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Interview   

Bullrun : l’efficacité dans les détails


L’énergie scénique et la puissance sonore déployées par les groupes de rock et de metal sur scène peut laisser penser à tort que tout dans cette musique n’est question que de force de frappe, d’attaque des cordes, de spontanéité brute et d’attitude. Et n’importe quel musicien étant passé par l’étape du studio ou s’étant au moins enregistré a connu la désillusion d’entendre le rendu sans artifices de son jeu ou de son chant, mettant à nu ce que le son brouillon d’une salle de répétition ou d’une scène, et l’important volume sonore dégagé par un groupe, peut masquer.

Bullrun pratique un style de musique très influencé par des groupes et styles américains, qui sont traditionnellement connus pour leur efficacité. C’est donc de la manière de retranscrire cette efficacité sur disque que nous avons parlé dans cette interview à propos de l’EP Dark Amber. C’était donc une bonne occasion de briser l’idée reçue selon laquelle le sens du détail et le perfectionnisme nuisent à l’efficacité de la musique.

« Nous nous sommes un peu lancé ce défi-là : nous sommes trois sur scène, mais il faut avoir autant d’énergie que cinq. »

Radio Metal : Peux-tu nous faire un historique du groupe pour nos lecteurs qui ne vous connaissent peut-être pas encore ?

Mark Dezafit (batterie) : BullRun s’est formé en 2011 avec, à la base, Rémy le chanteur, et moi. Nous sortions d’une ancienne formation un peu thrash et voulions repartir sur quelque chose qui nous correspondrait un peu plus et où nous pourrions un peu plus nous amuser. Il nous a donc fallu un guitariste, et c’est là que nous avons rencontré Gaël que nous connaissions tout simplement avant, qui était partant. Nous étions partis sur une formation plus blues-rock, à la base, un peu typé Lynyrd Skynyrd et tout ça, et très vite en jouant, la disto a pris de plus en plus de place, et nous en sommes venus assez vite au style actuel, courant 2012. Le groupe s’est formé de cette manière.

En parcourant la biographie du groupe présente sur votre site, on peut y lire que vous êtes originaires du sud Seine-et-Marne, mais que c’est sur Orléans que vous avez fait vos premiers concerts. Peux-tu nous expliquer pourquoi Orléans, et la relation que vous avez avec cette ville ?

Nous sommes originaires du sud Seine-et-Marne, et dans ce département, le plus gros de la musique actuelle se passe au-dessus de Melun, donc tout ce qui va être Réseau Pince Oreilles, l’Empreinte où tu as pas mal de groupes, tous ces endroits-là. Du coup, nous avons voulu chercher un peu plus loin parce que nous avions un peu de connaissances vers Orléans, et très vite, nous avons accroché avec la scène locale de là-haut. C’est donc là-haut que nous avons très vite fait nos premières scènes, dans tous les bars de la Rue de Bourgogne sur Orléans, l’Infrared, ce genre d’endroit-là. C’est venu naturellement, en fait.

Vous êtes donc un trio. Est-ce que cette formation du trio était spécifiquement voulue ?

Complètement. Nous sortions d’ailleurs d’une formation à quatre avec Rémy, et nous nous sommes un peu lancé ce défi-là : nous sommess trois sur scène, mais il faut avoir autant d’énergie que cinq. Et ça fait moins de personnes à embarquer dans la voiture, ça fait plus de matos.

Dirais-tu que c’est une bonne formule pour travailler l’efficacité ?

Pour l’efficacité, ouais. Je pense à des groupes comme Danko Jones ou Motörhead, qui n’en sont pas moins efficaces malgré leur nombre. Après, en termes de composition, quand vient le moment du solo, par exemple, tu dois trouver plein d’astuces et de gruges pour renforcer le côté rythmique derrière. Tu n’as qu’une seule guitare, plus qu’une basse qui assure le tout, donc tu gruges soit avec de la disto, soit avec certains samples que tu envoies sur scène… Le désavantage se situerait surtout là, je pense. Et tu es beaucoup plus « à poil » sur scène quand tu es à trois, parce que concrètement, chacun a son spectre défini, et si tu es à côté, tu es à côté, tu n’as personne derrière qui tu peux te cacher.

Sur votre biographie, vous êtes qualifiés d’ « éternels insatisfaits et accrocs au moindre détail. » Vous faites une musique très efficace, très directe, et on aurait tendance à croire que pour être efficace, il faut être spontané et brut. Est-ce que c’est selon toi une idée reçue ?

Il y a plusieurs interprétations. Par exemple, pour en revenir à cette phrase dans la biographie, nous avons rencontré ces deux gars, Symheris qui est un ancien de T.A.N.K et Jelly Cardarelli qui est le batteur actuel d’Adagio, et ces mecs-là nous ont appris à regarder la musique différemment et à être beaucoup plus exigeants avec nous-mêmes, et c’est en ça que la phrase « accrocs au moindre détail » prend tout son sens. C’est-à-dire qu’en studio, ce dont tu parles, la partie brute et spontanée a, à notre goût et dans la façon dont nous le jouons, « moins » sa place. C’est vraiment : si tu es dessus, tu es dessus; si tu es à côté, tu recommences. Tu as moins le droit à l’erreur, parce que tu n’as pas des mecs en face de toi qui jouent quand tu écoutes un disque, donc toute l’énergie doit venir de ce côté carré. Sur scène, tu dois être aussi carré mais il y a plus de place pour cette spontanéité, pour un truc un peu plus brut de décoffrage, parce que tu as cette énergie qui retransmet ça.

Du coup, peux-tu nous en dire plus sur cet EP et sur les détails qui ont particulièrement mobilisé votre attention ?

Cet EP est né de quatorze prémaquettes que nous avons enregistrées nous-mêmes, en se disant : « Tiens, on est partis pour mettre notre musique dans un CD. » Et arrivés en studio, nous avons épuré et n’avons voulu vraiment garder que le meilleur de ce que nous avions. C’est pour ça que c’est passé sous format EP, et certaines sont passées très bien alors que d’autres ont eu beaucoup plus de mal à se composer dans le sens où elles changeaient juste avant, voire même parfois subies des transformations pendant l’enregistrement. Du coup, c’est pour ça que nous en sommes venus au format six titres et à cet EP-là.

« Le jouer ‘correctement’, tout le monde sait le faire, mais le jouer bien, et d’autant plus en studio, c’est vraiment un travail qui s’apprend. Tu es vraiment face à toutes tes erreurs, et plus tu arrives à y pallier et à rebosser, te tuer à la tâche, plus ton truc devient efficace et se ‘différenciera’ des autres. »

Quatorze prémaquettes pour six titres, que vont devenir les huit autres morceaux ?

Il y en a une bonne partie qui est partie à la poubelle, tout simplement. Parce que nous avons évolué, nous avons fait mieux à notre goût, nous avons composé de nouvelles choses, et il y en a certaines que nous jouons toujours en live, qui seront peut-être sur un éventuel prochain EP ou album.

Dirais-tu que le travail de l’efficacité réside dans les détails, contrairement à ce que l’on pourrait croire ?

Très franchement, oui. Et ça, c’est quelque chose face à quoi le studio te met. Si tu ne sais pas être vraiment dedans, si tes attaques, tes coups, ta voix ne sont pas exactement bien placés, tu perds très vite en efficacité. Le studio, je vois vraiment ça comme un travail au détail, parce que le jouer « correctement », tout le monde sait le faire, mais le jouer bien, et d’autant plus en studio, c’est vraiment un travail qui s’apprend. Tu es vraiment face à toutes tes erreurs, et plus tu arrives à y pallier et à rebosser, te tuer à la tâche, plus ton truc devient efficace et se « différenciera » des autres. D’autant plus que nous avons enregistré avec des gens qui étaient des musiciens autant que des ingés sons, donc c’est très parlant. Lorsqu’ils te disent : « Écoute, il faut que tu fasses comme ça » Et que tu dis : « Non, ce n’est pas possible ! » Et puis on te dit : « Si, si, maintenant tu vas bosser comme ça, c’est faisable. » Tu as juste à retourner chez toi, à bosser, et à revenir quand c’est bon.

Peux-tu nous parler plus en détail de cette collaboration avec Symheris et Jelly ?

Nous avons commencé par rencontrer Jelly, et ensuite Symheris, et je pense qu’ils se sont dans un premier temps pris d’affection pour notre style musical, et ensuite côté humain, ça s’est très bien passé, nous sommes vraiment devenus très bons amis maintenant. Nous continuons à nous voir régulièrement, nous les tenons au courant de nos compos pour un éventuel prochain enregistrement, et toutes ces choses-là. Plus que des ingés sons et musiciens, ça a vraiment été des amis, ils nous ont poussés… Pour la plupart des groupes, le studio reste une épreuve. C’est quelque chose que certains groupes ne passent pas, il y a beaucoup de groupes qui arrêtent après ou qui lâchent l’affaire. Il y a presque eu un travail de coaching autour du studio, à nous réapprendre à voir la musique différemment, à avoir des exigences et des objectifs différents, et à avoir surtout une méthode de travail très différente, ce sont eux qui nous l’ont apporté. Je dirais qu’ils nous ont apporté autant en tant qu’ingés sons qu’en tant que musiciens et qu’en tant qu’amis.

Quel impact l’expérience du studio et la remise en question que cela a entraîné a eu sur votre manière de jouer hors-studio ? C’est-à-dire en répète, ou en concert…

Ça a eu un impact sur l’exigence que nous avions. C’est-à-dire que tu te mets à appréhender tes concerts de manière différente, à penser un peu plus aux détails de ce que tu feras, et d’une manière générale, à répéter tout le temps au clic, à arriver à coller à ton album tout en y ajoutant la niaque de la scène. Au début, nous ne nous en sommes pas rendus compte, et puis quand tu commences à passer des heures en répète, tu dis : « Non, c’est toujours pas ça les gars, non, toujours pas, il faut mieux bosser ça… Non, c’est toujours pas ça, il faut bosser encore mieux ça. » C’est là que tu te dis : d’accord, on a vraiment évolué sur ce point-là. Ça a vraiment évolué sur les objectifs et sur la façon d’être méticuleux aussi bien en live qu’en studio.

Quand on entre en studio, on sort de toutes ces petites habitudes très naturelles de jeu qu’on avait en répète et qu’on pensait qui sonnaient bien. Et les premières fois, devoir changer son jeu pour être plus carré, ça force à être un peu plus robotique et un peu moins dans le lâcher-prise. Donc comment fait-on pour remettre du lâcher-prise pour la scène tout en gardant ce côté hyper précis ?

C’est tout un travail d’interprétation. C’est-à-dire que le simple fait pour un guitariste de jouer assis ou de jouer debout, ce n’est pas du tout la même chose. Alors imaginons, de jouer debout en bougeant, ça reste encore plus difficile. Tu te mets presque à chorégraphier ta musique de manière à ce qu’elle soit naturelle, à la jouer, la jouer, la jouer, de manière à ce que tu n’y penses pas, un peu comme quand tu conduis. Au bout d’un moment tu fais plus attention à la route qu’à la manière dont tu conduis. Une fois que tu as suffisamment rentré ta musique et que tu t’es poncé sur tes morceaux, tu penses plus à ce qui va se passer autour de toi sur scène qu’à savoir si tu vas bien jouer ou pas. En fait, il faut juste la rentrer dans tes doigts, dans tes mains, jusqu’à ce que tu te dises : « OK, ça je connais, je m’en occupe plus. Maintenant, je peux commencer à bosser plus l’attitude ou ce qui va se passer sur scène. »

« En termes de culture musicale, j’aime bien me dire qu’en Amérique, leur Francis Cabrel c’est Peter Gabriel, ça peut se comparer à tellement de niveaux. »

Tu penses qu’il y a des groupes qui pensent connaître leurs morceaux mais qui en fait ne les connaissent pas assez pour pouvoir gérer le côté précision et en même temps la scène ?

[Réfléchit] Ça dépend des objectifs que tu veux. Déjà, ça dépend, en partie, du style de musique ! Par exemple, tu ne joues peut-être pas avec les mêmes objectifs et la même précision quand tu joues du grunge que quand tu joues un album de Mnemic ou du gros metal technique. Le style va jouer sur ça, pas forcément parce que c’est plus joué à l’arrache, mais parce qu’il y a beaucoup plus de place pour l’interprétation et moins pour la rigueur. Après, ça dépend des objectifs que tu te fixes. Si tu veux avant tout t’amuser, pas forcément; mais si tu te dis : « De toute façon, si le morceau n’est pas bien joué, je ne m’amuserai pas, ce sera pas bien, je ne serai pas bon », à ce moment-là, tu vas plus t’acharner sur le côté technique avant de mettre les pieds sur scène.

Vos influences musicales sont très américaines, et c’est aussi quelque chose que l’on voit dans les visuels, notamment dans votre pochette. Et quand tu as parlé tout à l’heure de votre historique, avec le thrash, puis le blues, ça l’est d’autant plus. Donc peux-tu nous parler de votre relation avec la musique, et plus globalement la culture américaine ?

Tous les groupes qui nous ont influencés sont typiquement ricains, au même titre qu’on chante en anglais, ou que dans les chroniques que nous avons eues, la voix de James Hetfield ou les mimiques sont reconnues dans la voix du chanteur. C’est tout simplement ces groupes-là qui nous ont influencés, donc forcément, quand tu composes, tes origines, ta culture musicale se fait ressentir à travers tes compos. C’est venu assez naturellement parce que c’est d’eux dont nous nous inspirons, et quand on dit « show à l’Américaine », ce n’est pas forcément qu’une expression. Nous aimons bien nous en inspirer autant scéniquement, qu’en termes d’influences, donc nous avons trouvé ça naturel que le visuel, et puis le reste, viennent coller à cette image-là.

Envisageriez-vous du coup d’essayer de travailler un peu plus aux États-Unis, de tourner un peu plus là-bas ? Penses-tu qu’aller là-bas pourrait vous permettre d’aller plus loin dans votre démarche artistique qui est inspirée de ce pays ?

Je pense, oui. Après, la scène metal d’une manière générale n’a pas du tout la même image ou la même taille dans la culture en Amérique qu’en France. En termes de culture musicale, j’aime bien me dire qu’en Amérique, leur Francis Cabrel c’est Peter Gabriel, ça peut se comparer à tellement de niveaux. Maintenant, il y a aussi un truc, pour en revenir à tout ce qui est méticuleux, etc., c’est peut-être cliché de dire ça mais tout le monde joue de la musique parce que là-haut ça joue bien, beaucoup plus qu’en France, à mon avis, partout de manière générale. Ce serait génial d’y aller, mais il faut avoir le niveau aussi. Enfin, j’aime me dire ça.

Tu penses qu’il y a culturellement une différence d’exigence dans la manière de jouer de la musique là-bas ?

Je pense. Et pour reprendre cet exemple, Gojira, un des gros groupes de metal français ayant percé, s’ils se sont installés aux États-Unis, j’aime me dire que ce n’est pas pour rien.

L’album commence par un morceau introduit par un petit riff en acoustique. Est-ce que c’est purement anodin pour mettre une petite intro un peu sympa et punchy, ou bien y a-t-il une envie dans le futur de faire des concerts en acoustique ?

Il fut un temps où nous avons eu quelques projets acoustiques, peut-être même une ou deux dates, des choses comme ça. Mais oui, on peut voir ça un peu comme un clin d’œil aux envies premières de cette formation, et en même temps ça fait un contraste avec ce qui vient juste après. Je pense qu’il y a un peu des deux.

Interview réalisée par téléphone le 22 septembre 2017 par Philippe Sliwa.
Retranscription : Robin Collas.
Photos : Audrey Ritzenthaler.

Site officiel de Bullrun : www.bullrunofficial.com.

Acheter l’EP Dark Ember.



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