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Interview   

Borgne à la recherche du brasier des sens


Le black metal industriel sait accoucher d’hybrides étranges et de créatures fantasmagoriques. Pour Borgne, ces créatures portent les stigmates du cauchemar dystopique autant que des échos de nos maux ; des visions affligées qui se sont incarnées de manière toujours changeante depuis le premier album du groupe. Un processus que perpétue le nouvel opus Temps Morts – œuvre de circonstance dans le contexte pandémique actuel – qui laisse encore davantage les limites dogmatiques se dissoudre les unes dans les autres.

Et puisqu’il s’inscrit musicalement et conceptuellement entre le black metal et la musique industrielle – deux univers aux frontières particulièrement disparates – Borgne semble naturellement porté par la dichotomie entre la fureur expectorée et l’introspection abstraite. Un mouvement entre des horizons opposés qui se réalise dans le processus créatif même de la formation et dont nous parlent en détail Bornyhake, Lady Kaos et Onbra.

« Pour nous, ça n’est même pas un concert, c’est un partage, c’est une expression, nous avons envie d’offrir quelque chose au public qu’il n’aura pas sur un album, […] nous voulons que les gens en prennent plein la gueule, qu’ils aient la bouche ouverte, nous voulons vraiment que ça les prenne aux tripes. »

Radio Metal : Pour nous situer, Temps Morts est votre dixième album : Bornyhake, comment découperais-tu les différentes périodes de Borgne ? Comment regardes-tu ton vieux répertoire et te positionnes-tu par rapport à la globalité de ton œuvre ?

Bornyhake (composition, chant, guitare…) : Je regarde très rarement mes projets dans la globalité, car je construis des concepts, des trilogies, des albums qui vont ensemble, et d’un coup je change de concept. J’essaie de me renouveler, de ne pas faire trop souvent la même chose, et donc j’essaie d’oublier ce que j’ai fait avant quand je commence un nouveau projet. C’est un peu difficile de dire quel regard je porte sur ce qui s’est passé avant, parce que justement, ça s’est passé avant, et en général, je réfléchis plutôt à l’avenir.

D’un point de vue extérieur, Borgne se présente aujourd’hui comme un groupe et non plus comme un projet solo. Selon toi, qu’est-ce que ça a changé dans le processus, ne serait-ce qu’en termes de composition ?

Ce qui a changé dernièrement, c’est que j’ai commencé à composer des morceaux qui vont être joués sur scène, ce que je ne faisais pas forcément à l’époque, où je me concentrais vraiment sur une ambiance, sur un album, et pas tellement sur des morceaux joués sur scène. J’ai commencé à y penser il y a un ou deux albums. Je dirais que c’est la principale différence dans la composition.

Sandra alias Lady Chaos (claviers) : C’est quelque chose que nous ressentons, je pense, dans ces dix dernières années. Nous avons l’impression que les morceaux sortent du côté conceptuel pour aller dans le concret. Maintenant, nous arrivons à nous projeter sur scène avec des morceaux, ce qui n’était peut-être pas le cas avant ; nous avons cette projection de les jouer live et de rechercher une certaine intensité.

Bornyhake : C’est aussi pour ça que nous ne jouons aucun morceau datant d’avant 2010. Nous avons commencé à faire du live en 2011. C’était lors un concert au Metal Assault de Lausanne, ça fait dix ans du coup ! De cette époque-là, il n’a que Sandra et moi qui sommes restés.

Pour les albums précédents, la composition était effectuée en un seul bloc, avec un concept d’album dans son intégralité plutôt qu’un processus de morceau par morceau : le processus était-il le même pour ce nouvel opus ?

J’ai toujours composé les albums de Borgne en un bloc, je ne m’arrête jamais à un seul morceau, je n’ai jamais un seul riff dans ma tête, c’est toujours dans la globalité. Je donne souvent cette analogie, celle de la peinture ou du film : il y a vraiment une histoire, avec un début, une fin, et tout ce qui se passe entre les deux. Tout cela n’a pas changé ; la seule différence, c’est qu’aujourd’hui, j’arrive à séparer un peu plus volontairement des « chapitres » pour en faire des morceaux, alors qu’avant j’essayais de faire quelque chose qui commençait et s’arrêtait une heure et demie plus tard, sans qu’on ait l’impression qu’il y avait eu différents morceaux.

C’est aussi par rapport au live, cette pensée que tu peux avoir de faire que les morceaux aient une portée différente de l’album studio ?

Oui, et actuellement j’évite de faire des morceaux de vingt minutes, parce que ça n’aurait pas de sens sur scène. Je préfère écrire deux morceaux de dix minutes chacun avec plus de variations, mais ça n’est pas conscient, c’est-à-dire que je me ne pose jamais avec une guitare pour composer un album. En général, il se compose dans ma tête, ça tourne et puis je l’enregistre. C’est peut-être une manière un peu particulière de composer, mais c’est comme ça que je fonctionne avec Borgne.

Tu dis penser les choses en termes de chapitres, pour autant je pense que sur Temps Morts, il n’est pas facile de décomposer l’œuvre de titre à titre ou en single. À l’écoute, ça semble vraiment fonctionner comme un monolithe, une peinture, qui dure soixante-douze minutes. Comment voudrais-tu que le public appréhende cette œuvre-là ? S’écoute-t-elle d’un bloc ?

Je pense qu’il faut l’écouter comme tous nos albums précédents. C’est bien ce qui n’a pas changé dans Borgne. De nouveau, je compose un album, pas juste des chansons, donc pour moi il doit être écouté du début à la fin. C’est comme cela qu’il a été créé et donc c’est comme cela qu’il devrait être écouté. En concert c’est un autre concept, une autre énergie, c’est autre chose que nous avons envie de montrer sur scène à notre public, nous n’avons pas envie de jouer cinq albums entiers sur scène. Cependant, si c’était possible, je le ferais.

« Nous avons déjà eu – en tout cas moi – pas mal de témoignages de gens qui se sont retrouvés dans des textes de Borgne, et puis en échangeant un tout petit peu, je me rends compte que ça a un sens complètement différent du mien. Je trouve ça hyper intéressant. »

Concernant le format, c’est votre album le plus long jusqu’à maintenant : est-ce que ça en fait une œuvre exigeante pour vous ?

Je ne me rends pas compte si c’est exigeant ou pas. C’est bêtement ce qui me vient en tête, ce que j’ai envie de faire. Ça peut être exigeant au niveau musical sur scène, car cela demande beaucoup d’énergie et de précision de jouer des choses comme ça, mais je pense que c’est quand même plus léger que certains groupes pour lesquels il faut vraiment être dans état d’esprit particulier à l’écoute. Je dis ça, mais je n’ai pas tellement de recul : je ne pense pas que Borgne soit difficile d’écoute, ou seulement pour des gens pas très larges d’esprit.

Sandra : Il n’y a aucun calcul à ce niveau-là, notre musique n’est pas pensée pour être accessible ou pas.

Bornyhake : C’est vrai que cela peut paraître étrange dit comme ça, mais je n’ai jamais vraiment fait un album pour qu’il soit écouté quelque part. Par la force ses choses il est écouté parce qu’il sort, mais c’est seulement parce que j’ai besoin de sortir ce qui est dans ma tête. Mon premier but avec Borgne c’est de m’exprimer avec mes musiciens, et ce qui en découle est une autre histoire.

Vous disiez qu’il n’y avait aucun calcul. Malgré tout, t’imposes-tu des limites dans ce projet-là, que ce soit en termes de composition, de durée, etc. ?

Non, pas vraiment. Je m’en suis imposé quelques-unes à l’époque parce que j’étais un peu sur la retenue. Tout ça a disparu, et aujourd’hui je fais tout ce qui me passe par la tête quand je compose un album, je ne me pose plus de questions du tout. C’est aussi pour ça que les albums de Borgne partent dans tous les sens parfois : il n’y a plus de retenue. C’est une manière de faire. Je n’ai pas envie de me limiter, de me fixer des codes, j’ai envie d’y aller et que ce soit comme primitif pour moi.

Quels sont les concepts qui ont alimenté ce nouveau chapitre ? Tu évoquais le fait d’avoir besoin de sortir des choses qui te tournaient dans la tête, quelle est l’inspiration première ?

L’inspiration première, c’est un peu ma vie de tous les jours, ce qui se passe en général dans mes pensées, dans mes humeurs. Quand j’ai besoin de sortir quelque chose de ma tête, c’est avant tout musical. Ensuite, c’est clair qu’il y a toujours des images qui viennent quand tu as de la musique qui te trotte dans la tête, chez moi en tout cas. Ces images n’ont clairement rien à voir avec les Bisounours, mais ça peut commencer à donner un aperçu, un visuel sur un album. Dernièrement, cet aperçu tourne pas mal autour de la destruction dans un avenir apocalyptique. Je pense que c’est souvent un peu dans cette ambiance.

Par rapport aux deux précédents albums, qui étaient tous les deux intimement liés, comment se place Temps Morts ? Est-ce un chapitre à part, ou se situe-t-il encore dans cette continuité ?

Il faut revenir au tout début de Borgne pour se faire une idée globale. Il y a Borgne I, II, III et IV qui forment une quadrilogie, puis il y a eu la trilogie Entraves De l’Ame, Royaume Des Ombres et Règne Des Morts, ensuite ∞ et Y, qui forment un duo. Temps Morts est un album unique qui n’aura pas de suite, mais il y aura autre chose, peut-être un Borgne V, qui sait ?

Borgne reste, du point de vue stylistique, qualifié de black metal indus, mais malgré tout, on a l’impression qu’il y a plus de moments ambient au niveau électro, on entend presque des fausses respirations. Comment appréhendez-vous les thématiques par rapport à cette orientation musicale ?

Onbra (paroles & guitare live) : Il me semble que cette évolution sur les derniers albums de Borgne est vraiment venue de manière progressive et naturelle. En ce qui concerne les liens entre la musique et la thématique, il faut savoir une chose: Bornyhake compose la musique dans son coin et j’écris les paroles dans le mien sans que nous ayons de contact l’un avec l’autre. Je n’ai aucune idée de ce qu’il prépare, et inversement. Nous gardons juste des thèmes principaux comme fil rouge, et cela rejoint ce que tu disais par rapport à l’idée d’un monolithe : les textes forment un bloc complet, de A à Z, que Bornyhake va récupérer et triturer dans son sens pour les intégrer à ses compositions. Lui comme moi avons notre ressenti, notre vécu, que nous mettons dans notre travail respectif, mais ce fil rouge fait que le tout se rejoint et que nous conservons une certaine cohérence.

« Je n’ai pas envie de me limiter, de me fixer des codes, j’ai envie d’y aller et que ce soit comme primitif pour moi. »

De quel fil rouge êtes-vous partis pour composer et écrire chacun de votre côté ? Quelle était l’idée de base sur cet album ?

Généralement, nous partons d’un concept très vague et concis. En tout cas, autant pour Y que pour cet album, nos échanges avec Bornyhake ont fait apparaitre deux ou trois idées, et des ressentis que lui avait eus en imaginant la musique. Typiquement, ce sont ses idées autour de la dualité, de la confrontation par rapport à son soi. Je construis ma propre interprétation de la thématique autour de ces idées vagues et de ces quelques repères, ce qui donne l’album final.

Je fais un lien avec l’artwork parce qu’on peut se faire une image de la thématique en voyant cette pochette. On a l’impression de voir un monde sur-industrialisé, dépassé, assez futuriste, et au final vous me dites que la thématique est celle de l’affrontement de l’individu à lui-même. Alors comment est venue l’image de cet artwork et comment l’avez-vous associée au contenu lyrique ?

Bornyhake : J’essaie toujours de laisser une petite part d’interprétation à tout ce que je fais, donc j’aime bien quand les gens imaginent eux-mêmes quel est le concept. Ici c’est clair que l’artwork est un peu plus lié à la musique elle-même qu’aux textes, mais en cherchant bien, on peut toujours trouver des liens. C’est aussi pour suivre une évolution. En regardant les pochettes précédentes – à part peut-être celles d’Y et d’∞ qui sont très différentes –, on retrouve un lien avec la trilogie de Entraves, Royaume et Règne, avec des spectres, avec un paysage qui a vieilli, avec un monde qui a fané, à partir duquel on peut aussi faire un lien avec notre propre personne.

Onbra : Si je peux me permettre, ça rejoint aussi les paroles, et ce que je trouve intéressant dans le concept même de Borgne, c’est que, à mon sens, on retrouve une dimension labyrinthique qui est complètement inhérente du fait de cette volonté que chacun doit un peu assimiler le projet par rapport à son background. Cette volonté transparaît de plusieurs manières, je parle de mon point de vue, pour les paroles, c’est comme nous l’avons dit un texte de A à Z qui est écrit en français et en anglais. En plus de la dualité de la langue à ce niveau, il y a bien sûr les traditionnelles métaphores et les références à du vécu, à des livres que je lis, à des films que j’ai vus, à des discussions entendues dans le train, etc. Il y a encore une autre couche de brouillage par-dessus qui vient se faire au moment où les textes sont transmis à Bornyhake : ils sont transmis dans un ordre de A à Z et Bornyhake va les prendre, les mélanger pour que ça colle avec les morceaux et pour brouiller le discours initial, de façon que quand quelqu’un lit le texte, il l’interprètera non pas par rapport à ce que j’ai vécu et écrit, mais par rapport à ce qu’il projette de son soi sur ces paroles. C’est ce que je trouve intéressant, nous pouvons le donner à X personnes différentes et nous obtiendrons X interprétations différentes. C’est très rare que des interprétations se rejoignent.

Bornyhake : Nous avons déjà eu – en tout cas moi – pas mal de témoignages de gens qui se sont retrouvés dans des textes de Borgne, et puis en échangeant un tout petit peu, je me rends compte que ça a un sens complètement différent du mien. Je trouve ça hyper intéressant.

Onbra : Je pense que si nous devions comparer nos impressions communes sur l’artwork ou sur les paroles, nous arriverions tous avec une idée différente de celle d’origine. Au final, c’est une sorte d’individualité qui se rejoint et qui interprète les choses différemment, tout en gardant un ensemble cohérent jusqu’au bout.

Parlons d’un autre médium, le live, dont on a un peu parlé : comment l’envisagez-vous, quelle tournure voulez-vous lui donner ? Que voulez-vous transmettre avec la musique de ce nouvel album ?

Bornyhake : Rien de très différent de ce que nous avons fait avant, c’est-à-dire que nous allons dégueuler à notre public ce que nous avons à leur dégueuler dessus.

Onbra : Et que nous ne sommes pas un groupe d’ambient.

Bornyhake : Exactement.

Sandra : Je voudrais mettre sur l’accent sur le contraste entre le live et l’écoute de l’album. Si quelqu’un n’est pas très habitué aux lives de Borgne, il risque d’être surpris la première fois puisque nous n’essayons pas de retranscrire cette sensation d’introspection que l’on retrouve sur un album, mais plutôt de cracher ; nous allons vraiment prendre les parties les plus intenses des derniers albums et proposer quelque chose de très violent.

« Il y a des moments où c’est plus fort que moi, j’ai besoin de faire de la musique, j’en ai autant besoin que de respirer, j’ai besoin d’en écouter, je suis entouré de musique en permanence. »

Bornyhake : Ce que nous avons envie de faire sur scène ce n’est pas du ukulélé, pas de la chansonnette. Pour nous, ça n’est même pas un concert, c’est un partage, c’est une expression, nous avons envie d’offrir quelque chose au public qu’il n’aura pas sur un album, parce que jouer bêtement des chansons que les gens les reconnaissent, c’est super, mais les jouer comme sur l’album, ça ne nous intéresse pas. Nous voulons proposer une dimension en plus, nous voulons que les gens en prennent plein la gueule, qu’ils aient la bouche ouverte, nous voulons vraiment que ça les prenne aux tripes, et pour réussir ça, il faut que nous soyons complètement dans le truc. Pour y être complètement, il faut jouer les morceaux les plus intenses. Je pense que le public doit bien capter une partie, ou même l’intégralité, de l’énergie que nous mettons sur scène.

Je reviens sur l’aspect ambient, parce que j’imagine qu’il sera complètement mis de côté en live, mais on a l’impression que vous avez un peu plus insisté là-dessus sur Temps Morts. Sandra, vu que tu es aux claviers, as-tu rajouté quelque chose à cette composition et à l’ensemble pour le rendre plus ambient ?

Sandra : Quand je participe à l’enregistrement de certains morceaux, je ne cherche pas à amplifier le coté ambient. J’essaie plutôt de voir ce que je peux apporter en plus au niveau général, peut-être au niveau des fréquences manquantes, j’essaie d’apporter ce qu’il n’y a pas et non pas d’accentuer quelque chose.

Bornyhake : En effet, Sandra complète les choses, elle va apporter plus de masse, plus de basses ou de dissonance quand il n’y en a pas par exemple, mais les parties ambient sont définies de base et restent comment elles le sont en général. Sur scène, il y a toujours des petits passages ambient, mais ce sont plutôt des interludes entre les morceaux, parce qu’un concert de Borgne ça commence et ça fait du bruit jusqu’à ce que ça s’arrête, sans aucune pause entre les chansons.

Certains de ces passages où l’on s’éloigne du black metal pur peuvent même paraître un peu trip-hop – peut-être que ce sont mes écoutes personnelles qui me font dire ça –, mais quel est votre rapport aux musiques électroniques ? Bornyhake, je sais notamment que tu as un projet de dark ambient, cela a-t-il influencé ces passages dans Temps Morts ?

J’essaie de pas trop me laisser influencer par ce que j’écoute, parce que j’écoute beaucoup de choses complètement différentes ; je peux écouter autant du post-punk que du rock seventies que du black metal, j’écoute aussi beaucoup de musique électronique, même certainement un peu plus que du black metal en fait, mais j’écoute aussi du folk… Bref, j’essaie de ne pas trop me laisser influencer. Comme je le disais, c’est une composition qui est quelque part presque inconsciente, donc je peux emmagasiner un album complet dans ma tête, dans le détail, avant même de l’enregistrer, avec les sons, les breaks, toutes les parties, toutes les répétitions, j’imagine déjà un genre de voix qui pourrait aller dessus, etc. Tout est très clair dans ma tête. Dès qu’il y a tout d’un coup une partie ambient ou une partie trip hop qui s’incruste – je ne te contredis pas du tout dans ce que tu as dit –, c’est inconscient. Mon esprit arrive d’un coup là-dessus et je sens qu’une partie comme ça doit être là.

Tu as dit écouter des styles très variés, et tu officies également dans des formations avec des styles très différents. Te sens-tu à l’aise dans l’ensemble de ces styles ou y a-t-il parfois une volonté de défi, d’aller vers une musique que tu maîtrises un peu moins, pour t’exprimer de manière différente ?

Ça dépend sur quoi on se base. Il ne faut pas croire que je sois totalement à l’aise dans tout ce que je fais, car ça n’est pas le cas, mais je me sens à l’aise quand je compose et quand je suis sur scène et que je laisse aller mes instincts primitifs. Il y a des moments où c’est plus fort que moi, j’ai besoin de faire de la musique, j’en ai autant besoin que de respirer, j’ai besoin d’en écouter, je suis entouré de musique en permanence. Il n’y a vraiment pas que le black metal qui m’intéresse, donc forcément je vais commencer à faire d’autres musiques avec d’autres gens, d’autres univers, d’autres mondes et d’autres publics. Pour moi tout est un peu au même niveau parce que lorsque je donne un pseudo-concert d’électro, je ressens la même chose que lorsque c’est un concert de black metal. Je suis dans le même état d’esprit.

Je ne vais pas citer tous tes autres projets, car il y en a beaucoup, mais quelle place accordes-tu à Borgne dans tout ça ?

Je pense qu’il faut un peu séparer les choses. Si on parle clairement de composition, il n’y a aucun groupe qui dépasse l’autre, si j’ai soudainement des idées pour un projet, ça sera pour celui-là. Peut-être que je n’aurai aucune inspiration pour Borgne pendant un an et beaucoup d’inspiration pour un autre. Cependant, au niveau de mon investissement émotionnel et des concerts par exemple, il est clair que Borgne est vraiment mon projet principal.

« J’ai besoin de sortir un format physique, de le toucher, et puis j’ai besoin que les gens puissent avoir un livret et des images. Pour moi c’est un tout, je ne peux pas me contenter de balancer des MP3 sur une plateforme et dire aux gens d’aller écouter. »

Est-ce que cette volonté de ne pas hiérarchiser ces différents projets explique ton choix de tout sortir en format physique ? Les artistes très prolifiques ayant tendance à miser sur le digital, est-ce que le format physique te permet aussi d’égaliser l’importance de ces projets ?

Oui, je pense que ça les égalise. Et oui, je suis un peu matérialiste, j’ai une grande affection pour les objets musicaux, mais aussi pour les instruments, c’est pour ça que quand je joue de l’électro, je préfère les pianos et boîtes à rythmes aux programmes. J’ai besoin de sortir un format physique, de le toucher, et puis j’ai besoin que les gens puissent avoir un livret et des images. Pour moi c’est un tout, je ne peux pas me contenter de balancer des MP3 sur une plateforme et dire aux gens d’aller écouter. Je suis peu old school dans ce sens, peut-être est-ce dû au fait que je fais partie de cette génération qui a commencé à faire de la musique dans les années 90. Je reste dans cet état d’esprit et je suis content de voir que les tapes et les vinyles reviennent en force.

Nous avons pas mal parlé de toi, Bornyhake, mais puisque vous êtes tous ici, profitons-en. Onbra, tu fais également partie de Serpens Luminis. Vous avez sorti votre dernier album en 2019. Y a-t-il quelque chose en préparation ?

Onbra : Comme tu l’as dit, l’album est sorti en 2019, et comme cette année-là avait été pas mal axée sur Serpens Luminis et qu’au sein de ce groupe nous avons tous d’autres projets, nous avons profité de 2020 pour nous axer sur d’autres choses. Nous travaillons gentiment sur des choses, mais ça a toujours été un projet dans lequel on s’est dit que nous prendrions le temps qu’il faut pour faire les choses. De mon côté j’étais pris par d’autres plans et par ma vie universitaire qui me demandait beaucoup de temps, donc les choses viennent à leur rythme. Actuellement, non, il n’y a rien de neuf pour Serpens Luminis.

Sandra, j’ai vu que t’étais claviériste pour plusieurs groupes live en plus de Borgne ; as-tu as un projet studio en parallèle de tout ça ?

Sandra : Oui, mais les choses se sont un peu compliquées avec la pandémie. Nous avons des plans prévus en Allemagne, je ne peux malheureusement pas en parler et c’est en attente, je suis désolée, mais je n’en dirai pas plus !

Bornyhake, j’ai vu que tu participais aussi à Manii, qui est en fait Manes revenant à ses origines black metal – puisque ce groupe est maintenant parti dans des expérimentations plus électro, trip hop et avant-gardistes. J’imagine que ça a été une influence, que ça soit sur le plan black metal ou industriel. Peux-tu nous parler un peu de cette collaboration ? Qu’est-ce que ça représentait pour toi ?

Bornyhake : Pour donner quelques précisions, aujourd’hui je ne joue plus dans Manii. C’est peut-être provisoire, mais Manii était clairement un projet studio pour eux mais surtout pour moi. Je ne sais pas s’il y aura du live un jour, mais je ne jouerai pas sur le prochain album car j’ai eu des petits problèmes de santé qui m’empêchent de jouer de la batterie depuis un moment. Cependant, je ne sais pas comment sera l’avenir, donc il y aura peut être un retour, je n’en ai aucune idée. Dans tous les cas, ma collaboration avec Manii a été vraiment très simple : nous ne nous sommes pas écrit très souvent et nous avons enregistré chacun dans notre coin. Leur album Kollapse était sorti avant que je rejoigne le projet. Nous sommes rentrés en contact et après diverses discussions, nous avons essayé d’enregistrer deux morceaux ensemble, ce qui a donné le premier EP sur lequel j’ai joué, Skuggeheimen. Nous avons continué en enregistrant un album deux ou trois ans plus tard. L’enregistrement a été interminable : j’ai enregistré mes parties de batterie et l’album n’est sorti que trois ans plus tard. Je veux dire que cette collaboration a été simple – pour te dire, on a dû se rencontrer seulement deux fois – mais très respectueuse et très enrichissante pour moi. J’ai toujours adoré les premiers albums de Manes et ce qu’ils ont fait après, mais c’est un projet que j’ai perdu de vue. J’avais arrêté d’écouter pendant des années jusqu’à ce que je me rende compte que leurs nouveaux trucs étaient vachement bien !

Tu parlais de la batterie, ta formation initiale est-elle la batterie ?

Non, ma formation initiale a été le piano, c’était mon premier instrument quand j’étais tout petit, vers six ans. J’ai toujours été autodidacte, même si j’ai pris des cours plus tard pour perfectionner un peu. Ensuite j’ai commencé la guitare vers douze ans et la batterie est venue un peu plus tard, vers quatorze ans.

Je te pose cette question car que dans l’œuvre de Borgne les percussions sont presque au premier plan, ce qui donne ce côté très froid et martial.

Effectivement, mais je pense que dans tout ce que je mixe moi-même la batterie est très en avant. C’est vraiment dans l’optique de donner un résultat très énergétique, un truc qui avoine, et je trouve que c’est compliqué de faire un album agressif avec une batterie en arrière. À mon avis, ça doit être ce qui m’influence dans la musique électronique, car ce qui domine, ce sont les percussions.

« Ce que je trouve intéressant dans le concept même de Borgne, c’est que, à mon sens, on retrouve une dimension labyrinthique qui est complètement inhérente du fait de cette volonté que chacun doit un peu assimiler le projet par rapport à son background. »

Comment chacun d’entre vous perçoit-il le futur de Borgne ? J’imagine que pour le rythme des sortie, ça dépend de l’inspiration, mais avez-vous des plans pour un futur album, comme un V comme tu disais Bornyhake, pourquoi pas ?

Je disais V, mais il pourrait aussi bien s’intituler Les Entraves Des Ténèbres, c’était pour dire que le futur n’est pas encore écrit, que tout est ouvert et que tout retournement de situation est possible. Nous sommes toujours dans une évolution avec Borgne, nous ne comptons pas nous arrêter du jour au lendemain. Par contre, je n’ai pas encore commencé de nouveau processus avec Borgne, pas de nouveau concept, pas de nouvel album en cours. Néanmoins, c’est quelque chose d’instantané : je n’ai pas besoin de me mettre à me travailler sur un album pendant deux ans, ça dure plutôt deux jours, et c’est l’enregistrement qui va prendre du temps parce qu’il faut retranscrire toutes mes pensées. On ne se rend pas toujours compte, mais sur un album de Borgne, chaque morceau comporte plus de cent pistes différentes, entre les ambiances, les batteries, les guitares, les voix, les doublures de voix, les sons, les samples, etc. Il y a beaucoup de choses qui se passent, ce qui rend les mixages horribles et interminables. C’est bien pour ça que je les fais moi-même, je n’ose pas demander à quelqu’un de le faire. Tout ça pour dire que si ça se trouve, demain je commencerai un nouvel album de Borgne et dans trois jours il sera terminé.

Onbra : Je ne garantis pas d’écrire les paroles en trois jours par contre…

Bornyhake : Tu auras une semaine alors ! [Rires]

Sandra : Souvent quand Bornyhake nous annonce : « J’ai un nouveau concept, je crois que je vois le prochain album de Borgne ! », trois mois plus tard nous avons déjà une base d’enregistrée. Il ne faut pas s’inquiéter s’il dit qu’à l’heure actuelle il n’a pas encore trouvé le prochain album parce que c’est toujours extrêmement rapide.

Bornyhake : Ensuite, tout dépend des délais du label pour la sortie.

Justement, Borgne est passé par plusieurs labels. C’est le deuxième album à sortir chez Les Acteurs De L’Ombre. Comment percevez-vous cette collaboration avec eux ?

C’est une collaboration qui aurait dû commencer bien plus tôt, parce que nous nous sommes rencontrés pour la première fois pendant notre tournée avec Forteresse en 2012. Nous avons dormi chez Gérald [Milani] et nous nous sommes super bien entendus. C’est presque comme si nous nous étions déjà dit qu’un jour nous travaillerions ensemble, mais rien n’état formel, nous n’en avions même pas discuté, mais nous avions senti des deux côtés que quelque chose pouvait se passer entre nous, un genre de tension sexuelle [rires]. Après quelques changements foireux de labels foireux, nous sommes venus toquer à leur porte et ça a été instantané, ça a plus ou moins été aussi rapide que la création d’un album.

J’espère que personne d’Avantgarde Music ne nous lit…

Onbra : J’espère que si ! [Rires] Et j’espère qu’ils traduisent !

Bornyhake : Nous assumons totalement. En même temps, nous avons eu des expériences pas terribles avec certains labels et des très bonnes avec d’autres mais avec lesquels ça n’a pas marché pour d’autres raisons. En regardant un peu, on se dit : « Borgne a fait un ou deux albums sur un label puis ils changent, un ou deux autres albums sur un autre et ils changent encore », mais il ne faut pas oublier que nous sommes là depuis plus de vingt ans et il est donc normal que nous changions. Il y a aussi des labels que nous n’arrivions pas à suivre, eux n’arrivaient pas à nous suivre, nous ne nous comprenions pas, ou il y avait des choses qui ne nous paraissaient pas très honnêtes peut être. Il y a aussi un moment où, comme la musique de Borgne évolue, nous avons besoin d’évoluer, et pour évoluer plus facilement, il vaut mieux parfois aller voir ailleurs. Il ne faut pas forcément voir ça d’un mauvais œil.

Sandra : Il est utile de préciser que nous n’avons pas eu que des mauvaises expériences, parfois nous avions besoin de changer, mais pas forcément à cause d’un évènement négatif.

Onbra : Je comprends tout à fait les groupes qui restent chez le même label, mais d’un côté, je le vois comme une forme de stagnation. Changer de label, c’est aussi changer de vision, d’approche, et t’aider à te faire mûrir en tant que musicien parce qu’un autre point de vue sur ton projet est toujours utile. Chaque label a une approche différente de la musique, ceux qui restent chez un label parce qu’ils s’entendent bien avec eux n’ont pas tort, mais j’aime bien l’idée que ça n’est pas parce que nous avons sorti un, deux, trois albums chez un label que nous ne pouvons pas nous permettre de dire que nous aimerions voir comment un autre label fonctionne ou voir ce qu’il a à projeter sur notre musique.

Le choix du label, tout comme les influences, fait partie d’une volonté de se renouveler…

Bornyhake : Il y a aussi certains labels avec lesquels nous avons peur d’évoluer, dans le sens où, par exemple, si nous signons pour un Borgne IV, puis que l’album suivant est totalement différent, ça ne passera pas avec eux. Heureusement, je sens qu’avec Les Acteurs De L’Ombre, nous pouvons nous permettre d’être nous-mêmes. C’est un label très professionnel qui nous convient parfaitement pour le moment, même s’ils m’en font voir de toutes les couleurs au niveau administratif: je crois que je n’ai jamais dû remplir autant de paperasse de ma vie, mais on vous aime !

Interview réalisée par téléphone le 5 mai 2021 par Jean-Florian Garel & Eric Melkiahn.
Retranscription : Romane Poupelin.

Site officiel de Borgne : www.borgne-blackmetal.com

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