ENVOYEZ VOS INFOS :

CONTACT [at] RADIOMETAL [dot] FR

Interview   

Cachemire transforme l’essai


Et si le rock français revenait sur le devant de la scène ? C’est en tout cas le rêve fou que nous a donné l’écoute du dernier album de Cachemire – Dernier Essai ! Ce troisième album transforme l’essai haut la main avec des morceaux énergiques et entêtants que l’on a envie de crier avec eux ; des textes en français incisifs marqués notamment par la période Covid, qui se veulent contemplateurs de notre société avec heureusement une bonne dose de second degré ; une production aux petits oignons… Tout est là pour faire un carton. On a eu par le passé des groupes comme Téléphone, Noir Désir, Dolly, Luke, mais cela fait un moment qu’on n’a pas eu un groupe de rock français sous le feu des projecteurs. Et pourtant à entendre le chanteur Fred Bastar, il y a bien une réelle attente dans notre pays, un public qui n’attend que ça et qui leur exprime cet enthousiasme lors de leurs concerts. N’hésitez pas à leur accorder une écoute que ce soit sur album ou en live, vous ne le regretterez pas. Ce Dernier Essai ressemble en tout cas bien plus à une consécration pour le groupe qu’à une dernière tentative.

Dans cette interview, Fred nous parle de l’histoire du groupe et nous explique la genèse de Dernier Essai. Il est aussi question, entre autres, de leur volonté de faire du rock en français pour partager encore plus d’émotions et de joie à travers de leurs textes et maximiser l’interaction avec le public lors des live, mais aussi de leur espoir de remettre le rock français en lumière comme à la bonne époque. Alors, prêts pour un retour vers le futur avec Cachemire ?

« Shanka a une influence vachement plus noise que moi et il a une palette monstrueuse, j’avais vraiment envie de bosser avec lui. Il a vraiment amené un truc en plus et il m’a bien fait chier là où il fallait, donc c’était très constructif. »

Radio Metal : Vous avez sorti dernièrement un album qui s’appelle Dernier Essai. Les gens ne connaissent pas forcément Cachemire, alors dans un premier temps, peux-tu nous faire un petit historique rapide du groupe ?

Fred Bastar (chant) : Nous fêtons nos dix ans cette année. Nous nous sommes réellement formés fin 2012, avec un quatuor basique, basse, batterie, guitare, et dans l’objectif de faire du rock’n’roll chanté en français. C’était le challenge de l’époque et ça n’a pas bougé. Plus ça va, plus nous avons viré vers le punk. Nous disons toujours punk’n’roll parce que nous aimons bien le côté swing et roll. Et nous avons quand même de grosses influences rock ‘n roll. Nous avons sorti un premier EP autoproduit en 2013. Au fil du temps, nous avons eu des concerts clés qui nous ont amené un premier label en 2015 avec un premier album ; ce premier label était Big Beat Story, qui était un vieux label avec des vieux briscards du rock ‘n roll sur Paris. Nous avons eu la chance d’être distribués par Naïve sur ce premier album, ce qui nous a amené des gros coups de pouce, comme Antoine de Caunes au Grand Journal, par exemple. Ça a poussé l’histoire. Ça nous a fait signer chez un tourneur qui à l’époque était Muzivox, qui fait tourner Laura Cox aujourd’hui. Nous avons enchaîné sur un deuxième album sorti en 2018 que nous avons voulu autoproduire pour tout maîtriser. Nous avons créé notre boîte et notre label. Et là, nous avons signé chez Rage Tour fin 2018. Forcément, ça a encore donné un gros coup de boost sur la fréquence des shows. Et puis est arrivé le confinement. Il y avait un gros programme en vue en tournée. Ça nous a permis d’écrire le troisième album pour lequel nous avons signé chez At(h)ome, donc avec une distribution Sony, donc encore une autre étape, et nous sommes toujours chez Rage Tour, qui est aussi devenu éditeur par la même occasion avec Enragé Prod. En gros, nous avons à notre actif trois albums et le troisième, comme beaucoup de groupes, on va dire que c’est le plus abouti, parce que, déjà, nous avons eu la « chance » d’avoir le confinement et puis j’ai eu la chance de bosser avec Shanka de No One Is Innocent en termes d’arrangements et de réalisation. Nous sommes aussi retournés chez notre producteur favori Charles De Schutter qui a un studio à Bruxelles et qui a aussi fait l’album de No One, donc nous étions dans le même studio. Nous en sommes hyper fiers parce que nous avons vraiment pris le temps qu’il fallait pour pouvoir le démanteler et le réécrire dix fois.

Tu définis le groupe plus punk que rock, finalement ? Personnellement, j’aurais plutôt parlé de rock mais avec plein d’influences, c’est-à-dire que vous ne vous empêchez pas de mettre du metal, presque du disco par endroits…

Le côté punk, c’est plutôt le côté power chords. Nous allons plus nous rapprocher des Ramones dans la façon d’être. Nous comparons pas mal aussi à The Hives qui, sur album, peuvent être rock’n’roll voire des fois un peu pop, mais ils ont une attitude et une façon d’envoyer sur scène qui est ultra punk – même les premiers shows de The Hives étaient très punk. C’est pour ça que nous disons punk’n’roll, parce que c’est vrai que nous nous influençons de pas mal de choses, mais le « ‘n’roll », c’est sûr qu’il est hyper important parce que nos influences sont vraiment typées Led Zep, AC/DC, les Stones, etc.

Tu as dit que la période Covid-19 a changé des choses, mais vous avez pris plus de temps justement pour cet album ?

La signature chez Rage à l’époque nous a amené une tournée avec Manu des Dolly et les Toybloïd. Nous partions en tournée pour un gros paquet de dates dans toutes les SMAC de France. Nous savions qu’en plus nous signions chez At(h)ome. At(h)ome avait écouté plusieurs maquettes, ils étaient intéressés pour nous signer et nous avions déjà les dates de sortie. Nous étions en mars-avril 2020 et nous parlions d’une sortie d’album en septembre 2020. Là, nous nous sommes demandé comment nous allions faire. Nous étions encore en maquette, nous allions être chargés de live. L’album était principalement écrit, mais aucune préprod n’était faite, nous ne l’avions pas vraiment bossé. J’avais vraiment envie de bosser avec un arrangeur et un réal, mais je me suis dit que nous allions laisser tomber car nous n’allions pas avoir le temps. Donc c’est vrai que le confinement nous a amené tout ça. Il y a eu une grosse pause. Nous avions toutes les pièces du puzzle. Je me suis retrouvé tout seul dans mon home studio, je me suis enchaîné des cafés et des coups de fil à Shanka ; je bossais la journée et Shanka bossait la nuit. Nous avons tout démantelé et nous avons recommencé. J’ai pris un pied de malade à bosser l’album pendant le confinement.

« L’essence même du groupe, c’est de chanter en français. C’est la volonté de se faire comprendre, la volonté de communiquer en live, la volonté de ne pas montrer que j’ai séché mes cours d’anglais depuis le lycée [rires]. »

Au moins, ça t’a bien occupé de manière positive.

C’était même plus qu’une occupation, c’était presque une nécessité. J’étais déçu d’arrêter la tournée, forcément, parce que nous faisons ça pour le live, mais bizarrement ça m’a donné un gros bol d’air. Forcément, c’est un rêve de gosse de signer… Nous avons démarché At(h)ome pendant dix ans, c’est le premier label que nous avons démarché à la création du groupe, et là, nous nous disons dit que, putain, nous sommes chez eux. Rage, je les ait fait chier pendant cinq ou six ans aussi à les relancer et à aller les voir, à discuter et nous nous retrouvons maintenant chez eux, avec une belle équipe, et nous nous disons : « Merde, on ne va pas pouvoir développer tout ce qu’on a envie sur notre galette. » Donc voilà, le confinement 2020 est bien tombé. Le 2021 il a bien fait chier.

C’est donc le premier coup que vous bossez avec Shanka. Comment s’est faite la rencontre ?

Oui, c’est le premier coup. Nous nous sommes rencontrés lors d’un live, au Ferrailleur à Nantes, où nous rendions hommage à Sergent, un pote que nous avions en commun, qui faisait notre son et qui est malheureusement parti d’un cancer. Il y avait toute la famille autour de Sergent, il y avait No One, Tagada Jones, les potes de Justine, notamment Flockos d’Ultra Vomit. Nous avons fait pas mal de reprises tous ensemble, nous nous sommes marrés. Déjà, j’étais un grand fan de Shanka avec ce qu’il faisait. Hormis No One, il y avait The Dukes avec qui j’avais pris une espèce de claque monstrueuse. C’est aussi un excellent pote de Charles De Schutter qui a fait notre album en tant qu’ingé son et producteur. Nous avions déjà discuté sur le deuxième album avec Charles, je lui ai dit : « Le mec qu’il me faut, c’est vraiment Shanka. » Il a une influence vachement plus noise que moi et il a une palette monstrueuse, j’avais vraiment envie de bosser avec lui. Donc nous nous sommes rencontrés sur un titre. Nous avons fait un titre des Dropkick Murphys, il était avec son banjo [rires]. Je lui en ai glissé deux mots. Il m’avait dit concrètement que là, il sortait un nouvel album avec No One, le temps allait être compliqué, et puis ben voilà, le confinement est arrivé et il a dit : « Ok, on bosse ensemble. » Il a vraiment amené un truc en plus et il m’a bien fait chier là où il fallait, donc c’était très constructif.

Tu l’as toi-même dit, sur ce troisième album vous avez franchi un cap, surtout en termes de son ou de production. Ce sont des questions que vous vous êtes posées, justement, c’est-à-dire essayer de voir comment vous pouviez franchir un pas de plus ?

Sur le deuxième album, nous étions restés un mois en studio à Bruxelles et nous voulions vraiment y retourner encore plus longtemps. Sauf que Charles a dit : « Non, ce n’est pas bien artistiquement, vous n’allez pas revenir chez moi. On a déjà produit du son ensemble, on va refaire la même chose. Sauf si vous venez avec quelqu’un, car là on peut recréer une autre dynamique et chercher autre chose. » Moi, j’avais cette volonté-là. Donc oui, nous avions la volonté de plus produire l’album, ça c’est sûr, et d’aller encore plus loin et au bout des choses. Le deuxième album avait une tendance un peu plus comique. Nous avons beaucoup de second degré, sur scène nous déconnons pas mal, donc il y avait ce côté beaucoup plus rock’n’roll avec du second degré sur le deuxième. Sur le troisième, ça ne s’est pas calculé, mais c’est aussi le confinement qui veut ça, il y avait un peu de colère quand nous l’avons écrit, donc ça a changé la donne. Nous avions aussi déjà fait un an et demi avec Rage. Avant, nous étions avec Muzivox, forcément on tourne avec des groupes plus rock’n’roll, plus blues, et on discute avec des gens et on s’échange des plans. Tout ça, ça influence le tout. Donc c’est vrai qu’après, nous sommes arrivés chez Rage, nous allons tourner avec les Sales Majestés, beaucoup avec UV, les Tagada, No One… Forcément, les influences bougent. Et puis Shanka arrive avec une patte entre Jack White et Rage Against The Mache, donc il se passe forcément un truc. Donc oui, c’était une volonté. Les textes ont vachement changé dans le propos et le côté un peu plus colère et sombre. Ça, c’est ma vie qui a fait ça et c’est aussi le confinement.

« J’aime bien me la jouer à la Élie Semoun, c’est-à-dire me mettre dans un personnage, et m’inclure dedans aussi des fois. Quand je parle d’écologie, par exemple, je ne me juge certainement pas donneur de leçons parce que je fais de la merde comme les autres, si ce n’est pire. »

J’ai un peu vu comment ça fonctionnait, mais si j’ai bien compris, vous avez quelque chose de collectif au niveau musical ?

Oui, mais le troisième s’est fait aussi un peu différemment avec le confinement. J’ai pas mal bossé dans mon coin et puis j’envoyais aux gars qui me disaient oui ou merde, en gros. Nous avancions comme ça. Une fois que j’avais quatre-vingts pour cent du morceau, j’envoyais ça à Shanka et je lui donnais mes volontés. Des fois, il disait : « Fuck, c’est de la merde. » Et puis des fois, nous avancions bien.

Tu évoquais les textes : ça te tenait à cœur de chanter en français ?

Oui. Nous avons créé le groupe pour ça. Nous avons orthographié Cachemire en français pour ça. L’essence même du groupe, c’est de chanter en français, c’est sûr. C’est la volonté de se faire comprendre, la volonté de communiquer en live, la volonté de ne pas montrer que j’ai séché mes cours d’anglais depuis le lycée [rires]. C’est sûr que j’ai toujours envie de délivrer un message, donc ça va de soi. J’ai aussi beaucoup d’influences chanson. Mon père était – et est toujours – très chanson, que ce soit Gainsbourg ou quand j’étais gosse, j’écoutais du Téléphone, donc c’est resté. Je trouve qu’on a une putain de langue pour faire du rock’n’roll. Elle est compliquée, parce qu’on rentre vite, justement, dans la chanson pop, mais c’est hyper passionnant. La plume de Kemar, par exemple, dans No One… Entre [Bertrand] Cantat, Kemar et [Damien] Saez, dans le rock français, je trouve que ce sont les trois qui ont une plume monstrueuse et du coup, je me dis qu’il y a moyen de faire quelque chose.

On dit toujours que l’anglais est plus facile à faire chanter et le français un peu plus difficile. Est-ce que ça vient naturellement ou est-ce que c’est un challenge à chaque fois ?

Les deux. Ça vient naturellement, parce que j’aime bien écrire en français. Par contre, c’est un challenge pour le live, et pour rentrer dans le cercle vicieux du rock français. On peut vite tomber dans le Johnny, même si je n’ai rien contre Johnny, mais ça peut aller très vite. Le challenge, c’est plus musicalement, c’est-à-dire qu’il y a des choses qu’on ne peut pas trop se permettre – enfin, je parle pour nous tous, tout ça c’est subjectif. Un gros solo de blues rock’n’roll à la Angus Young sur du chant français, bon, on reprend « Allumer Le Feu »… On le fait en anglais, c’est nickel, mais Airbourne chanté en français… Donc pour ça, c’est un challenge et c’est vrai que ça nous « limite » ou ça nous oriente vers le style musical.

Je crois avoir lu que tu te posais en observateur, non pas en dénonciateur. J’ai compris qu’il y avait quand même pas mal de choses qui te touchaient personnellement, mais j’imagine que tu prends des histoires perso, un peu d’histoires autour et que tu en crées quelques-unes…

J’aime bien me la jouer à la Élie Semoun, c’est-à-dire me mettre dans un personnage, et m’inclure dedans aussi des fois. Quand je parle d’écologie, par exemple, je ne me juge certainement pas donneur de leçons parce que je fais de la merde comme les autres, si ce n’est pire. C’est vrai que j’aime bien rentrer dans la peau d’un personnage, mais c’est sûr que je suis vraiment inspiré par la société actuelle et surtout par ce qu’on croise en live. C’est vraiment le live qui nous forme. Le premier titre de l’album qui est « Criez », c’est du lâcher-prise et c’est du live pur et dur. Quand je vois des nanas assez fortes, on se dit qu’on peut ne pas assumer son corps, mais elle vire son soutif, elle n’en a rien à foutre, elle est en plein milieu de la fosse, voire dans le pogo, elle impose le respect ! C’est le genre de chose qui influence mes textes. On en rencontre tellement. Il y a aussi la magie des fest, surtout au Hellfest, où on arrive et chacun vient comme il veut. On est comme chez McDo [rires]. C’est une putain de magie qu’on ne retrouve que dans la musique. Il n’y a aucun jugement. Après, il y a « Rouge » qui est un titre d’alerte. C’est quand on avait nos yeux fixés sur Macron quand il disait ce qu’on devait faire les prochains mois. Il y a donc toujours un peu de second degré. Il y a aussi toujours un ton d’humour, notamment « Back To The » qui est vraiment une influence de ma trilogie préférée. De toutes façons, il y a toujours de l’humour en live. J’aime bien faire marrer les gens, j’aime bien communiquer comme ça, je kiffe les shows d’Ultra Vomit pour ça. J’aime bien aller titiller et chercher deux ou trois personnes dans la fosse et aller un peu les faire chier. Donc forcément, dans les propos, ça suit, mais il y a toujours un sujet sociétal qui vient se greffer là-dessus. Après, sur « Je », par exemple, qui est une description de l’être humain, c’est sûr que c’est défaitiste, contrairement à « Criez » où c’est purement de la joie.

« On arrive au Hellfest et chacun vient comme il veut. On est comme chez McDo [rires]. C’est une putain de magie qu’on ne retrouve que dans la musique. Il n’y a aucun jugement. »

A priori, que ce soit dans les textes ou musicalement, vous vous rapprochez en partie des années 70…

Je ne sais pas si nous nous en rapprochons, mais c’est ce que nous avons beaucoup écouté. Nous nous sommes tous liés avec des albums de Led Zep. C’est surtout comme ça que nous nous sommes rencontrés avec les gars, via cette influence, mais quand on écoute nos albums, nous avons plus une production à la Shaka Ponk qu’à la Led Zeppelin, c’est indéniable. Mais c’est une volonté parce que nous aimons aussi le côté Green Day, hyper produit. Le rock 2000 fait aussi partie de nos influences. Je suis un grand fan de The Hives, par contre, leur son, j’y vais à reculons. Quand je les ai vus en concert, bon, ok, ce sont des punks, on se marre, mais ça me fait chier de mettre des bouchons parce que les cymbales piquent. C’est juste insupportable. Je ne peux pas faire un album comme ça. J’aime bien le son qui bastonne un peu dans le bas.

La question que je voulais te poser, c’est : est-ce que des fois, tu n’as pas un regret en te demandant si tu n’aurais pas aimé vivre quelques années en arrière ?

Grave ! Enfin, ça ne peut pas être un regret parce que je ne l’ai pas tenté, mais oui. Même si la nostalgie n’est pas trop mon truc, parce que faut vivre dans le présent et foncer droit devant, mais oui, surtout pour atteindre un public un peu plus facilement. Ce n’est pas vraiment les années 70 qui me font rêver, c’est plutôt l’époque où le rock était dans la tête de tous les branleurs de seize ans. Encore ce week-end, nous étions au V And B Fest’ qui est d’ailleurs un énorme festival, il y avait trente mille personnes samedi, nous étions sur une scène avec Tagada Jones, et le public, c’était celui de la Warzone au Hellfest. Après nous sommes allés voir Orelsan. Je kiffe Orelsan, mais tu vois vraiment un autre public qui n’a aucune culture rock’n’roll. C’est comme ça, il faut s’y faire. C’est vrai que la période Woodstock, ça devait être magique. Les mineurs, cette musique était leur façon de se rebeller. Donc oui, je regrette. J’aurais bien aimé connaître ça. D’où le titre « Back To The ».

Si je me réfère à un autre texte, est-ce que vivre le rock – puisque c’est ce que vous vous faites ou que vous essayez de faire au maximum – est un moyen de s’échapper de la société ou d’une manière de vivre que tu n’aimes pas ou que tu n’as pas envie de vivre ?

Oui, je vois de quel texte tu veux parler. C’est justement être entre deux. On se pose forcément la question. Il y a des potes qui épargnent et qui capitalisent, et puis il y a les autres qui vivent le moment présent, mais qui se disent : « Putain, quand on va se réveiller à soixante piges, on n’aura rien. » On est toujours sur la balance entre les deux, en train de se dire : « Putain, mes meilleurs moments, c’est la liberté et on s’en branle du reste. » Et puis de temps en temps, tu passes devant un concessionnaire et tu te dis : « Putain, cette petite Audi Q7, j’aimerais bien l’avoir » [rires]. Il faut plus s’appeler Muse que Cachemire. C’est sûr qu’il y a toujours cette position-là. Et même, j’avais lu que quand le guitariste de Gojira avait quitté un petit moment la tournée parce qu’il avait envie de retrouver sa famille, sa femme, il s’était fait pourrir, du genre : « Quand on arrive à ce niveau-là, on ne peut pas dire ça » et tout. J’avais trouvé ça dingue, parce que c’est vrai que c’est génial, on fait de la musique, on part, c’est top, mais quand on part trois ou quatre jours d’affilée en camion, étant donné que nous sommes tous papas dans le groupe, quand tu as ton gosse qui dit : « T’es chiant, tu t’en vas »… Ce n’est pas que de la fête. On le cherche. Ça va faire près plus de quinze ans que je cherche ça. Nous arrivons maintenant avec une belle équipe et nous avançons bien en live, mais il ne faut pas se leurrer, nous ne partons pas faire la fête tout le temps. Donc, des fois, oui, on se dit : « Ce week-end, je serais bien resté à manger mon petit poulet rôti avec mon rosé frais. » Et une fois qu’on est sur scène, en fait, non, je suis bien où je suis [rires].

« Je suis un grand fan de The Hives, par contre, leur son, j’y vais à reculons. Quand je les ai vus en concert, bon, ok, ce sont des punks, on se marre, mais ça me fait chier de mettre des bouchons parce que les cymbales piquent. C’est juste insupportable. Je ne peux pas faire un album comme ça. J’aime bien le son qui bastonne un peu dans le bas. »

Ca ne doit pas être évident de passer d’un monde à l’autre en permanence.

C’est souvent lundi ou le mardi matin, quand on revient que c’est compliqué. Notamment au V And B Fest’, on a rarement des accueils comme ça, genre piscine en loge, un catering de malade, etc. C’est vrai que quand on repart le matin, c’est une autre réalité.

En termes de rock, on dirait qu’il n’y a pas d’énorme groupe qui a émergé depuis longtemps. Penses-tu qu’il y a encore la place pour ça en France ?

Nous avons toujours cette conviction, c’est sûr. Oui, je le pense. Ce qui me paraît dingue, c’est qu’il y a un monde de différence entre la vie qu’on retrouve en fest ou en concert l’hiver et la vie dans les shows télévisés, par exemple, ou ce qu’on entend à la radio, y compris des radios rock populaire qui se disent découvreuses de talents, où on est encore sur les énièmes titres de Dire Straits. Encore ce week-end, il y avait quatre-vingt dix mille personnes. Même des fests comme le Hellfest, ça fait du bien. On se dit que putain, il y a quand même cent quatre-vingt mille pélos sur la scène. C’était exceptionnel cette année, parce qu’il y avait deux week-ends, donc c’était deux fois plus, voire trois fois, mais il y a un public de fest. Et puis, ils sont où les gens qui sont dans leur canapé à écouter le playback sur M6 ? On se rend compte qu’en festival, ils sont tous à dire : « Ah putain, ça fait du bien du rock. » C’est eux qui nous poussent dans cette idée : « Il n’y a que vous, il n’y a rien en rock français. » Par contre, quand on regarde les Victoires de la musique, il y a zéro place et c’est dingue.

C’est d’autant plus dommage qu’il y a de plus en plus de groupes français, que ce soit en rock ou en metal, qui sont très bons et qui ont vraiment la place pour faire des choses. Il y a d’ailleurs pas mal de ces groupes qui ont été mis en avant au Hellfest. Après, à la fois, ça n’a de toute façon jamais été très mainstream.

Non, c’est vrai, mais ça l’était quand même plus à une époque. Quand j’étais au collège et qu’il y a eu les arrivées – je parle vraiment de rock là, pas de metal – de Luke et de Superbus sur les premiers albums, on se disait qu’il se passait un truc. Même en sortie de Star Academy, je me souviens d’Emma Daumas, ou Steve Estatof. On était en grand public et ça signait chez Sony, et le mec était influencé par Nirvana et tout. On se disait qu’il allait se passer un truc, mais ça n’a pas duré longtemps. Tant pis. Par contre, on sent bien qu’en France, déjà, il n’y a pas le public, mais les maisons de disques ne mettent pas ça en avant. La dernière fois qu’il y a eu le meilleur album rock aux Victoires de la musique, c’était Mickey 3D. Je n’ai rien contre Mickey 3D, mais bon… Nous parlions avec les potos de Tagada ce week-end, ils ont joué au Canada avec Billy Talent. Billy Talent, ça passe sur toutes les ondes là-bas. Brian Setzer qui fait du rockabilly est au festival de jazz. La marche est juste monstrueuse.

Ce qu’on peut espérer pour vous, c’est qu’il y ait une place à prendre.

Pour synthétiser ça, on sent qu’il y a une place en festival, ça c’est sûr, et que les gens sont demandeurs. Et ce ne sont pas que des nostalgiques de Téléphone. Car nous avons eu ce public-là au début. Nous avons vraiment eu un public de cinquante ou soixante ans qui était là : « Putain, ça fait du bien ! » C’est cool, c’est un super public, hyper fidèle, mais maintenant, on se rend compte que même sur Tagada Jones – parce que nous tournons pas mal ensemble – il y a des minettes de quinze ans qui viennent avec leur verre de fest, qui demandent à le signer, etc. Il y a tout un public. Même chose pour Orelsan où il y avait des gros rockeurs et metalleux qui étaient là pour écouter. Donc c’est cool, ça se mélange.

« Ce n’est pas vraiment les années 70 qui me font rêver, c’est plutôt l’époque où le rock était dans la tête de tous les branleurs de seize ans. Cette musique était leur façon de se rebeller. »

Même si ça peut paraître prétentieux, est-ce que vous vous sentez un peu en mission pour le rock français ? Je fais le lien avec le clip que vous aviez fait avec Didier Vampas et Dick Rivers : qu’est-ce qu’on attend pour faire du rock ou remettre le rock sur le devant de la scène ?

Alors ce titre-là, « Qu’est-ce Qu’on Attend », nous avions tourné ça une semaine après les attentats du Bataclan. Nous devions faire un clip avec Didier et Dick. En fait, nous cherchions des personnages de différentes générations, vraiment intègres dans leurs propos, dans leur façon d’être. Nous avions plusieurs noms. Philippe Katerine en faisait partie aussi, par exemple. Nous avons rencontré Dick en radio, nous étions sur France Bleu, nous lui avons passé un album et il m’a appelé le soir même en disant que ça lui faisait plaisir de voir enfin du rock chanté en français. Après, nous nous sommes vus sur le plateau avec de Caunes. Nous avons pris un jus ensemble et puis je lui ai dit : « Il faut qu’on fasse un truc ensemble, mais il faut un autre fou avec nous et je pense à Didier. » Il m’a dit : « Ouais, Didier a fait ma première partie ! » Nous sommes partis là-dessus. Nous devions faire un titre ensemble et il y a eu les attentats. En plus, nous devions jouer à République à Paris. Donc j’ai appelé Didier et je lui ai dit que soit nous annulions, soit je changeais les paroles. Il m’a dit : « Change les paroles et on y va. » Je les ai changées dans la nuit, je leur ai filé les trucs le lendemain, il m’a dit : « Allez, on fonce, on va se marrer. » C’est l’histoire de ce clip. Ce n’était pas vraiment : « Qu’est-ce qu’on attend pour relancer le rock en France ? » Ensuite, ce côté mission, non, nous n’avons pas la prétention de l’avoir. Par contre, c’est ce qui nous excite, c’est sûr. C’est toujours les propos que nous avons quand nous nous retrouvons à signer des albums au merch, les gens sont là : « Putain, mais continuez ! Ça nous manque ! » Il y a les mêmes propos avec Tagada : « Putain, ça fait du bien bordel de merde ! Ne lâchez rien, il n’y a plus que vous. »

Tu peux nous parler aussi un peu des collaborations qu’on retrouve sur cet album, que ce soit Nico de Tagada Jones ou Kemar ?

Nico de Tagada fait forcément partie de l’histoire, parce que c’est le boss de Rage Tour. C’est lui qui a validé le fait que Cachemire rentre dans le catalogue, qui croit au projet et qui a créé le lien avec At(h)ome parce qu’eux aussi ont signé chez eux. Forcément, il fait partie de l’histoire de Cachemire plus que de celle de l’album. J’avais envie de faire un truc, ça m’éclatait de faire chanter un gosse avec Nico, avec un son punk ravageur. Je me suis dit que ça allait être cool de mettre un gosse ; il est un peu là le second degré, si on le cherche. J’avais vraiment envie de faire un truc avec Nico et puis, vu que nous tournons souvent ensemble – ce week-end, nous avons tourné deux fois, vendredi et samedi –, il vient sur scène et nous chantons ce titre ensemble. Concernant Kemar, je lui donne un coup de vieux, mais quand j’étais collégien, j’étais vraiment fan de son écriture. C’était plus le côté rêve de gosse. J’ai demandé à Shanka : « Kemar ne pourrait pas venir chanter ? » « Ouais, je vais lui demander. » Quand il a validé, j’étais là : « Oh putain, cool ! » Il y avait aussi une autre histoire, c’est que nous devions partir en tournée avec eux. Malheureusement, avec ce qu’il traverse en ce moment, tout s’est annulé, mais nous avions un Trianon ensemble, un Bikini, un Rock School Barbey, etc. Nous avions de belles salles partout en France et nous devions faire leur première partie, et notamment sortir un clip avec lui avant la tournée et chanter ce titre ensemble. Ça, ça a été le deuxième Covid-19 pour nous. C’était comme un nouveau confinement, malgré le fait que, malheureusement, il y a une histoire, et nous sommes là pour défendre la cause féminine et pas pour cracher sur la tournée de Cachemire, mais si on pense avec un peu d’égocentrisme, on se dit : « Merde ! » Ça nous touche. En tout cas, les deux collaborations, ça fait partie de l’histoire de Cachemire pour Nico et ça faisait partie d’un rêve de gosse pour Kemar.

Vous faites un gros travail visuel, que ce soit sur la pochette ou sur les clips. C’est important pour vous ?

Je reviens à The Hives et je suis aussi un gros fan de Royal Republic, mais même les Ramones ou les Clash, il y a ce côté hyper punk mais avec une image plutôt clean, et ça, j’adore. La première fois que j’ai vu The Hives, il y avait les chapeaux haut de forme. J’adore ce gros contraste. Donc c’est vrai que nous aimons bien chiader le visuel. Les mecs qui font la gueule sur la pochette avec des flammes derrière ou dans un hangar désaffecté, ce n’est pas notre truc. Nous avions envie de changer un peu.

« Ce qui me paraît dingue, c’est qu’il y a un monde de différence entre la vie qu’on retrouve en fest ou en concert l’hiver et la vie dans les shows télévisés ou ce qu’on entend à la radio, y compris des radios rock populaire qui se disent découvreuses de talents, où on est encore sur les énièmes titres de Dire Straits. »

En termes de concert, tu en parlais un peu, il y eu pas mal de choses qui se sont passées. Est-ce que tu penses qu’il y a un truc qui se passe particulièrement ces derniers mois depuis la sortie de l’album ?

Oui, nous le sentons. Après, nous avons toujours senti une ascension. De toute façon, je pense que nous n’existerions plus sans ça. A partir du moment où ça stagne, on se fait un peu chier. Mais c’est vrai que depuis cet été, depuis le mois de juin, nous sentons qu’il se passe un truc et même ça nous surprend. Je prends l’exemple du samedi au V And B Fest’, nous avons joué à 17 h 15. Nous nous disions que nous jouions à l’heure du goûter et que ça allait être tendu, et finalement, c’était blindé, non seulement ça, mais en plus c’était une fosse qui chantait nos titres. Nous nous sommes dit qu’il s’était passé un truc : il y a des gens qui sont venus pour nous. Il y a toujours un petit bus de quinze-vingt pélos qui vient, mais là, c’était vraiment monstrueux et nous l’avons senti sur toutes les dates. Même sur nos premières parties, il y a des gens qui venaient vraiment nous voir. Idem pour No One : on devait jouer avec eux, ça s’est annulé, mais les programmateurs ont quand même gardé Cachemire en tête d’affiche. Ça aussi c’est surprenant. Nous nous sommes dit que nous allions marcher sur des œufs et, finalement, il y avait du monde. Donc oui, on sent qu’il y a une effervescence et on sent que nous sommes à la veille d’un truc bien cool, donc ça nous excite.

Pour clore l’interview et pour rassurer tout le monde : ce titre, Dernier Essai, n’annonce pas un dernier essai pour le groupe ?

Non, c’est un titre que j’ai écrit pendant le confinement. Il m’arrivait quand même de tomber devant les infos et quand il m’arrivait de voir des dauphins à Venise, des animaux sur l’autoroute, de la verdure qui reprend sur du bitume, je me disais que peut-être on allait ressortir de cette histoire avec une bonne leçon, qu’on allait se réveiller, qu’il fallait vraiment cesser toute activité pour qu’on reprenne sens à la vie, tout simplement, qu’on avait peut-être une dernière chance et qu’on avait un pied dans le cercueil, d’où la pochette de l’album, mais pas encore le deuxième, donc peut-être qu’on avait un dernier essai. J’ai fait une métaphore avec les valeurs du rugby qui me semblent folles dans le sport et que j’adore. Malheureusement, dès qu’on est ressortis, ça ne s’est pas du tout passé comme je l’avais prévu, si ce n’est pire [rires]. Mais Dernier Essai, c’était plus ça : s’il nous reste encore une chance et qu’on a encore un essai à transformer… Bah non, en fait. Après, Dernier Essai est venu pendant le confinement où la culture n’était pas trop considérée en France. Même si pour nous, en tant qu’artistes, on n’avait plus l’intermittence, on voyait tous les potes techniciens qui changeaient de voie. J’ai plein d’amis techniciens qui sont cuistots, qui ont fait un CAP de maçonnerie, qui sont électriciens… On se disait que déjà, il y a des personnes en train de crever, on l’admet, mais surtout, il n’y a plus de personnel. Ça a été chaud et ça l’est toujours. Durant le mois de juin, c’était très compliqué d’avoir une équipe technique avec nous. Il y a beaucoup moins de gens. Donc il y avait aussi cette question de dernier essai, avec un peu les jetons, en se demandant ce qui allait se passer avec la culture en France.

Qu’est-ce qu’on peut souhaiter à Cachemire pour les prochaines années ?

De continuer cette ascension et de ne pas connaître la fin, parce qu’on ne sait pas ce qui va nous arriver demain. C’est un réel plaisir d’ouvrir son calendrier tous les jours et de voir des dates assez monstrueuses qui tombent. C’est aussi de refaire une belle collaboration avec un nouveau réal pour un nouvel album. C’est de continuer tout simplement l’aventure, parce que ce n’est pas non plus hyper simple. C’est une grosse aventure humaine, il faut bien s’entendre. Une équipe, ça ne se gère pas comme une bande de potes qui fait griller une merguez avec du rosé. C’est la vie dans le camion. En ce moment, nous sommes vraiment en train de surfer sur la vague. Nous ne faisons que profiter. Nous venons, nous jouons, notre set tourne, nous le maîtrisons, nous ne réfléchissons plus. Pourvu que ça dure !

Interview réalisée par téléphone le 29 août 2022 par Sébastien Dupuis.
Retranscription : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Cachemire : www.cachemiremusic.fr

Acheter l’album Dernier Essai.



Laisser un commentaire

  • Arrow
    Arrow
    Arch Enemy @ Lyon
    Slider
  • 1/3