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Interview   

Carpenter Brut : ça va saigner !


Changement de décor pour Carpenter Brut et le personnage de Bret Halford. Fini les tons flashy et sucrés du glam, Leather Terror annonce la couleur : celle de l’hémoglobine. Leather Teeth introduisait le contexte, celui d’un étudiant amoureux de la cheerleader du lycée qui n’a que faire de lui. Il finit défiguré après un bizutage traumatisant et une expérience de chimie ayant mal tourné. Devenu rock star dans le groupe Leather Patrol, Bret Halford se transforme en vengeur sanguinaire digne des grands slashers dans Leather Terror. La musique prend une tournure plus industrielle et virulente, mais pas moins tubesque. Plus variée aussi, avec sa pléthore d’invités : Alex Westaway (Gunship), Ben Koller (Converge), Jonka (Tribulation), Greg Puciato (ex-The Dillinger Escape Plan), Ulver, Kathrine Shepard (Sylvaine) et Persha.

Dans l’entretien fleuve qui suit, Carpenter Brut nous parle de la conception de Leather Terror qui a profité de plus de temps et de moins de contraintes pour concrétiser et peaufiner sa vision. L’occasion d’en savoir plus sur sa démarche artistique globale jusqu’à sa volonté de maintenir l’anonymat contre vents et marées au profit de sa musique et de son univers, sur la notion de tube, sur sa passion pour le cinéma – d’horreur notamment – des années 80 et même sur la suite et fin de la trilogie.

« J’ai pour habitude de ne rien mettre dans Carpenter Brut qui me consterne. Même si c’est daté d’un point de vue clichés et stylistique, j’essaye de faire en sorte que ce ne soit pas collé à la période dans laquelle je l’ai composé. »

Radio Metal : Entre Leather Teeth et Leather Terror, tu as réalisé et sorti la bande originale de Blood Machines : comment as-tu abordé l’exercice de la BO ? Du fait que tu avais un support visuel concret, est-ce que ta démarche de composition a été différente de ce que tu fais habituellement avec Carpenter Brut ?

Carpenter Brut : Oui, parce que là, j’étais un peu obligé de rester collé aux images et de suivre la narration imposée. C’était un peu comme au patinage : tu as le programme libre et le programme imposé. Avec les BO de films, il faut composer au tempo du montage, il faut essayer d’avoir des sons qui puissent coller avec le champ lexical de l’image, etc. Tu as quand même des barrières qui sont imposées beaucoup plus rapidement que quand tu composes avec juste des images en tête pour un album classique. Ce qui est pas mal, c’est que ça permet d’expérimenter des choses, car tu n’as pas forcément besoin de ne faire que des morceaux qui tapent et des trucs en trois minutes trente ou quatre minutes, au format pop, etc. C’est un exercice intéressant et qui n’est pas simple – je n’ai pas trouvé ça très simple. Il suffit que les mecs décident de remonter une scène, tu perds une seconde, donc il faut tout recaler. C’est particulier, mais j’ai quand même aimé faire l’exercice.

La dernière fois qu’on s’est parlé, pour Leather Teeth, tu n’avais pas encore attaqué la compo pour Blood Machines. Tu nous disais à l’époque : « Le seul espoir que j’ai pour le moment, c’est d’avoir assez de temps pour le faire bien. Parce que là, nous sommes partis sur une centaine de concerts cette année, donc c’est le seul truc qui m’inquiète un peu. J’espère que je pourrai rendre justice à leur film avec ma musique. » Finalement, comment tu t’y es pris avec ce rythme intense de tournée ?

J’ai commencé à composer dans le bus. Les mecs m’envoyaient des scènes sur lesquelles il fallait que je pose la musique. Dès que j’avais un peu de temps, je travaillais dessus dans le bus. Mais je savais, de toute façon, que ce n’était pas un travail définitif. Il allait falloir que je repasse après dans mon studio et que je finalise tout. Je n’avais pas tous mes synthés, je n’avais que quelques plugins dans l’ordinateur, donc c’était une façon de débroussailler un peu le boulot, de chercher un thème, etc. J’ai quand même bien fait de commencer pendant la tournée, parce que je t’avoue que ça avait été assez sport de finir le film derrière. Même s’il n’y avait pas réellement de date butoir – de mémoire – si ce n’est celle du studio qu’ils avaient loué pour mixer le film, donc il fallait que ma musique soit finie à ce moment-là. Ça a été un processus assez long, au final. J’ai dû mettre huit mois ou un an à la faire. Comme je te disais, il y avait des scènes qui étaient un peu modifiées parfois, et puis ils m’envoyaient des images qui n’étaient pas définitives, où il n’y avait pas tous les effets spéciaux, etc. donc je travaillais parfois avec des trucs où les acteurs étaient devant un fond vert et je n’arrivais pas trop à me projeter dans l’univers. Ça a été assez difficile.

Finalement, est-ce que ce projet a été une respiration bienvenue avant de rattaquer le concept de la trilogie Leather ?

Je ne sais pas trop. C’est quand même un exercice différent, donc ça te permet de prendre un peu de recul sur ta façon de faire habituelle et, du coup, de développer de nouveaux outils de production qui permettent ensuite de travailler plus efficacement pour l’album. Tu t’enrichis d’expériences à chaque fois. Je ne sais pas si ça a été bienvenu, mais ça a été utile, en tout cas. C’est sûr que tu n’anticipes pas les projets de la même manière, tu ne les vois pas de la même façon. J’avais l’impression de ne pas forcément faire du Carpenter Brut à ce moment-là, même si j’étais un peu obligé puisque c’était quand même très lié à l’univers « Turbo Killer » et tout. Quelque part, j’avais un peu le cul entre deux chaises, c’est-à-dire faire une BO de film complètement différente de ce que je fais d’habitude, tout en restant dans les sonorités que j’ai l’habitude d’utiliser, pour que les gens soient aussi contents de retrouver certains éléments qu’ils connaissent et de découvrir une autre facette de ce que je suis capable de faire.

Et puis si on fait appel à toi, c’est aussi pour ton style.

Si tu veux, l’histoire de Blood Machines, à la base, c’est que j’avais juste demandé à Seth Ickerman un clip, mais comme ces mecs sont de grands malades, ils se sont dit : « Mais attends, on pourrait faire mieux, on pourrait faire un court métrage de quinze minutes. » Puis en fonction de comment ils écrivaient le script, au final, c’est passé à quarante, puis cinquante… On n’était pas loin d’avoir un film d’une heure et demie à la fin ! Si tu ne les arrêtes pas… C’est l’argent qui a arrêté ou défini la durée du film au bout d’un moment. A la base, je n’étais pas parti pour faire une BO. Je voulais juste un clip pour « Leather Teeth », je crois… Ça a été hyper long à faire, entre le moment où je leur ai demandé un clip et le moment où le film a été fini, je crois qu’il s’est passé deux ou trois ans. Comme je savais qu’ils étaient assez « lents » à bosser, parce qu’ils n’ont pas accès à une ferme d’ordinateurs avec trente mille computeurs qui peuvent calculer les rendus… Pour « Turbo Killer », ils avaient mis six mois, donc je les avais prévenus bien avant que j’allais avoir besoin d’un clip pour « Leather Teeth ». Et en fait, c’est devenu Blood Machines.

« Je suis toujours en admiration devant les groupes qui arrivent à faire des morceaux qui sont à la fois hyper riches musicalement et qui plaisent à tout le monde. Je cours un peu après ça. »

Leather Terror est donc le second album de la trilogie : est-ce qu’au moment où tu as attaqué Leather Teeth, tout était tracé dans ta tête pour chacun des trois albums, que ce soit le scénario ou l’orientation de la musique ?

Le scénario, oui. L’orientation de la musique, pas vraiment, parce qu’en deux ans, tu peux écouter plein de choses. Enfin, je savais déjà que le premier serait plutôt glam et le deuxième – pour parler vite – un petit peu plus indus, et puis ça faisait longtemps que je disais que je voulais essayer de faire des trucs à la Nine Inch Nails, même si ce n’est pas vraiment ce que j’ai réussi à faire sur cet album. Après, quand tu composes, tu ne réfléchis pas non plus à tout ce que tu fais, tu y vas un peu à l’instinct. Mais j’ai les grandes lignes de l’histoire depuis le début de la trilogie. Je suis obligé, parce que sinon, tu risques d’avoir un manque de cohérence entre chaque épisode. Comme je savais que j’allais avoir le personnage de Bret Halford pendant trois albums, il fallait bien que je définisse dès le départ quelque chose d’assez fort pour pouvoir l’assumer sur les trois disques, ce qui fera six ou sept ans au final, voire dix quand la tournée se finira à la fin du troisième album. C’est un peu comme George Lucas avec Star Wars : il avait déjà tout l’univers en tête. Cela étant, tu réadaptes en fonction de comment tu évolues dans ta vie, les nouveautés que tu peux découvrir, les styles… Ta technique de jeu s’améliore avec le temps, tu te dis que tu vas pouvoir tenter de faire des trucs plus comme ci ou comme ça.

Après la tournée de Leather Teeth, tu avais décidé de prendre un long break pour composer Leather Terror. Puis une pandémie est arrivée : est-ce que finalement, malgré le malheur de cette pandémie, les astres étaient alignés pour toi ?

[Rires] Oui. Je n’ai pas à me plaindre du Covid-19. En tant que musicien, je n’ai pas souffert des confinements, de la pandémie, du fait de ne pas pouvoir tourner, vu que c’était prévu que je ne tourne pas en 2020. S’il n’y avait pas eu la pandémie, j’aurais de toute façon pris une année pour faire le disque. C’est sûr que parfois, tu peux avoir un coup de fil de ton tourneur qui te dit qu’on a une opportunité pour tourner, et tu dis que quand même ça pourrait être intéressant, donc tu mets en pause l’album… Là, j’étais sûr de n’avoir que ça à faire. Là où la pandémie a été intéressante – et je pense qu’on y reviendra – c’est plutôt sur les featurings.

Tu as déclaré que grâce au temps que tu avais, tu as pris beaucoup de décisions que tu n’aurais pas eu le temps de prendre si la pandémie n’avait pas eu lieu. Quelles décisions ?

C’est d’un point de vue artistique. Quand tout est arrêté et que tu n’as pas vraiment de deadline… Il y avait une deadline pour Leather Teeth, parce que nous avions booké l’Olympia et il fallait que l’album soit fini avant, mais cette fois, comme tout était en suspens… La plus grosse date, c’était le Zénith. Nous savions que nous allions la faire, mais nous ne savions pas quand. Ça m’a donc permis de composer – j’ai dû faire une trentaine de morceaux, même s’ils sont loin d’être tous finis. Selon les phases et comment j’évoluais, je me disais que je partirais bien sur tel ou tel truc, alors qu’avec le recul, je n’aurais peut-être pas eu cette liberté si j’avais eu moins de temps et j’aurais peut-être sorti des morceaux un peu moins aboutis. Je me suis permis de tester plein de styles différents. Ça se ressent un peu dans l’album, on passe du morceau avec Ulver à un truc plus dans l’esprit Madonna, puis on finit avec un morceau un peu black metal. Le fait d’avoir du temps m’a permis de rendre – du moins, j’espère – cohérent l’ensemble de tous ces morceaux assez différents. Ça m’a aussi permis de prendre du temps pour la tracklist. Quand j’avais une idée sur la manière dont j’allais enchaîner les morceaux, je pouvais travailler sur une fin exprès pour un morceau et le début exprès pour l’autre morceau, parce que je savais qu’ils allaient s’enchaîner. Contrairement à lorsqu’on est dans un rythme normal, c’est-à-dire album-tournée-album-tournée, sachant que je suis très lent à bosser et que je me pose toujours plein de questions, j’ai eu quand même plus de temps pour y répondre.

Tu as mis plus d’un an et demi à composer cet album, ce qui peut paraître long. Tu as passé tout ce temps sur l’album ou c’était par vagues ?

Je ne vais pas te mentir, il y avait bien des semaines où je n’ai rien foutu parce que je n’étais pas inspiré, et j’ai eu des petits à-côtés, comme l’album d’Ulver, un remix avec eux aussi, etc. mais globalement, je n’avais rien d’autre à faire que l’album. L’écriture a commencé déjà un peu fin 2019 et j’ai fini en novembre 2021, donc ça fait même presque deux ans.

Vu le monde anxiogène dans lequel on vit depuis deux ans, est-ce que ça a nourri ton inspiration et les émotions que tu as mises dans cet album ?

Non. J’ai pour habitude de ne rien mettre dans Carpenter Brut qui me consterne. Même si c’est daté d’un point de vue clichés et stylistique, j’essaye de faire en sorte que ce ne soit pas collé à la période dans laquelle je l’ai composé. C’est-à-dire que j’aimerais que les gens puissent réécouter l’album dans quinze ans et ne pas se dire : « Ah ouais, je me souviens, c’était à l’époque où il y avait le Covid-19, où il y avait la guerre en Ukraine, etc. » Je reste très détaché de ce qui se passe quand je compose. De toute façon, l’album devait être violent et il devait faire peur, donc peut-être que oui, le Covid-19, d’une certaine façon, a un peu amplifié l’intensité de la musique, mais je ne suis même pas sûr que ça a joué tant que ça. J’aurais sûrement fait le même album si j’avais pris autant de temps sans le côté flippant du Covid-19.

« Un tube, ça peut être à la fois une chanson hyper nulle mais que tout le monde connaît parce qu’elle est nulle et une chanson hyper belle que tout le monde connaît parce qu’elle est belle. Je dirais, en toute modestie, que je suis entre les deux [rires]. »

Tu as déclaré que quand tu composes, tu penses « essentiellement au potentiel tubesque d’un morceau ». Mais c’est quoi un tube et comment ça se construit ? Quelle est la recette ?

Je pense que personne n’a la recette, parce que sinon tout le monde l’appliquerait. Personnellement, je la recherche toujours ! Je suis toujours en admiration devant les groupes – surtout anglais, comme Supertramp, Tears For Fears, Pink Floyd, etc. – qui arrivent à faire des morceaux qui sont à la fois hyper riches musicalement et qui plaisent à tout le monde. Je cours un peu après ça. Qu’on s’entende bien, quand je parle d’un tube, c’est un morceau efficace, ce n’est pas forcément un morceau qui passe à la radio. Ce n’est pas fait dans le but d’être le nouveau The Weeknd. Je ne voudrais jamais de leur notoriété. Donc c’est vraiment d’un point de vue stylistique. C’est comment arriver, en trois minutes trente, à avoir dit l’essentiel et à ne pas se perdre dans un morceau de quatre ou cinq minutes, avec des intros à rallonge, une partie au milieu qui dure trop longtemps… Tu perds l’essence même du propos parce qu’il est noyé dans plein d’artifices, alors que si tu en enlèves la moitié, il est plus efficace et plus consistant, et tu reviens dessus plus régulièrement. Quand un morceau est bien et court, tu le réécoutes plus souvent. C’est peut-être ça qui fait qu’au bout d’un moment, ça reste en tête et ça devient un tube. En tout cas, ce n’est pas un gros mot dans ma bouche. Ça n’a rien à voir avec le côté commercial. Si je voulais faire de l’argent, je ferais autre chose ou je le ferais différemment.

Quel est le plus gros tube qui existe, selon toi ?

Mon morceau préféré de tous les temps, je pense que c’est « Wish You Were Here » de Pink Floyd, qui est typiquement un tube mais qui n’a pas la construction classique des morceaux pop qu’on entend habituellement à la radio. Après, le plus grand tube… Je pense que « Born To Be Alive », c’est pas mal dans le genre, car le mec n’a fait que celui-là. « Maniac », par exemple, est un gros tube pour moi. C’est pour ça que je le reprends, d’ailleurs. Je trouve que c’est vraiment la quintessence du morceau parfait, efficace, avec la mélodie nickel que tout le monde retient, la construction est toute simple mais hyper bien trouvée. On peut trouver plein de gros tubes, mais ça dépend de la période, du style, mais pour moi ces trois-là, c’est déjà pas mal. Il y a « Smoke On The Water » aussi : apparemment, il a été considéré comme le morceau le plus connu au monde. Sans savoir forcément que c’est Deep Purple, tout le monde a entendu la mélodie au moins une fois dans sa vie, que ce soit les vieux, les jeunes. Cela étant, il y a aussi la temporalité qui joue pour eux, ce sont des morceaux qui sont hyper vieux. Il faudrait voir ce que deviendront les morceaux qui sortent maintenant dans quarante ans – on ne sera plus là pour en parler… Mais des tubes, il y en a plein et on voit qu’ils ne sont pas tous forcément construits de la même manière, ce qui montre qu’il n’y a pas vraiment de recette. C’est juste une bonne mélodie, une construction bien branlée, une bonne prod, un bon chanteur, une bonne top-line et c’est parti. Mais pour réunir tout ça, c’est quand même difficile ! [Rires]

Tu parlais de « Wish You Were Here », et justement, tu as aussi dit qu’il « y a juste deux sortes de tubes : ‘Wish You Were Here’ et ‘Le Petit Bonhomme en Mousse’ ». Dans quelle sorte de tube est-ce que tes morceaux s’inscrivent ? Car de but en blanc, il est difficile de faire le rapprochement entre l’un ou l’autre et ta musique…

Déjà, ça me rassure qu’on n’arrive pas à faire le rapprochement avec Patrick Sébastien [rires]. Après, ça ne m’étonne pas qu’on ne puisse pas faire le rapprochement avec Pink Floyd, parce que pour moi, c’est le meilleur groupe de tous les temps. Non, mais c’était juste pour dire qu’un tube, ça peut être à la fois une chanson hyper nulle mais que tout le monde connaît parce qu’elle est nulle et une chanson hyper belle que tout le monde connaît parce qu’elle est belle. Je dirais, en toute modestie, que je suis entre les deux [rires]. Ce n’était pas pour me définir, mais plutôt pour définir ce qu’était un tube.

Leather Terror est un album très metal dans son esprit, sa noirceur et son intensité, et pourtant il n’y a aucune guitare. Dirais-tu que le metal, c’est plus une question d’attitude envers le son que d’instrument à proprement parler ?

Le metal, c’est un peu les deux quand même. Il y a quand même une course au gros son avec la guitare et les têtes d’amplis, les mecs changent les lampes, il y a tout un côté geek dans les pédales, la guitare, la basse, la disto, le son de la drum, les triggers, etc. Tous ces trucs font le son metal. Après, effectivement, derrière c’est l’attitude, le message aussi. Quand tu veux être puissant, soit c’est de la musique classique – tu as tout un orchestre avec les cuivres et tout à balle –, soit c’est un gros mur sonore avec des rythmiques hyper massives ou violent. Par exemple, Muse vient de sortir un single, il y a un riff à un moment, ça sonne tellement metal que, on ne va pas dire que Muse fait metal, mais à la fois le riff est metal. C’est une espèce de mélange des deux. Je n’arriverais pas à te dire si c’est plus le son ou l’attitude. Je pense que l’un ne va pas sans l’autre. Et moi, ce que j’ai essayé de faire sans les guitares, ce n’était pas forcément un album qui, musicalement, sonnait metal, mais c’était que les sonorités utilisées rappelaient un peu les guitares, le son massif. Finalement, quand on y réfléchit bien, ce son, on ne le retrouve que dans cette scène-là. Le reste, c’est de la pop un peu burnée, si tu veux, mais dans le metal, tout est dans le rouge ! C’est aussi un état d’esprit : il faut que tout soit à fond. Alors, évidemment, dans la pratique, ce n’est pas vrai. Je pense que vouloir jouer fort, c’est metal ou hard rock. Je ne me pose pas vraiment la question en ces termes, mais en même temps, avec ta question, je me dis qu’au final, oui, c’est peut-être bien ça quand même. Quand j’ai envie que mes morceaux sonnent puissants, tout de suite, je vais vers la disto, et là où il y en a le plus, c’est dans les scènes extrêmes.

« Quand tu veux être puissant, soit c’est de la musique classique – tu as tout un orchestre avec les cuivres et tout à balle –, soit c’est un gros mur sonore avec des rythmiques hyper massives ou violent. »

On retrouve une nouvelle fois un certain nombre d’invités, dont un revenant : Garm, sauf que là c’est carrément le groupe Ulver qui est crédité. Tu nous expliquais la dernière fois à quel point tu étais fan d’Ulver. Entre-temps, on dirait qu’un vrai lien s’est créé puisque tu as mixé le dernier album d’Ulver Scary Muzak. Est-ce qu’un coup de foudre humain et/ou artistique a eu lieu à la suite de votre collaboration sur « Cheerleader Effect » ?

Oui, je pense qu’il y a un peu de ça. Quand j’ai fait « Cheerleader Effect », le but du jeu était juste d’avoir Garm en featuring parce que c’était comme un rêve de gosse – il se trouve qu’au final, nous avons le même âge [rires]. Pour moi, ça s’arrêtait là. Et puis je ne sais pas, nous sommes restés en contact, parfois nous nous envoyions des petits messages, du genre : « Au fait, comment ça va ? » C’était surtout pendant la pandémie que nous étions beaucoup en contact, car eux sont tout le temps en studio et là, ils tournaient un peu en rond. Quand ils étaient confinés, ils n’avaient pas le droit de sortir, ils ne pouvaient plus aller en studio, donc je pense que dans leur tête, ils avaient envie de faire plein de trucs. Ils n’attendaient qu’une chose, c’est que ça rouvre. Quand ils sont retournés en studio, ils sont arrivés avec plein de trucs : le remix, Scary Muzak, un live, en même temps ils commençaient déjà à bosser sur le prochain album… Du coup, comme nous étions en contact, que nous nous parlions, à force… Je ne te dirais pas que nous sommes devenus des potes, mais pas loin, parce que nous avons vraiment passé quasiment tout le confinement ensemble, à distance.

J’ai quand même mixé leur album, ce n’était pas rien. A la base je ne devais mixer que deux morceaux, mais comme ils étaient contents de ce que j’avais fait, ils m’ont demandé tout le reste. De là à te dire que je ferais le prochain album avec eux, je n’en sais rien ; je ne pense pas parce qu’ils bossent avec le mec de Killing Joke, donc c’est quand même un niveau un peu au-dessus du mien. Au moins, il y a des opportunités qui se présentent et comme c’est un groupe que j’adore, je suis toujours super content de faire quelques trucs avec eux. Pour le morceau, à la base, il ne devait y avoir que lui au chant, mais les parties de piano étaient un peu pourries, donc je lui ai dit : « Tu ne penses pas que Tore [Ylwizaker] pourrait les refaire en mieux ? » Il lui a demandé, il était ok, donc c’est lui qui joue le piano sur le morceau. Puis [Ole] Aleksander [Halstensgård] a fait un peu de sound design aussi. Donc finalement, j’ai dit qu’on n’a qu’à créditer Ulver, c’est comme ça que je me suis retrouvé à avoir toute la bande.

Comment as-tu abordé le mixage d’un album d’un groupe dont tu as été à ce point fan ?

J’ai essayé de mettre ça de côté, parce que sinon, ça n’aurait pas été évident de bosser dessus. Après, honnêtement, l’album n’était pas très compliqué techniquement, c’est-à-dire que c’était assez épuré, il n’y avait pas soixante-dix mille pistes, et les mecs savent ce qu’ils font, ils enregistrent en studio, donc ils prennent bien le temps de faire des bonnes prises. Donc le mix a été simple, au final. Il y a des fois, j’ai envoyé une proposition de mix, ils m’ont fait enlever un tambourin, ils m’ont fait remonter une guitare, et c’était fini. Je pense que j’étais sur la même longueur d’onde, et je n’ai pas non plus essayé de complètement détruire les pistes qu’ils m’envoyaient, parce que sinon, je remettais en question tout leur truc et ça aurait été l’enfer. Je suis donc reparti de ce qu’ils m’envoyaient et j’essayais juste d’embellir un peu le truc. Je n’en ai pas trop fait. Je ne voulais surtout pas trop imposer ma patte, parce que j’ai tellement de respect pour ce qu’ils font… Je ne suis pas sûr que les deux visions pourraient se mélanger aussi bien, donc j’ai vraiment plus fait mon mixeur que mon producteur.

On retrouve aussi Greg Puciato qui a lui-même un pied dans les musiques électro avec The Black Queen et qui est typiquement un artiste qui ne se donne aucune limite. C’était une évidence pour toi de faire appel à lui un jour ou l’autre étant donné sa personnalité musicale ?

Non, ce n’était pas si évident que ça, parce que déjà, il a fallu que je rencontre Ben Koller, qui est le batteur de Converge et de Killer Be Killed, pour pouvoir approcher Greg Puciato. C’est un gars qui bosse sur plein de trucs, il a The Black Queen, il est copain avec le gars d’Alice In Chains, donc il bosse aussi sur ses albums, il a un projet solo sous son nom… A la base, pour ce morceau, j’avais plutôt en tête Chino Moreno. Ça ne s’est pas fait parce qu’il me disait qu’il n’avait pas trop le temps, il composait aussi avec Deftones. En fait, j’ai pensé à Puciato quand ils ont sorti le deuxième album de Killer Be Killed, je me suis dit : « Putain, il a quand même des refrains cet enfoiré ! Il y a de bonnes top lines dans ce qu’il fait. » Je me suis dit que j’allais demander à Ben Koller ce qu’il pensait du morceau instrumental et qui à son avis pourrait faire l’affaire, tout en ayant déjà dans l’idée qu’il me dise que Greg pourrait très bien le faire. C’était une manière déguisée de demander le 06 de Greg. C’est là que tu vois que les mecs sont forts, parce qu’il m’a envoyé un premier jet et il y avait quatre-vingt-dix pour cent de ce que tu entends sur le morceau final. J’avais juste un petit dilemme avec les deux premières phrases du refrain où je trouvais qu’il poussait trop, c’était trop aigu, c’était un peu désagréable, donc je lui ai fait refaire ça, même s’il m’a dit que ses potes aimaient bien. Je lui ai demandé : « C’est qui tes potes ? » Ses potes c’était le mec d’A Perfect Circle, le mec d’Alice In Chains… Je lui ai dit : « Ah ouais, t’as des potes que je n’ai pas, quand même… » C’était rigolo. Mais je lui ai dit : « Bon, c’est quand même mon morceau, j’aimerais bien que tu me refasses le refrain. » Mais ça s’est hyper bien passé avec lui. C’est un mec hyper cool.

« Tu as douze morceaux, six instrumentaux, six chantés, c’est quasi pile quarante-cinq minutes… Je suis un peu psychotique sur ce genre de chose [rires]. »

Tu sais, c’est les Américains, les mecs sont toujours ouverts à plein de trucs. Je ne sais pas, c’est bizarre, il n’y a pas vraiment de star system à ce niveau-là. Je me dis qu’un mec comme Dave Grohl, il est débordé de taf mais je pense qu’il est accessible. Les gars aiment réellement la musique. Après, c’est un peu des mercenaires aux Etats-Unis, parce qu’il faut bien bouffer et ils habitent dans des villes qui coûtent cher, mais ce sont des passionnés. C’est pour ça que tu les vois dans plein de groupes différents : ils ont envie de faire des choses différentes, ce n’est pas forcément que pour le pognon. Encore une fois, si un metalleux voulait faire de l’argent, il s’appellerait Slipknot, mais il ne s’appellerait pas Converge. Il y a chez eux une science de la musique assez immédiate, ils trouvent vite le bon truc, la bonne posture, les lyrics qui sonnent bien. Je trouve ça impressionnant. A chaque fois que je côtoie des Américains, je suis toujours bluffé par ça. Je ne dis pas qu’en Europe ou en France on ne sait pas faire, mais il y a un côté décomplexé chez les Américains… C’est assez kiffant de bosser avec ces mecs-là parce qu’ils sont toujours pleins d’enthousiasme.

C’est drôle, parce que du coup, tu as redemandé à Chino Moreno, car la dernière fois tu nous avais déjà dit que tu avais pris contact avec lui et qu’il n’avait déjà pas eu le temps sur Leather Teeth, et qu’il n’était pas impossible qu’il soit sur le suivant…

Bah, du coup non ! Et puis je ne suis pas sûr que le morceau lui correspondait. Le seul problème avec les Américains, c’est que quand ils ne te répondent pas, c’est parce qu’ils n’aiment pas te dire non, donc ils font traîner. Je me dis : « Putain, si tu n’as pas envie de le faire, dis-le moi. Ça évitera à tout le monde de perdre du temps. » Ils ne veulent pas décevoir ou vexer, mais au final t’es là, tu attends comme un gland. Je pense que Chino n’était déjà pas ultra motivé par le morceau, ça mélangé au fait qu’il ne devait pas avoir le temps, ça ne s’est pas fait. Ce n’est pas grave. Je ne vais pas non plus casser les couilles au gars cent sept ans pour avoir un feat. Il y a plein d’artistes cool avec lesquels bosser, et puis je dis toujours : si ça doit se faire, ça se fera. Peut-être qu’un jour, il reviendra en me disant : « Eh, du coup, est-ce que tu… » Pareil, il m’avait demandé de faire un remix pour l’album de remix de Deftones. Il me l’a demandé un peu tard, je n’ai pas vraiment eu le temps de me lancer dedans, et finalement, ça ne s’est pas fait. Ce n’est pas grave. Une fois que tu as pris contact avec ces gars-là, ils te connaissent et s’ils te répondent, c’est qu’ils t’apprécient et ça veut dire que, potentiellement, tu peux revenir un peu n’importe quand avec une nouvelle idée et on voit si ça se fait ou pas. Il n’y a pas de malaise.

J’arriverais peut-être à finir par l’avoir. Ce ne sera peut-être pas sur le prochain album, mais peut-être sur encore un autre plus tard ou peut-être un projet, je n’en sais rien. Autant, quand je fais la trilogie, j’ai une idée très précise en tête de ce que je veux faire, de l’histoire que je veux raconter, etc. autant je ne m’empêcherais pas de sortir un EP quatre titres avec un artiste que j’aime bien, juste parce que j’ai l’opportunité de le faire. Il faut saisir les occasions. On ne sait pas combien de temps encore on va vivre. Si tu as des opportunités cool avec des artistes, quitte à décaler un peu tes plans, il faut les chopper, parce qu’elles ne se représenteront peut-être pas après. Peut-être que toi tu auras du temps, mais lui n’en aura plus.

Tu parlais de Ben Koller de Converge qu’on retrouve sur le dernier morceau « Leather Terror », avec Jonka de Tribulation. C’est le morceau le plus corrosif de l’album : il fallait que ce soit le paroxysme de la terreur, justement ?

C’est le dernier morceau de l’album et celui où Bret Halford se retrouve enfermé dans une chambre froide et va congeler, un peu comme Jack Nicholson dans Shining. Il fallait donc finir l’album avec quelque chose de très colérique et très violent, parce qu’il se sent partir, il se sent congeler, il se sent mourir. C’est un peu le dernier cri du désespoir. A la base, c’était un morceau purement black metal, qui était beaucoup plus violent, mais tellement violent qu’il n’aurait pas eu l’effet que je voulais, c’était trop intense, cinq minutes de blast vraiment vénères. Je me suis dit que ça n’allait pas le faire car ça allait être complètement hors sujet. J’ai donc essayé de calmer un peu les chevaux et de garder l’énergie. C’était déjà Ben Koller qui jouait sur le morceau black metal. J’ai réécrit le morceau en un peu plus cool. Mais c’est vrai qu’il détonne dans l’album et j’en suis hyper fier, parce que je suis très fan de Tribulation et du jeu de Ben Koller, donc j’ai réussi à mélanger deux gars que j’apprécie. J’adore le timbre de voix de Jonka. Ça fait une bonne voix de méchant, au final ! Dans le film, la voix de Bret Halford, ça pourrait être celle-là à la fin.

« Si je voulais être une rock star, j’aurais commencé plus tôt, je me serais peut-être plus mis en avant que ça, j’aurais peut-être fait une musique un peu plus consensuelle… J’ai passé toute ma vie à être derrière une console, dans l’ombre, et je pense que ça m’arrangeait d’être comme ça. »

On remarque que plus ça va, plus tu as d’invités dans tes albums. Tu n’en as d’ailleurs jamais eu autant que sur Leather Terror…

Oui, je pense que les fans de la première heure vont gueuler ! Eux ne veulent que de l’instrumental. Tant pis pour eux, ce ne sera pas pour celui-là. J’ai toujours la question, quand je fais un morceau avec du chant : « Est-ce qu’il y aura une version instrumentale ? » Putain, mais tu demandes ça aux autres aussi ? Tu demandes ça à Megadeth ou à Meshuggah, s’ils vont sortir l’album en instrumental ? C’est assez fou comme question, quand on y pense ! C’est Perturbator qui disait ça : « Est-ce qu’on demande à Lars Ulrich de refaire St. Anger avec une autre caisse claire ? » On fait ce qu’on veut ! Donc oui, il y a beaucoup de feats sur cet album-là. Je t’ai coupé, donc je ne sais pas quelle était ta question exactement [rires].

Est-ce que ça veut dire que plus ça va, plus tu te sens limité par le format purement instrumental ? Ou bien c’est tout simplement que, pour développer une histoire, tu as besoin de mots ?

Ce n’est pas faux, le fait que je me sentais un peu bridé, paradoxalement, par l’instrumental. Je voulais un peu arrêter les « la la la », les morceaux à la « Turbo Killer » et tout. Comme je les ai déjà faits, je ne voyais pas trop l’intérêt de le refaire. Si tu restes toujours dans le même style, tu peux te dire : « Je préférais avant, c’était mieux fait. » Là, si tu préfères ce qui était fait avant, c’est pour d’autres raisons, parce que les nouveaux morceaux ne ressemblent pas forcément à ce que je faisais avant. Il faut que j’évolue. En tant que compositeur, j’ai envie de tester plein de trucs. J’écoute plein de styles, donc j’ai toujours envie d’aller taper à droite à gauche. Et puis les morceaux que je préfère ne sont pas instrumentaux, ils ont du chant. L’intérêt de Carpenter Brut, c’est de pouvoir avoir plein de chanteurs différents sur un même album. Peut-être que sur le prochain album, il n’y aura que des morceaux chantés, par exemple, je n’en sais rien. Le fait qu’il y en ait beaucoup sur celui-ci, c’est aussi parce que les gens étaient chez eux à se faire chier pendant la pandémie. Tout le monde était disponible. Sauf si, comme Deftones, ils bossaient sur d’autres albums.

J’ai aussi pris contact avec Barney Greenway de Napalm Death, qui devait faire la voix sur l’introduction, mais ça ne s’est pas fait parce qu’ils étaient en promo de leur album, il n’avait pas trop le temps. Mais il a dit : « Ouais, c’est cool, ça m’aurait bien plu, mais je ne suis pas sûr de réussir à faire le truc comme tu veux. Et j’ai un peu le temps, mais pas trop… » Petit à petit, je sentais bien qu’il ne se sentait pas de le faire, mais il m’a dit que si jamais je voulais retenter l’expérience plus tard, je ne devais pas hésiter à lui redemander. Donc je pense que le fait de savoir aussi que les groupes étaient chez eux, de les voir poster des trucs sur les réseaux sociaux… Parfois, je tombais sur un gars et je me disais : « Tiens, pourquoi je ne lui demanderais pas ? » Donc nous avons aussi fait un morceau avec le gars de Municipal Waste, Tony [Foresta], qui ne sortira peut-être jamais ou qui sortira peut-être un jour, une espèce de morceau très court où il passe son temps à gueuler, à la Municipal Waste, c’est cool. J’ai fait pas mal de trucs pendant le confinement. Et je pense que tous les artistes étaient en attente de projets qui sortent de ce qu’ils font d’habitude, parce que ce qu’ils ne pouvaient pas faire ce qu’ils font d’habitude. Donc il y a du monde sur cet album parce que beaucoup de gens étaient disponibles.

D’un autre côté, à force de faire des featurings, notamment après avoir eu Garm et Mat McNerney sur Leather Teeth, est-ce que plus tes demandes aboutissent, plus ça te donne confiance pour contacter les gens ?

Disons qu’en plus, en ayant des chanteurs en featuring, il y a malgré tout un côté promotionnel qui se fait tout seul. C’est-à-dire qu’eux aussi, de leur côté, ils repostent, et tu atteins leur fan base. Déjà, j’ai toujours été étonné du nombre de mecs dans la scène metal qui connaissaient Carpenter Brut. Ihsahn d’Emperor avait l’air de connaître, parce qu’une fois nous jouions dans le même festival et comme j’étais fan d’Emperor, je suis allé le voir pour lui dire – pas pour lui casser les couilles, mais juste deux secondes pour lui dire merci – et il m’a demandé : « Tu fais quoi ? Carpenter Brut ? Ah c’est le truc avec les gros synthés », donc il connaissait. Il y a le mec de Kreator qui connaît. Il y a le bassiste d’Arch Enemy qui connaissait. Dans le lot, il y a aussi Matt [Heafy] de Trivium qui a dit qu’il kiffait Carpenter Brut, Jamey Jasta de Hatebreed, Herman Li de Dragonforce, le gratteux de The Haunted, etc. Tu te retrouves avec plein de gens qui te connaissent et tu te dis : « Putain, mais ces gars ont entendu parler de ta musique ? » Au final, tu te dis que si ces gars-là écoutent et connaissent, ça me donne une légitimité pour aller les voir et leur dire que, peut-être à l’occasion, nous pourrions arriver à faire un truc. Je ne sais pas dans quel sens va la légitimité, je ne sais pas ce qui les a fait découvrir Carpenter Brut, mais c’est toujours sympa d’être connu de groupes que tu connais et de se rendre compte qu’ils apprécient. D’une certaine manière, ça fait un peu grandir Carpenter Brut, parce que ça arrive à l’oreille de gens que tu respectes. Comme j’en parlais avec Adrien, le guitariste live, à chaque fois qu’on voit des mecs de groupes qui te connaissent et qui te serrent la paluche, et avec qui tu discutes deux minutes, tu ne peux pas t’en lasser. C’est un peu Noël pour nous de rencontrer des sortes d’idoles qui te renvoient un peu de ça, ça fait plaisir.

« Les films des années 80 sont arrivés avec des histoires et des personnages originaux. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait eu beaucoup de choses d’inventées au cinéma depuis. A part faire des remakes, les mecs ne se cassent plus la tête à essayer d’inventer des personnages. Le cinéma actuellement me blase un peu. »

Le cas de la chanteuse parisienne Persha est un peu particulier, puisque c’est elle qui t’a contacté pour initier une collaboration. Ça arrive souvent ?

Pas tant que ça, mais de temps en temps, il y a des gars qui me contactent pour que je remixe leur groupe ou qui sont chanteurs… Mais généralement, je ne m’enflamme pas trop, parce que parfois – ça va paraître prétentieux, mais de toute façon, tout ce qu’on dit en interview est prétentieux – les gars ne sont pas très bons. Je n’ai pas envie de bosser avec quelqu’un qui ne m’intéresse pas trop, ou parce que sa voix ne me plaît pas. Mais quand elle est arrivée, tout de suite, c’était du genre : « Il faut faire un truc avec elle ! » Elle chante divinement bien. Elle est musicienne aussi, elle n’est pas que chanteuse. Elle fait de la musique, elle compose des trucs, plutôt cool en plus. C’est une artiste complète. Elle nous a donc contactés avec le label et j’ai composé le morceau « pour elle ».

Leather Terror est nettement plus long que Leather Teeth, avec douze titres pour quarante-cinq minutes contre huit titres pour trente-deux minutes. C’est un écart assez important : tu avais plus de choses à raconter, à la fois musicalement et en termes d’histoire, sur celui-ci ?

Non, c’est que j’ai eu plus de temps. J’ai eu six mois pour faire Leather Teeth et il a donc fallu aller au plus efficace, ce qui est un exercice en soi, c’est un petit challenge. Cette fois, j’avais plus de temps. Déjà, je voulais un album plus long. J’ai toujours été un peu frustré que Leather Teeth soit si court. Pour moi, il manquait quatre morceaux sur Leather Teeth – enfin, peut-être pas quatre mais au moins deux – pour avoir un tracklisting un peu plus cohérent, parce que ça commence fort et après, tout de suite, tu passes à la ballade, et après il y a l’instrumentale « Sunday Lunch ». Ça fait quand même un album qui n’est pas très rythmé. Donc je me suis dit qu’il fallait quand même réparer cette erreur cette fois. J’aime toujours les morceaux de Leather Teeth, mais c’est juste qu’en tant qu’album, il y a un petit goût d’inachevé, et je ne voulais surtout pas faire ça pour Leather Terror. C’est pour cette raison qu’il y a plus de morceaux. Pour moi, quarante-cinq minutes est la bonne durée. Ce n’est pas trop court, pas trop long. Tu n’as pas le temps de te faire chier. Tu peux l’écouter une seconde fois et ça ne fait qu’une heure et demie. C’est une bonne durée et douze est un numéro qui me suit depuis que je suis tout jeune, donc j’aime bien qu’il y ait douze morceaux. C’est toujours une espèce d’équilibrage. Je suis très control freak, j’aime bien que les choses soient droites et alignées. Donc là, tu as douze morceaux, six instrumentaux, six chantés, c’est quasi pile quarante-cinq minutes… Je suis un peu psychotique sur ce genre de chose [rires]. J’avais fait trois EP, six morceaux sur chacun, ça faisait six, six, six. Là, nous essayons de trouver le prochain Leather quelque chose avec un T pour que les trois albums de la trilogie aient tous LT. J’aime bien prêter attention à ce genre de détail, ça m’amuse.

Même s’il y a plus de titres chantés, la moitié reste instrumentale : comment raconte-t-on une histoire avec si peu de mots ?

Disons que j’essaye de raconter l’histoire soit par des images, soit par des clips, etc. Mais l’histoire est un peu une excuse pour avoir une trame quand je compose. Après, si les gens ne captent pas vraiment l’histoire dans les détails de l’album, ce n’est pas très grave, ça ne les empêche pas d’écouter le disque. Parfois, les titres donnent aussi des indices sur ce qu’il se passe. Le morceau avec Persha, dans l’histoire, j’imaginais Bret Halford débouler dans un club à Los Angeles, boire des coups, voir ce qui se passe, et il tombe sur cette chanteuse. Il tombe sous le charme. C’est le seul morceau lumineux et joyeux de l’album. Il intervient plus ou moins au milieu ; j’aurais voulu le mettre vraiment au milieu si j’avais pu mais après, la tracklist n’était plus trop cohérente. Ce sont des idées comme ça. Les interviews me permettent de clarifier certaines choses, mais je ne sais pas si, franchement, les gens font vraiment attention à tout ça. Je pense qu’ils se recréent une histoire dans leur tête. Je donne des indices, des bribes, des éléments, et chacun se fait le film qu’il veut. Ce n’est pas plus mal. C’est un film interactif, en fonction de ce que tu ressens, tu imagines des trucs. L’autre jour, un gars en interview me disait : « Quand j’écoute ‘Color Me Blood’, j’ai l’impression d’avoir des super pouvoirs. Je ne comprends pas pourquoi ça me fait cet effet-là. Je suis avec mon casque, dans la rue, je marche… » A la base, je n’ai pas imaginé le morceau comme ça, mais ça déclenche ça chez les gens. Donc il faut aussi leur laisser le soin de se faire leur propre histoire.

Le point de départ du parcours du protagoniste Bret Halford, c’est une déconvenue amoureuse et un bizutage traumatisant. Tu nous précisais la dernière fois que ce n’était pas autobiographique, mais est-ce qu’inconsciemment, il n’y a pas des petits traumatismes de jeunesse qui sont remontés quand tu as imaginé cette histoire ?

Non, honnêtement. Rien de tout ça. J’ai eu une enfance normale. Au collège ou au lycée, je ne me suis jamais fait emmerder. Je n’ai pas eu de problème avec les filles. Après, tu te prends des râteaux, mais c’est comme tout le monde. En fait, je suis parti un peu de l’histoire de Freddy Krueger qui avait été accusé à tort et jeté dans le four par les gens de la ville, et qui revient les hanter. J’ai toujours vu Bret Halford sous ce profil, un personnage qui – pour le coup – a eu un traumatisme et qui veut se venger. C’est juste parce que je voulais situer mon histoire et tout le visuel dans un monde urbain. Je ne voulais pas d’heroic fantasy, de fantôme, de vampire, de zombie, etc., donc il me fallait une histoire plus urbaine et je suis parti là-dessus. Mais je ferai peut-être un album sur les fantômes. J’y pense déjà. Tu sais, les photos dans les années 1920 ou 1910 : les gens photographiaient des morts et essayaient de chopper leur âme qui s’échappait du corps. Ça m’a toujours attiré et c’est pareil, je n’ai pas forcément eu de problème quand j’étais jeune avec les fantômes [rires]. Ce sont vraiment des histoires qui me plaisent bien. C’est un univers qui me botte. Après, le prochain album de la trilogie va se passer dans le futur, parce que Bret Halford est congelé à la fin du deux et il y aura une coupure d’électricité, une guerre nucléaire ou un truc, il va décongeler et il va sortir deux cents ans plus tard. Là, je vais placer l’histoire dans un monde à la Blade Runner, Somewhere In Time d’Iron Maidne, etc. Ce sont vraiment des thématiques de films que j’ai bien aimés et que j’essaye de transposer dans ma musique, c’est tout.

« Quand Joe Dante a fait Gremlins, il avait vingt balles pour faire son film. Quand ils font un Marvel à deux cents millions, je préfère toujours regarder Gremlins. C’était beaucoup plus fun, beaucoup plus malin, beaucoup plus cool, beaucoup plus… C’était mieux ! »

Dans l’histoire, Bret Halford devient une rock star. A titre personnel, est-ce que l’idée de devenir une rock star te fait rêver ?

Déjà, si je voulais être une rock star, j’aurais commencé plus tôt, je me serais peut-être plus mis en avant que ça, j’aurais peut-être fait une musique un peu plus consensuelle… J’ai passé toute ma vie à être derrière une console, dans l’ombre, et je pense que ça m’arrangeait d’être comme ça, c’est-à-dire discret, un peu en retrait. Je n’ai pas une passion débordante pour moi-même qui me pousserait à devenir un chanteur ou autre. C’est pareil, c’était histoire d’avoir un personnage qui est autre chose qu’un simple gamin. Il fallait que je lui trouve une fonction, un travail. Il fallait qu’il soit quelqu’un. Je me disais que rock star, c’est bien, parce que Leather Teeth allait quand même avoir des petites connotations glam, et je me disais que ce pourrait être sympa de mélanger film d’horreur et heavy metal ou hard rock à la Mötley Crüe. Mais moi, non, je n’en ai un peu rien à foutre d’être connu, ce n’est pas vraiment la partie qui m’intéresse le plus. Être reconnu, oui, je trouve que c’est plus intéressant, mais connu… Enfin, Carpenter Brut, c’est connu et ça suffit comme ça. Les gens connaissent le nom du projet, ça me suffit et ça leur suffit. Je préfère qu’ils connaissent mon travail. Moi, je n’ai rien d’exceptionnel à raconter. Je ne vais pas prendre en photo ma bouffe sur Instagram pour avoir des likes, on s’en fout de ce que je fais, ce n’est pas important. Ce qui est important, c’est la musique.

Justement, en tant qu’artiste, tu continues à entretenir l’anonymat : tu ne veux ni photos promo de toi, ni qu’on te nomme par ton vrai nom. Pourtant, ça semble être un vœu pieux à l’heure d’internet et des réseaux sociaux – on l’a bien vu avec Tobias Forge de Ghost qui a dû assez vite abandonner l’anonymat. Pourquoi est-ce si important pour toi de continuer à l’entretenir alors que des informations sont disponibles ?

Elles sont disponibles parce que j’ai été balancé par un journaliste à qui j’avais dit de ne pas donner mon nom. Et je ne vois pas pourquoi je devrais changer mes plans parce qu’un mec n’a pas respecté la règle du jeu. Je continue à ne pas poster les infos et mon délire comme j’avais prévu à la base. Quand on a découvert qui était derrière Ghost… Enfin, je savais qui c’était parce que j’avais tourné avec eux avant, mais malgré tout, quand on a su dans les médias, ça a tout pété. Il n’y avait plus ce côté un peu maléfique, genre : « Putain, on ne sait pas qui c’est. » Bordel, je n’arrive pas à comprendre pourquoi les gens ne veulent pas respecter ça autour d’eux, pourquoi il faut toujours qu’il y en ait un qui se pointe et qui dise : « Ah bah lui c’est lui. Tiens, j’ai une photo volée. » Vous faites chier à péter les délires ! Du coup, je trouve que Ghost a perdu de sa superbe quand il y a eu cette histoire judiciaire. Le décor est un peu tombé et puis on a vu ce qu’il y avait derrière, et toute l’imagerie qu’on se faisait, tout ce qu’on imaginait autour, c’était hyper plus cool quand on ne savait pas qui c’était. Du coup, je continue à faire ça parce que tout le monde ne lit pas la presse, tout le monde n’ouvre pas Wikipédia, tout le monde ne sait pas qui je suis non plus. Il y a encore des gens qui pensent que je suis américain. Et parce que la musique et l’univers que je crée sont plus importants ! Si je me fais chier à faire des beaux visuels avec les Fortifem et tout, et que derrière c’est pété par une photo promo toute con de moi habillé en noir… Tu t’imagines moins de choses parce qu’on te donne des éléments de réponse : « Ah, c’est lui qui fait ça, en fait. » Tu vas me dire qu’en live on voit ma gueule, mais tout le monde ne vient pas me voir en concert non plus, et puis en concert c’est différent, ça bouge, il y a les éclairages, il y a plein de choses à voir, etc. Tandis qu’une photo promo, tu peux la regarder et c’est la représentation que tu donnes aux gens de ce qu’est Carpenter Brut, sauf que Carpenter Brut, ce n’est pas moi, c’est tout un univers, ce sont des références à des films. Je me fais chier à créer des personnages et tout, ce n’est pas pour que je vienne casser tout ça derrière.

Tu as déjà songé à utiliser un masque sur scène ?

Non, je n’y ai jamais vraiment songé parce que je me disais que, si ça se trouve, je vais étouffer dessous, je vais avoir du mal à respirer, je vais tomber dans les vapes. Je me suis dit qu’en concert, les gens me verront, ils prendront des photos et après, on les retrouvera sur le net et ce n’est pas grave, mais ça n’empêche pas que je ne change pas ma com.

La dernière fois on avait parlé de Stranger Things, là avec Leather Terror comme son nom l’indique, on est plus du côté du film d’horreur, or les années 80 ont également été une période riche en la matière. Est-ce que tu vois ça comme un âge d’or ?

Complètement. Après, est ce que c’est parce que j’étais jeune et que je découvrais ces films qui m’émerveillaient, me faisaient rêver, me donnaient envie de créer mes propres univers, de dessiner des villes futuristes, etc. et que maintenant, j’ai vieilli et que je ne rêve plus, et que du coup, quand je vois les films, ils ne me font pas rêver ? Je pense quand même, globalement, que les films des années 80 sont arrivés avec des histoires et des personnages originaux : Star Wars, Robocop, Retour Vers Le Futur, Predator, Alien – enfin, ça c’est un petit peu avant –, toutes ces histoires. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait eu beaucoup de choses d’inventées au cinéma depuis. A part faire des remakes, les mecs ne se cassent plus la tête à essayer d’inventer des personnages. Marvel, ce sont des personnages qui ont été écrits dans les années 80 – ou c’est plus vieux, je ne connais pas bien l’univers de Marvel, mais ce que j’en sais, c’est que les personnages n’ont pas été inventés en 2019. Le cinéma actuellement me blase un peu. J’ai adoré le dernier Dune, en revanche, parce que je trouvais qu’il y avait une force graphique hyper importante et que j’avais l’impression de voir un film et pas un truc qui pourrait être produit par un Netflix que tu regardes sur ton iPad, mais globalement, en termes d’inventivité, le meilleur est derrière nous. Je te passe les E.T., tous les films de Spielberg de cette époque, etc. Il y en a des millions. Maintenant, un bon film d’action ou de science-fiction, c’est beaucoup plus rare. Ok, ils sont cool parce que les effets spéciaux sont hyper bien faits, mais l’inventivité, excuse-moi… Quand Joe Dante a fait Gremlins, il avait vingt balles pour faire son film. Quand ils font un Marvel à deux cents millions, je préfère toujours regarder Gremlins. C’était beaucoup plus fun, beaucoup plus malin, beaucoup plus cool, beaucoup plus… C’était mieux !

« Le metal a toujours été capable de casser des barrières musicales en allant taper dans des genres, soit la musique viking d’un côté, soit l’électro d’un autre, soit du rap, etc. Le metal a toujours été une grosse partouze. »

Et tu penses que c’est pareil pour le cinéma d’horreur ?

Oui et non, parce que là, on a quand même affaire à un gars comme Jordan Peele, avec Get Out ou Us. Il y en a d’autres, mais les noms m’échappent. J’avais bien aimé It Follows aussi. Mais tu sais, le film d’horreur, c’est un peu particulier, parce que j’ai l’impression qu’il y a mille et une façons de raconter une histoire qui fait peur. Même si c’est toujours un fantôme, un zombie, un tueur en série, un esprit malveillant, un vampire ou un truc comme ça, il y a quand même encore une petite inventivité dans le cinéma d’horreur, parce que ça aura toujours été un genre à contrecourant. C’est un peu comme le metal vis-à-vis de la pop. Le metal a toujours été capable de casser des barrières musicales en allant taper dans des genres, soit la musique viking d’un côté, soit l’électro d’un autre, soit du rap, etc. Le metal a toujours été une grosse partouze. Et j’ai l’impression qu’avec les films d’horreur, les mecs essayent quand même de se sortir les doigts et de proposer des trucs un peu originaux qu’on n’a pas vus avant. En fait, le principe d’un film d’horreur, c’est de te faire peur, donc si tu utilises toujours les mêmes clichés et les mêmes façons de faire, tu n’as plus peur. Cela étant, je n’en regarde plus beaucoup, parce que j’ai passé l’âge d’avoir peur aussi. La vraie vie est suffisamment flippante comme ça, sans pour autant en rajouter une couche derrière.

C’était justement une des questions que j’avais prévu de te poser : le monde n’a jamais été aussi terrifiant qu’actuellement – en tout cas pour notre génération. As-tu parfois l’impression qu’on vit un film d’horreur ?

[Rires] La vie en général est un film d’horreur, car comme un personnage dans le film, on va finir par mourir. Après, je pense qu’il y a aussi des problèmes qui sont un peu… Dès que ça passe par le fil des réseaux sociaux, c’est tout de suite amplifié. Evidemment, je ne te parle pas du Covid-19 ou de la guerre. La guerre, je t’avoue que quand c’est parti, je n’y croyais pas vraiment. On est toujours habitué à des conflits lointains auxquels on s’intéresse sans s’y intéresser. Ce n’est pas pour ça qu’on n’est pas touché par ce qui se passe, mais on a des problèmes plus concrets devant soi qui font que tout ça, c’est loin. Mais là, quand c’est aux frontières de l’Europe… J’y suis allé en Ukraine, j’ai trouvé ça très européen, du moins à Kiev où je suis allé. Ça ne fait pas la même sensation. Je suis déjà étonné de vivre en temps de pandémie… On entend toujours parler de la peste, la grippe espagnole et tout, et bim, tu te retrouves au milieu de ça, et bam, derrière on enchaîne avec une guerre, qui n’est pas encore mondiale, mais va savoir. Je n’en sais rien, tout peut arriver maintenant. Effectivement, c’est vrai que parfois, tu te dis : « Est-ce qu’on peut avoir un truc pour oublier tout ce bordel ? Ça ne ferait pas de mal. » Après, je pense que chaque génération a son lot de merdes. Il y a des gens qui n’ont pas connu la guerre de 39-45, qui sont nés après, eh bien ils connaissent celle-là. Encore une fois, ce n’est pas une guerre mondiale, mais j’ai l’impression que tu ne peux pas y échapper. Comme tout est un cycle, il y a forcément un moment où ça tombe quand c’est toi qui es sur la planète. Par exemple, les arrière-grands-parents – et moi, c’étaient mes grands-parents – qui ont fait 14-18 et 39-45, ils se sont aussi choppé la grippe espagnole en 1920.

C’est sûr que si tu prends l’histoire dans son ensemble, peut-être que ce conflit tombe à un moment plus ou moins classique de l’histoire de l’humanité, c’est-à-dire tous les je ne sais pas combien d’années. Enfin, là on s’enflamme comme si c’était une guerre mondiale, mais des guerres, il y en a tout le temps. Il y a toujours un pays qui est en conflit quelque part, qui se prend des bombes sur la gueule, etc. C’est juste que nous étions plus ou moins protégés avec l’Europe et tout. C’est sûr que je ne m’imagine pas les chars allemands débouler en France, c’est du passé tout ça, mais je ne serai pas étonné si, d’ici cent cinquante ans, j’apprends qu’au final il y a eu une guerre entre la France et l’Allemagne. Les gens pètent tous un câble, donc au bout d’un moment, va savoir si ça ne va pas revenir. Comme je disais, c’est cyclique.

La trilogie Leather se veut donc être la bande originale d’un film d’horreur imaginaire sorti en 1987. Tu avais dix ans en 1987. Quel genre d’enfant étais-tu à cette époque ?

J’étais rêveur. J’ai baigné dans le heavy metal et les films d’horreur très tôt. J’achetais Mad Movies, je devais avoir dix ou onze ans – peut-être un poil plus vieux et encore que, même pas sûr. J’ai eu une enfance normale. C’était le début des jeux vidéo aussi. Tout ça faisait que j’ai toujours été un peu la tête dans les nuages. C’est peut-être pour ça que quand je crée quelque chose, il faut que ça utilise un peu les vecteurs que je connaissais quand j’étais jeune. Mais je n’ai rien de particulier à raconter sur mon enfance en détail. Si, je jouais au basket aussi et j’avais le numéro douze. C’est pour ça que je voulais douze morceaux [petits rires].

« La vie en général est un film d’horreur, car comme un personnage dans le film, on va finir par mourir. »

Il y a un côté circulaire entre Leather Teeth et Leather Terror : l’un commence avec le morceau titre, l’autre se termine avec le morceau titre, l’un se termine avec « End Titles », l’autre commence avec « Opening Title » : vois-tu l’un comme étant le miroir de l’autre ?

Ce sont des petits jeux que je m’amuse à faire. Si tu prends l’album The Wall, de Pink Floyd, la fin du deuxième disque s’arrête en plein milieu du morceau et le début de la face une commence en plein milieu du morceau, et quand tu mets « repeat », l’album ne s’arrête jamais. J’ai fait ça sur la fin de la trilogie : à la fin de « Invasion A.D. », on entend dans le fond le début d’« Escape From Midwich Valley ». Je te parlais de cycle : je pense que j’ai un peu ça quelque part, cette idée que tout est connecté, que la vie n’est qu’une répétition jusqu’à ce que tu mettes « stop ». Déjà, je trouve que c’est un effet artistique sympa et puis il y a une petite portée philosophique derrière – vite fait, je ne suis pas non plus Deleuze ou Bourdieu – sur le côté cycle de la vie – les saisons, le jour et la nuit, la pendule, etc.

Du coup, ça donne l’impression que ces deux albums fonctionnent en binôme. Impression renforcée par ce que tu disais tout à l’heure sur le troisième où il y aura un grand saut dans le temps et qui donc sera, semble-t-il, un peu à part dans la trilogie…

En fait, sur le troisième, j’ai prévu de faire un morceau au milieu qui s’appellera « Entracte », donc je garde un peu les codes. Quand tu allais voir Le Seigneur Des Anneaux au cinéma, le film était tellement long qu’il y avait un entracte au milieu pour que tout le monde aille pisser ou pour racheter des popcorns. Donc je pense que je ferai quand même un rappel au côté cinématographique, mais je vois ce que tu veux dire, dans le sens où il sera un peu décalé par rapport aux deux autres, puisqu’il y aura un trou temporel assez important, de deux cents ans. Logiquement, on arrivera à retrouver le personnage. Mais tu n’as pas tort. Ce serait peut-être un peu comme quand tu prends Retour Vers Le Futur : les deux premiers se tiennent et le troisième avec le côté western fait un peu à part – mais j’espère que l’album sera plus réussi que le troisième épisode de Retour Vers le Futur !

Le premier album était plutôt glam, le second beaucoup plus agressif. Le troisième se déroulant deux cents ans dans le futur, est-ce que tu vas changer tes textures et tes sons pour aller vers quelque chose de plus foncièrement futuriste ?

Je ne sais pas dans la pratique, mais je sais que je voudrais déjà intégrer des sonorités un petit peu science-fiction années 70. Peut-être que l’album se passera en 2270. Je pense que je vais me replonger dans les BO de films de science-fiction des années 70 et 80 qui utilisaient toujours des sons de synthé un peu chelous, comme le thérémine quand les extraterrestres arrivaient, mais sans aller jusqu’à utiliser un thérémine. Je vais peut-être écouter des BO de films de science-fiction italiennes. J’aimerais inclure un peu de funk aussi. Il y a pas mal de trucs dans ce domaine où il faudrait que j’aille piocher, mais ça restera toujours « dans la gueule ». L’idée c’est quand même de faire des concerts derrière où les gens dansent et s’amusent. En espérant ne pas me faire piquer l’idée ! [Rires]

Justement, Leather Terror, comme on en a discuté est violent et sombre. Comment ça va se traduire sur les concerts ?

Là, j’ai un peu de difficulté à t’en parler parce que je commence juste à bosser sur le show. De ce que je vois, ça va plutôt être par thématiques. Il va y avoir des morceaux un peu tirés de la trilogie, après on va peut-être tomber sur des morceaux tirés du dernier album, histoire qu’il y ait une espèce d’atmosphère globale où tu passes du rire aux larmes pendant une heure vingt. Après, dans la pratique, je ne sais pas. Avant, les morceaux avaient un peu tendance à avoir un peu tous cette même sonorité, cette même vibe, et là, c’est vrai que les nouveaux ont tendance un peu à changer. Je vais voir comment ça s’articule, mais je pense que globalement, le set sera assez massif. Il n’y aura pas beaucoup de repos, mais les oreilles ne vont pas trop s’user parce qu’on va passer de sonorités un peu joyeuses à des sonorités un peu plus sombres. Si je me débrouille bien – ce n’est pas encore gagné –, on devrait arriver à avoir un show où c’est : « Ça suffit là, il nous en a envoyé dans la gueule deux qui étaient massifs, ce serait bien qu’il passe à un truc un peu plus disco » et c’est à ce moment-là qu’il faut que j’envoie les morceaux disco. Puis : « C’est bon, les discos, on a un peu plein de cul, on aimerait bien repasser à un truc un peu plus vénère » et bam, je te renvoie des morceaux agressifs. Il faut que j’anticipe ce que les gens auront envie de ressentir. Ce n’est pas évident d’anticiper sur une heure vingt comment ils vont vivre le truc. Ça va sûrement s’affiner au cours des dates.

Comptes-tu travailler ces morceaux au niveau visuel pour immerger les gens dans cette ambiance horrifique ?

Oui. Cette fois-ci, je n’aurai pas des extraits de films comme avant. Je vais demander à Dehn Sora, qui a réalisé « Fab Tool » et « Imaginary Fire », et à un autre artiste qui s’appelle Polygon1993 de créer des visuels originaux pour que ce soit plus cohérent. Et je pense qu’autant il fallait que la musique évolue, autant le live doit aussi évoluer. Je ne peux pas tout le temps utiliser des extraits de films d’horreur rigolos et tout. A la base, je les avais mis parce que je me disais que quand les gens se font chier pendant la musique, ils peuvent au moins regarder un truc qui les amuse. Maintenant, je commence à être un peu plus connu, j’estime que les gens qui viennent, en majorité, me connaissent. Ils ne viennent pas voir un film non plus, il faut qu’ils ressentent un truc global. Je pense que ce sera plus intéressant d’avoir des visuels faits exprès. De toute façon, Carpenter Brut évolue dans quelque chose d’un peu plus mature aussi. Les morceaux sont un peu moins enfantins. J’ai aussi grandi en tant que compositeur. Tout doit être plus mûr.

Interview réalisée par téléphone le 15 mars 2022 par Nicolas Gricourt.
Retranscription : Nicolas Gricourt.
Illustrations : Førtifem.

Site officiel de Carpenter Brut : carpenterbrut.com

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  • Super interview, bravo l’équipe ! Et bravo CB pour un album éclectique et équilibré qui évolue manifestement, et c’est très bien ! On ne peut pas refaire Trilogy et ça va devenir compliqué de répéter du synthwave ad nauseum sans valeur ajoutée.

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