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Interview   

Les bretons de Merzhin en orbite


Cela fait vingt-cinq ans qu’ils parcourent les scènes de Bretagne, de toute la France et même d’ailleurs : le groupe de rock Merzhin débarque avec son huitième album studio, Marche Et (C)rêve. On leur a longtemps collé l’étiquette de « rock celtique », étiquette longtemps justifiée puisque les six copains du Finistère se plaisaient à insérer allégrement cornemuses ou bombardes à leurs morceaux. Une période qu’ils ne renient pas, mais qu’ils ont quittée. Leur son est plus brut, leur rock plus incisif, et la voix de Pierre a pris une tout autre dimension.

Pour cet album, Merzhin s’est payé le luxe d’enregistrer au studio ICP à Bruxelles, appuyé par Drew Bang pour le mix. Depuis le Hard Rock Café de Paris (where else?) Pierre (chanteur) et Jean-Christophe (batteur) nous racontent la genèse de cet album.

« Dans la recherche du son, nous voulions aussi autre chose. Nous commencions à avoir fait le tour des mélodies bretonnes, après beaucoup d’albums où nous avons mis ça très en avant. »

Radio Metal : Huitième album studio pour Merzhin, avec quelques changements dans la prod, et non des moindres. Le lieu déjà : le studio ICP à Bruxelles. En quoi est-ce que ça a marqué une rupture avec les conditions d’enregistrement de vos précédents albums ?

Jean-Christophe Colliou (batterie) : C’est clair que l’ICP, c’est l’un des plus beaux et grands studios européens. Niveau matériel et instruments, ça nous a permis de passer un cap en termes de son. Il y avait tellement de possibilités sur place !

Pierre Le Bourdonnec (chant) : C’est une mine d’or, le matos. C’est l’histoire de la musique, là-dedans.

Jean-Christophe : La rupture, c’est qu’on nous a donné les moyens de faire un album qui sonne. Après, nous savions que nous allions être attendus au tournant, parce qu’on nous a offert une sacrée opportunité. Donc c’est clair que nous nous sommes mis la pression. En plus, enregistrer avec Drew Bang, le réal’, qui a quand même un sacré CV, c’était une deuxième pression.

Pierre : Nous ne pouvions pas trop nous permettre de perdre du temps, c’est surtout ça.

Jean-Christophe : Nous avions douze morceaux à faire en quinze jours. Nous sommes six dans le groupe, donc il y a beaucoup de choses à enregistrer. Nous avons fait de grosses journées, de neuf heures et demie à deux heures du matin tous les jours. Nous travaillions à l’anglaise : les Anglais, ça bosse dur ! Nous étions pile-poil sur les quinze jours. Il n’aurait pas fallu moins.

Vous avez enregistré à quel moment ?

Pierre : Au mois d’août. Comme il n’y avait pas de tournée, que tout avait été annulé, nous nous sommes dit : « On attaque maintenant, après on n’aura peut-être pas le temps. » Nous savions que nous étions loin de reprendre les dates, donc autant en profiter. En plus, c’est un studio qui est tout le temps pris, et l’été il y a moins de monde.

Ensuite, pour la prod artistique, vous avez travaillé avec Drew Bang, connu pour avoir bossé avec U2, Royal Blood, mais aussi Arno. Pourquoi ce choix ?

Jean-Christophe : Ce n’est pas nous qui avons choisi, nous ne nous connaissions pas. Notre label a demandé à ICP de nous proposer des noms de réal qui pourraient correspondre. ICP avait entendu des maquettes et ils ont pensé à lui. Il a bossé plusieurs fois à ICP, il a enregistré Royal Blood là-bas, par exemple, et ils se sont dit que c’était la bonne personne.

Pierre : Nous avons réalisé l’album nous-mêmes, donc nous cherchions un profil particulier. Nous n’avions pas besoin d’un mec qui vienne bosser les morceaux en amont. Nous voulions quelqu’un qui soit spécialiste de la prise de son. Lui, il ne fait que ça.

Diriez-vous qu’il y a eu une collaboration tout de même, en termes de choix artistiques, ou que ces choix étaient déjà faits en amont ?

Ils étaient faits, mais après il y a toujours des idées qui émergent. Il nous a fait changer des choses quand même, mais nous savions très bien où nous voulions aller.

Jean-Christophe : Et lui aussi, puisque quand nous sommes arrivés, il avait déjà tout prévu, il avait des idées pour chaque morceau.

Pierre : La différence par rapport à ce que nous faisions avant est aussi qu’il nous a beaucoup aidés en termes de pré-mix. C’est une façon de bosser qu’on ne voit pas trop en France : le mec mixe carrément en direct, enfin il commence à mettre des choses. Normalement, c’est très séparé, c’est d’abord la prise de son et le mixage vient plus tard. Lui amorçait déjà des idées. Comme nous avons fait le mix nous-mêmes après, nous nous sommes servis de ce qu’il avait fait. Il nous a donné des pistes pour faire le mix.

Jean-Christophe : Au bout des quinze jours, nous sommes repartis déjà avec des sessions, et nous savions que ça allait sonner comme ça. C’est une bonne méthode de travail. Tu vois tout de suite comment le morceau va sonner. Tous les jours, en fin de journée – enfin, en début de nuit – nous écoutions ce que nous avions fait, et entendions déjà le son que ça allait pouvoir donner, donc c’était hyper cool.

Pierre : Tu sais que tu ne pourras pas être déçu. Il n’y a pas de surprise.

Jean-Christophe : Après la première semaine, il nous avait déjà fait écouter pas mal de titres qu’il avait avancés. Il arrivait avant nous le matin et il repartait après nous le soir. Le matin, nous arrivions, il nous faisait écouter déjà ce qu’il avait retravaillé. Nous étions là : « Putain, mais c’est ce qu’on a enregistré hier ! »

Pierre : Le mec bosse tout seul, c’est impressionnant. D’habitude ils sont deux ou trois… C’est un travail de fou. Mais très cool, toujours très zen, très anglais. So British…

« L’idée est de ne pas se perdre. Il faut que l’arrangement serve le morceau. Nous avons commis ce genre d’erreur par le passé. Un morceau avec trop d’arrangements n’a plus d’efficacité. »

On vous connaît comme un groupe labellisé « rock celtique », et votre signature, votre patte, c’est l’utilisation d’instruments traditionnels. Est-ce encore aujourd’hui ce qui définit Merzhin ? Car on a l’impression que vous êtes de plus en plus marqués rock et de moins en moins celtique…

C’est sûr que ça fait partie de notre groupe. C’est intrinsèque au groupe, nous ne nous en séparerons jamais, mais à la fois, ce n’est qu’une facette du groupe. C’est une couleur que nous donnons. Nous trouvions que ça se mariait bien. Dès le début, c’était une volonté de notre part d’avoir un instrument à vent. Notre choix s’était porté sur les instruments de notre région. Après, ça a évolué, parce que Ludo s’est mis à jouer de plus en plus d’instruments. Dans la recherche du son, nous voulions aussi autre chose. Nous commencions à avoir fait le tour des mélodies bretonnes, après beaucoup d’albums où nous avons mis ça très en avant. C’est une évolution dans le son. C’est vrai que ça fait partie de nous, mais ce n’est pas ce qui nous définit le plus aujourd’hui.

Jean-Christophe : On nous appelle de moins en moins « rock celtique », c’est plutôt « rock français » ou « rock ». Maintenant, il fait moins de mélodies traditionnelles celtiques. Maintenant, il utilise la bombarde quasiment comme une guitare. Il fait des solos, il y a des effets, des choses qu’on met sur les guitares peuvent être mises sur la bombarde aussi. Nous sommes moins dans le côté celtique et plus dans le rock, mais nous avons quand même cette patte avec ces instruments.

Est-ce une volonté consciente et assumée de toucher un public plus large ? Sachant que les instruments traditionnels peuvent être un peu clivants ?

Pierre : Non, c’est naturel. Dès le troisième album, nous étions déjà passés sur les cuivres. Il y a même plus de cuivres sur le troisième album que sur n’importe quel autre album. Sur ce nouvel album, il y a plus de bombarde. Nous changeons selon les morceaux, il y a des trucs qui ne se marient pas forcément avec la trompette ou un sax, et que la bombarde vient compléter.

Jean-Christophe : Non, ce n’est pas calculé. C’est en fonction de ce que nous composons, de ce que Ludo a envie de proposer. Il a aussi envie de moins faire ce côté un peu celtique. Il est tombé amoureux de la trompette, qu’il bosse énormément.

Pierre : Son idée, c’est de sortir du carcan traditionnel des instruments que nous utilisions, qui sont souvent voire quasiment tout le temps utilisés dans les orchestres traditionnels, c’est-à-dire de ne pas forcément jouer des mélodies traditionnelles et de les amener vers une autre utilisation.

Malgré tout, les instruments celtiques forment une vraie symbiose avec les instruments rock : comment leur place a-t-elle évolué avec le temps ?

C’est vrai que la place a évolué, parce qu’au début c’était très central. Parfois il n’y avait même pas de refrain, c’était la bombarde ou des flûtes qui faisaient les refrains. Sa place était vraiment proéminente. Ensuite, il a évolué dans sa façon de faire. Nous avons laissé plus de place au chant, plus de place aux textes, plus de place aux guitares. Ça s’est fait naturellement aussi.

Jean-Christophe : Quand il joue, il faut que ça apporte quelque chose au morceau. Avant, ça pouvait être du remplissage, quelque part. Maintenant, c’est vraiment précis quand il joue, et pareil sur scène. Parfois, il ne joue pas ou il va chanter, par exemple, mais quand les parties de vents arrivent, il faut que ça apporte quelque chose de supplémentaire.

En dépit de l’étiquetage « celtique » qu’on peut vous coller, votre musique est toujours très métissée. Là encore, vous incorporez des sons et rythmes du monde…

Nous sommes toujours à la recherche de nouvelles sonorités. Nous sommes six dans le groupe, nous n’écoutons pas forcément que du rock, nous écoutons plein de musiques. Sur le dernier album, par exemple, il y a une cithare. Nous ne savions pas qu’il y en avait à ICP, nous l’avons utilisée comme ça.

Pierre : Quand nous écoutions le riff à la guitare, nous trouvions que ça sonnait un peu hindou, donc avec la chance d’avoir du matos sur place, ça s’est fait comme ça. C’est le guitariste qui s’y est mis. En fait, c’était une guitare cithare, ce n’était pas une vraie cithare. C’est un truc des années 60. Et puis la recherche de sons dépend aussi des voyages et des tournées que nous avons faits. Nous avons joué en Inde, en Asie. Tu rencontres des gens, tu rencontres des instruments, tu as envie de les incorporer. Tu te nourris de ce que tu vois et de ce que tu rencontres.

« Le rock était typiquement une musique avec laquelle on disait ce qui n’allait pas dans la société. Un peu moins aujourd’hui, mais ça va avec l’Histoire, avec ce qui se passe. C’est comme ça que je perçois le rock. C’est pour ça que nous attachons beaucoup d’importance à ce que nous disons et pas seulement à la musique. »

Comment pensez-vous cela pour la scène ? Vous pensez ça en amont ou bien faites-vous des arrangements le moment venu ?

Comme nous disions tout à l’heure, nous sommes six, donc les premières maquettes que nous avions envoyées étaient blindées, on ne savait même plus où était le morceau là-dedans. Nous travaillons beaucoup pour ne pas en mettre partout et faire en sorte que les interventions soient bien ciblées. C’est pour ça que nous avons enregistré les premières maquettes de l’album en live pour les faire écouter au label, pour voir comment ça allait rendre sur scène. C’est important de ne pas faire un album que tu ne peux pas jouer sur scène.

Jean-Christophe : Notre but est de pouvoir retranscrire tout sur scène et de ne pas être bloqués à ne pas être capables de reproduire quelque chose. Après, effectivement, nous n’aurons pas de cithare sur scène, mais le guitariste a travaillé un son qui s’en rapproche. Nous utilisons aussi parfois des samples, si besoin, pour ajouter des nappes.

Pierre : L’idée est de ne pas se perdre. Il faut que l’arrangement serve le morceau. Nous avons commis ce genre d’erreur par le passé. Un morceau avec trop d’arrangements n’a plus d’efficacité. Il frappe moins.

On remarque aussi une évolution au niveau de la voix : les contrastes entre le chant clair et la voix avec du grain, sans parler des narrations, sont maintenant importants. Est-ce que tu travailles ta voix comme on travaille n’importe quel instrument ?

Oui, c’est exactement ça. Ils se foutent de ma gueule souvent, quand nous écoutons les premiers albums [petits rires]. Oui, c’est du boulot. Après, je n’ai pas pris de cours de chant, mais je pense que c’est plus facile pour un chanteur d’évoluer quand tu écris tes textes. Je sais comment ça va sonner avec ce que j’écris et avec l’expérience. Et puis, je choisis parmi les morceaux qu’on me propose. En gros, on me donne trente morceaux, j’écris sur ce qui me plaît et j’essaie de faire coller ça à l’univers de nos morceaux. J’aime bien les contrastes. C’est pour ça que l’album a deux axes dans les morceaux : atmosphérique et puissant. J’essaie de les développer aussi à la voix. C’est compliqué, mais c’est vraiment bien.

Jean-Christophe : Sur cet album, tu t’es rendu compte que tu pouvais utiliser des voix que tu n’avais jamais utilisées encore, des voix plus criées. Tu as essayé et nous avons adoré.

Au fil de votre discographie, vous vous glissez dans la peau de personnages, parfois fictifs, parfois réels – par exemple, Bukowski dans l’album précédent. Cette fois, on a une chanson à la première personne, dédiée à Jesse Owens. Qui choisit les personnages et sur quels critères ?

Pierre : On nous a demandé plus tôt qui étaient nos héros. C’est un peu ça. C’est aussi pour faire peser un poids par rapport au côté sombre que nous pouvons avoir et au côté dystopique de nos thèmes. J’aime bien mettre en valeur un héros, quelqu’un qui brille par son humanisme ou ses exploits. Là, je trouvais l’image forte. J’ai vu un biopic il n’y a pas longtemps. Il y a un truc qui m’a frappé. C’était lors des Jeux olympiques de 1936, devant l’Allemagne nazie. Ça vient remettre en cause toute leur idéologie, puisque c’est une personne de couleur noire qui va battre tous les Aryens supposés de la race supérieure. Mais quand il est rentré chez lui aux Etats-Unis, on le prenait pour une bête de foire. D’un côté, il a servi une cause et il a montré au monde qu’il n’y avait pas qu’une seule idéologie, pas qu’une seule voie, et qu’il faut au contraire prôner l’humanisme. D’un autre côté, quand il est rentré chez lui en héros, quelques mois plus tard, c’était un esclave qu’on faisait courir contre des chevaux sur des champs de courses. J’aime mettre en valeur des gens qui ont marqué l’Histoire par leur humanisme.

Pourrais-tu un jour choisir d’incarner un « salopard » de l’Histoire ?

Complètement ! Nous pourrions faire un prochain morceau sur… je ne sais pas… Poutine ?

Est-ce que vous croyez que la musique a un rôle à jouer dans la façon dont on peut lire une période historique ?

Quand tu écoutes les gens qui parlent de leur vie, souvent, ils associent des époques de leur vie à un morceau. Je pense que le rock vient du fond des années 50 et 60. C’était typiquement une musique avec laquelle on disait ce qui n’allait pas dans la société. Un peu moins aujourd’hui, mais ça va avec l’Histoire, avec ce qui se passe. C’est comme ça que je perçois le rock. C’est pour ça que nous attachons beaucoup d’importance à ce que nous disons et pas seulement à la musique. C’est un tout.

« C’est bien qu’on ait un mec comme [Thomas] Pesquet, parce que pour les gens, c’est quelque chose de nébuleux. Ça paraît magnifique, mais on avait du mal à voir les applications possibles ; pourquoi dépenser autant d’argent alors qu’il y a assez de problèmes sur Terre ? C’est vraiment quelque chose de scientifique qui permet d’améliorer la vie sur Terre. »

Vous parlez aussi du premier voyage vers la Lune en 1969 – on retrouve d’ailleurs la thématique spéciale sur la pochette. La chanson est un peu « effrayante » ; comment voyez-vous les voyages spatiaux ? Comme des avancées fascinantes ? Un espoir pour l’humanité ? Une folie des humains toujours insatisfaits ?

Il y a deux côtés dans ce qu’il se passe aujourd’hui. Il y a un côté business, avec des gens comme Elon Musk ou Jeff Bezos. Mais il ne faut pas oublier que les améliorations qu’on peut avoir en médecine ou dans d’autres domaines, comme l’écologie, ce sont des choses qui viennent des expériences qu’ils font lors de voyages spatiaux. C’est bien qu’on ait un mec comme [Thomas] Pesquet, parce que pour les gens, c’est quelque chose de nébuleux. Ça paraît magnifique, mais on avait du mal à voir les applications possibles ; pourquoi dépenser autant d’argent alors qu’il y a assez de problèmes sur Terre ? C’est vraiment quelque chose de scientifique qui permet d’améliorer la vie sur Terre. Ce côté-là est hyper important, mais il y a aussi le côté déroutant de voir des gens qui paient un billet je ne sais combien de millions de dollars, juste pour aller faire un tour en cramant cinq cent mille litres de kérosène. C’est aussi la question que pose cet album : qu’allons-nous devenir ? Quel chemin on prend ?

Jean-Christophe : Rien que dans le titre de l’album, nous avons fait exprès : à chacun son jugement.

Pierre : Personnellement, la conquête spatiale m’a toujours fait rêver, ça amène plein de questions, à savoir si on est seuls, etc. C’était un clin d’œil, parce que quand j’ai écrit le morceau, c’était les cinquante ans du premier homme sur la Lune.

Jean-Christophe : Et la lune a toujours suivi Merzhin – notre premier album s’appelait Pleine Lune –, donc c’était aussi un petit clin d’œil à ce niveau-là.

Justement, le titre Marche Et (C)rêve est à double sens selon qu’on prononce ou pas le « c » entre parenthèses. Ça renvoie aux contradictions de l’humain, dans un cas, on court à notre perte, dans l’autre, on doit encore y croire. Avec tout ce qu’il se passe aujourd’hui, où vous placez-vous sur l’échelle de l’optimisme ?

Nous gardons espoir. Mais c’est vrai que nous vivons une période assez sombre depuis deux ou trois ans, donc ce n’est pas évident, mais nous avons encore foi en l’humain. Nous essayons de montrer que tout n’est pas négatif, c’est pour ça que nous avons quelques morceaux un peu plus gais que d’autres. Nous essayons d’y croire, nous nous disons qu’il y a des solutions, mais c’est quand même flippant.

Pierre : Il faut que ça se recentre, qu’on trouve un juste milieu. Le problème est qu’on part dans des extrêmes, mais tout n’est pas perdu, c’est sûr.

Jean-Christophe : Nous y croyons quand même. Il le faut, sinon on ne peut plus avancer.

Qu’avez-vous retiré de vos observations de l’humain durant ces deux années de pandémie ?

Pierre : C’est sur l’album ! [Rires]

Jean-Christophe : Il y a du bon et du mauvais chez l’humain, on revient toujours au même sujet. Avec ces deux années, j’ai ressenti une solidarité quand même, qui est positive. Les gens se sont aidés.

Pierre : On voit qu’on est bien peu de choses, puisqu’il suffit d’un petit virus pour foutre la merde partout. Au début, c’était la panique, on avait l’impression d’être dans un film de science-fiction. Le confinement, nous n’avions jamais vu ça, tu avais l’impression d’être en guerre, c’est assez flippant. Tu te dis que rien que ça peut foutre le commerce mondial en l’air, et on va en payer les conséquences pendant des années. Ça nous interpelle, on se demande ce qu’on doit faire. Quand le rapport du GIEC arrive, tu as l’impression que personne n’écoute. On préfère parler des petites querelles politiques. Il y a vraiment un décalage entre ce qu’on a vécu et maintenant où on a l’impression de passer à autre chose. Qu’est-ce qu’on en retient ? Quelles sont les leçons ? Il y a quand même des choses à changer, ça ne peut pas marcher comme ça.

Jean-Christophe : Si on continue, on va dans le mur. Tu as l’impression que les deux ans sont effacés.

Pierre : Tu as les vols qui tournent à vide pour garder les quotas, c’est hallucinant. Comme si on n’apprenait rien.

Jean-Christophe : Les grands de ce monde ne retiennent pas les leçons. Ils sont dans une autre sphère.

« Nous n’avons pas forcément voulu être musiciens professionnels, c’est arrivé comme ça. Et c’est devenu notre vie, c’est central, et nous nous en servons aussi pour être citoyens, en fin de compte. »

On remarque aussi une évolution au cours de votre carrière, passant d’un style de musique très festif, à un rock beaucoup plus sombre, habité, avec un propos même presque métallisé. Est-ce que c’est le monde extérieur qui influence vos humeurs musicales ? Ou bien est-ce une volonté consciente d’explorer de nouveaux territoires musicaux ? Qu’est-ce qui influe sur quoi ?

Pierre : Tout simplement le fait de vieillir, d’être parents. Forcément, nous voyons les choses différemment. Quand nous avons commencé, nous étions étudiants, nous ne pensions qu’à faire la fête. Le monde n’était pas forcément plus beau qu’aujourd’hui, mais quand tu es jeune, quand tu commences ta vie d’adulte, tu vois les choses différemment que maintenant, après vingt-cinq ans passés sur la route. Nous nous nourrissons beaucoup de nos expériences, les gens que nous rencontrons, ce que nous voyons, les voyages, et puis de l’actualité.

Jean-Christophe : C’est vrai que nous avons voulu durcir un peu le ton, même musicalement. Nous avons tous des univers différents, mais nous avons voulu pousser le côté plus rock.

Pierre : C’est notre vie. Nous n’avons pas forcément voulu être musiciens professionnels, c’est arrivé comme ça. Et c’est devenu notre vie, c’est central, et nous nous en servons aussi pour être citoyens, en fin de compte.

Jean-Christophe : C’est vrai que nous ne nous posons pas de question sur notre style. C’est en fonction de ce que nous composons, au moment où nous le composons. C’est vrai que musicalement, l’album est peut-être plus dur, parce qu’il a été composé pendant le confinement, donc ce côté frustration se ressent dans la musique. Mais à aucun moment nous ne nous sommes dit : « Tiens, on va faire un album comme ça. » Ça se fait naturellement, en fonction de ce que nous composons. Nous composons tous les six dans le groupe, nous sommes tous multi-instrumentistes. Les confinements ont fait que nous avons chacun énormément composé, énormément proposé de choses. Il y a plein de choses que nous n’avons pas gardées.

Vous aviez beaucoup de matière ?

Nous avions une quarantaine de morceaux. Certains que nous n’avons jamais achevés. D’autres que nous avons achevés, mais nous avons vu qu’ils n’allaient pas avec le reste. Une fois qu’on sort l’ossature d’un album, on voit ce qui va dedans ou pas, du coup nous en avons viré plein. Nous verrons si un jour nous les ressortons ou pas. Souvent, il y a des morceaux que nous n’utilisons pas. On ne peut pas tout utiliser non plus. Nous nous sommes arrêtés à douze morceaux.

Pierre : Nous ne faisons pas comme [Damien] Saez, nous ne sortons pas de triple album.

Vous faites partie aujourd’hui du même label que No One Is Innocent, Kemar apparaissait d’ailleurs sur votre précédent album, et on peut facilement dresser des parallèles entre les deux groupes. Or No One est un groupe qui a lui-même beaucoup intensifié sa musique. Est-ce que ça a pu vous influencer ?

Oui, parce que déjà nous sommes tous fans du groupe. C’est le premier concert que j’ai vu quand j’avais quinze ans. J’aime quand la musique est un tout. Il a une belle écriture. C’est un peu ma démarche : il marie des choses qui sont assez brutes dans le propos, avec une écriture assez poétique. Je trouve qu’il le fait très bien. Comme un Bertrand Cantat. Ce sont des qualités d’écriture qui sont assez fortes dans le paysage rock français. Evidemment, ça reste une influence.

Depuis l’année dernière, le milieu des musiques dites « extrêmes » se retrouve pris dans la tourmente depuis un article publié sur Médiapart. Clou enfoncé avec un deuxième article il y a juste quelques semaines qui met nommément en cause Kemar. Comment avez-vous appréhendé, en tant qu’artiste officiant sur la scène rock française, la lame de fond déclenchée par ces articles ?

C’est quelque chose qui est bien, il faut que ça arrive, que la parole des victimes se libère, mais ça touche tous les milieux. Je crois que ça a commencé avec Strauss-Kahn ou [Jeffrey] Epstein. Mais ça touche tous les milieux, alors pourquoi la musique serait-elle épargnée ? Dans le cas de No One Is Innocent, j’attends de voir ce qui en ressort.

Jean-Christophe : Voilà, il faut laisser la justice faire son travail. Nous ne nous engageons pas là-dedans, nous ne savons pas ce qui s’est passé, mais c’est sûr que ça se développe de plus en plus dans le milieu de la musique, on voit qu’il y a plein d’histoires, etc.

Pierre : Pour l’instant, rien n’a vraiment abouti dans toutes les histoires. Les enquêtes prennent du temps. On se doute bien qu’il y a sûrement des trucs quelque part, mais on attend de voir.

Jean-Christophe : On ne juge pas, on ne sait pas.

Est-ce qu’il vous semble que les artistes ont un rôle à jouer dans la prévention des comportements sexistes notamment, toujours dans le cadre des scènes alternatives ?

Ce n’est pas évident, parce que nous n’allons pas en parler sur nos réseaux. Nous n’avons pas trop envie de… Après, nous sommes pour la justice. C’est sûr qu’il faut faire attention. Il y a des histoires comme ça dans d’autres milieux et il faut éviter qu’il y en ait. A chaque artiste de faire attention. Mais nous ne commentons pas ces sujets-là. Mais c’est un sujet qui est grave et important. Nous verrons bien la suite.

« Avant d’être un groupe, Merzhin était une bande de potes. Je pense que s’il n’y a plus d’amitié dans un groupe, ça ne peut pas coller. »

Le line-up de votre groupe a peu changé, si on considère la longévité de Merzhin. Qu’est-ce qui fait l’alchimie du groupe ? C’est une histoire d’amitié ?

C’est ça. Avant d’être un groupe, Merzhin était une bande de potes. Je pense que s’il n’y a plus d’amitié dans un groupe, ça ne peut pas coller. Il n’y a pas que la musique pour nous. Nous nous voyons en dehors, nous sommes copains.

Pierre : La musique est devenue centrale, mais ça ne l’était pas au début. C’était une histoire de potes. Nous faisions de la musique pour éviter d’aller bosser l’été. Au début, c’était un petit boulot d’été. Après, c’est devenu central. L’amitié est très importante ; le respect entre nous et l’écoute, c’est ce qui fait la longévité. Comme disait Jean-Christophe, nous composons tous les six. Ce n’est pas un mec qui fait tout. Les morceaux sont signés à six, il n’y en a pas un qui a plus que l’autre. Tout le monde y trouve son compte

Jean-Christophe : Les six participent à tout. Les décisions sont prises à six. Il n’y a pas un leader. Chacun a son mot à dire. Ça a toujours été comme ça. Nous partageons tout. Le but est que tout le monde s’y retrouve, que tout le monde soit content de retourner dans le camion et de partir sur la route. Après, quand il y a des trucs qui ne vont pas, nous en parlons. Il ne faut pas laisser les trucs traîner. Il n’y a pas de tribunal. Nous sommes entre nous, nous nous expliquons, et voilà.

Pierre : C’est comme une famille.

Jean-Christophe : Oui, c’est un peu ça. Nous sommes un peu « frangins ». C’est une histoire d’amitié avant tout et nous avons réussi à maintenir ça. C’est ce qui est important.

Vous êtes un groupe de scène, vous avez fait énormément de concerts dans pas mal de pays depuis le début de votre carrière. Comment avez-vous vécu l’interruption brutale de la scène pendant le Covid-19 ?

C’était une frustration. Nous étions encore en tournée. Au premier confinement, nous avions encore des dates. D’abord, c’était la sidération de ce qui se passait. Au début, tout le monde disait : « C’est loin, c’est en Chine ça ne va pas durer. » Personne n’aurait cru que ça allait arriver chez nous. Quand c’est arrivé, il y a eu la frustration de ne pas pouvoir jouer. En même temps, cette période nous a permis de faire cet album, donc nous en ressortons du bon.

Pierre : Je pense que nous avons choisi la bonne façon de faire. Si nous étions restés à ne rien faire, je ne suis pas sûr que nous aurions survécu, nous aurions eu l’envie de repartir après. Le fait de se poser tout de suite, même si nous n’imaginions pas que ça durerait aussi longtemps, ça nous a permis de nous mettre tout de suite sur l’album et de penser à autre chose.

Ça vous a déjà donné un objectif pour après.

Jean-Christophe : Nous nous sommes dit que nous allions faire cet album, quoi qu’il arrive, et que nous verrions bien ce que l’avenir nous réserve. Nous avons aussi créé un spectacle assis, nous avons fait quelques dates. C’était très spécial, parce que jouer devant des gens assis, masqués, avec des demi-jauges…

Pierre : C’était un peu mitigé mais ça nous permettait quand même de retrouver la scène.

Jean-Christophe : Les gens sont venus, ils étaient contents, et nous aussi. Nous ne savions pas trop ce que ça allait donner, mais nous avons quand même bien aimé, parce que ça nous a permis de retourner sur scène et d’avoir toujours la connexion avec le public. La scène, c’est tellement important.

Pierre : Je pense que le milieu de la musique devrait s’en sortir. Les gens reviennent direct. Je ne pense pas qu’il y ait de pertes de jauges, comme c’est le cas dans le cinéma, par exemple, où les gens ne reviennent plus dans les salles. Là, ça a repris tout de suite, c’est un besoin que les gens ont.

Jean-Christophe : C’est encore un entre-deux, mais on sent que ça repart. Nous avons pu recommencer, nous avons refait un concert « normal » en mars : ça faisait du bien !

Le groupe a un quart de siècle. Qu’est-ce qui vous vient à l’esprit quand vous repensez aux jeunes années du Merzhin ?

Pierre : L’insouciance, on ne pensait à rien [rires].

Jean-Christophe : La jeunesse.

Pierre : Elle n’est pas éternelle, malheureusement.

Jean-Christophe : C’est pour ça que les premiers albums étaient festifs, car tu te poses moins de questions quand tu es plus jeune. Quand tu as vingt ans, tu ne penses pas à l’avenir. Et puis nous sommes tous devenus parents. La paternité fait changer pas mal de choses. Tu vois la vie différemment, tu penses à tes enfants, à leur avenir. C’est pour ça que nous en parlons beaucoup, car nous nous demandons ce que nous allons léguer. Quand je parle à mes enfants, je me dis : « Purée, qu’est-ce qu’on va leur laisser ? »

Pierre : Et puis à vingt ans, nous ne savions pas jouer, nous ne savions pas chanter [rires].

Qu’est-ce que vos racines bretonnes représentent encore pour vous en 2022 ?

Jean-Christophe : C’est nous, c’est notre âme. Être breton, ça peut paraître cliché, mais c’est quelque chose qui est fort. Même si nous ne parlons pas forcément breton – à part l’un d’entre nous qui est plus breton que les autres –, ça fait partie de nous, c’est enraciné en nous, c’est notre culture.

Pierre : Nous sommes restés en Bretagne, d’ailleurs, nous n’avons pas bougé. Nous ne voulons pas vivre ailleurs, pour l’instant.

Jean-Christophe : C’est sûr. Pourtant, nous sommes allés un peu partout, mais je suis tellement content de revenir chez moi ! On s’y sent bien. D’ailleurs, de plus en plus de gens veulent venir en Bretagne !

Pierre : Il y a une bonne qualité de vie.

Vous êtes de la campagne bretonne ou plutôt citadins ?

Jean-Christophe : Nous sommes en campagne, dans le Finistère. Nous sommes au bout du bout !

Pierre : Nous sommes à trente kilomètres de Brest.

Jean-Christophe : Nous sommes à côté de Landerneau, nous vivons dans des petits villages.

Interview réalisée en face à face le 4 mai 2022 par Claire Vienne.
Retranscription : Claire Vienne.
Photos : TallMan.

Site officiel de Merzhin : merzhin.bzh

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