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Interview   

Carnival In Coal : le projet de pochette avorté



Il y a deux ans et demi déjà, Carnival In Coal, les pionniers de l’avant-garde metal français, annonçaient leur séparation. Le groupe, composé uniquement d’un multi-instrumentiste (Axel Wursthorn) et d’un chanteur (Arno Strobl) aura, au cours de la décennie précédente, sorti quatre albums de folie pure ayant forcément marqué tous ceux qui auront tenté d’y jeter une oreille…

Le groupe se plaisait à provoquer en mélangeant un son cru et violent version « broyeur à cerveaux de fans de speed mélo » avec des influences à vous tuer un fan d’extrême (disco, zouk, variètoche, funk, flamenco… etc). Conscient de l’aspect provocateur de leur musique pour quiconque la prendrait au premier degré, le groupe a enfoncé le clou tout au long de sa discographie avec des pochettes alliant un certain mauvais goût avec un humour absurde et second (voire troisième) degré.

Une pochette fait cependant tâche : celle du premier album Viva La Vida qui ne représente pas grand chose et ne se paie même pas le luxe d’être esthétique. Ce que beaucoup ignorent, c’est que cette « faute de (dé)goût » n’est pas due à la jeunesse du groupe, mais à une décision d’autocensure prise quelques semaines avant la sortie du disque et donc à la nécessité de réaliser une pochette de remplacement dans l’urgence.


Avant-garde Metal, cru 1999

Pour revenir sur cette anecdote oubliée dans les méandres du passé, quoi de mieux que d’interroger les principaux intéressés ? Arno a accepté, plus d’une décennie après Viva La Vida, de revenir sur cette pochette maudite. (ndlr : une pochette que nous ne pouvons pas vous dévoiler ici mais qui est dispo sur le net en fouinant un peu…) Mazak, le photographe, s’exprime également en fin de page.

Radio Metal : Bonjour Arno. Rentrons directement dans le vif du sujet. Peux-tu, dans un premier temps, nous expliquer ce à quoi ressemblait la pochette de Viva La Vida ?

Arno (chant) : Elle ressemble un peu à une première page de Art et Décoration. On y distingue un feu de bois à l’arrière-plan, l’ambiance est feutrée et douillette. Et au premier plan, il y a un f?tus pendu à un bonsaï.

Comment cette idée vous est-elle venue ?!

Je ne sais plus exactement qui a eu le déclic, tant à l’époque les idées fusaient rapidement entre Axel et moi. Je sais juste que je souhaitais pour l’album un visuel en total décalage avec le titre, quelque chose qui exprimerait le désespoir le plus absolu. Je voulais retrouver l’idée de cette couverture de Gai-Luron (la BD de Gotlib) sur laquelle il se jette à l’eau avec une pierre attachée aux pieds tout en chantant « Y a d’la joie » avec un chapeau de cotillons sur la tête. C’était l’esprit…

Trouver le photographe et la matière première n’a pas du être chose aisée…

Étonnamment si ! On avait le photographe sous la main depuis le début : il s’agit de mon meilleur ami, Mazak. Il était partant à 200%. Il a juste dû regretter un peu son enthousiasme le jour où il a fallu passer à l’acte. Un ami tatoueur qui collectionne, entre autres, les crânes humains avait chez lui, dans une vitrine, un f?tus – qu’il appelait Philippe – dans un bocal de formol…On lui a expliqué notre idée, ça l’a fait hurler de rire et il nous l’a prêté spontanément. Je me souviens qu’en nous donnant le bocal, il a dû dire un truc du genre « Sois beau, mon grand » à Philippe… Mazak avait, quant à lui, un ami qui collectionnait les bonsaïs et qui lui en a prêté plusieurs pour un week-end, sous prétexte « de les photographier ». Je crois qu’il n’a jamais su quel était le but réel de l’opération… On avait la photo dans la tête, on était tous d’accord sur ce qu’on voulait. Nicolas, notre manager (qui était aussi le boss de War On Majors, le label dont Viva La Vida était la toute première sortie), était très emballé par l’idée lui aussi. Le plus dur a été de faire accepter l’idée à Christophe, notre ami graphiste qui s’est chargé de nos trois premières pochettes. L’idée allait complètement à l’encontre de son éthique et il a vraiment fallu le supplier pour qu’il accepte de travailler la pochette avec cette photo. Il a fini par céder, par amitié, tout en exigeant que son nom n’apparaisse nulle part. Il s’est donc trouvé le pseudonyme de Boris Steam, qu’il a gardé pour les pochettes suivantes. Pour la petite histoire, c’est lui qui a eu l’idée, deux ans plus tard, du visuel de Fear Not Carnival in Coal, avec ce Christ épinglé au milieu de divers insectes. Je crois qu’il a mal tourné à notre contact…! (rires)

La pochette avec laquelle Viva La Vida est sorti est très différente de celle exposée ci-dessus. A quel moment, et pourquoi, avez-vous décidé de la changer ?

Une quinzaine de jours avant de lancer la fabrication de l’album, Nicolas m’a appelé avec une voix pleine de morgue en m’expliquant qu’il avait montré la pochette à quelques amis qui bossaient dans le milieu musical et qu’on lui avait fortement déconseillé de sortir le disque avec cette pochette. D’après lui, on aurait toutes les peines du monde à trouver un imprimeur qui accepterait de faire le boulot et encore davantage de difficultés à faire distribuer l’album, même avec un fourreau. Mais le plus grave était d’avoir mis en scène la photo nous-mêmes. Cela s’apparentait à de la manipulation de cadavres, qui est un délit passible de prison. Et lorsque tu vois la photo, il est impossible d’essayer de faire passer le f?tus pour un faux en plastique, on voit qu’il est tout ce qu’il y a de plus vrai. Après moult hésitations, nous avons dû abandonner l’idée, la mort dans l’âme.


La pochette finale de l’album

Il semble que la seconde pochette ait été réalisée dans l’urgence. Peux-tu revenir sur sa création ?

Le terme « urgence » n’est pas exagéré : nous nous retrouvions sans pochette à J-15. Tellement déçus de ne pas pouvoir sortir l’album sous sa forme initialement prévue, nous avons donné carte blanche à Christophe, en lui disant de nous pondre un truc impossible à censurer. Je ne sais plus trop si c’est nous qui lui avons parlé de fleur ou s’il parti de son propre chef dans cette direction, en tout cas il est revenu quelques jours plus tard avec cette pochette qui a finalement été imprimée. J’ai mis du temps à m’y faire, mais au final, je l’adore. Les couleurs « pètent » à mort, elle est très esthétique, et surtout à l’exact opposé des clichés inhérents aux pochettes de metal extrême. Dommage qu’elle soit graphiquement un peu « cassée » par le logo « Parental Advisory ». C’est pourtant moi qui ai demandé à l’insérer absolument, je trouvais que ça faisait « groupe dangereux » (rires).

Avec du recul, regrettes-tu ce compromis ?

Oui et non, je ne sais pas vraiment en fait. Je pense que les plus déçus dans l’histoire ont été Nicolas, qui tenait vraiment à cette pochette, et notre pote tatoueur qui rêvait de célébrité pour Philippe (rires). Je me dis que si le disque était sorti avec cette pochette, on en aurait probablement beaucoup parlé, mais pas forcément pour les bonnes raisons. On a déjà eu du mal à se débarrasser de l’image de « groupe rigolo » (on n’a d’ailleurs jamais vraiment réussi), alors si en plus on avait dû être assimilés au côté « tripes & boyaux » des groupes de goregrind (même si cette pochette était tout sauf gore), ça nous aurait bien contrarié.

Viva La Vida a été réédité en 2005 avec une pochette et un livret encore différents. Peux-tu nous expliquer ce qui vous a motivé à refaire l’artwork de l’album pour sa réédition ?

Lorsque nous avons réédité Viva La Vida, l’idée d’origine a refait surface. Nous nous sommes posés la question de tenter le coup. Puis nous avons fait marche arrière, pour les mêmes raisons que celles invoquées six années auparavant. Néanmoins, nous souhaitions sortir l’album avec un visuel alternatif, utilisant entre autres notre nouveau logo. Nous venions tout juste de finir Collection Prestige, dont la pochette était une création conjointe de Valnoir (Metastazis[/urlb]) et Otto (Nova Sodomia[/urlb]). Otto a tenu à s’occuper du visuel de la réédition et le résultat est très réussi. Il est vraiment en totale adéquation avec l’esprit des morceaux, même si je t’avoue que j’ai toujours un faible pour la pochette originelle avec la fleur. Ce qui, malheureusement, a été moins réussi avec le re-release, c’est que la boîte qui fabriquait les cds n’a rien trouvé de mieux que d’apposer le sticker mentionnant qu’il s’agit d’une réédition en plein sur le logo du groupe, si bien que lorsque tu vois la pochette cellophanée en magasin, il est impossible de savoir que c’est un disque de CinC. Certaines personnes ont vraiment de la jugeotte…

Dernière question, plus générale cette fois : Carnival in Coal a splitté en 2007. Qu’as-tu fait depuis et quelle est ton actualité ?

Je suis reparti en Belgique, d’où j’étais venu en 1989. J’y ai trouvé le grand amour (comme on dit dans les livres), et fondé une jolie petite famille recomposée. Musicalement, je bosse avec un ami sur un projet qui porte le nom de KrOaK, dont la démarche pourrait lorgner du côté des vieux Voïvod ou de Supuration. Nous avançons très lentement mais peu importe, nous prenons beaucoup de plaisir à faire ça de façon « artisanale ». En parallèle, j’ai rejoint Maladaptive, un groupe composé en majeure partie d’ex-membres d’Heavenly (dont Frederic Leclercq, également connu pour son poste de bassiste au sein de Dragonforce). Les cinq membres du groupe sont éparpillés un peu partout en France (et même en Belgique, du coup), et nous bossons évidemment via Internet. Nous venons à peine de terminer l’enregistrement d’un EP qui va nous permettre de démarcher afin de trouver un deal… On a déjà suffisamment de musique écrite pour sortir au moins deux albums, et je suis très fier de faire partie de ce groupe. Musicalement, c’est de très haute volée, et humainement, il y a une complicité rare au sein du groupe malgré la distance. Surveillez les bacs !


La pochette de la réédition

Malheureusement, Arno n’était pas présent lors du shoot de ladite pochette. Il a donc contacté son ami photographe Mazak pour qu’il vous relate ce « crime de manipulation de cadavre ». Le mot de la fin lui est laissé…

« Si je me souviens bien, le plus difficile a été de « transporter » le « modèle » ! Je devais réaliser les clichés à une cinquantaine de kilomètres d’Amiens, chez mes parents. J’ai mis le bocal dans un sac de sport avec mon linge sale et direction la maison familiale ! Ce jour-là c’était mon père qui me ramenait au bercail avec ce petit colis… Il n’en savait rien bien entendu (d’autant plus qu’il est médecin), et je craignais le coup de la malchance ou d’un éventuel contrôle inopiné de la douane volante ! Mais non, le transport s’est déroulé normalement ! Pour les clichés, j’avais bien compris où Arno et Axel voulaient en venir. J’avais également souvenir d’une image dans un vieux numéro d’Hara-Kiri où on pouvait voir un baigneur en plastique pendu à un arbre avec une légende du style: « Un arbre… La vie… »

Évidemment, le but était de faire à partir d’une idée de très mauvais goût une image esthétique, dans l’esprit de certaines photos chics présentes dans les magazines de déco ! Comme le disait Arno précédemment, j’avais un ami féru de bonsaïs et donc j’ai trouvé un prétexte bidon pour lui emprunter quelques-uns de ces arbres miniatures ! A l’époque le numérique était quasi inexistant et je travaillais en argentique. Pour les tatillons et les curieux de la technique, j’ai utilisé un objectif de 85mm très lumineux et de la diapo ! Un pote qui passait par hasard ce jour-là m’a servi « d’assistant » afin de tenir un écran blanc qui servait de réflecteur… Curieusement, la manipulation de Philippe ne m’a pas vraiment posé problème, et j’étais plus concentré sur le « projet » que sur l’acte ! L’arrière-plan que l’on devine à peine est une cheminée dans laquelle j’ai ajouté un spot orange pour donner l’illusion d’un chaleureux foyer ! Le résultat final était plutôt satisfaisant et, si je ne me trompe, l’image est toujours visible sur le net. Parfois, dans certains moments de doute spirituel, je me dis que ces quelques images pourraient m’envoyer en enfer, mais je m’en fous ! »



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  • Mais de rien, de rien 🙂

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  • Ok, merci de t’être donné ce mal.
    J’essayerai de trouver ca à mes heures perdues ^__^

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  • Super, merci Amaury. Je vais encore te demander d’utiliser tes pouvoirs de super-admin pour une faute honteusement faite sur le titre de l’album qu’est « vivalavida » en un mot et non en trois.

    @ Mogor : J’ai eu une réponse d’Arno. Texto, il dit : « Concernant le tatoueur, pas certain d’avoir envie de lui faire trop de pub sur ce coup-là. Si le gars en question est d’Amiens et traîne dans le milieu du taouage, il n’aura pas trop de mal à lui mettre la main dessus, c’est le plus ancien tatoueur de la ville. Il a eu un studio de tatouage à une époque mais je crois que ça n’existe plus, maintenant il bosse chez lui… »

    Vu que t’as l’air assez doué pour les jeux de pistes, je te laisse chercher 😉

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  • Amaury / RM dit :

    Normalement tout est nettoyé niveau balise.

    C’est clair que quand Metalo m’a dit « tu vas halluciner sur l’article de Flo pour Carnival In Coil » et que je le voyais se pisser dessus devant moi j’avais hâte de le lire ! 🙂

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  • Merci bien.

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  • Non, malheureusement je ne l’ai pas. Je vais voir si je peux te trouver ça 😉

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  • Salut Flo,

    Je crois que je me suis mal exprimé, j’aime vrai l’idée dégantée, provocatrice et très second degrés de la pochette; c’est d’ailleurs toujours un vrai plaisir artistique (de tout types) de découvrir ce type de décalage, d’oxymore illustré, voir de duel ou simplement de délirant.
    En effet ce n’est pas fait pas être gore, mais je m’imaginait un plan un peu plus gros du fetus. enfin bon l’effet reste le même.

    Pour répondre a ta question, non malheureusement l’image n’est pas en couleur…

    Sinon je voulais savoir si tu connaissait l’adresse du tatoueur, car je suis a la fois fan de tatouages, colectionneur de crânes, et habitant d’Amiens donc ca pourrait etre plaisant de faire un tour dans cette étrange boutique et passer le bonjours a Phillippe ^^.

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  • Ah oui, et quelques fermetures de balisent [/i] ont pas été supprimées… Si un aspiratur pouvait passer nettoyer tout ça ^^

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  • Content que ça t’ai plu Mogor 😉 .

    Comme précisé dans l’interview, ils cherchaient a faire une pochette esthétique a partir de ce sujet morbide. Donc effectivement c’est pas gore, bien au contraire.

    Le groupe m’a demandé de ne pas la diffuser pour entretenir la légende et en faire une sorte de challenge pour ceux qui voudraient vraiment la voir. Donc ça serait cool si tu ne postait pas le lien 😉

    Juste pour savoir, tu l’as trouvée en noir et blanc ou en couleur?

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  • Salutations métalliques!

    Ce que j’aime sur radiometal, c’est ces petites choses qui font rires et rêver, ses interviews si spéciales pleines d’ anecdotes Crustyllantes, ces clins d’oeil divers (notamment dans les génériques), …

    Et bien devinez quoi chers amis headbangers :
    J’AI RETROUVE LA POCHETTE INTERDITE !

    Avec un peu mal c’est vrai, mais quand même.
    Je ne sais pas si je suis autorisé à diffiser le lien ouvertement et attendrais donc le feu vert du staff que je préviendrai par mail.

    A vrai dire, je m’attendait a plus gore que ca, avec un f?tus comme celui de la pochette de l’album « battiato » du groupe « Fetus » (qui eux n’ont jamais été l’objet de poursuites, pas plus d’ailleurs que Rammstein pour Mutter) mais ca n’enlève rien au mythe…

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  • Amaury / RM dit :

    Ahaha ! Bien marrante cette histoire. Faudrait que je me penche sérieusement sur ce groupe de toute façon. Je le sais mais je ne le fais pas, c’est dingue non ?

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