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Interview   

Blind Guardian et son épopée orchestrale


Vingt-trois ans qu’André Olbrich et Hansi Kürsch travaillaient dessus. Vingt-trois qu’on leur demandait à chaque interview, comme un automatisme, où en était le projet. Vingt-trois ans de reports incessants. Vingt-trois ans durant lesquels chaque année supplémentaire faisait grossir les attentes. Vingt-trois ans à se demander si le projet allait réellement voir le jour.

2019 sera finalement l’année où Blind Guardian, pour l’occasion rebaptisé Blind Guardian Twilight Orchestra, sortira son album purement orchestral, réalisé avec le Filmharmonic de Prague. Un album dont la graine fut plantée lors de la conception de Nightfall In Middle-Earth dès 1996 et dont les premiers morceaux avaient été proposés à Peter Jackson pour l’adaptation cinématographique du Seigneur Des Anneaux. C’est aujourd’hui une histoire originale, travaillée en collaboration avec l’auteur allemand de romans fantastiques Markus Heitz, qui sert de base à Legacy Of The Dark Lands, mais la dimension cinématographique, ainsi que l’opulence et le raffinement caractérisent bel et bien l’œuvre finale.

La sortie de Legacy Of The Dark Lands a donc tout d’un événement : jamais un groupe de metal ne se sera embarqué dans une telle entreprise. Dans l’entretien qui suit, André Olbrich discute de ce projet fou et ambitieux, de sa synergie avec les albums « normaux » réalisés en parallèle tout au long de ces années, mais aussi de comment il envisage l’avenir de Blind Guardian.

« Nous étions dans le processus de composition de Nightfall. La décision avait déjà été prise de faire un album conceptuel sur Tolkien, et je me demandais comment je pourrais aller plus loin dans cette atmosphère fantastique […]. C’est comme ça que l’idée est née. Nous avions une vision. Nous étions très jeunes et innocents [rires]. Nous ne savions pas à l’époque à quel point travailler avec un orchestre serait complexe. »

Radio Metal : Ça fait une vingtaine d’années que vous parlez du projet d’album orchestral, qui n’a eu de cesse d’être repoussé. A presque chaque interview vous aviez droit à la question du statut du projet. Maintenant qu’il est terminé et qu’il s’apprête à sortir, comment tu te sens ? Soulagé ? Vide ?

André Olbrich (guitare) : [Rires] Non, pas vide, mais soulagé, oui. Je suis très soulagé parce qu’au cours d’une période aussi longue, on a toujours peur que quelque chose se passe mal et qu’on ne finisse jamais le projet. Au final, ça a marché. Evidemment, on ne sait jamais ce que la vie nous réserve. Quelqu’un peut tomber malade, et ainsi de suite. C’est sûr que c’est mieux quand on parvient à faire les choses et à les finir. Je suis content que tout ait fonctionné. Le problème était toujours que Blind Guardian avait la priorité et nous étions un groupe constamment très occupé, car Blind Guardian se porte bien, les tournées se rallongeaient, nous travaillions tout le temps, et ça, nous ne le faisions qu’en tant que projet à part. C’est pour cette raison que nous avons dû si souvent le repousser. Je suis vraiment excité, parce que maintenant, enfin, nous pouvons le faire écouter à nos fans et à nos amis, et voir quelques réactions. Avant, c’était totalement secret. Ça fait si longtemps que nous avons fini les compositions mais… Ouais, maintenant nous pouvons voir des réactions et c’est très excitant.

Tout comme Nightfall In Middle-Earth, Legacy Of The Dark Lands raconte une histoire basée sur de la littérature fantastique et est ponctuée d’interludes avec des voix d’acteurs, dont certains apparaissaient déjà sur Nightfall. Dirais-tu que les premières briques de l’album orchestral ont réellement été posées quand vous travailliez sur l’album Nightfall ?

Oui, c’est exact. Nous étions dans le processus de composition de Nightfall. La décision avait déjà été prise de faire un album conceptuel sur Tolkien, et je me demandais comment je pourrais aller plus loin dans cette atmosphère fantastique, et je me suis dit : « D’accord, peut-être que si je travaille avec des instruments orchestraux et opte pour quelque chose dans la veine d’une musique de film, je pourrai saisir encore mieux cette atmosphère fantastique. » J’ai essayé des choses et ça a super bien marché. Hansi a aimé la musique et a imaginé du chant très innovant dessus. Donc la chanson que nous avons écrite était si différente de toutes les autres chansons de Blind Guardian que nous avons tout de suite su que c’était une idée spéciale. Hansi travaillait différemment parce qu’il utilisait différents personnages quand il chantait ; il ajustait sa voix aux personnages. Ça sonnait très intéressant. Sa manière de chanter très comédie musicale associée à mes orchestrations à la manière des musiques de film, c’était quelque chose qui n’avait jamais fait avant dans l’histoire de la musique. Donc nous avons dit que c’était une super idée et que ce serait dommage de n’avoir qu’une chanson comme ça, que nous devrions nous lancer dans un album complet. La première chanson que nous avons écrite était « The Storm », elle doit sortir la semaine prochaine en single. D’autres chansons que nous avons écrites au début étaient « Dark Cloud’s Rising » et « War Feeds War », qui sont au début de l’album. C’est comme ça que l’idée est née. Nous avions une vision. Nous étions très jeunes et innocents [rires]. Nous ne savions pas à l’époque à quel point travailler avec un orchestre serait complexe, mais nous avions une vision. La vision était très bonne, et nous avons foncé. Nous avons dit que nous voulions le faire. Je pense que c’est une très bonne chose que nous ayons toujours continué et que nous n’ayons jamais abandonné.

Depuis que vous avez commencé à travailler sur cet album orchestral, vous avez sorti de nombreux albums avec Blind Guardian. A quel point une synergie s’est-elle installée entre le projet orchestral et les albums normaux de Blind Guardian que vous conceviez en parallèle ?

Il y a eu une grande synergie. Les choses que j’ai apprises grâce à ces arrangements orchestraux ont eu des retombées sur les chansons de Blind Guardian, parce que par exemple, je n’aurais jamais pu écrire une chanson épique comme « And Then There Was Silence » sans ces arrangements orchestraux. J’ai donc appris de nouvelles choses, j’ai expérimenté avec, et bien sûr, la fusion avec le metal était aussi très intéressante et j’ai toujours fait les deux. J’ai écrit des chansons épiques pour Blind Guardian qui contenaient de l’orchestre et, d’un autre côté, j’écrivais des chansons purement orchestrales. Les deux approches sont intéressantes. Parfois, on peut même voir comment cette fusion fonctionne. Par exemple, « Wheel Of Time » est une chanson que j’ai à l’origine écrite pour le projet orchestral. Ensuite, quand j’ai vu qu’elle ne collait pas très bien à l’atmosphère de celui-ci, je l’ai réarrangée et transposée dans une chanson metal. Il y a un autre exemple qui s’intitule « Harvester Of Souls » dans l’album du Twilight Orchestra. Vous connaissez cette chanson en tant que « At The Edge Of Time » dans l’album Beyond The Red Mirror. L’histoire derrière cette chanson est qu’elle a été écrite pour l’album orchestral. Quand elle était terminée, Hansi et moi avons dit : « Hmm, l’esprit ne fait pas très fantastique. Ça ne colle pas tellement au concept. Transformons-la en metal et ça nous fera une chanson de plus pour Beyond The Red Mirror. » C’est ce que nous avons fait et la chanson était super en version metal. Plus tard, quand nous sommes revenus de tournée, nous avons réécouté toutes les chansons orchestrales, et nous avons dit : « Hey pourquoi est-ce qu’on a viré celle-ci ? Elle est géniale ! Et ça colle tellement bien à l’album orchestral ! » [Rires] Et Charlie [Bauerfeind, le producteur] se plaignait qu’elle ne soit pas dedans. Donc nous avons dit : « Bon, pourquoi ne pas remettre la version orchestrale et montrer aux gens le lien entre Blind Guardian, le groupe de metal, et le Blind Guardian orchestral », car là on peut voir, dans la musique, que les deux sont Blind Guardian et que ça marche dans les deux sens. Ça marche en tant que chanson metal et ça marche en tant que chanson purement orchestrale.

« Il y a eu une grande synergie. Les choses que j’ai apprises grâce à ces arrangements orchestraux ont eu des retombées sur les chansons de Blind Guardian, parce que par exemple, je n’aurais jamais pu écrire une chanson épique comme ‘And Then There Was Silence’ sans ces arrangements orchestraux. »

Composer un album purement orchestral a dû quand même être très différent de composer un album metal, surtout pour toi qui es guitariste. Comment comparerais-tu les processus et approches respectifs ?

Pour moi, c’est intéressant de faire les deux. Evidemment, j’ai l’habitude de composer des chansons de rock et de metal à la guitare, mais j’ai toujours l’impression que tous les riffs qu’on joue ont déjà été joués par des millions de groupes. C’est très difficile de trouver quelque chose de nouveau. Je veux dire, un simple riff… C’est un peu limité. Dans les arrangements orchestraux, il y a énormément d’instruments à utiliser et on peut facilement trouver des plans sonores ou assembler des sons qui créent de nouveaux sons. C’est bien plus facile pour moi de trouver de véritables nouvelles idées avec des orchestrations que sur une guitare. J’aime ce grand terrain de jeu qu’offrent les chansons orchestrales. Je n’y vois aucune limite, je peux faire tout ce qu’il me plaît. Bien sûr, une chanson metal, c’est un challenge pour moi, car il y a aussi la pression du passé. Nous cherchons toujours de nouvelles idées et nous voulons toujours essayer de proposer de nouvelles chansons qui soient intéressantes.

D’un autre côté, n’y avait-il pas même un tout petit peu de frustration, en tant que guitariste, du fait que tu ne joues pas sur l’album que tu as pourtant composé ?

Non, pas du tout. C’était même l’inverse qui s’est passé. Charlie et Hansi voulaient qu’il y ait de la guitare ici et là, mais j’étais totalement contre. Nous avons déjà les chansons épiques de Blind Guardian. Donc ça n’aurait plus été quelque chose de neuf. Ça nous aurait poussés à travailler dans l’autre sens, en faisant sonner ça comme une chanson de rock et comme quelque chose de plus familier à mes oreilles. Selon moi, la nouveauté était vraiment d’avoir un pur orchestre jouant avec l’esprit d’un metalleux et créer ce feeling metal avec l’orchestre et non par des guitares heavy. L’idée de composer des chansons de rock et y mettre un orchestre par-dessus, des groupes comme Deep Purple l’ont déjà fait dans les années 70, et énormément de groupes l’ont fait ensuite – Metallica, Scorpions, etc. Ce n’est pas une idée nouvelle. L’idée nouvelle était de composer de la musique orchestrale, de nouvelles chansons orchestrales qui sonnent heavy. Il faut donc être cohérent et aller au bout du concept, et c’est ce que nous avons fait !

Evidemment, l’orchestre, avec la voix d’Hansi, est l’élément central de l’album. Peux-tu nous expliquer le travail sur les partitions et votre collaboration avec le Prague Filmharmonic ?

C’était un processus en plusieurs étapes pour obtenir le résultat final. Je programme tout dans un ordinateur. Mes compositions orchestrales sont programmées. Evidemment, comme je n’ai pas été formé pour les orchestrations, il y avait plein de choses dans mes programmations qui n’étaient tout simplement pas jouables en l’état. Nous avons fait intervenir une personne, Matthias Ulmer, qui a travaillé sur les partitions, et j’ai dû travailler très étroitement avec lui, afin que mon idée et mes mélodies originelles ne perdent rien de leur feeling et de leur esprit en les convertissant pour que ce soit joué par quatre-vingt personnes, car je réfléchis toujours en termes de mélodie principales et d’harmonies. Par exemple, s’il y a une section qui doit être jouée par trente violonistes, je ne programmais pas trente violons, j’utilisais juste un son qui sonne comme trente violons, et j’appliquais ce son à ma mélodie. Le boulot de Matthias était : « Ok, maintenant, il nous faut des notes pour les trente violonistes », et il a dû élaborer ça pour… Je veux dire qu’en tout, nous avions environ cent trente musiciens à Prague, et il a dû écrire les partitions pour tous ces musiciens. L’étape suivante était avec le chef d’orchestre. Le chef d’orchestre connaît ses musiciens et il sait ce qu’ils sont capables de jouer et ce qui est difficile pour eux. Donc quand nous avons eu les partitions, il a commencé à ajuster des choses, par exemple il disait : « Bon, ça c’est bien trop rapide, ça ne ressortira jamais bien. Il faut qu’on trouve le moyen de le jouer un peu autrement pour que mes musiciens puissent obtenir le meilleur résultat. » Ça a été légèrement ajusté ici et là pour qu’au final ce soit parfaitement joué par l’orchestre. C’est ce qui prend beaucoup de temps, bien sûr, mais nous l’avons fait ainsi pour emmener cette musique à un autre niveau, autrement ça n’aurait pas été possible. J’ai toujours tout revérifié pour m’assurer qu’on ne perdait pas l’esprit d’origine, car mes démos avec mes programmations étaient super. On peut entendre le feeling et l’esprit dans ces démos. La difficulté était de transporter ça vers un vrai orchestre.

Ce n’est pas un secret, un orchestre ça coûte cher. Qu’est-ce que cet album a impliqué sur le plan financier ?

Je ne vais pas te donner des chiffres mais je peux te dire que c’était l’album le plus cher que nous ayons jamais fait. C’était bien que nous ayons étalé ça sur autant d’années, car ainsi ça nous a permis de le payer. Je pense que si nous l’avions fait en un morceau, si nous avions fait la production en un ou deux ans, ça aurait fait voler en éclats toutes nos possibilités. Nous voulions un album vraiment parfait. Nous n’avons pas du tout pensé à l’argent. C’était un projet-passion, une vision que nous avions et que nous voulions mener à terme. Nous n’avions jamais la moindre véritable limite, à nous dire : « Bon, ça serait trop cher » ou quelque chose comme ça. Nous nous demandions seulement : « Comment peut-on améliorer ça ? Comment obtenir le meilleur résultat possible ? » C’est pour cette raison que l’album sonne si parfait et si abouti en tant que concept, parce que nous avons peaufiné tous les petits détails pour que ça sonne comme ça.

« J’ai toujours l’impression que tous les riffs qu’on joue ont déjà été joués par des millions de groupes. […] C’est bien plus facile pour moi de trouver de véritables nouvelles idées avec des orchestrations que sur une guitare. »

L’histoire de Legacy Of The Dark Lands a été créée et conceptualisée avec Markus Heitz. De toute évidence, la musique doit épouser l’histoire et inversement pour que le résultat final soit cohérent. Comment votre dynamique de travail avec Markus a-t-elle fonctionné ?

Nous avons intégré Markus au projet il y a longtemps – je ne sais plus exactement quelle année, il faudrait que je demande à Hansi, mais c’était peut-être vers 2012. Nous l’avons contacté et, par chance, il nous a dit qu’il avait été fan de Blind Guardian durant son adolescence. Il y avait donc déjà un lien entre lui et notre musique. Nous l’avons invité au studio et lui avons joué des démos des chansons orchestrales ; il a beaucoup aimé. Il a élaboré une trame basique de l’histoire, parce qu’évidemment, les chansons ont un certain esprit. Les chansons racontent déjà certaines histoires, donc Hansi avait besoin que ces intrigues apparaissent dans l’histoire de Markus. Ils ont donc travaillé très étroitement ensemble là-dessus. Un exemple : si tu écoutes une chanson et qu’une partie de cette chanson donne l’impression d’un champ de bataille, ce champ de bataille doit apparaître dans l’histoire à un moment donné, autrement on n’aurait pas ce lien. C’est donc ce qu’ils ont fait. Comme la musique était là en premier, ils ont vraiment essayé d’emmener les atmosphères des chansons dans l’histoire, de façon à ce qu’Hansi puisse facilement élaborer ses paroles plus tard. On peut dire que Markus a construit les fondations, les bases de l’univers, et Hansi a pris la suite et a écrit ses propres textes, mais en se basant sur l’histoire de Markus.

Il se trouve que Legacy Of The Dark Lands n’est pas basé sur une histoire existante, mais c’est une suite directe à The Dark Lands, un best-seller de Markus…

Oui. Quand nous avons commencé l’idée de cet album, c’était basé sur Tolkien. C’était durant les sessions de composition de Nightfall, j’essayais de trouver quelque chose pour le monde de Tolkien. Mais plus tard, quelques années après… Je crois que nous avons commencé en 96, et vers 2000 ou 2001, La trilogie du Seigneur Des Anneaux est sortie au cinéma, et tout d’un coup, Tolkien était un énorme succès commercial. Nous n’étions plus à l’aise avec l’idée de prendre part à cette histoire parce qu’alors, les gens auraient dit : « Bon, ils veulent juste profiter de ce succès. Ils sont la cinquième roue du carrosse… » Nous ne voulions pas ça, parce que notre musique est solide et se tient d’elle-même. Nous trouvions que c’était bien mieux d’avoir notre propre histoire et notre propre concept, indépendant de tout. C’est pourquoi Hansi a commencé à chercher un auteur. Ça lui a pris plusieurs années pour se décider, mais quand il a lu The Dwarves de Markus Heitz, il est tout de suite tombé amoureux et m’a dit que Markus était, selon lui, le meilleur auteur de la nouvelle génération. Il l’a donc contacté et nous avons de la chance de coopérer avec un mec aussi sympa. Ça s’est avéré vraiment amusant de travailler avec lui !

Ça a dû le changer, Hansi, de chanter sur une musique purement orchestrale, sans ce mur de guitare et de batterie avec lequel il doit habituellement rivaliser. Et ça s’entend dans sa prestation, qui est plus théâtrale que jamais. Est-ce que ça lui a ouvert de nouvelles perspectives vocales ?

Je le crois, oui. Pour lui, c’était un énorme processus d’apprentissage. C’était évidemment un défi, parce que c’était totalement nouveau. Il a très vite trouvé comment gérer ces pures orchestrations. Comme je l’ai dit avant, sa façon de chanter a beaucoup changé dès le départ, parce qu’il essayait de chanter en se mettant dans la peau de différents personnages, il expérimentait beaucoup, il jouait avec sa voix. Je pense qu’il pouvait atteindre une autre tessiture, car avec une chanson metal et des riffs heavy, on est très limité. Il faut crier et se battre dans la même dynamique que les guitares, ou disons qu’il n’y a pas beaucoup de dynamique, justement, parce que le son de guitare est tout le temps le même. On ne peut donc pas chanter très bas parce que sinon on n’entend plus. Il doit donc tout le temps crier avec une certaine puissance dans le metal. Avec l’orchestration, il peut chanter très bas, il peut chanter de manière très agressive, ou il peut juste parler. Il peut faire toutes les nuances et il a une palette vocale plus étendue. Je pense que ça lui a donné de nombreuses idées et ça a inspiré sa créativité. A mon avis, avec le Twilight Orchestra, il a réalisé sa toute meilleure prestation vocale.

« Nous n’avons pas du tout pensé à l’argent. C’était un projet-passion, une vision que nous avions et que nous voulions mener à terme. Nous n’avions jamais la moindre véritable limite, à nous dire : ‘Bon, ça serait trop cher’ ou quelque chose comme ça. »

Je sais que dans le passé vous aviez envisagé de travailler sur de la musique de film. En 2010, tu nous avais expliqué que vous aviez « contacté la secrétaire de Peter Jackson car [v]ous pensi[ez] pouvoir offrir [v]otre musique au film ». Pour diverses raisons, ça ne s’est pas fait, mais vous avez quand même fait la chanson-thème du film In The Name Of The King. Du coup, penses-tu que cet album orchestral, qui est très cinématographique, pourrait servir de tremplin pour attirer l’attention de l’industrie du cinéma ?

Je pense que oui. En fait, ces chansons sur cet album, c’était exactement ce que nous voulions offrir à Peter Jackson, parce que nous avions déjà environ trois chansons écrites quand nous avons entendu dire qu’il y aurait un film sur le Seigneur Des Anneaux par Peter Jackson, et nous l’avons contacté. Le truc, c’est qu’il a dit : « Bon, il faut que je décide rapidement. J’ai besoin de vos démos. Envoyez-les-moi en express. » J’ai dit : « On n’a pas de démo, il faut d’abord qu’on les produise. » Et il a demandé : « Combien de temps il vous faut pour produire vos démos ? » Nous avons répondu : « Il nous faut plusieurs mois. » Il a dit : « Désolé, je n’ai pas le temps. J’ai besoin d’une décision la semaine prochaine. » Donc à ce moment-là, nous n’étions plus dans la course, mais c’était exactement cette musique, nous trouvions qu’elle avait cette fibre cinématographique ; nous pensions être capables d’écrire une BO. Je crois toujours que nous avons cette capacité. Même si tu écoutes l’album en instrumental, c’est très intéressant et ça raconte une histoire, ce serait parfait pour un jeu comme World Of Warcraft ou The Elder Scrolls, ainsi que pour un film fantastique, évidemment. Je ne sais pas si nous allons attirer l’attention. Je ne sais pas à quel point ceci est intéressant pour un cinéaste ou un producteur, mais pour moi, ce serait intéressant de faire quelque chose comme ça dans le futur. Je pourrais imaginer que ceci soit peut-être un début pour davantage de coopération entre Blind Guardian et des jeux vidéo ou des films.

En 2010, tu nous as aussi dit à propos de l’album orchestral : « Je suis sûr que dès que l’album sortira, tout le monde comprendra pourquoi il nous a fallu autant de temps. » Presque dix ans se sont écoulés depuis. Penses-tu toujours que tout le monde comprendra pourquoi il a fallu autant de temps ?

Oui ! je pense que la qualité parle d’elle-même. Je crois qu’aucun autre groupe ne pouvait réaliser un album comme celui-ci rapidement, aucune chance ! Les chansons ont vraiment la même magie que lorsque nous avons fait les toutes premières démos, et c’est la raison pour laquelle ça a pris autant de temps, parce que nous voulions transporter la magie et le feeling d’origine dans le produit final. C’est tout simplement parfait. Pour moi, l’album est parfait. Je n’arrête pas de l’écouter, et je suis totalement satisfait. Le concept est parfait. Les narrations sont tellement belles avec ces acteurs géniaux. Le mix et le mastering sont super, alors que c’est toujours un risque, car le groupe n’en a pas la maîtrise – en tout cas pas pour le mastering. Tout s’est révélé tellement bien. Même l’illustration, j’en suis tombé amoureux. Selon moi, ça valait tous ces moments difficiles que nous avons traversés. Je suis très satisfait de l’album. Les chansons étaient bonnes dès le départ et elles n’ont jamais perdu en qualité au fil de toutes ces années ; elles sont restées solides. Ça en dit long sur les compositions. Une bonne chanson est intemporelle. Si la musique n’est pas devenue ennuyeuse pour nous sur une période de vingt-trois ans, j’imagine qu’elle aura le même effet sur les fans. Comme je l’ai dit, « War Feeds War » est la chanson d’ouverture de l’album, c’était peut-être la seconde ou troisième chanson que nous avons écrite, et elle date peut-être de 97 ou 98. Elle a plus de vingt ans ! Et cette chanson a la qualité nécessaire pour ouvrir l’album. Donc je me reconnais toujours comme étant un bon compositeur, même il y a vingt ans [rires].

La dernière fois qu’on s’est parlé, tu nous as dit que vous réfléchissiez à des solutions pour produire un concert avec un orchestre et porter cet album au moins une fois en live. Avez-vous déjà des idées pour ça ?

Nous y réfléchissons encore et continuons à rassembler des idées. Evidemment, nous adorerions amener cet album sur scène, mais il faut le même niveau de qualité. Nous ne savons pas exactement comment ce serait possible, parce que c’est très difficile de mettre quatre-vingts personnes sur scène jouant des instruments naturels, c’est un vrai défi. Mais nous voyons quelques options. Je peux juste dire avec certitude que ce ne sera pas une tournée, c’est impossible. Mais faire ça à un endroit lors d’un grand événement, ça reste une possibilité. Peut-être que lier ça au festival de Blind Guardian est une autre possibilité, mais nous ne sommes pas encore sûrs de ce que nous ferons.

« Je ne ressens jamais l’envie de faire machine arrière et faire un truc rétro, comme le fait de courir après les années 80 comme certains autres groupes le font. Pour moi, ce n’est pas une option. Ce qui m’intéresse, c’est de trouver de tout nouveaux concepts musicaux, de trouver la prochaine chanson metal et le prochain son qui n’existent pas encore, et qui n’ont été joués par aucun groupe. »

Je lisais les commentaires sur YouTube et, même si vous parlez de ce projet depuis vingt ans, certaines personnes étaient surprises qu’il n’y ait pas du tout de metal dedans. Penses-tu que vous pourriez faire une version metal de cet album orchestral ?

Ce n’est pas prévu mais, évidemment, c’est possible de faire quelque chose comme ça. La preuve, c’est cette chanson, « Harvester Of Souls ». Elle existe en version metal, « At The Edge Of Time ». La conversion de chanson orchestrale à chanson metal, je l’ai faite avec « Wheel Of Time » aussi. Donc c’est possible, mais c’est beaucoup de travail. Ce n’est pas facile. Ça pourrait prendre beaucoup de temps de faire un album de metal qui sonne bien à partir de ces chansons orchestrales, mais sait-on jamais. Peut-être ferons-nous une ou deux autres chansons à l’avenir. Là tout de suite, nous n’y pensons pas. Nous travaillons sur de la nouvelle musique, sur de nouvelles chansons metal. Les gens qui ne sont pas très branchés par cet album orchestral auront un nouvel album metal en 2021.

Hansi nous avait dit qu’il ne pensait pas que vous continueriez « à faire de la musique orchestrale. Ça fera partie de Blind Guardian mais ce n’en sera pas un élément essentiel. Ça le sera évidemment pour l’album avec l’orchestre mais [vous avez] terminé cette période avec l’album. Donc quoi qu’il se passe après cet album, ça aura un lien avec les albums passés, mais [vous] révéler[ez] aussi certainement une face différente ». Dirais-tu que cet album orchestral et l’album metal à venir représenteront respectivement la fin d’une ère et le début d’une nouvelle ?

[Réfléchit] Non. Je pense qu’avec cet album, nous voulons établir un projet parallèle, et dès que nous voudrons continuer à écrire des trucs orchestraux, nous le ferons, mais avec Blind Guardian, nous essayons de proposer des albums différents à chaque fois. Plus les idées sont différentes, mieux c’est pour nous, parce que nous ne voulons pas rester coincés sur les choses que nous avons faites dans le passé. Nous refermons la porte et continuons à marcher et à essayer de trouver quelque chose de nouveau. C’est déjà ce que nous avons commencé à faire avec les nouvelles compositions. Nous avons trouvé de jolies idées. Evidemment, on n’oubliera pas complètement notre passé. Il y aura toujours nos éléments traditionnels qui définissent Blind Guardian. Nous ne renierons jamais nos racines en tant que groupe de speed metal. Je pense qu’on peut toujours s’attendre à quelque chose à cheval entre ce qu’on connaît de Blind Guardian et des choses inattendues qui surprendront. Tu sais, je vois toujours les chansons par rapport à l’époque où elles ont été écrites. Donc je ne remettrai jamais en question quoi que ce soit que j’ai fait sur Battalions Of Fear, par exemple, parce que c’était le mieux que je pouvais faire en 85 et 86. Je suis vraiment sûr qu’à l’époque, je me suis donné à cent pour cent et c’était tout, c’était la limite. Donc même maintenant, je ne remettrais pas en question ces chansons ; pour cette époque, elles ont une jolie fibre et un très bon esprit, mais maintenant, évidemment, j’évolue, j’ai grandi en tant que musicien et j’ai appris énormément de choses durant toutes ces années, et jamais je ne composerai à nouveau quelque chose comme ça, car il y a un côté très naïf que je ne pourrai pas recréer, car mon esprit est réglé complètement différemment, et nous composons en 2019, mes conditions de vie sont différentes, mes sentiments sont différents. Si je faisais un autre Battalions Of Fear, par exemple, ce ne serait pas authentique. Ce serait un peu factice, et je ne fais pas des choses factices. J’essaye d’être authentique, j’essaye d’exprimer ce que je ressens sur le moment. J’essaye d’écrire de la musique inscrite dans le moment et non datant d’il y a trente ans. Je pense que ça fonctionne mieux dans les deux sens, pour moi en tant que musicien, et pour que les fans apprécient la musique, car personne n’a besoin d’une merde factice. C’est toujours mieux de… Même si ce que je fais aujourd’hui n’est peut-être plus à votre goût, je peux m’y faire. J’ai besoin de faire ce que je ressens et rien d’autre.

D’un autre côté, le fait de travailler sur l’album orchestral et les chansons plus symphoniques de Blind Guardian ces dernières années ne t’a pas poussé à vouloir prendre la direction opposée et partir sur un prochain album à fond metal sans orchestration ?

Non. J’apprécie beaucoup de travailler avec un orchestre. Je m’amuse à créer des chansons complexes et épiques. Je n’ai pas besoin de faire le contraire, mais bien sûr, c’est sympa de travailler sur des chansons de metal à nouveau après avoir travaillé aussi intensément sur des trucs orchestraux. Je ne ressens jamais l’envie de faire machine arrière et faire un truc rétro, comme le fait de courir après les années 80 comme certains autres groupes le font. Pour moi, ce n’est pas une option. Ce qui m’intéresse, c’est de trouver de tout nouveaux concepts musicaux, de trouver la prochaine chanson metal et le prochain son qui n’existent pas encore, et qui n’ont été joués par aucun groupe. Je ne peux vraiment pas dire comment le prochain album sonnera. Je pense que ce sera à nouveau un mélange de différentes chansons et il n’aura pas vraiment de direction précise. Ce sera plutôt que nous aurons une chanson mid-tempo, peut-être une chanson speed metal, une chanson épique… Il possédera de vives couleurs.

Interview réalisée par téléphone le 23 septembre 2019 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.
Photos : Dirk Behlau.

Site officiel de Blind Guardian : www.blind-guardian.com.

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