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Interview   

Bullrun, la photo de famille


Bullrun adore les répètes et le studio. Rien qu’à nous lire, si vous êtes musicien, vous aurez des crampes en repensant à ces longues séances à faire tourner un morceau ou juste un riff ou une mise en place. On finit par s’endormir avec ces notes en tête, on les joue tellement qu’on en vient à les détester ou même, paradoxalement, à les oublier. Mais à terme, on développe des automatismes qui permettent au groove de s’installer, on trouve de nouvelles manières de faire sonner un passage et c’est là que la magie s’opère.

C’est pour goûter à cela que Rémy, premier compositeur de Bullrun, aime travailler longtemps avant de prendre la meilleure photo de famille possible, celle qui saura capturer l’instant sans que personne ferme les yeux ou éternue au moment de la prise. Cette photo, c’est Wilderness, dont Rémy est et restera fier, un EP qui sent toujours autant le cambouis mais qui surprend avec sa couleur heavy metal, ses mises en place rythmiques et sa technique.

« C’est un vrai challenge, pour moi, le studio. C’est là que tu montres à quel point tu en veux. […] Je veux pouvoir réécouter cet album-là dans dix, quinze ans, et me dire : ‘Je ne changerais absolument rien, je referais exactement la même chose par rapport à l’époque où ça a été enregistré.' »

Radio Metal : Dès la sortie du disque précédent, vous étiez déjà impatients de faire le prochain. Dirais-tu que de travailler sur ce précédent disque avait indirectement déjà engrangé des idées ou une réflexion sur ce nouvel EP ?

Rémy Gohard (chant & basse) : Oui, énormément ! Je pense que Dark Amber, c’était la première marche à franchir. Ça nous a permis de faire découvrir notre musique et notre univers à beaucoup de personnes. Nous nous en sommes énormément servis, aussi bien au niveau de la composition qu’au niveau du son, nous avons appris énormément de choses. Je voulais très vite repartir sur un second EP qui serait la continuité logique de Dark Amber, tout en faisant quelque chose de différent. Je n’avais pas envie de faire un Dark Amber bis et de me cantonner à un seul style.

Quels ont été vos principaux axes de réflexion sur ce nouvel EP et sur les leçons tirées du précédent ?

Nous avons surtout voulu trouver plus d’homogénéité dans ce que nous écrivions, nous avons essayé de trouver notre style sans partir dans un style complètement différent, tout en assumant nos influences qui sont très Metallica, mais aussi en proposant quelque chose d’un peu nouveau, en cherchant une cohérence à la fois au niveau des textes et au niveau de la composition. Je pense surtout que c’était ça, le grand enjeu du second EP, ne pas se perdre et ne pas non plus perdre les gens qui avaient aimé Dark Amber.

Sur ce nouvel EP, vous gardez une influence première, ce hard rock très US qui sent le cambouis, mais vous avez coloré l’ensemble avec un son et des influences plus heavy metal. D’où est venu ce mélange-là ?

Ce qui joue beaucoup, c’est que Dark Amber est notre premier EP et quand nous sommes arrivés en studio, nous avions une bonne quinzaine de chansons, donc nous pouvions déjà piocher à droite, à gauche ce que nous voulions mettre et montrer aux gens. Avec Wilderness, je suis complètement reparti de zéro au niveau de la composition, et cette fois-ci, c’est moi qui ai tout composé, tout écrit. Je me suis mis dans mon coin, j’ai composé ces morceaux-là avec un premier jet quasiment fini pour le proposer à Gaël et Marc et ensuite, chacun a amené de petits trucs en plus, jusqu’à arriver aux prémaquettes, ce qui nous a permis d’arriver jusqu’au studio. Si l’album est plus heavy, c’est que j’ai été plus dans l’instant, car tu ne peux pas mettre dix ans avant de composer quelque chose et, en même temps, le fait de se concentrer là-dessus permet de savoir exactement ce que tu veux musicalement. Il en est ressorti qu’en effet, c’est plus heavy, il y a des passages un peu plus techniques, au niveau des paroles c’est plus personnel… Il en ressort quelque chose de plus pur, plus instinctif, et du coup plus cohérent, car tout a été écrit d’affilée. Il n’y a pas eu de pause entre les chansons.

C’est vrai que sur Wilderness, il y a beaucoup plus de double-pédale, il y a beaucoup plus de solos de guitare, il y a pas mal de mises en place rythmiques. Dirais-tu que cet EP a représenté un challenge technique pour vous ?

Ce qui est aussi très intéressant, c’est que nous ne l’avons pas du tout enregistré comme Dark Amber. Pour des raisons d’emploi du temps, j’ai d’abord enregistré la basse sur le click, ce qui fait qu’à ce moment-là, tu peux encore choisir ce que la batterie va faire. Nous nous sommes vraiment rendu compte de l’importance de la batterie. C’est elle qui va donner sa couleur au riff. Si tu as une batterie qui va extrêmement rapidement ou une batterie qui va faire un truc un peu plus groovy, ça va te changer l’ambiance du tout au tout. Le fait d’être très instinctif sur la basse, de rajouter des petits coups à droite à gauche, de jouer de manière plus intuitive, ça a permis après à Marc de se dire : « Là, du coup, j’ai plus d’idées, je sais comment j’ai envie de transformer le riff. » C’est ça qui a beaucoup changé, parce qu’il y avait beaucoup plus de liberté au niveau de la batterie, et pour les guitares après, au niveau de l’enregistrement.

Habituellement, c’est la batterie qui enregistre en premier. Est-ce que ça n’a pas posé un petit inconfort au batteur de devoir, plutôt que d’imposer sa propre pulse, de suivre la pulse d’un bassiste ?

Non, justement, c’est ça qui est assez paradoxal, parce que ça lui a donné plein d’idées. Ça nous a rajouté plein de trucs, plein d’autres petits détails qu’on ne voit pas tout de suite au premier coup d’œil. Justement, j’ai plus de liberté avec juste un click dans l’oreille avec la basse, car je peux me placer exactement comme je veux dessus. Alors que si tu commences par la batterie, l’album est déjà fait à soixante pour cent. Tu sais quel passage va être bourrin, tu sais quel passage va être plus mis en arrière. Alors que là, tu peux encore changer la couleur de ton album. Je pense que c’est une technique que nous reprendrons. J’en suis même arrivé au point où je pense que la prochaine fois, je composerai le chant avant même de composer la musique.

Les rythmiques sont tout aussi mises en avant que les riffs, les mélodies et les refrains. Dirais-tu que vous avez mis une attention particulière, en répète ou en studio, à faire tourner ces mises en place rythmiques afin qu’elles soient vraiment le plus propres et le plus efficaces possible ?

Oui, nous avons énormément fait tourner nos morceaux. Ce qui nous a sauvés, ce sont aussi les prémaquettes, parce que ça te donne une seconde chance quand tu arrives au studio de te dire : « Tiens, ce passage-là sonnait très bien quand on le jouait tous les trois, mais maintenant qu’on l’a enregistré, je trouve qu’il lui manque quelque chose et qu’on pourrait lui rajouter des petits trucs. » Il y a des passages qui nous paraissaient aussi juste être des moments de transition et que nous avons réussi à un peu plus sublimer en studio. Nous avons fait attention à chaque passage du morceau à nous demander : « Est-ce que ce passage-là a une légitimité à être dans le morceau ? » Ce sont des questions que nous nous posons. Nous sommes tout le temps dans la réflexion, tout le temps dans le doute. « Est-ce qu’on ne met pas ça juste parce qu’il faut quelque chose ? »

« Tu n’es jamais à l’abri, même au bout de la cinquantième fois que tu joues le morceau, d’avoir tout d’un coup cette idée-là qui va justement le faire passer au-dessus des autres. Passer à côté d’une idée, je pense que c’est la pire chose qui puisse arriver dans un groupe. »

Justement, quand vous décrivez votre manière de travailler, apparemment, vous adorez répéter et vous adorez être en studio. Chez les groupes de hard, ce n’est pas un discours habituel, car la plupart auront tendance à ne jurer que par la scène. Que représentent pour vous ces moments de répète et de studio ?

Nous adorons la scène aussi ! [Rires] C’est un vrai challenge, pour moi, le studio. C’est là que tu montres à quel point tu en veux. Parce que même si nous adorons ça, ça reste très dur. Nous avons passé des mois sur le chant, où j’ai failli finir complètement dingue. Au bout d’un moment, tu n’as plus les yeux en face des trous. Mais c’est à ce moment-là que tu vas enfin donner une longévité à ton travail. Wilderness, dans dix ans, ça sera toujours le même album et si tu ne bosses pas correctement à ce moment-là, tu vas le regretter au bout de quelques mois. Moi, je veux pouvoir réécouter cet album-là dans dix, quinze ans, et me dire : « Je ne changerais absolument rien, je referais exactement la même chose par rapport à l’époque où ça a été enregistré. » C’est pour ça que c’est très important, le studio. C’est comme une photo de famille. Il ne faut pas qu’il y ait quelqu’un qui soit en train de fermer les yeux, il ne faut pas que la photo soit floue. C’est un instant dans le temps. C’est pour ça que ce challenge du « on a une toute petite fenêtre de tir, il ne faut pas se rater », c’est quelque chose qui me motive et qui m’exalte.

Une fois que les morceaux sont écrits, vous les faites malgré tout toujours beaucoup tourner en répète afin de leur donner une couleur. Dirais-tu que c’est vraiment une étape primordiale pour pimenter les titres et pour faire qu’un morceau qui peut être basique dans sa structure, sa mélodie ou ses harmonies, puisse être transformé et avoir son sel ?

Oui, je pense que c’est vraiment primordial. Tu n’es jamais à l’abri, même au bout de la cinquantième fois que tu joues le morceau, d’avoir tout d’un coup cette idée-là qui va justement le faire passer au-dessus des autres. Passer à côté d’une idée, je pense que c’est la pire chose qui puisse arriver dans un groupe. Comme je te disais, quand tu enregistres ton morceau, si six mois après tu te dis : « Merde, c’est ça qu’on aurait dû faire », c’est vraiment dommage et tu es vraiment passé à côté de quelque chose. Il faut chercher la moindre faille, la moindre erreur, ce qui te permet d’avoir un album homogène et fait que tu ne risques pas de regretter de sitôt.

Votre pochette dénote par rapport à tout ce qu’on peut voir dans ce style de musique. Habituellement, dans ce type de hard rock et de heavy, on s’attend à une pochette avec des tons orangés, des paysages désertiques, des bagnoles, et finalement, la pochette de Dark Amber était comme ça. Là, on est sur une pochette violette qui fait très heavy metal. Y avait-il un parti pris dès le départ de trancher avec l’imagerie habituelle de ce genre-là ?

Oui, dès le départ. Pour moi, la pochette aussi, c’est primordial. C’est très souvent le premier contact qu’une personne va avoir avec le groupe. Nous voulions une pochette qui attire l’œil mais aussi qui intrigue. D’où le fait de rebosser avec Slo Sombrebizarre, de son vrai nom Sébastien Pinel, qui nous avait fait la pochette de Dark Amber. Nous nous entendons très bien avec lui, il connaît notre univers et je pense qu’il sait ce dont nous avons besoin. Nous lui avons juste dit que nous voulions une ville et un train qui quitte la ville. Et rien qu’à partir de ça, il nous a fait ce magnifique artwork qu’il nous a pondu en quelques mois. C’était parfaitement ce qui nous correspondait. Nous n’avions pas envie d’arriver et de lui dire : « On veut ça, ça et exactement ça. » Il avait l’habitude de nous dire que la plupart des groupes avec qui il bosse sont des groupes qui ont presque déjà défini leur pochette et du coup, artistiquement, il n’a pas l’occasion de se lâcher. Nous, nous mettons un point assez important avec les gens avec qui nous bossons, c’est que nous ne leur demandons pas des choses préfabriquées. Nous voulons aussi qu’ils participent à l’ambiance, à l’univers du groupe, qu’ils rajoutent leur patte, parce que c’est aussi le but. Nous voulons profiter de leur expérience et profiter de la plus-value qu’ils peuvent nous donner.

Plus généralement, quand on regarde l’histoire globale du groupe, le processus d’écriture tourne beaucoup autour de toi. Dirais-tu que tu as une vision particulière quand tu écris les morceaux ?

Au niveau de notre façon de bosser, je pense que ça s’est imposé de soi-même. J’aime bien écrire seul, j’aime bien proposer à mes collègues quelque chose de plus ou moins fini, histoire qu’ils puissent tout de suite comprendre là où je veux en venir, là où je veux aller. Ce n’est pas très intéressant de leur dire : « Regardez, les gars, j’ai composé un riff hier soir, qu’est-ce que vous en pensez ? » Là, déjà, sans leur imposer ma vision, je leur impose déjà là où je veux en venir et je vois si ça leur plaît ou pas, je vois si c’est suffisamment compréhensible, et donc s’il va falloir que je retouche quelques trucs. Pour l’instant, ça fonctionne bien, c’est une bonne dynamique. Je pense qu’il y a un milliard de façons de composer dans un groupe, mais le fait de prendre une personne et de lui dire : « Tu vas faire quatre-vingts pour cent du boulot », ça permet aussi de garder une certaine cohérence dans les écrits, ce que nous n’aurions pas forcément si l’on composait chacun de son côté, et que nous mettions au final tout ensemble.

Comment les autres s’intègrent-ils là-dedans ?

Gaël s’occupe de tout ce qui est harmonie à la guitare, ce qui donne donc aussi une couleur finale au morceau. Il écrit aussi ses solos. Marc est celui qui va avoir le mot final avec la batterie pour donner cette ambiance. Ils arrivent très facilement à se greffer sur mes riffs et à comprendre mes paroles. Du coup, il y a quand même une certaine symbiose qui se crée d’elle-même et c’est une de nos grosses forces, je pense.

Ce qui frappe aussi, c’est la qualité de vos prod vidéo. Rien que la vidéo de présentation de l’album, qui a été réalisé par MILF Productions – qui est le meilleur nom de boîte de prod du monde – est d’excellente qualité. Avez-vous une vision particulière sur l’aspect vidéo du projet ?

C’est ce que nous voulions, en fait. Quand nous avons rencontré Julien Metternich, il a vu que ça a matché tout de suite, parce que nous sommes tous les trois de grands fans de cinéma et nous avons exactement les mêmes influences que lui. Il a l’habitude de filmer des clips vidéo et il nous a dit : « Si on bosse ensemble, je fais un clip où dès les cinq ou dix premières secondes, il faut que les gens soient scotchés dans leur fauteuil et se demandent ce qu’ils sont en train de regarder. » C’était aussi ça, le challenge de ce clip. Ça ne nous intéressait pas de faire un clip où t’es en train de nous filmer tous les trois en salle de répète et qui arrive sur YouTube à la fin du week-end. Il y avait donc déjà un parti pris de vouloir faire un gros truc dès le début, avec de belles images, avec des acteurs, avec le lieu que nous avons eu la chance de trouver, histoire de marquer les esprits.

Quels sont vos prochains projets ?

Déjà, en dehors d’essayer de survivre, c’est surtout de se pencher sur un nouveau CD et sur une nouvelle orientation visuelle. L’idée, aujourd’hui, est de sortir un album – c’est l’objectif, quand même – et surtout, de toujours faire mieux. Le projet, ça serait ça. En évitant les live streams !

Interview réalisée par téléphone les 20 novembre 2020 par Philippe Sliwa.
Retranscription : Robin Collas.
Photos : Audrey Ritzenthale.

Site officiel de Bullrun : www.bullrunofficial.com

Acheter l’EP Wilderness.



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