux pour mes fans en France.

Parviens-tu quand même à survivre financièrement sans tourner ?

Oui, j’ai beaucoup de chance. Je suis complètement soutenu par mes fans en France et partout dans le monde. Ils sont allés dans ma boutique en ligne et y ont acheté les articles qu’ils auraient autrement achetés en tournée. Je suis un artiste et je vis comme un artiste. Je ne suis pas une rock star. J’ai une maison très modeste, une voiture ordinaire, et je vis pour ma musique. Les gens qui ont de vrais problèmes se sont de toute évidence ceux qui ont de grandes maisons à entretenir et ce genre de choses, et ceux qui n’ont pas le genre de fans extraordinaires, merveilleux et fidèles que j’ai la chance d’avoir. Je suis tellement reconnaissant envers mes fans de m’aider à survivre à ça. Ce sont mes fans qui m’ont permis de composer et d’enregistrer l’album War Within Me. Je l’ai fait en pensant à eux. Je suis incroyablement chanceux et très reconnaissant de tout le soutien que j’ai eu et que je continue d’avoir de la part des merveilleuses personnes que sont les fans de Blaze Bayley.

Interview réalisée par téléphone le 10 mai 2021 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Emilie Bardalou.
Traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Artur Tarczewski (1), Christophe Ochal (2), Thomas Ertmer (3), Jelena Jakovljevic (6), Alec King (7).

Site officiel de Blaze Bayley : www.blazebayley.net

Acheter l’album War Within Me.



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  • Toujours sympa ce type. Il continue contre vents et marées, garde la pêche et fait bien son truc en toute humilité. C’est le prolo du heavy metal.

    [Reply]

  • Romainvar Gilðasson dit :

    Comme toujours, des mots intéressants avec Blaze Bayley. Il mérite tellement… Je suis content de voir que maintenant d’avantage de gens ont transpercé le plafond de verre sous le prisme duquel Blaze était ringardisé et rabaissé uniquement à son passage dans Iron Maiden. Sa carrière solo connaît peu d’accroc je trouve. Même l’album The X Factor avec Maiden, reste encore un des mes favoris à ce jour.

    Désormais au moins une quinzaine de concerts de Blaze à mon actif, je n’ai jamais été déçu, tant il donne tout sur scène et se montre disponible auprès de ses fans avant ou après le show. Je ne peux que témoigner qu’entre tous les artistes aperçus en concert Metal et hors-Metal confondus depuis ma plus tendre enfance, je n’ai jamais vu pareil cas.Il est plus que son job.

    J’aime beaucoup sa description du « Guerrier ». Pas obligé de gagner, mais du moins de se battre.

    au risque de paraître dithyrambique – mais je m’en fiche : Blaze est l’un de mes héros, une grande source d’inspiration, et pas seulement musicale. Je le considère comme une partie importante de ma vie. Il est courant qu’en voiture pour me rendre à mon travail, je me passe quelques chansons de lui et d’autres.

    Je suis toujours touché après ses années de l’humilité de cet homme. Exemplaire. alors que dans la campagne où je vis, il y a des groupes naissants à l’attitude présomptueuse et puante qui ne mettent pas de sueur vraiment dans la qualité musicale, et qui ne veulent faire de la Musique uniquement pour avoir un petit succès local, boire des canons offerts à droite et à gauche, et soulever des groupies dans leurs loges…

    Le dernier album paru War Within Me est encore un bon cru. Hormis deux chansons que je range à un statut convenu et ordinaire, pour le reste je ne trouve rien à jeter. Il chante toujours avec la même émotion et la même conviction. sa voix a pas mal évolué avec les années. Je trouve qu’il chante de mieux en mieux. Au détour de quelques titres on détecte toujours l’ambition complémentaire de trouver l’octave approprié. Sur l’album précédent, je citerais à titre d’exemple la courte chanson « Already Won ». Sur ce nouvel opus, dans sa construction, le titre The Unstoppable Stephen Hawking est singulière. Mais celle qui me fait vraiment dresser tous les poils est clairement « Pull Youself Up ». Ca me laisse sans mots.

    Sur le plan musical toujours du niveau. Je trouve qu’avec les membres d’Absolva depuis plusieurs années il est bien entouré, et ça concourt à sa bonne forme et à la qualité de ses disques.

    Pour moi, dans l’attitude, la sensibilité et le réalisme musical, il est en somme le Ronnie James Dio de l’Underground. D’ailleurs Dio est l’une de ses grandes inspirations : il fait souvent référence à Dio comme celui qu’il a vu un soir lors d’un concert à Birmingham quand il était jeune. Ca a été une expérience révélatrice qui lui a donné l’envie de de venir chanteur de Heavy Metal. Pas de paternité musicale entre eux, leurs voix ne sont pas comparables dans le ton, mais pour moi dans l’attitude, la pomme n’est pas tombée loin de l’arbre.
    Un héros.

    Bref je stoppe là. Merci beaucoup pour cette interview , c’était passionnant à lire.

    [Reply]

    ZobdoS

    Yes je suis pas fan de sa musique, (j’apprecie ses albums sans vraiment m’en souvenir)
    Mais comme Lemmy d’une certaine maniere j’embrasse sa philosophie, ses motivations et son mode de vie relativement simple (le mode de vie de Lemmy a contrario c’est pas un exemple lol). Mais leur philosophie de la vie, leurs textes sont pleins de ressources et de catalyseurs pour ceux qui les lisent. Je ne vois pas le coté « impopulaire » de Blaze bailey, je pense qu’il a assez de renommée pour etre considéré comme une rock star, mais il est « down to earth » il a les pieds sur terre, il n’est pas un ogre de reconnaissance ou de richesse. Et c’est sa plus grande valeur !

  • Très belle interview, merci.

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