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Interview   

Blind Guardian : aller toujours au-delà


Quand Blind Guardian propose un album live, en l’occurrence Live Beyond The Spheres, il ne fait pas les choses à moitié : trois disques, vingt-deux chansons, des mois de travail en amont pour que tout soit techniquement impeccable, en aval pour passer en revue les cinquante concerts enregistrés sur la tournée 2015 pour en extraire les meilleurs moments. De toute façon, avec Blind Guardian, le moindre projet prend des allures titanesques – en témoigne l’album orchestral en chantier depuis des années. Nous avons joint le guitariste, membre fondateur et compositeur André Olbrich pour comprendre ce que produire un tel album implique mais également pour en savoir davantage sur le rapport du groupe au live.

Et comme André avait un peu de temps devant lui, nous en avons profité pour revenir sur deux albums qui fêteront respectivement leurs trente et vingt ans l’année prochaine : Battalions Of Fear, là où tout a commencé, et le grand classique Nightfall In Middle-Earth. De quoi digresser vers des échanges passionnants sur la carrière du groupe et son état d’esprit artistique marqué par les remises en question et la progression constante.

« Certaines personnes disent que nous sommes très progressifs. Moi, je dirais que nous sommes très enjoués et comme des petits enfants : nous n’arrivons pas à nous arrêter de nous amuser ! »

L’année dernière, Hansi Kürsch a déclaré que vous sortiriez un double album live en 2018. Eh bien, l’album sort en réalité cette année et c’est même un triple album ! Ça doit bien être la première fois que vous êtes en avance sur vos plans… [Petits rires].

André Olbrich (guitare) : Eh bien, je pense qu’Hansi s’est un peu emmêlé les pinceaux sur les années, car notre plan était depuis le début de sortir cet album cette année. Donc je pense que nous sommes parfaitement dans les temps, car nous sommes déjà en train de travailler sur notre album metal et à nouveau sur le projet orchestral, et nous essayons de conserver un planning de quatre ans.

Vous sortez donc un album live massif qui s’appelle Live Beyond The Spheres enregistré durant votre tournée européenne de 2015. Tout d’abord, pourquoi avoir choisi de compiler des chansons de plusieurs concerts plutôt que documenter un seul concert ?

Parce que si tu fais une tournée avec autant de concerts que nous, il y a toujours des moments magiques ici et là, et bien sûr, c’est un rêve de rassembler ces moments magiques dans un seul album et offrir aux fans uniquement le meilleur du meilleur. Parce que je pense que si tu ne prends qu’un concert, ça ne serait pas aussi différent des bootlegs qu’on trouve partout, mais le fait d’avoir cette qualité extraordinaire, je dirais, où tu as vraiment les meilleurs moments d’une tournée rassemblés dans un seul album est quelque chose que les fans ne peuvent pas obtenir si facilement. Je pense que c’est apprécié par nos fans de pouvoir obtenir les points culminants des prestations.

Mais est-ce que ça ne produit pas un album live trop parfait si on le compare aux albums live classiques qu’on a connu dans le rock et le metal ?

Ces albums live classiques dont tu parles ont été faits à des époques différentes. Maintenant, nous avons internet, YouTube, toutes ces choses dans lesquelles les gens puisent des tonnes de musique gratuitement, et la qualité est, disons, seulement correcte. Donc je ne vois pas l’intérêt de donner aux fans quelque chose de similaire et pour laquelle ils doivent payer. S’il n’y a pas un niveau bien supérieur en qualité, je ne paierais pas pour un CD. Donc si je choisis de faire quelque chose pour nos fans, il faut que ce soit quelque chose de spécial, quelque chose qu’ils ne trouveront pas sur YouTube. Donc nous avons écouté et passé en revue cinquante concerts que nous avons enregistré et nous avons choisi uniquement certains rares moments magiques. Par exemple, si tu joues une chanson dans différents pays, tu obtiens des réactions très différentes. Donc certaines chansons explosent dans certains pays, alors qu’elles sont probablement plus calmes dans d’autres pays. Mais si tu as ces supers atmosphères où les fans chantent durant toute la chanson, alors c’est quelque chose de spécial et ça vaut le coup de l’écouter plus d’une fois. En fait, ces trucs habituels que tu trouves sur tous ces canaux, il y en a tellement et c’est un peu ennuyeux pour moi parce qu’il n’y a rien de spécial, je les regarde une fois et puis j’oublie, alors que ce CD, tu peux l’écouter des centaines de fois et c’est sympa grâce à cette atmosphère que nous avons capturé. C’est donc pour ça que je trouve que ça vaut le coup de payer pour se le procurer.

Comme tu l’as dit, vous avez enregistré cinquante concerts, d’une longueur moyenne de deux heures et quinze minutes. Cela a dû être une sacré tâche de passer en revue toute cette musique !

Ouais. En fait, comme tu l’as précisé, nos concerts font en moyenne deux heures et quinze minutes, et le CD est comme un concert très, très rallongé [petits rires] parce que nous ne pouvions pas nous passer de toutes ces chansons ! Nous voulions en mettre autant que possible. Mais ouais, c’était beaucoup de travail parce que tu ne peux pas faire ton choix après n’avoir écouté le concert qu’une seule fois, tu dois l’écouter peut-être trois ou quatre fois avant de vraiment choisir tes chansons préférées. Donc Hansi et moi, nous avons écouté les concerts durant plusieurs mois. C’est pourquoi ça a pris autant de temps, car en 2016, tout le temps libre que nous avions, nous l’avons passé à écouter les concerts et sélectionner les chansons. Voilà pourquoi ça ne pouvait sortir qu’en 2017 [petits rires].

Comment êtes-vous parvenus à rendre le résultat final uniforme en compilant des chansons provenant d’autant de concerts et salles différentes ?

Charlie [Bauerfeind], notre producteur, a fait une liste, Hansi a fait une liste et j’ai fait une liste. Et bien sûr, Hansi et moi, nous regardions l’approche musicale et celle des fans, tandis que Charlie regardait l’aspect technique des choses qui se passaient. Donc au final, nous avons trouvé des chansons que chacun de nous aimait, et c’est ce qui a constitué le dernier ensemble de chansons, disons. Nous avions plein de bonnes versions de certaines chansons, donc au final, nous pourrions faire trois albums comme celui-ci à partir de la matière que nous avions, car le niveau de jeu sur cette tournée était très élevé, donc nous avons trouvé de très belles versions. Mais je pense que d’un point de vue technique, nous avons rendu ça possible parce que nous l’avons planifié très en amont de la tournée. Nous savions qu’il y aurait plein de problèmes pour que ça sonne comme un seul concert si nous choisissions des chansons captées dans différentes salles. Chaque salle a un son différent. Donc ce serait très difficile à mixer au final si tu ne prépares pas certaines choses techniques. Comme nous avons des amplis digitaux et que nous pouvons avoir exactement le même son de guitare chaque soir, c’était un pas dans la bonne direction qui a rendu cet album possible. Et puis d’autres choses, comme le fait que nous ayons essayé environ vingt micros de chant pour Hansi pour trouver un micro qui n’enregistre pas trop de bruit ambiant. Par exemple, sur scène, tu entends très fort la batterie, et le son de batterie, évidemment, est capté par le micro de chant. Donc nous avons choisi plein de choses diverses au préalable pour avoir des possibilités au niveau du mix plus tard. Et je trouve que ça a vraiment payé, parce que maintenant, même si tu te rends compte que ça provient de différents concerts parque Hansi change de langue durant ses introductions, au niveau du son, ça reste très stable. Il n’y a que si tu compares certaines choses que tu trouveras que les sons d’ambiance sont légèrement différents ici et là. Mais je pense que, par l’enchaînement du concert, tu peux vraiment l’apprécier comme un seul concert, ce n’est pas un album patchwork.

Un enregistrement live, ce n’est pas comme un enregistrement studio, tout n’est jamais parfait, il y a toujours quelque chose de plus brut et moins contrôlé, avec des erreurs, etc. En étant les perfectionnistes que vous êtes, comment avez-vous géré ces imperfections ?

Bien sûr, la musique live est imparfaite. Rien n’est parfait là-dedans. J’aime les petites erreurs et j’aime que les chansons soient plus vivantes et plus rock n’ roll, au final. Mais il y a deux regards différents sur ce type de perfection. D’un point de vue technique, je veux que ce soit parfait. Je ne veux pas de bruit ou entendre beaucoup de différence dans la qualité du son des chansons, ou ce genre de trucs. Je veux que ce soit parfait au niveau technique. Et par rapport à la façon dont nous avons joué les chansons, j’étais très satisfait de presque chaque concert que nous avons donné. Je pense que, pour revenir à ta première question, nous pourrions sortir n’importe lequel de ces concerts en un morceau, ce que nous ferons peut-être plus tard, mais pour nous, ce ne sera pas un album live normal. Peut-être que nous sortirons un concert comme ça en bonus de quelque chose, juste parce que nous l’avons [petits rires]. Donc ouais, je ne pense pas que cet album soit trop parfait, je pense que les chansons s’enchaînent naturellement, comme nous les jouons en live. Le groupe est vraiment en très grande forme aujourd’hui. Je veux dire que nous avons cette machine rythmique géniale avec Frederik [Ehmke] et Barend [Courbois] à la basse, ils ont un impressionnant timing. Les chansons groovent, elles envoient, c’est tout ce que je demande.

« Toutes nos chansons ont des parties épineuses à la guitare ; les guitaristes ne s’ennuieront jamais avec notre musique [rires]. »

Le public est très audible et fait complètement partie de ces enregistrements, surtout sur les ballades. Est-ce que tu le considères comme le septième membre du groupe en live ?

Oui, je le considère vraiment comme tel, et pour nous, c’était très important. Nous avons pris beaucoup de soin à ça et avons placé plein de micros dans la salle partout où nous jouions, car nous voulions enregistrer les gens chanter. Et ça a payé au final, parce que les chansons, si tu coupais le public, elles ne seraient pas pareil. La magie opère vraiment entre les fans et le groupe. Evidemment, comme dans « The Bard’s Song », c’est le point culminant de la célébration [rires]. C’est propre aux concerts de Blind Guardian. Partout où nous jouons dans le monde, c’est pareil, les fans chantent vraiment avec le groupe et il y a une atmosphère particulière, et je pense que nous l’avons joliment capté sur cet album.

Qu’est-ce qui, dans votre musique, d’après toi, rend le public si réceptif et participatif ? Qu’est-ce qui fait la différence ?

Je pense que c’est ce sens du détail. Nous sommes très enjoués et nous allons en profondeur. C’est pour ça que certaines personnes disent que nous sommes très progressifs. Moi, je dirais que nous sommes très enjoués et comme des petits enfants : nous n’arrivons pas à nous arrêter de nous amuser ! Hansi raconte de très belles et profondes histoires pour compléter le tout. Et les gens aiment vraiment avoir cet aspect, comme si tu voyais un film avec tous ces détails. C’est le genre de musique dans laquelle ils peuvent profondément se laisser emporter, qu’ils peuvent profondément apprécier, et grâce à ça, les émotions sont très fortes, et grâce aux émotions, ils comment à chanter et danser ! [Petits rires]

Comme on l’a dit, la moyenne des concerts fait deux heures et quinze minutes. C’est assez long, étant donné à quel point les chansons peuvent être exigeantes. Comment parvenez-vous à maintenir l’énergie durant tout le concert ?

Nous sommes très bien préparés avant de partir en tournée. Nous essayons de rester en bonne santé et faisons un peu de sport. Pendant une tournée, il faut bien manger, et le plus important est d’essayer de dormir. Il faut être concentré sur ce qu’on fait, car c’est éreintant de voyager d’un point A à un point B tous les jours et tu ne dors probablement pas souvent profondément. Mais je pense que tout le monde désormais dans le groupe et l’équipe est hautement professionnel. Tout le monde est focalisé sur le concert. Nous ne faisons pas grand-chose autour des concerts lorsque nous tournons, nous sommes vraiment concentrés sur la soirée pour emmagasiner toute l’énergie, ensuite lorsque nous jouons deux heures, nous pouvons la relâcher, et le reste de la journée n’est que repos [petits rires].

Vous avez désormais dix albums, et vos deux derniers albums contiennent certaines de vos chansons les plus complexes. Cependant, quelles sont les chansons les plus difficiles à reproduire en live en tant que groupe pour vous ?

C’est toujours les chansons qui ont plus de couches que les autres, ou plus de parties mélangées. Car sur scène, nous ne sommes que six musiciens et tu ne peux jouer qu’une mélodie ou une harmonie. Bien sûr, ensuite il faut voir comment tu peux ajuster une chanson de façon à ce que ça fonctionne comme une chanson rock. Pour la plupart des chansons c’est possible. Le plus grand défi que nous avons rencontré était de jouer « And Then There Was Silence » en live, mais aujourd’hui, elle rend super bien. Nous l’avons adaptée à ce contexte, nous avons trouvé un moyen de réarranger même les chansons complexes comme celle-ci pour la scène et ça marche. Nous avons joué « Wheel Of Time », qui était très, très difficile au début. Je pense qu’au final, nous pourrions jouer n’importe quoi aujourd’hui. Mais c’est vraiment beaucoup de travail, ça prend du temps d’adapter une chanson à la scène. On nous a demandé si nous ne pourrions pas jouer certains albums en entier, et si tu veux vraiment faire ça, il faut au moins six mois de préparation. Donc ça prend beaucoup de temps. C’est plus difficile que pour d’autres groupes.

N’est-ce pas frustrant de ne pas pouvoir jouer des chansons comme « The Ninth Wave » ou « Wheel Of Time » avec un orchestre et des chœurs comme elles ont été conçues au départ ?

Oui, c’est une tragédie ! [Rires] Evidemment, j’aime vraiment l’orchestre et ça sonne tellement magnifique en live. J’aimerais vraiment offrir ça à nos fans, mais malheureusement, nous ne sommes pas un groupe suffisamment gros pour pouvoir se le permettre. Ca requiert beaucoup d’argent d’amener soixante personnes d’un endroit à l’autre, n’importe qui peut l’imaginer. Les concerts comme nous faisons, à notre échelle, ne peuvent pas payer pour ça. C’est impossible à faire, même si ça serait un rêve. Mais nous travaillons sur le projet orchestral en ce moment et cet album sortira début 2019. Comme nous voulons le porter en live au moins une fois, nous sommes en train de réfléchir à des solutions aujourd’hui pour produire un concert nous-même avec un orchestre, mais nous réfléchissons encore aux options qui permettraient de le faire. Mais c’est quelque chose qui arrivera dans le futur.

Et quelle est la chanson la plus difficile à jouer pour toi en tant que guitariste ?

Pour moi, le challenge, c’est « Tanelorn » parce qu’elle est vraiment rapide et très exigeante pour la guitare, mais d’un autre côté, je l’adore. Nous la mettons toujours dans la première partie du set parce que cette chanson me met dans le concert. Si je vois vraiment qu’elle se passe bien et que je peux la jouer, alors le reste du concert sera facile [petits rires]. Donc j’aime bien avoir une de ces chansons difficiles vraiment au début du set. Une autre, pour le groove et la complexité, est « And Then There Was Silence », évidemment. C’est une chanson très exigeante à la guitare. Je crois que toutes nos chansons ont des parties épineuses à la guitare ; les guitaristes ne s’ennuieront jamais avec notre musique [rires].

Ayant dix albums à votre actif, comment construisez-vous vos setlists désormais ?

Pour la dernière tournée, nous avons répété plus de quarante-cinq chansons pour avoir un large panel de chansons. Notre concept est de jouer autant de chansons de chaque album que possible. Mais bien sûr, nous ne pouvons pas jouer tout tous les soirs, donc nous avons certaines chansons qui sont dans le set chaque soir. Ce sont, disons, la base du jeu de lumières et… Tu as besoin de points fixes dans le set, et entre ces points fixes… Par exemple, tous les soirs, nous commençons avec « The Ninth Wave », parce que c’est l’introduction et il faut que le jeu de lumières soit focalisé sur le début du concert, évidemment, il ne peut pas changer, autrement ça ne collerait plus. Pareil avec la fin du concert, nous la célébrons avec « Mirror Mirror », et c’est une chanson fixe, nous ne l’avons pas changée sur cette tournée. Ensuite certains classiques, comme « Nightfall » ou « Bard’s Song » sont très difficiles à remplacer par une autre chanson, nous voulons avoir ces apogées dans le concert, donc nous les laissons là. Mais toutes les autres chansons peuvent être échangées.

« [En 88], nous avions des objectifs professionnels mais la façon d’atteindre nos objectifs était très peu professionnelle [rires], car nous voulions seulement nous éclater. En fait, nous ne répétions même pas, nous nous retrouvions en salle de répétition pour jouer aux cartes, boire et discuter ! [Rires] »

Donc Hansi écrit une setlist différente chaque soir, et nous avons joué quarante-cinq chansons durant la tournée. Certaines chansons uniquement au début de la tournée, d’autres chansons à la fin de la tournée. Nous changeons au moins deux ou trois chansons tous les soirs. Ça permet aux concerts de rester intéressants et stimulants pour le groupe également, car tu ne sais jamais à quoi t’attendre. Nous ne découvrons la setlist que lorsque nous montons sur scène. Pour moi, ça marche très bien parce qu’ainsi, nous pouvons présenter à nos fans nombre de nos classiques et avoir la chance d’éviter la routine sur une tournée. Car si tu laisses tout à l’identique, après trois ou quatre concerts, tu joues avec une routine et ensuite ça peut devenir ennuyeux pour tout le monde, et ça serait terrible parce que bien sûr, tu n’as pas envie d’avoir l’air de t’ennuyer ou quoi que ce soit de ce genre, tu veux maintenir l’intérêt pour toi, faire que ça reste palpitant. Et pour ça, les changements sont très bons, car alors, tu dois être à cent pour cent concentré et tu es à la fois un peu excité et effrayé de ce qui arrive et ce qui se passe dans le concert. Avec un enchaînement de chansons différent, c’est tout le concert qui paraît différent chaque soir, et c’est vraiment super !

Qu’est-ce qui fait un bon concert pour toi ?

Pour moi, c’est vraiment une question de musique. C’est vraiment l’état des musiciens, comment ils se sentent ce jour et comment ils jouent ensemble. Je veux que tout le monde dans ce groupe se donne à cent pour cent chaque soir. Bien sûr, certains jours quelqu’un est un peu plus faible parce qu’il a peut-être attrapé froid ou ceci ou cela, mais tu le ressens, immédiatement. Tu ressens si quelqu’un n’est pas à cent pour cent là. Mais dans Blind Guardian, nous avons un très haut niveau, et sur tous les concerts que nous avons joué sur cette dernière tournée, il y avait toujours un très bon niveau de puissance et presque aucune erreur. Je veux dire que les musiciens sont tous très bons. Nous sommes très bien préparés et nous pouvons délivrer une certaine qualité chaque soir, ce qui est notre but, car nous prenons ça très au sérieux [petits rires], je ne sais pas… C’est pour s’éclater mais nous ne voulons pas monter sur scène et ne pas être contents et satisfaits. C’est vraiment un bon sentiment de voir les fans heureux et excités, et quitter la scène comme ça. Tout le monde dans le groupe aspire à ça.

Et quels sont les groupes que tu admires en termes de prestation live ?

Je ne dirais pas que c’est un groupe, je dirais que ce sont des groupes sur certaines tournées qu’ils ont effectué, parce que j’ai vu des groupes énormément changer. Par exemple, j’ai vu Kiss lorsqu’Iron Maiden était en première partie, et Iron Maiden, à cette époque, avait une puissance incroyable dans son line-up originel, et c’était très impressionnant. Et évidemment, au début des années 80, il y avait les tournées de Judas Priest – j’ai vu toutes les tournées de Judas Priest à l’époque. Judas Priest était l’un des groupes qui avaient vraiment un haut niveau en live. C’était ce vers quoi je m’orientais au début, ce que Priest délivrait, Glenn Tipton jouait des solos qui étaient d’un autre monde ! [Rires] Mais il y a bien sûr d’autres groupes capables de livrer une prestation de grande qualité. J’ai vu Queensrÿche lorsqu’ils ont joué Operation: Mindcrime dans le line-up originel, c’était à la fin des années 80, je crois, c’était un concert incroyable. C’était la première fois où j’ai pensé : « Wow, ça sonne comme sur l’album ! » C’était joué tellement parfaitement ! Et alors j’ai pensé : « D’accord, c’est possible, tu peux vraiment sonner aussi bien en live que sur album. » Ouais, c’était probablement une grosse influence.

Penses-tu qu’Iron Maiden a perdu de sa puissance, en fait ?

Je ne peux pas vraiment en parler… Oh, si en fait, je peux ! Car je les ai vus au Wacken lorsque nous y avons joué [rires]. Non, je ne pense pas qu’ils ont perdu de leur puissance mais c’est différent. Je veux dire qu’il y a presque quarante ans qui se sont écoulés entre le concert dont je parlais et maintenant. Bien sûr que les choses changent, leurs vies se sont poursuivies, plein de choses se sont passées entre temps, ils ont un line-up un peu différent maintenant, mais je pense qu’Iron Maiden reste l’un des groupes de metal ultimes. Ce n’est pas une coïncidence s’ils sont numéro un. Il y a une raison pour ça, pour le fait qu’ils tournent vraiment dans le monde entier et rendent heureux les gens tous les soirs. Ils ne feraient pas ça s’ils n’avaient pas de puissance. Ce serait impossible, Ils perdraient immédiatement leurs fans.

L’année prochaine marquera deux grand anniversaires : les trente ans de votre premier album Battalions Of Fear et les vingt ans de Nightfall In Middle-Earth, probablement votre album le plus emblématique. Prévoyez-vous de célébrer ces anniversaires ?

Peut-être… [Réfléchit] Je n’en suis pas sûr ! [Rires] Nous réfléchissons encore aux possibilités. Je ne suis pas certain à cent pour cent, je sais seulement que nous ne célébrerons pas ça avec une prestation live, parce qu’ Hansi et moi avons décidé qu’après les concerts qui sont annoncés pour cet été, nous allons arrêter de tourner pour au moins un an et demi, peut-être deux ans, pour vraiment se concentrer à nouveau sur le travail en studio. Je ne sais pas, peut-être que nous sortirons quelque chose de spécial pour les fans, je n’en suis pas sûr. Nous avons plein de musique inédite, et des choses que nous pourrions faire… Je ne suis pas sûr. Il faut que nous y réfléchissions !

Avec le recul, comment perçois-tu Battalions Of Fear aujourd’hui ?

A cette époque, lorsque nous avons fait l’album, c’était le meilleur que nous pouvions faire. Ma philosophie est qu’il faut toujours laisser les vieux albums dans l’époque où ils ont été conçus. Je suis toujours content que nous ayons déjà démarré en tant que groupe dans les années quatre-vingt et que nous ayons pu déjà créer quelque chose qui était très important pour trouver notre propre style. C’était le premier pas dans notre propre direction, je dirais. Nous n’avions pas encore trouvé le style, pas plus qu’avec Follow The Blind, mais je pense qu’à partir de The Twilight World, nous avons vraiment créé notre propre style, et ces albums avant ça étaient vraiment des expériences nécessaires pour en arriver là. Donc je suis encore content de tout ce que nous avons fait.

« Nightfall était la limite dans ce style de musique, c’était parfait pour moi. Et ensuite, nous nous sommes posés des questions sur nous-même, quoi faire ? Je veux dire qu’à partir de là, nous ne pouvions que nous répéter et c’est ce que nous ne voulions pas faire. Donc nous avons dû trouver de nouvelles manières de ne pas devenir moins bons [petits rires]. »

Peux-tu nous en dire plus sur le contexte de l’époque et l’état d’esprit du groupe en 1988 ? Comment tu comparerais ça à aujourd’hui ?

C’est simple : en 88, l’humeur était purement à faire la fête et s’amuser ! [Rires] Bien sûr, nous avions des objectifs professionnels mais la façon d’atteindre nos objectifs était très peu professionnelle [rires], car nous voulions seulement nous éclater. En fait, nous ne répétions même pas, nous nous retrouvions en salle de répétition pour jouer aux cartes, boire et discuter ! [Rires] Alors qu’aujourd’hui, nous sommes vraiment concentrés pour créer quelque chose de spécial. Nous voulons vraiment trouver comment améliorer notre style, améliorer le metal. C’est devenu une passion d’être un créateur. Mais c’était une époque différente, tu sais. Dans les années quatre-vingt, il y avait plein de clubs et bars rock, nous sortions presque tous les jours, et aujourd’hui, il ne reste plus rien, les clubs ont tous fermé. Je ne sais pas, c’est différent. Les gens ont leurs familles, la vie a changé. Ce n’est plus vraiment pareil. Et dans les années quatre-vingt, je dois dire que, au moins une fois par semaine, il y avait un album qui sortait et qui t’impressionnait un max et était une claque, tu disais : « Wow ! C’est quoi cette musique ?! » Toutes les semaines ! Alors qu’aujourd’hui, peut-être une fois par an tu trouveras un album qui t’impressionne. Donc ça a légèrement changé.

Qu’est-ce que Nightfall In Middle-Earth représente pour toi ?

Nightfall In Middle-Earth était notre premier album conceptuel et pour ma part, je me souviendrais toujours de ce travail avec les narrateurs et ces petites séquences que nous avions fait entre les chansons pour en faire quelque chose de spécial. J’aime vraiment l’album, l’atmosphère était super au studio Sweet Silence au Danemark avec Flemming Rasmussen, l’ancien producteur de Metallica. C’était une super expérience de travailler avec ces gens. Et je pense qu’à l’époque, avec Imaginations From The Other Side et Nightfall, Blind Guardian a fait un bond en avant dans sa carrière. C’est probablement les deux albums qui ont été les plus importants pour vraiment créer un son unique.

En fait, la dernière fois qu’on a parlé à Hansi, il nous a dit que Nightfall définit la fin d’une période pour Blind Guardian. Comment définirais-tu ce changement de période ? Qu’est-ce qui a déclenché ce changement ?

Eh bien, c’est… [Réfléchit] Je vois les choses un peu différemment d’Hansi [rires]. Pour moi, il y a eu différentes époques. J’associe toujours deux albums, au début c’était Battalions et Follow qui étaient plus simples, directs et juste metal, et puis avec Tales, nous avons commencé à changer, à travailler avec les chœurs, apporter différents types de guitare, etc. Tales était déjà une grande étape, je pense. Et ensuite, Imaginations et Nightfall étaient une autre étape. Nous avons joué avec différents tempos, il n’y avait plus uniquement du speed metal, il y a avait des chansons en mid-tempo, des ballades et tout type de choses. Nous sommes devenus plus lumineux avec les sons et certains éléments typiques de Blind Guardian sont arrivés. A ce moment-là, nous avons vraiment défini ce que Blind Guardian est. Et à partir d’A Night At The Opera, bien sûr, nous avons atteint notre plus haut… Je pense que Nightfall était la limite dans ce style de musique, c’était parfait pour moi. Et ensuite, nous nous sommes posés des questions sur nous-même, quoi faire ? Je veux dire qu’à partir de là, nous ne pouvions que nous répéter et c’est ce que nous ne voulions pas faire. Donc nous avons dû trouver de nouvelles manières de ne pas devenir moins bons [petits rires]. En fait, quand les fans pensent vraiment que ceci est l’album ultime, comment peut-on continuer sans échouer ? Donc nous disions vraiment : « Ok, nous devons changer quelque chose, nous devons apporter quelque chose de nouveau pour changer légèrement le style, de façon à ce que nous puissions, peut-être avec de nouveaux éléments, essayer à nouveau de trouver la limite et faire un album qui soit super mais différent. »

A partir de là, nous sommes partis dans plein de directions différentes. Nous avons essayé plein de choses. Je pense que tous ces albums sont différents les uns des autres et c’est ce que je trouve intéressant. Certaines choses sur A Night At The Opera étaient des expériences qui nous ont permis d’apprendre. Je veux dire que tout n’était pas parfait sur cet album, et nous avons appris grâce à ça. Evidemment, nous avons intégré les critiques qui disaient que c’était surchargé. Donc si tu compares, par exemple, les deux derniers albums, tu vois que nous avons pu bien mieux gérer les progressions et ces orchestrations de guitare ou de chant. Mais A Night At The Opera et A Twist In The Myth étaient des albums nécessaires rien que pour voir où est la limite, pour vraiment comprendre et faire ces expériences. Sans ces expériences, nous n’aurions jamais pu faire un album comme At The Edge Of Time, par exemple, ou Beyond The Red Mirror. Tu apprends de tout ce que tu fais. Et j’aime que dans Blind Guardian il n’y ait pas de limites, que nous pouvons vraiment dire « d’accord, si tu as certaines idées, nous les essaierons, » en espérant que ça marche ! Mais nous ne disons jamais « peut-être que les gens n’aimeront pas, alors ne le faisons pas… », ça n’existe pas dans Blind Guardian, et c’est pourquoi j’adore ce groupe. Nous pouvons vraiment faire tout ce que nous voulons.

Hansi nous a dit que tu considérais Imaginations comme étant le meilleur album de Blind Guardian…

Ouais, Imaginations représentait le plus grand écart entre deux albums. De Somewhere Far Beyond à Imaginations, c’était le plus grand écart. En 2016, nous avons joué l’album en entier et c’était toujours super ! Il est un peu intemporel. C’est peut-être le premier album intemporel que nous ayons fait. Même tant d’années après, il sonne frais, dynamique, puissant, les mélodies… Il n’y a rien qui me mettrait mal à l’aise. Il possède une substance très solide. C’est un album de speed metal, c’est très rapide, et lorsque nous le jouons, tous les soirs, c’est très exigeant, c’est vraiment rapide [rires]. Je ne crois pas qu’il soit plus parfait que Nightfall… Je pense que Nightfall est tout aussi bon, en tant que concept. Mais c’est différent, il a un déroulement différent, peut-être parce qu’il n’a pas ces interludes.

« Les albums rétros sont condamnés à n’être que numéro deux, tout le temps, ils ne peuvent pas battre les albums originaux des années 80. Donc quel est le sens de la démarche ? Pour moi, c’est une perte de temps. »

Votre musique est devenue plus complexe avec le temps, et tu as même déclaré que vous voulez « surprendre et impressionner avec votre musique. » Mais d’où vient ce besoin d’impressionner ?

Je pense que l’album le plus complexe était A Night At The Opera et c’était il y a tout de même plus de dix ans, déjà. Non seulement nous voulons impressionner les gens mais nous voulons aussi nous booster nous-même, c’est ce qui est nécessaire pour continuer. Si ça devient ennuyeux pour moi, je ne peux pas continuer. Nous avons fait tant d’albums désormais et nous avons joué tant de riffs différents, et si tu trouves quelque chose qui ne te fais pas dire « oh, j’ai déjà joué ça des centaines de fois, pas encore ! », quelque chose qui maintient ton intérêt, où tu te dis « ok, c’est épineux et je trouve ça intéressant, et ça m’amuse de le jouer, » alors c’est bien. Et bien sûr, les riffs simples, les chansons à trois accords, comment ça peut susciter mon intérêt ? C’est impossible ! Pour moi, c’est genre : « Non, on a déjà fait toutes ces formes de riffs tellement de fois il y a vingt ans ! C’est tellement chiant ! » Je veux quelque chose qui soit une nouvelle idée et qui rafraîchit les chansons et la musique, probablement avec de nouveaux sons parce que nos oreilles s’habituent aux différents sons.

Chaque auditeur, chaque fan développe sa manière d’écouter la musique en écoutant différents types de groupes qui n’étaient pas là il y a dix ou vingt ans. Par exemple, si tu écoutes comment une guitare sonnait dans les années 80… Tout le monde encense les années 80, mais essaie vraiment de te concentrer sur le son de guitare, tu dirais : « Oh mon Dieu, c’est… Beurk ! » [Rires] C’est moche ! Ensuite, quelque part dans les années 90, ils sont arrivés avec les sons de guitare grunge, et après, ils sont arrivés avec ces sons de guitare passés dans une boucle, et notre oreille s’ajuste. Une fois que tu as écouté un nouveau son, tu t’y habitues et tes oreilles réclament quelque chose de meilleur. Il faut donc améliorer quelque chose pour être à la pointe à une période donnée. Tu ne peux pas juste dire : « Ok, on utilise encore de vieux Marshalls des années 80 sans aucune distorsion » et dire que c’est super, parce que ce n’est pas le cas ! Donc tu dois aller de l’avant, tu dois trouver de nouvelles idées et alors, ce sera intéressant pour les fans et pour nous à jouer. Pour moi, c’est la seule façon de continuer, autrement je serais profondément ennuyé et il faudrait que je parte.

Que penses-tu de la musique d’aujourd’hui ? Penses-tu justement qu’elle manque un peu de surprise et d’ambition ?

Ouais, malheureusement, je pense que de très nombreux groupes ne sont pas très intéressés pour trouver de nouvelles idées. Je ne vois que quelques groupes qui sont encore innovants, et parfois ces groupes n’apparaissent même pas dans le metal, c’est parfois dans d’autres genres que tu les trouves et tu dis : « Wow, ces gars avaient vraiment quelque chose de neuf en tête et ils avaient vraiment une super idée. » Malheureusement, certaines personnes regardent trop souvent en arrière, ils disent : « Oh, les années 80, le heavy metal, ouais… » et ils font ces trucs rétro. Et je pense toujours que l’original ne peut jamais être dépassé, donc les albums rétros sont condamnés à n’être que numéro deux, tout le temps, ils ne peuvent pas battre les albums originaux des années 80. Donc quel est le sens de la démarche ? Pour moi, c’est une perte de temps. Si je veux écouter de la musique des années 80, je mets mes vieux albums de Judas Priest, mes vieux Iron Maiden et peu importe, et alors je suis content. Je n’ai pas besoin que ce soit copié sous une quelconque forme.

Tu m’as dit que vous avez déjà commencé à travailler sur le prochain album metal de Blind Guardian et, évidemment, l’album orchestral qui est dans les tuyaux depuis longtemps. Que peux-tu nous dire à leur propos ?

Hansi et moi sommes dans un très bon état d’esprit en ce moment, et nous travaillons de manière très créative. Nous avons déjà écrit deux chansons pour l’album de metal, que nous allons commencer à enregistrer cet été. Frederik va enregistrer la batterie, je crois, en juillet. Et nous travaillons déjà sur deux ou trois chansons supplémentaires pour lesquelles nous avons commencé la composition. Donc la composition fonctionne bien, mais je ne peux rien dire sur la direction musicale parce que c’est trop tôt. Car ça changera probablement encore avec la production, peut-être que de nouvelles idées apparaîtront, donc je ne peux vraiment rien dire à ce propos. Mais ça marche bien ! Nous avons des idées et ça avance bien.

Pour le projet orchestral, Hansi est en ce moment-même en studio à faire le chant. Nous avons terminé la composition pour la dernière chanson à la fin de l’année dernière, début de cette année. Et là maintenant nous écrivons sur la base de ce que nous avons programmé, les partitions sont écrites et nous enregistrerons les dernières pistes d’orchestre en Juillet à Prague. À partir de là, nous avons seulement besoin du chant d’Hansi et il prévoit de finir le chant d’ici le milieu de l’année prochaine. Car ça représente vraiment beaucoup de travail et maintenant, nous allons recommencer à tourner pendant quelques semaines, et après ça, il va probablement avoir besoin d’un petit break pour reposer sa voix, et ensuite, ils vont continuer à travailler sur le chant et les paroles. Mais je peux dire que les dernières choses que nous avons faites pour cet album rendent vraiment super bien. Ce sera un album génial, j’en suis sûr [rires]. Je pense que nous allons le sortir tout début de 2019.

L’album de metal sera pour plus tard ; l’album orchestral sera la prochaine sortie après l’album live. Au plus tôt, nous sortirons le nouvel album de metal début 2020. Car nous ne le produisons pas en une fois. Nous avons fait ça déjà avec les deux albums précédents : dès que nous avons deux ou trois chansons, nous les enregistrons pour voir ce que ça donne, car alors tu peux vraiment les écouter et, avec un peu de chance, légèrement les améliorer. Car alors, nous avons davantage de temps avant la sortie, et s’il y a quelque chose que nous n’aimons pas, nous pouvons y réfléchir et changer. C’est un très bon test. Nous faisons des bêtas-tests [rires]. Il n’est jamais assez tôt pour enregistrer, c’est très bien de commencer à combiner la production avec le reste de nos travaux, et c’est aussi bien plus relaxant que si tu dois tout jouer d’une traite. Donc tu as toujours des breaks, tu peux récupérer, et puis tu as toute ton énergie si tu n’as que deux ou trois chansons à enregistrer.

Interview réalisée par téléphone le 24 mai 2017 par Nicolas Gricourt.
Retranscription et traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Hans-Martin Issler (1) & Nicolas Gricourt (2, 3, 5).

Site officiel de Blind Guardian : www.blind-guardian.com.

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