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Interview   

Carpenter Brut : pogo sur le dancefloor


Carpenter Brut est un nom qui commence à résonner chez bon nombre de fans de metal. Pourtant, il s’agit bien ici d’un projet électro dans sa conception, de quoi faire friser les puristes qui s’offusquent de voir que Carpenter Brut a arpenté les terres du Motocultor et plus récemment du Download. Ce serait ignorer que Carpenter Brut est issu de la sphère metal en tant qu’ingénieur sonore et lui nier ainsi une culture solide du genre. En réalité, Carpenter Brut est d’abord le projet d’une personne en partie désenchantée par les sonorités metal actuelles, désireuse de rendre hommage à une époque révolue. Une époque de l’excès, de l’absence de tabous et à la créativité débridée : les années 80.

Carpenter Brut illustre ainsi les fantasmes et délires d’une génération, quitte à participer à la réhabilitation d’une période longtemps moquée pour son exubérance artistique. Surtout, Carpenter Brut n’oublie pas le lexique du rock, il prend soin de proposer des prestations live avec de vrais musiciens. En résulte un show hybride, pourtant davantage proche d’un concert traditionnel que d’une soirée de clubber par son côté organique comme l’illustre la sortie récente du Carpenter Brut Live. Entretien sans retenue avec non pas un DJ ou un compositeur metal mais un artiste qui ne désire pas s’emprisonner, faisant fi du qu’en-dira t’on.

« Je rends hommage à mon enfance. […] C’est toujours ce qu’on fait quand on ne veut pas vieillir, on trouve que l’époque actuelle nous fait chier et on essaie d’aller replonger dans une époque où on avait moins de trucs à assumer, on n’avait pas de boulot à chercher, on avait juste à aller à l’école. »

Radio Metal : A la base tu viens du metal, et si tu en es venu à l’électro, c’est parce qu’à un moment donné, tu en as eu marre du metal. Est-ce que tu peux nous parler de ce ras-le-bol et qu’est-ce qui l’a provoqué ?

Carpenter Brut : Je t’avouerais que je ne sais pas trop, je pense que c’est à force de bosser un peu dedans et voir que les choses n’avançaient pas tout à fait comme je le voulais. J’enregistrais des groupes, j’étais ingé son et ça faisait quand même dix ou quinze ans, je ne sais même plus, que je faisais ça. J’avais l’impression que je n’allais pas aller très loin en faisant ce boulot-là. Donc j’ai surement voulu me renouveler de mon côté. Après, je ne pense pas que ce soit le metal en lui-même qui m’ait gonflé, même si je n’y trouve plus vraiment mon compte dans ce qui sort maintenant. C’est peut-être un mélange des deux. J’étais un peu lassé. Je suis retourné écouter des trucs un peu plus pop. J’écoute toujours du vieux metal de mon enfance mais du coup, j’ai redécouvert des trucs qui m’étaient un peu passé à côté en pop et en électro des années 80 et la balance s’est faite comme ça. Au bout d’un moment, je me suis dit que j’allais essayer de m’amuser en faisant un peu d’électro. Parce que je voulais faire quelque chose tout seul et disons que l’ordinateur, c’est le moyen le plus simple pour commencer de la musique quand tu es tout seul.

Tu dis que tu ne trouves plus vraiment mon compte dans ce qui sort maintenant en metal. Qu’est-ce que tu reproches au metal actuel ?

Je ne lui reproche rien. Après, je ne suis pas vraiment au courant de tout ce qui sort. Je m’intéresse toujours aux groupes que je connais et les nouveautés me passent un peu à côté. Je ne vais plus trop sur les réseaux sociaux, donc je ne suis plus trop au courant de ce qui sort. En gros, de ce que j’en entends, j’ai l’impression que ça s’est un peu plus simplifié, il y a un peu moins d’emphase, ça ne fait plus trop rêver, on ne voyage plus trop avec le metal actuel. J’aime toujours les groupes un peu hardcore, très basiques à la Terror ou Sick Of It All, qui nous ressortent toujours un peu les mêmes albums et c’est très bien comme ça. Mais je dirais que, dans le heavy metal, des groupes comme Arch Enemy ou Soilwork, je ne sais pas, je trouve que c’est un peu trop… je te laisserais mettre le mot que tu veux [rires]. C’est un petit peu de la répétition… L’autre jour je me suis mis à réécouter un vieux In Flames, c’est l’album à la pochette verte (Whoracle, NDLR), et je me suis dit qu’il y avait un côté un peu plus fou-fou. C’est la jeunesse, je crois. Bon, le dernier Meshuggah est quand même assez impressionnant. J’ai l’impression qu’eux aussi se sont dits : « Attends, les gars sont tous en train de faire du zéro sur leurs manches de gratte, on va leur montrer ce que c’est de faire du metal torturé. » Là, ils ont explosé le truc. Cet album résume bien mon sentiment vis-à-vis du metal en général. Là, j’ai regardé un morceau de Septicflesh, je ne comprenais pas la structure, je ne savais pas où ils voulaient en venir, je suis complètement largué avec ce qu’ils font. Ça ne me parle plus.

Mais un groupe comme Soilwork, les mecs restent bons, ça il n’y a pas de problème, mais il y a un côté « bon, ok, voilà… ». Et quand ils font The Night Flight Orchestra, j’ai l’impression qu’ils reprennent du plaisir à jouer, même si ça n’a rien à voir. Mais justement, ils font ça parce ça n’a rien à voir avec ce qu’ils font d’habitude et je pense qu’ils ont aussi, un peu comme moi, envie de « allez, c’est bon, on fait une pause avec le metal, on va voir ce qui se fait ailleurs et on va kiffer en faisant autre chose. ». Mais ça n’enlève rien au talent des mecs. C’est juste que je pense qu’il y a une espèce de lassitude dans le metal plus mainstream. Il y a toujours des mecs dans le black metal qui arrivent à faire des trucs sympas, ou dans des styles un peu plus niche. Mais même dans le dernier Maiden, ça fait un peu les mecs qui font des albums parce qu’ils ont des contrats de maison de disques.

Ce qui te manque dans le metal aujourd’hui, est-ce que tu l’as retrouvé dans l’électro ?

Peut-être. En fait, c’est peut-être une question de sonorité dans le metal qui commence à me gonfler parce que c’est un espèce de mur de son, donc en terme de son et de production, c’est toujours de plus en plus gros, mais le contenu, je ne le trouve pas forcément plus gros. Il est toujours, globalement, assez linéaire. Du coup, avec l’électro, je me suis amusé à créer des ambiances avec des synthés que tu ne peux pas faire avec des guitares. Dans le metal, si tu veux ramener des ambiances, tu le fais avec du synthé, ou alors avec des multi-effets à fond la caisse sur les guitares, mais tu resteras toujours dans une petite catégorie de groupe tendance Neurosis ou Amenra. Mais oui, je me demande si l’électro, en tout cas comme je le fais, ne m’a pas fait un espèce de bol d’air en disant : « Wow, je peux garder l’agressivité du metal qui me plait, des rythmes assez rapides, mais en même temps, j’ai l’impression de pouvoir raconter plus de trucs, parce que les synthés me permettent d’avoir d’autres sonorités. »

Comment as-tu fait pour te mettre à l’électro ? Car c’est une musique dont les codes, à priori, sont très différents de ce que tu connaissais…

Déjà, je ne pense pas que je fais de l’électro au même titre que l’électro pur, comme Laurent Garnier ou autre. Il y a quand même un côté rock dans ce que je fais que l’électro n’a pas, parce que l’électro aura plutôt tendance à bosser sur des boucles et des montées, des trucs assez répétitifs mais qui sont faits pour danser. Alors que le metal, venant du rock, il y a des structures plus couplet-refrain, et je me retrouve quand même plus là-dedans. Alors ça serait des sonorités électro avec une structure rock. Mais il a quand même fallu que je me plonge dans quelques tutos sur YouTube pour voir un peu comment ça marchait. J’ai tout appris de A à Z, même si je connaissais un peu les logiciels, les synthés virtuels et ce genre de choses. Et puis il a fallu aussi que je compose des morceaux. C’était quand même une grande première. J’ai essayé d’analyser des morceaux qui me plaisaient, pourquoi ils me plaisaient, comment les structures étaient construites, quels types de sons il y avait, à quel moment… J’ai un peu tout analysé, sans vouloir non plus aller trop loin parce que l’idée n’était pas non plus de copier untel ou untel, c’était plus de choper les codes de base et ensuite partir et voir ce que j’arrivais à faire.

« C’est marrant, parce que les meufs peuvent continuer à passer pour des putes près des piscines avec des rappeurs qui balancent des biftons, ça c’est moral, mais mon clip avec un mec qui se prend une balle dans la tête, qui est de la pure fiction, non, ça ce n’est pas bien parce que ça peut faire peur aux gens et puis ça ne donne pas une belle image. »

Ton but premier était de rendre hommage à la culture des années 80. Qu’est-ce qu’elle représente pour toi ?

Toute mon enfance. Autant je ne pourrais pas parler de la culture des années 2000 parce que j’étais déjà bien trop vieux pour en avoir quelque chose à foutre, mais je dirais que les années 80, début 90, c’est toute mon enfance. Donc, quelque part, je rends hommage à mon enfance. Je m’amuse à ressortir des vieux rêves d’enfance, des vieux délires que j’avais à l’époque. Et tu sais, c’est toujours ce qu’on fait quand on ne veut pas vieillir, on trouve que l’époque actuelle nous fait chier et on essaie d’aller replonger dans une époque où on avait moins de trucs à assumer, on n’avait pas de boulot à chercher, on avait juste à aller à l’école. C’est juste ça qui me faisait délirer au début et maintenant, vu que le projet commence à être un peu plus ancien, j’essaie de le faire évoluer lui aussi. Ça va être plutôt en lui donnant une couleur encore plus années 80 sur certains morceaux, un peu plus heavy metal sur d’autres et m’écarter un petit peu de l’électro que je faisais au début. Il y un peu un double truc : on reste un peu dans les années 80 mais on essaie de faire évoluer le son. Ce sera un peu moins horrifique sur le prochain et ce sera un peu plus heavy metal à la Maiden, enfin, vite fait, ce ne sera pas du Maiden, ou alors plus pop à la Depeche Mode. Ça va surement en faire gueuler deux ou trois mais ils pourront toujours écouter les anciens morceaux s’ils les préfèrent.

Tu parlais de The Night Flight Orchestra, et lors d’un échange que j’ai pu avoir avec Bjorn Strid, on parlait du côté ironique qui accompagne parfois le revival années 80, alors que eux ils ont une démarche très authentique par rapport à ça, qu’ils avaient un vrai amour les années 80.

Après, ça dépend dans quelle scène on parle mais je n’ai pas la sensation que les gens le reprennent d’une manière ironique. Par contre, j’ai plutôt l’impression que les mecs ne font pas d’effort avec les clichés, jusqu’à rajouter le son du vinyle en début de morceau pour donner l’impression que c’est vieux. Alors, moi, je me suis amusé sur le prochain, j’ai fait un morceau avec au début un son de VHS, tant qu’à faire. Après, de toute façon, dans la musique, c’est toujours un cycle. Donc on va commencer à voir arriver des groupes qui ont grandi avec Nirvana et tous les groupes de grunge des années 90, des choses comme ça. Un peu comme Code Orange qui doivent être un peu plus jeunes que nous et qui ont dû grandir là-dedans. Alors est-ce qu’on va dire aussi que les mecs ironisent sur les années 90 quand ils font leur groupe ? Je ne sais pas. Si tu n’as pas bon goût dans le choix des sons des années 80, tu peux vite te retrouver ringard. C’est peut-être ça qu’il voulait dire, comme si les gens s’en moquaient. Je n’ai pas d’exemple en tête de groupe qui font des trucs style années 80 pour s’en moquer.

Après, tu as un groupe comme Steel Panther qui va chercher dans les gros clichés, en exagérant…

Ouais mais en même temps, les mecs sont hyper drôles ! Donc je pense que foncièrement ils kiffent quand même les années 80. En tout cas, ils ne sont pas là pour dire que c’est mieux maintenant. Et en plus les mecs jouent comme des bâtards ! Je ne vois pas ça d’un côté négatif. Quand les mecs se moquent des clichés des années 80, quand c’est fait comme ça, au contraire, je trouve que c’est rigolo. Après si des mecs font des groupes juste pour se foutre de la gueule des années 80 et que ce n’est pas bien fait, c’est qu’ils auraient mieux fait de faire autre chose, parce que là, c’est eux qui passent pour des nazes.

Les années 80, c’est quand même une décennie qui a pendant longtemps été moquée et ridiculisée, mais j’ai l’impression qu’elle est un peu en train d’être réhabilitée aujourd’hui.

Ouais, je suis d’accord avec toi. En fait, le problème des années 80, c’est que c’était vraiment un espèce de mélange, on sortait des hippies, ça a été aussi le libéralisme à son apogée, entre Reagan d’un côté et Thatcher de l’autre, la naissance de la technologie avec l’arrivée des jeux vidéo, les lecteurs CD, etc. On était un peu en plein futur dans les années 80. C’est toujours ma petite théorie mais jusqu’à ce que le sida arrive et commence à calmer tout le monde, c’était un peu l’apogée de tout ce qui était sexuel et compagnie. A mon avis, dans les années 80, il a dû y avoir une tonne de studios vidéos porno qui se sont montés, des boites de strip qui sont devenus hyper importantes, avec des néons, etc. C’est tout ce côté tout le monde pète un câble qui a fait que ces années-là ont été ridicules. Mais en même temps, je me demande si artistiquement parlant… Tu n’as qu’à replonger dans la cinématographie qui date des années 80, les Star Wars, les Terminator, les Predator, les Retour Vers Le Futur, tous ces films ne sont pas arrivés en 2010 ! Ils sont arrivés dans les années 80 et on les réhabilite, je pense, de cette manière, en disant qu’en même temps, c’est là aussi où musicalement, artistiquement parlant, technologiquement parlant, tout est né. Ce n’est pas qu’il n’y a rien eu avant mais je pense que les années 80, c’est vraiment l’apogée de la civilisation occidentale. Et après, tout le monde a commencé à faire la gueule, tout le monde s’est dit qu’on pouvait mourir en baisant et les chansons sont devenues plus tristes, on a rangé les permanentes au placard, il y a Nirvana qui est arrivé et qui était triste, etc… Et après on est re-rentré dans une période vachement plus sombre. Et là, bon an mal an, dans les années 2000, fin 90 avec l’espèce de techno pourrie, on a essayé de refaire un peu danser les gens sur des trucs un peu plus fun mais je pense que l’état d’esprit n’y est plus. Mais je suis bien content qu’on réhabilite les années 80 parce que j’étais un des premiers à le faire, enfin, en tout cas, je me suis fait la réflexion à moi-même, au début j’étais là : « Putain, les années 80, c’est vraiment ce qu’il y avait de pire en musique et tout. » Et en même temps, à cause des sons, parce que c’est les premiers synthés numériques, genre le DX7 de Yamaha, etc., qui sont arrivés avec des sons qui essayaient de faire comme les vrais, ça commençait à devenir ridicule, mais en fait, on a oublié que derrière, il y avait quand même de vrais morceaux. Quand tu reprends les albums de Tears For Fears, des trucs comme ça de l’époque, il y a des purs tubes là-dedans ! Donc je trouve que c’est pas mal de rendre hommage à une période qui était surement la mieux sur plein de points, en tout cas dans tout ce qui est art.

« La violence n’est pas obligée d’être dans un blast ou une grosse disto de guitare ou dans un gros cri black metal. La violence peut être sournoise, elle peut être cachée, elle peut être dissimulée derrière des petites mélodies rigolotes. Tu sais, les fous, les sérials killer, etc., ce ne sont pas des black metalleux ! C’est monsieur tout le monde. »

Parce que c’est vrai que ça dépasse vraiment la musique, comme on peut le voir avec une série comme Stranger Things qui est dans une nostalgie totalement assumée en empruntant tous les codes des années 80…

Oui mais par contre, après, tu as des gros studios, genre celui qui sort le film Thor, au début ils étaient assez sérieux et puis dans le deuxième, ils ont un peu pété un câble, ils ont commencé à faire des grosses typo argentées, qui brillent, très années 80, ils ont pris un morceau de Magic Sword pour leur teaser, etc. En fait, j’en ai entendu parler parce que je connais Magic Sword. Ce sont des mecs avec qui nous avons joué quand nous avons tourné aux US et du coup j’étais bien content pour eux qu’ils aient leur musique dans une bande annonce, parce que ça fait toujours un peu de pub et c’est toujours bon à prendre. Mais le problème, c’est que ces gros studios vont commencer à gaver tout le monde avec cet esprit années 80 et c’est eux qui vont le tuer. Parce qu’ils le font comme une espèce de « tiens, on va aller taper dans les années 80, c’est un peu à la mode maintenant. » Et puis comme à chaque fois qu’ils reprennent un courant qu’ils n’ont pas « créé », ils arrivent avec les clous pour fermer le cercueil en même temps. Le risque c’est que ça commence à gonfler les gens, enfin les gens en général, il y aura toujours des gens après pour kiffer les années 80, ça n’empêche pas. Mais à cause de ce genre de personne, on va commencer à retomber dans une caricature des années 80 et on va perdre tout le côté fun qu’il y avait là-dedans. Je trouve ça dommage.

Pour revenir à ta musique, comment est-ce que tu construis tes morceaux ? Comment ça te vient ? Car apparemment, tu n’écoutes même pas d’électro !

Non, je n’en écoute pas, à part deux trois trucs, genre Justice ou des groupes qui pourraient se rapprocher un peu du rock, ou si des fois, je vais mettre une petite playlist Spotify pour voir ce qu’il se passe. Alors, eux, c’est pareil, en électro, ce qu’ils font me parle de moins en moins, il y a une espèce d’électro qui redevient hyper minimaliste, un peu comme le hip hop, ça a un peu tendance à se rejoindre dans les sonorités. Du coup, je n’en écoute pas et je reste dans des formats rock classiques, le bon vieux ABACAB qui marche toujours, et j’essaie de trouver un couplet et un refrain, un truc que tu peux chanter sous la douche, parce que quand il n’y a pas de paroles, ce n’est pas évident de retenir un morceau, donc je me focalise sur des mélodies pour que ça reste compréhensible par tout le monde. Et c’est toujours un peu le problème des fois parce que l’inspiration ne vient pas forcément. J’aurais plutôt des idées de rythmiques ou ce genre de choses, mais pas forcément de mélodies. Donc après, soit j’imagine avec du chant et puis je bosse en imaginant un chanteur, ou alors je repars sur la mélodie que le chant virtuel m’a inspiré. Je fais des espèces d’aller-retour comme ça. Et puis j’essaie aussi d’avoir globalement une ambiance. Pour éviter d’avoir trente-mille sons différents, j’essaie de me dire « bon, ce morceau-là, il va raconter quoi ? » pour le placer dans un contexte. Et une fois que tu as le contexte, fatalement, tes instruments suivent derrière, parce que tu ne vas pas mettre une guimbarde si ton morceau se passe dans les égouts de New York, par exemple. C’est un exemple excellent que je te donne… mais qui définit bien le truc.

Et le fait que tu aies un regard différent sur la musique électro, est ce que ce n’est pas justement ce qui te démarque dans cette scène ?

Ecoute, ouais, peut-être. Quand j’écoute ce que font les autres, je n’ai pas le sentiment qu’ils appréhendent la construction d’un morceau comme moi je le fais. Eux sont peut-être plutôt sur une montée d’ambiance assez globale, tandis que moi, j’essaye d’être assez cash assez rapidement, et puis en plus, ça permet aux gens de savoir si ça leur plait ou pas assez rapidement. Il y a peut-être Magic Sword aussi qui compose un peu comme ça parce que sur scène ils sont batterie, guitare et synthés aussi. Donc je ne dirais quand même pas que je suis le seul mais en tout cas dans la synthwave, on est quelques-uns à essayer de garder ce côté un peu pop sombre ou rock.

Tu as souvent dit que dans tes morceaux il y a toujours une histoire, un script, qu’il faut avoir quelque chose à raconter, que tu utilises comme fil conducteur pour faire tes morceaux. Du coup, qu’est-ce que tu cherches à raconter dans tes morceaux ?

Des fois, c’est juste une petite blague, comme « Paradise Warfare », par exemple, c’est une blague dans ma tête. En fait, je ne fais pas vraiment de politique, enfin, je fais de la politique cachée. C’est-à-dire qu’il y a des morceaux qui, d’une certaine manière, retranscrivent l’état d’esprit que j’ai sur les gens, de manière générale. « Hang’Em All », par exemple, c’est un morceau qui est dédié à la race humaine en général ; et pas que contre les noirs, comme certains fachos croyaient, parce que j’ai aussi affaire à des fachos de temps en temps, donc il ne faut pas qu’ils aient l’impression que je suis de leur côté. Car comme c’est instrumental, ils ont vite fait de se dire « ah bah, c’est cool, c’est un mec comme nous. » Non, non, au contraire, « Hang’Em All » c’est aussi pour vous, les mecs, vous faites partie du lot. Sinon, en général, je suis plutôt dans la fiction. Pour le dernier album, ma grand-mère me parlait souvent de l’invasion allemande, donc j’ai toujours un peu gardé ce « ça fait quoi quand tu es dans un autre pays, dans une ville, et tu te fais envahir par une armée qui détruit tout ? » Donc pour le troisième EP, j’étais un peu dans ce délire-là. Dans le deuxième EP, j’étais plutôt dans les films policiers. Mais ça part toujours d’un petit cliché. Je ne vais pas refaire le monde, j’ai mieux à faire que de sauver des vies ou donner une vision politique à ce que je fais. C’est juste de la fiction, un peu comme si c’était des musiques de film. Les films des années 80 étaient quand même un petit peu plus fictifs que réalistes. Quand tu vois ce qu’ils faisaient, les héros qui escaladaient des tours de verre dans des conduits d’aérations, des trucs comme ça, on était plus dans l’amusement que dans la réflexion. Donc je reste quand même dans ce domaine-là, on s’amuse, on est là pour se marrer.

Le côté divertissant, accrocheur et direct, c’est quelque chose d’important pour toi, visiblement. Mais quelle est la limite au-delà de laquelle on tombe dans de la pop préfabriquée que, je sais, tu as souvent fustigé ? Qu’est-ce qui fait la différence ?

Là ça va être compliqué de te répondre mais disons que j’essaie toujours de rajouter le petit truc, soit dans des paroles, soit dans une tournure du riff, soit dans une sonorité agressive, qui fait que de toute façon, ce n’est pas possible de passer en radio ou à la télé à heure de grande écoute. Tu vois, le clip d’ « Anarchy Road » a été refusé parce qu’à un moment, un mec se prend une balle dans la tête. On m’a demandé si je serais ok pour enlever ce passage pour pouvoir passer à la télé et j’ai dit « ben non ! » Donc la principale différence, c’est que moi, je fais de la pop comme j’ai envie qu’elle soit, alors qu’il y en a qui font de la pop comme les médias leur demande de faire pour que ça passe à la télé ou la radio ; il ne faut pas être trop virulent, il ne faut pas de dire trop de trucs… Bon, c’est marrant, parce que les meufs peuvent continuer à passer pour des putes près des piscines avec des rappeurs qui balancent des biftons, ça c’est moral, mais mon clip avec un mec qui se prend une balle dans la tête, qui est de la pure fiction, non, ça ce n’est pas bien parce que ça peut faire peur aux gens et puis ça ne donne pas une belle image. Mais par contre les meufs traités comme des putes dans les clips, ça c’est bon, ça donne une belle image. Donc, tu vois, en plus les mecs sont complètement débiles avec ça. Je te dirais que la pop et l’espèce de…. Comment on appelait ça en France ? La variété ! [Rires] La variétoche, quoi ! C’est de la musique pour faire plaisir à tout le monde. Moi je ne fais pas de la musique pour faire plaisir à tout le monde. Je fais de la musique pour me faire plaisir et ça ne correspond pas à ce qu’attend, sûrement, la masse.

« J’avais fait deux trois concerts où j’étais tout seul et c’était juste un enfer pour moi d’avoir l’impression que j’envoyais des mails sur mon ordi et que les gens se demandaient vraiment ce que je foutais. »

Par contre, tu vois, avant que tu m’appelles, je bossais sur un morceau et je mettrais quand même un point d’orgue à toujours faire des trucs assez easy-listening. Je pense que la violence n’est pas obligée d’être dans un blast ou une grosse disto de guitare ou dans un gros cri black metal. La violence peut être sournoise, elle peut être cachée, elle peut être dissimulée derrière des petites mélodies rigolotes. Tu sais, les fous, les sérials killer, etc., ce ne sont pas des black metalleux ! C’est monsieur tout le monde. Donc je trouve ça intéressant de garder une structure normale et, en même temps, derrière, raconter des trucs un peu dégueu qui ne sautent pas forcément aux yeux à la première écoute, même si les titres peuvent des fois donner un indice. « Sexkiller On The Loose », je pense que c’est assez flagrant [rires].

Tu disais que tu ne fais pas de la musique pour tout le monde mais, justement, tu fais de la musique pour qui ?

Je n’en sais rien ! Je fais de la musique pour ceux que ça intéresse. C’est-à-dire que je n’ai pas de plan promo particulier en me disant « ouais, il va falloir mettre des pubs dans Canard PC, sur JeuxVideo.Com, sur Première et puis sur Hard N Heavy… » Je fais de la musique et puis après on voit bien quel type de public ça touche à force. Nous avons quand même beaucoup de metalleux et de geeks. Après, ce sont des communautés qui sont hyper actives sur les réseaux sociaux, et ça remonte à l’époque du tape-trading avec les mailorders, etc. donc ce sont toujours des gens qui ont toujours envie de partager leurs découvertes, etc. Je me suis servi de cette base-là, enfin, « je me suis servi », c’est-à-dire que c’est elle, en fait, qui m’a aidé à me faire connaître à droite à gauche parce que les gens partageaient. Après, le profil de celui qui m’écoute se dessine petit à petit. En tout cas, à la base, comme je ne comptais pas faire du metal, je ne pensais pas que ça allait intéresser des metalleux. Et peut-être qu’au final, ça les intéressait parce qu’eux aussi se sont dit « putain, ça fait une petite bouffée d’air frais, on a encore nos repères, et puis sur scène, il y a un guitariste et un batteur… » Tu vois, on est encore un peu dans le metal, d’une certaine manière, mais quand on écoute, ce n’en est pas vraiment.

D’ailleurs, ce qu’on remarque en live et notamment avec ton album live, c’est que le guitariste et le batteur apportent une nouvelle vie aux chansons, un côté plus organique, plus vivant. Comment se passe le travail avec eux, ce transfert de la machine vers l’humain ?

Déjà, pour la guitare, ce n’est pas compliqué. Comme il n’y a pas de guitare sur les premiers EP, mis à part un solo ou deux, j’ai dit au guitariste : « Ecoute, tu fais ce que tu veux, tu rejoues par-dessus. » Je l’ai laissé jouer, des fois, il faisait des trucs et je disais « non, ça je pense que ça colle pas » et puis d’autres fois, ça collait très bien. Et le batteur, c’est un métronome vivant. Il a eu à reprendre mes parties qui sont ultra compliquées [petits rires], ça pourrait être du AC/DC, et il a rajouté son groove dans le charley qu’il a beaucoup bossé et quelques breaks que je ne m’étais pas fait chier à faire, des petits trucs comme ça. Et je pense que psychologiquement, quand les gens le voient jouer, ils n’entendent pas les choses de la même manière. Je pense que si on faisait le test, les gens viennent me voir en live, je suis tout seul derrière mon ordi mais je passe le live où il y a le batteur et le guitariste qui jouent dessus, je suis sûr que psychologiquement, ils trouveraient ça plus raide que quand on voit les musiciens jouer. Le fait de voir un gars avec une guitare, je pense que ça rajoute un côté un peu plus sauvage et vivant parce qu’effectivement, tu vois un mec jouer. Et je leur ai un peu laissé carte blanche, tout en disant « attention, là tu t’écartes du sujet. » Parce qu’après, tu sais, ce sont des gros zikos aussi les deux, donc il faut des fois un peu les calmer, sinon ils seraient partis à en faire un peu trop ou en hors sujet.

C’est justement ce que j’allais te demander : ta musique est finalement assez éloignée de ce dont ils ont l’habitude, ils font des choses complexes dans leurs groupes respectifs. Est-ce que ça a été compliqué de les défaire de certaines « manies » et les pousser dans un jeu finalement beaucoup plus simple ?

Ecoute, je n’ai pas l’impression qu’ils ont trop galéré. Je ne les ai jamais entendu se plaindre, en tout cas. Et les mecs sont consciencieux mais je pense que pour eux, au début, c’était aussi une espèce, pas de libération, mais un peu de vacances. Ils n’avaient justement pas à faire leurs gros riffs torturés qu’ils font d’habitude, c’était beaucoup plus simple et je pense qu’ils ont aussi kiffé ce délire-là de partir en tournée, ne pas se prendre la tête comme ils peuvent se prendre la tête dans leurs groupes. Donc non, je pense qu’ils l’ont bien vécu, honnêtement. Et puis là, ils sont contents, ils ont commencé aussi à cerner la difficulté qu’il y avait de jouer sur un métronome et puis quand même de donner du groove, pour le batteur, ou pour le guitariste de quand même se trouver un intérêt à ce qu’il faisait. Donc ça a pris un peu de temps, je pense. Au bout de peut-être cinquante dates, ils commençaient à capter que « ah, ça finalement, il ne faut peut-être pas que je le joue comme ça. » Donc après, le côté facile a disparu et du coup, une fois qu’ils avaient bien capté ce qu’était Carpenter Brut, ça leur a donné un nouveau défi parce que justement, ce n’est pas du tout comme ça qu’ils jouent d’habitude.

Ce sont deux musiciens avec qui tu as eu l’occasion de travailler sur leurs groupes respectifs en tant que producteur. Mais au final, qu’est-ce qui vous a rapproché ? Qu’est-ce qui t’as poussé à les impliquer, eux en particulier, dans Carpenter Brut ?

Ce sont des gars que je connais bien et depuis longtemps, avec qui je suis déjà parti en tournée. Donc je savais humainement, déjà, que ça n’allait pas poser problème. Parce que tu joues une heure dans une journée de vingt-quatre heures mais le reste du temps, tu es toujours avec les mêmes gars. Donc la scène, c’est important, mais il y a aussi le fait de bien s’entendre avec qui tu pars pendant longtemps. Et puis parce que ce sont des purs musiciens, je leur fais confiance, je savais qu’en bossant avec eux, je n’aurais aucun souci à me dire « merde, le gars n’est pas nickel, fait chier… » Le batteur, il fallait absolument qu’il soit hyper carré. Des batteurs, j’en connais plein, mais un batteur qui est autant sur le métronome et qui en fait une espèce de religion d’être à la grille, d’être sur le clic, etc., je ne connaissais que lui. Donc ça me paraissait normal. Et après, je voulais un peu un guitar-hero et je savais que ça allait le faire avec lui, je savais comment il jouait, la technique qu’il avait avec la guitare, etc. Je savais qu’il n’y aurait pas de problème.

« C’est bien quand tu as des mecs comme Gojira qui se sont damnés le cul pendant des années et des années à ne rien lâcher, à vivre dans le bus, à manger des cailloux, et au final ça finit par payer. C’est une bonne leçon de vie. On n’a rien sans rien. Eux ils se sont donné les moyens. »

C’était une nécessité pour toi d’être accompagné sur scène par de vrais instruments, toi qui vient plutôt de la culture rock qu’électro ?

Oui. J’avais fait deux trois concerts où j’étais tout seul et c’était juste un enfer pour moi d’avoir l’impression que j’envoyais des mails sur mon ordi et que les gens se demandaient vraiment ce que je foutais. Et je n’étais pas très bon aussi en termes de synthé, il a fallu que j’apprenne à jouer en live. Donc il me fallait une locomotive comme ça, des mecs qui, déjà, font que les gens regardent autre chose que moi pendant le concert. Ça me permettait de me refoutre un peu en retrait et de prendre mon temps, d’apprendre à jouer. Bon, maintenant, ça va mieux, je suis plus à l’aise, donc j’ai l’impression que nous sommes vraiment trois à jouer et que ça se voit, alors qu’au début, c’était plutôt eux deux qui prenaient un peu la lumière et moi j’essayais d’être un peu en retrait et me concentrer sur ce que je devais jouer, déjà c’était pas mal [petits rires]. Donc il me fallait quand même des mecs avec moi sur scène pour faire le show, pour l’alimenter un peu visuellement. Et puis effectivement, donner une deuxième couleur au son, que les gens puissent avoir deux façons d’écouter le disque et après voir ce qu’ils préfèrent.

Est-ce que tu pourrais davantage les impliquer à l’avenir, en particulier sur tes prochains disques ?

C’est en cours puisque le guitariste va, pas forcément composer, mais enregistrer ses parties de guitare sur les prochains morceaux. C’est toujours moi qui amène le morceau de base, etc. et le guitariste est déjà dans cette première phase où il rajoute des riffs de guitare, etc. Ce qui fait que ça peut m’aider à enlever des sons et laisser la guitare faire des trucs ou, au contraire, renforcer pour avoir un son encore plus gros. Mais oui, en tout cas, il ne va pas découvrir les morceaux au moment de les jouer. Tandis que pour la batterie, à priori, peut-être qu’il y aura un morceau qui va être joué par le batteur en studio mais sinon, je reste sur ce « poum-tchak » assez caractéristique du style.

Est-ce que tu peux nous parler de cette reprise de « Maniac » avec Yann Ligner de Klone ?

Déjà, le morceau en lui-même, c’est un de mes morceaux préférés. Et j’adore le mot « maniac », il y a une petite violence dans ce mot et je trouve ça marrant de faire un morceau aussi joyeux avec un mot aussi violent. Après, il fallait quelqu’un qui le chante donc j’ai dit à Yanno : « Ecoute, est-ce que ça t’intéresse de le faire ? » Et il m’a dit : « Ouais, faut que je vois. Chais pas, putain, c’est quand même assez loin de ce que je fais d’habitude. » Mais je lui ai dit : « Ouais, mais techniquement, tu peux le faire ! » Et puis, tu vois, il m’a envoyé ça, et puis je l’ai dit : « Ouais, c’est bon. Peut-être que tu pourrais refaire ça ou ça. » Et puis il me dit : « Ouais, chais pas… » Et puis, je lui dis : « Ouais, nan t’as raison, on s’en fout. » Donc, en fait, ce qu’il a fait, c’est quasi un one-shot. Et du coup, ça s’est bien passé, ce qui fait que sur le prochain album, il y aura surement des morceaux avec Yann au chant aussi et je suis bien content parce que ça me permet aussi de l’entendre dans un autre registre, et puis peut-être que lui c’est pareil, il se dit « ah tiens, c’est cool, ça me fait chanter un peu différemment que dans Klone. » Mais je pense que « Maniac », c’est le meilleur morceau du set ! [Rires] Et je me demande même s’il n’y a pas des gens qui viennent juste pour écouter ça à la fin des fois, parce que c’est vraiment celui qui fait le plus réagir tout le monde. En festival, nous avons bien vu que quand celui-ci tombe… Et puis il y a des gens qui n’en ont rien à foutre de tout le concert et puis là, ils arrivent de la buvette en dansant. Donc c’est un peu le morceau aussi qui fait que les gens se souviennent de Carpenter Brut, ce qui est toujours pratique quand tu es en festival parce que tu joues aussi un peu pour te faire connaître, tu ne joues pas forcément devant ton public, donc c’est quand même pratique d’avoir un morceau un peu fédérateur qui fait dire : « Putain, c’était qui le groupe qui reprenait ‘Maniac’ ?! »

Par contre Yann ne peut pas vous accompagner tout le temps en live, donc vous passez une bande…

Oui, nous passons une bande. Et puis, de toute façon, je ne suis pas trop pour le côté, genre, il y a un morceau où il y a du chant, alors le chanteur déboule et puis après il repart. C’est soit tu fais un groupe avec un chanteur et il est tout le temps là, soit tu fais un groupe avec du chant de temps en temps et c’est sur bande. Alors là, pour le coup, ce n’est pas rock n’ roll, effectivement. Mais bon, on ne peut pas non plus tout faire comme on veut.

Dans ton catalogue, tu n’as que deux titres chantés, « Anarchy Road » et « The Good Old Call », sans compter la reprise de « Maniac ». Du coup, tu as un petit peu répondu à ma question, mais est-ce quelque chose que tu veux développer à l’avenir ou au contraire, tu penses que ne pas mettre de chant permet davantage d’évasion, une forme de transe ?

Ouais, il y a toujours un intérêt à l’instrumental aussi mais j’avoue que, quand même, mes chansons préférées de pop, il y a du chant dessus. Et puis j’aime ça, le chant. Ça permet de donner une dimension au morceau qu’il n’aurait pas sans. Et le second truc, c’est que je suis un petit peu à court de mélodies et là je suis dans une phase où je suis plus inspiré pour des rythmiques et des bases pour du chant que pour des morceaux avec de la mélodie. Du coup, je profite un peu de cette phase-là pour voir si je vais coller du chant. Après, peut-être que dans un an, une fois que j’aurais fait ça, je ne referais que de l’instrumental mais, en tout cas, je m’autorise plein de choses et puis ce n’est pas non plus être hors la loi. Je m’autorise juste le fait de me dire « j’ai envie de faire des morceaux avec du chant, j’ai envie de faire un album de pop, eh bien je vais faire un album de pop et puis c’est tout » [rires]. Je pense aussi que la synthwave, c’est un monde qui est tellement nouveau, même pour moi, que je me dis, merde, on ne va pas commencer à y foutre des codes relous qui font que ça t’empêche de faire des trucs, « ah putain, j’aurais bien fait du chant mais la synthwave il n’y a pas de chant alors j’en met pas, » je trouve ça dommage, je trouve ça ridicule. Donc ouais, j’ai envie de chant aussi. Alors, après, c’est toujours un peu galère de trouver des chanteurs mais là, il y a Yanno, je ne vais pas le lâcher comme ça. Même sur le dernier Justice, qui n’est pas terrible terrible, il y a du chant et c’est souvent le même chanteur qui revient. Ce n’est pas des featurings à gogo avec trente-mille chanteurs différents. Ils ont un chanteur qui a fait trois quatre morceaux sur l’album. J’aime bien l’idée aussi, de me dire que peut-être sur le prochain il y aura quatre morceaux avec du chant et ce sera Yanno.

« Je suis content parce que j’arrive à avoir un peu des deux à mes concerts. Donc tu vas avoir le petit étudiant qui vient de se prendre un shoot de coke et qui va se retrouver à danser à côté d’un gros metalleux bourré à la bière avec les cheveux longs, et moi l’image me plait [rires]. »

La scène électro Française a une aura très prestigieuse à l’étranger. Quel est ton regard là-dessus ?

Je suis quand même content qu’on arrête de passer pour des clowns vis-à-vis de la musique en général. Mis à part la pop un peu niaise qu’on pouvait avoir dans les années 70 / 80, les gens ne connaissaient pas la musique française. Ça chantait en français, donc ça réduisait pas mal. Les mecs de Daft Punk ont commencé à débouler, bon, il y en avait un petit peu avant qui faisaient de la musique instrumentale, Jean-Michel Jarre, par exemple, pour ne citer que lui, qui était connu quand même, mais je ne pense pas qu’il passait en boite. C’est vrai que toute la petite scène french touch, Daft Punk, Cassius, un peu après, Justice… Je trouve que c’est bien d’amener un petit courant. Après, il y a Phoenix aussi et Tahiti 80, je reprends toujours ces deux exemples parce que ce sont deux groupes qui sont plus connus à l’étranger qu’en France. Et puis dans le metal, on ne peut pas passer à côté de Gojira. C’est bien, ce sont des gens, Gojira y compris, qui font dire « salut, nous en France on sait faire ça ! » En tout cas, en termes d’électro, on ne passe pas pour des guignols et je trouve ça plutôt cool. Même si on l’est un petit peu, guignols, en France parce qu’on est toujours là « oui, oh bah non mais la musique, tu sais, c’est pas un vrai métier. » Il y a des pays où la musique c’est un métier et en France, à chaque fois, tous les groupes que je rencontre, c’est : « Ouais mais non, on fait ça le weekend parce qu’on a un vrai job. » Et je dis : « Pourquoi vous ne lâchez pas tout et vous faites de la musique ? » « Ah ouais mais c’est compliqué. » « Ah bah oui mais bon, tout est compliqué dans la vie. » Tu vois, il y a une tendance à garder ça comme hobby en France et je trouve que c’est bien quand tu as des mecs comme Gojira qui se sont damnés le cul pendant des années et des années à ne rien lâcher, à vivre dans le bus, à manger des cailloux, et au final ça finit par payer. C’est une bonne leçon de vie. On n’a rien sans rien. Eux ils se sont donné les moyens. Ça c’est purement du travail, pour Gojira. Après, dans l’électro, les mecs sont arrivés avec des sons assez innovants à l’époque et puis comme c’est instrumental, ça part dans tous les sens. Tu ne dis pas que tu es Français, donc les gens écoutent et après, ils font : « Ah putain mais c’est Français en fait ?! » Et c’est là que ça accroche.

Comment comparerais-tu les scènes et milieux électro et metal, en termes de public, puisque tu as un pied dans les deux ?

Alors, le public, il y en a un qui boit, en majorité, et il y en a un autre qui se drogue. Donc ça se sont les deux grandes différences au niveau du public. Après, je suis content parce que j’arrive à avoir un peu des deux à mes concerts. Donc tu vas avoir le petit étudiant qui vient de se prendre un shoot de coke ou je ne sais pas quoi et qui va se retrouver à danser à côté d’un gros metalleux bourré à la bière avec les cheveux longs, et moi l’image me plait [rires], je trouve ça cool. Mais je suis quand même plus à l’aise dans les festivals plus rock qu’électro. J’en ai fait quelques-uns des festivals électro et, wow, ce n’est pas du tout mon milieu. Il y a un côté un peu plus m’as-tu-vu dans ce genre de festival compète de look, à celui qui aura le plus pourri, et ils y arrivent en plus ! Parce qu’il y en a vraiment qui n’ont pas de touche. Et puis les mecs sont tous potes, et « il n’y a pas de problème, on se fait un feat quand t’as cinq minutes. » Tu vois, l’espèce de fausse famille de merde. Après, j’ai rencontré des mecs cool, parce que si je dis que ça… Il y a quand même des mecs cools dans la scène électro, mais il y a un peu une tendance… Je voyais des DJ, ils se faisaient des selfies pendant qu’ils jouaient ! J’imaginais le gratteux, dans un groupe de black, qui s’arrête de jouer de la guitare pour se prendre en selfie sur scène pour dire « ouais mec, je suis en direct sur la scène du Hellfest ! » C’était un peu ridicule. Donc je suis plus à l’aise dans les festivals rock et metal. On ne se refait pas.

Tu disais que tu as un peu des deux dans ton public mais, du coup, est-ce que le public metal et le public électro font bon ménage ?

Alors, il y a toujours des mecs sur Twitter : « Ouais, j’en ai marre des mecs aux cheveux longs qui me les foutent dans le gueule ! » Il y a toujours des gens qui découvrent un peu le headbanging, donc c’est toujours rigolo. Et il y a un côté aussi, quand tu vois plein de metalleux qui chantent « Maniac » sur scène, c’est assez savoureux, parce que « Maniac », c’est quand même une chanson gaie ! Donc c’est rigolo de voir tous les mecs s’amuser là-dessus et se lâcher, genre danser à un concert de metal, nan, ce n’est pas le lieu. Je pense qu’honnêtement, tout le monde s’amuse. Ça s’est toujours bien passé. Après, il y a peut-être eu deux trois petites bastons mais je ne suis pas au courant. Mais de ce que je vois, ça se passe toujours bien. Ma petite fierté, c’est aussi un peu celle-là, de me dire « bah merde, j’ai réussi à mélanger deux public qui n’étaient pas tellement faits pour s’entendre. » Et après, avec les geeks, ils sont là : « Moi j’aime bien World Of Warcraft » « Putain, moi aussi j’y joue ! Excellent ! » Les mecs arrivent à trouver des sujets d’entente. Je trouve ça cool de se dire que les gens sont un peu différents mais ils arrivent à se reconnaitre sur des points communs qu’ils ne pensaient peut-être pas avoir à la base, et ils kiffent!

Et d’ailleurs, ayant un pied dans les deux scènes, est-ce que ça veut dire que les deux t’accueillent, ou bien à l’inverse, tu ne conviens à aucune des deux ?

J’aurais plutôt l’impression de la deuxième : pas assez metal pour être metal et pas assez électro pour être électro. Après, c’est comme ça, c’est un nouveau truc. Enfin, nouveau, ce n’est pas moi qui l’ai inventé mais c’est une nouvelle scène, un nouveau genre, il faut s’y faire. On est quelques-uns, quelques groupes à avoir mélangé un peu les deux mondes et il y a un peu des deux qui se retrouvent là-dedans. Mais c’est vrai que, des fois, tu as l’impression de ne pas être au bon endroit. « Ah putain, c’est vraiment trop metal comme festoche, j’ai l’air d’un con avec mes synthés. » « Ah putain, c’est vraiment trop électro comme festoche, on a l’air de cons avec notre guitare. » Mais en général, quand même, ça va. Quand tu fais des festoches un peu grand public où il y a un peu de tout, comme là, nous avons joué [au Festival Cabaret Vert] avec Korn, il y avait Justice le lendemain, il y avait Vald qui fait du hip hop, il y avait Franz Ferdinand… Ce sont des festoches où finalement, il y a un peu de tout qui vient, donc dans le lot il y a beaucoup de gens qui ont été voir Korn qui sont venus nous voir après et ce n’était pas un festival metal pour autant, ce n’était pas le Hellfest.

J’ai l’impression que tu as quand même l’air d’être mieux reçu au niveau des fests metal…

En fait, je n’ai pas fait assez de fests électro pour te dire que oui. Mais je pense que, dans l’absolu, ça passe mieux auprès d’un public rock et metal qu’un public purement électro.

Tu n’as pas fait beaucoup de fests électro parce que tu n’as pas fait les démarches pour ?

Les démarches ont été faites, c’est mon tourneur qui a bossé ça et qui a choisi des fests où il pensait que c’était judicieux d’aller et c’était une façon de voir si ça accrochait de ce côté-là ou pas. Au final, je pense que ça accroche moins que sur les festivals plus rock. Parce qu’autant Justice pourrait peut-être jouer dans des festivals purement électro, autant ils ne pourraient pas jouer au Hellfest, par exemple. Eux, ça serait l’inverse, dans cette zone grise où nous sommes en commun, ils iraient du pur électro jusqu’au rock et moi je partirais du rock jusqu’au plus metal. Mais ouais, c’est parce que ça n’accroche pas plus. C’est peut-être trop mélodique et pas assez linéaire, comme la bonne vieille électro qui se répète et où les gens, surtout quand ils ont pris des trucs, commencent à partir. Moi, il y a trop de cassures pour que les mecs puissent partir, à un moment ça joue, après ça s’arrête, et puis ça repart, ça, ça doit les faire chier, mais je peux les comprendre.

« Ça fait du bien aussi, de temps en temps, d’écouter des groupes et se dire ‘oh la la, mais comment ils font ça ?! Putain !’ T’as envie d’avoir ton maître en face et qu’il te rappelle que t’es une bonne merde et ça t’aide à te surpasser. »

Tu as pas mal mentionné Justice et je sais que tu les apprécies, ou en tout cas tu les as apprécié, certains t’ont même comparé à eux – que ce soit justifié ou pas. Eux-mêmes sont connus pour avoir cette fibre rock et metal. Est-ce que tu te sens proche d’eux pour cette raison ?

C’est surtout eux qui m’ont inspiré le délire ! C’est juste que je pense avoir été un peu plus loin en termes de violence qu’eux. Mais le problème de Justice, je pense, c’est qu’ils ne se rendent pas compte de ce qu’ils ont déclenché avec leur premier album et que là, ils sont partis dans des trucs disco à la con, Véronique Sanson et des machins comme ça. Bon, ils font bien ce qu’ils veulent mais putain, ce qu’ils font maintenant, ce n’est pas du Justice ! Nous ce qu’on veut c’est Justice ! C’est un peu comme si Meshuggah commençait à faire du Depeche Mode, tu as une chance sur deux que ce soit bien. Ben là, eux, ce qu’ils font sur le dernier album, ce n’est pas bien. Putain, les gars, revenez à ce que vous savez faire ! Il ne faut pas en avoir honte ! C’est dommage ! C’est dommage qu’ils n’aient pas fait évoluer leur son et qu’ils aient cassé complètement ce qui avait fait d’eux une musique excellente, comme s’ils la reniaient en disant « non, maintenant, on a va faire de la pop, de la disco, de la variété même, pour essayer de toucher un public plus large. » Putain, les gars, vous perdez tellement de monde en faisant ça ! Enfin bref, ils font ce qu’ils veulent. Après tout, je ne suis pas leur père. Mais ça reste quand même des mecs [talentueux]. Et puis en concert, c’est la déferlante de lights, leur show défonce et tout. Donc je respecte toujours Justice, je suis juste un peu déçu en tant qu’auditeur. En tant que musicien, je peux comprendre qu’ils aient envie de faire autre chose, mais en tant qu’auditeur qui kiffe le groupe, à chaque album, je suis là « putain, j’espère que je vais me prendre une chiée ! » Et puis, non, je suis là, je fais : « Ah bah non, ils ne m’ont pas foutu la claque que j’espérais. » Ça fait du bien aussi, de temps en temps, d’écouter des groupes et se dire « oh la la, mais comment ils font ça ?! Putain ! » T’as envie d’avoir ton maître en face et qu’il te rappelle que t’es une bonne merde et ça t’aide à te surpasser. Mais là, quand j’écoute ce qu’ils font maintenant, je me dis « bon, ouais, pfff, voilà, ok… » Tant pis !

Tu as toujours ton propre label No Quarter Prod, mais c’est Caroline qui sort l’album live et la Trilogy des EPs…

Ouais, alors, en fait, ils ne les sortent pas, ils les distribuent juste. Parce qu’entre la fabrication du physique et la distribution et tout, ça devenait vraiment problématique. Donc mon tourneur m’a mis en contact avec Caroline. Alors, le premier rapport était un peu tendu et puis le deuxième rapport s’est très bien passé. Du coup, nous nous entendons très bien avec Thomas de chez Caroline, qui bosse très bien. Il ne s’occupe que de la distrib’. C’est-à-dire que je fais mon album, je le produis avec mon label et après nous le leur proposons, ça les intéresse, ça les intéresse pas, voilà. Tout simplement. Donc oui, effectivement, il y en a qui vont dire « ah, il est chez Universal ! » Mais je ne suis chez Universal que pour la distribution, c’est-à-dire qu’ils ne me disent pas ce que je dois faire, il n’y a pas de plan de promo, de carrière, de manageur qui vient s’intercaler de chez eux, etc. Si jamais il y en a qui avaient peur que je sois bouffé par le gros capital, non, je continue à produire moi-même les disques et à faire ce que je veux. C’est juste que la distribution est beaucoup plus simple maintenant parce qu’il y a un moment, tu grossis, tu grossis, il y a de plus en plus de monde qui veut les disques et les tirages de mille exemplaires qui partent en quinze minutes, ce n’est plus possible, donc il faut trouver une autre solution. Et ça évite aussi de se retrouver avec ton album à 72 000 euros sur Discogs. Bon, il y aura toujours les trois pressages qui resteront uniques parce que ce sont les trois premiers. Mais l’idée c’est quand même d’avoir du stock tout le temps, comme n’importe quel autre artiste. Tu vas acheter le dernier Loudblast, il y est, où tu veux acheter le premier Loudblast, à priori il peut y être. Bon, peut-être que Loudblast n’est pas le bon exemple, je ne sais pas s’ils ressortent les premiers… Quoi que si, ils les ont ressortis, ils les ont réédités, tu vois, donc c’était un bon exemple.

Pourquoi tu disais que le premier rapport était un peu tendu ?

Parce qu’en fait, je suis hyper méfiant de ce genre de personne qui arrive en disant « oui, j’adore Pertubator, » [rires] « non, non, c’est Carpenter là, » « ah pardon… » Non mais tu vois, je suis toujours méfiant quand on me dit « j’adore, j’adore, j’adore » mais ça a été pareil avec tous les labels qui m’ont contacté. « Ouais, t’adores mais t’adores quoi ? D’accord le clip de « Turbo Killer » mais est-ce que tu connais d’autres morceaux ? » Donc le premier rapport, ça a été un peu ça, c’était un peu « est-ce que tu sais vraiment de quoi tu parles ou bien est-ce que tu es en train de faire ton label manageur qui a entendu parler de nous et qui veut se foutre sur le plan avant les autres ? » C’est en ça que je te disais que ça a été tendu, ça a été : j’analyse le mail, je me demande ce qu’il a derrière la tête, etc. Et en essayant de titiller un peu Thomas, je me suis rendu compte qu’en fait, c’était un mec qui était passionné et qui savait de quoi il parlait et qui pouvait nous être utile. Mais je n’y vais jamais en disant « oh bah ouais, super ! Merci beaucoup ! J’adore ! Ouais, je serais trop content ! » Non, c’est plutôt l’inverse, hyper méfiant. Et après tu relâches le truc une fois que tu fais confiance aux gens et du coup, tu peux bosser de manière sereine parce que tu as testé les gens en amont et tu as vu s’ils étaient sérieux ou si c’était des clowns.

Cette collaboration pour la distribution avec Caroline, est-ce que ce n’est pas aussi, quelque part, une petite revanche par rapport à l’indifférence des maisons de disque que tu as pu vivre au début ?

[Rires] Non, honnêtement, maintenant je suis passé à autre chose. Enfin, si, j’avance toujours un peu en me disant : « Ben tiens, au fait, tu te souviens de moi, connard, quand tu m’as snobé ? Soit je t’avais fait une demande parce que je cherchais un tourneur, soit je t’avais envoyé mon premier truc, etc. » Mais ouais, c’est une petite revanche, vite fait. Mais bon, j’ai autre chose à foutre maintenant que de me venger de gens d’il y a cinq ans ou six ans. Je ne suis pas rancunier mais je n’oublie pas. C’est-à-dire que je sais aussi où sont les potentielles têtes de mort. Si jamais un jour ils reviennent en pensant que je les ai oubliées, me dire « non, non, je ne t’ai pas oublié ! » C’est tout. Mais ça va, en même temps, je ne me suis pas fait d’ennemi. J’ai deux trois petites têtes en ligne de mire, évidemment je ne te dirais pas qui, mais sinon, en règle générale, les gens sont quand même cool, il n’y a pas de problème. Mais comme je te dis, Caroline, c’était vraiment pour éviter d’avoir cent-cinquante-millions de disques à envoyer nous-même, que ça nous prenne des semaines et des semaines et que les gens gueulent, qu’ils ont payé cher, qu’ils attendent leur disque, que ça vient pas… Il fallait quand même quelqu’un qui ait un vrai réseau de distribution. Maintenant, nous sommes sur Amazon. C’est hyper bien qu’un Américain n’ait plus à payer trente euros de frais de port quand il achète chez nous, là il l’achète chez Amazon chez lui et avec un peu de bol il ne paie même pas les frais de port. Après, ce sont les disquaires indépendants qui commencent un peu à gueuler parce que du coup, il faut qu’ils soient clients chez Universal pour pouvoir avoir les disques chez eux, parce que nous, nous n’en avons plus. Donc ils se sentent un peu lésés et je m’en excuse, évidemment, mais on ne peut pas contenter tout le monde, et la majorité des gens est quand même plutôt content de trouver le disque chez Amazon, en un clic ils l’ont chez eux le lendemain. D’un point de vue pratique, je trouve ça bien. Après, d’un point de vue éthique… Moi, j’adore aller dans des magasins de disque mais c’est vrai que le problème, maintenant, ce qu’il y a dans le bac du mec, je peux l’avoir chez Amazon. Donc il faut vraiment aller sur des trucs hyper spécialisés, et encore que, franchement, il y a tellement de truc sur Amazon, c’est chaud de ne pas tout trouver. Bon, après je ne suis pas au courant de tout ce qui se fait.

Et justement, si tu as réussi à trouver une relation de confiance avec les gens chez Caroline, ça ne te donnerais pas envie d’aller plus loin avec eux ?

Non parce qu’après, si tu signes sur un label, tu fais une concession sur plein de choses et ensuite ça veut dire que c’est leur budget. Si je me dis que je veux refaire un clip à la « Turbo Killer », les mecs ne veulent jamais lâcher l’argent. En fait, ce ne serait qu’une question d’argent, c’est-à-dire qu’ils me verseraient une confortable avance, mais je préfère avancer avec la carotte : ce que je gagne, c’est ce que j’ai fait et ça avance comme ça. Après, ce serait peut-être avoir plus de plans pour passer à la télé mais, en même temps, je n’ai pas une passion dévorante pour la télé, ni pour la radio. Je me dis qu’internet, ça fait quand même le taf, les gens discutent entre eux… Il y a plus de monde qui connaissait Carpenter Brut dans les gens comme toi et moi que dans les gens du business. C’est ça qui était rigolo, ça commençait à devenir de plus en plus connu et les mecs des labels se disaient « mais c’est quoi ce bordel ?! » Quand nous avons été meilleure vente pendant une journée sur Amazon, devant les Beatles et tout, les mecs se disaient « putain mais c’est qui ces gens ? D’où ils sortent ? » Parce que nous ne sommes pas dans leurs bureau, nous ne sommes pas dans leurs calepins, alors nous n’existons pas, mais la preuve que si. J’avais bien savouré ce petit moment-là, de me dire que tu n’as pas besoin d’un label. Parce qu’ils considèrent que je n’ai pas de label, mon label ce n’est pas un vrai label pour eux. Ben si, malgré tout c’en est un quand même. Bon, après, ils s’en foutent, ils ont quarante artistes qui sont meilleure vente. Ils ont tellement tout racheté… Mais quand même, ils se demandaient ce que ce truc dont ils n’avaient jamais entendu parler venait foutre là-dedans, donc c’était marrant.

« J’ai toujours un peu peur que tu sois redevable et que ces mecs après soient là : ‘Écoute, t’es notre pute ! Tu nous dois de l’argent, t’es notre pute, donc tu vas faire ce qu’on te dit maintenant.’ C’est pour ça que je n’ai pas envie de signer sur un label, parce que je n’ai pas envie de devenir leur truc. »

Par rapport au business, tu as déclaré que ta « première ambition était de ne pas [te] faire bouffer par ce système. » Qu’est-ce que tu veux dire par-là ?

Ça, c’est dans n’importe quel business, en fait, électro, rock ou n’importe quoi. A partir du moment où tu signes sur un label et que le label te met une grosse somme d’argent dans la gueule, tu commences à perdre pied. Et puis en plus, tu es redevable au label. C’est-à-dire que ton album doit se vendre parce que le label t’a lâché je ne sais pas combien. Et cette avance, ce n’est pas un cadeau, ça veut dire qu’il faut que tu la rembourses, ça veut dire que ça paye aussi les gens du label, ça paye la promo, ça paye la fabrication du CD, ça paye ton studio, ça paye tout. Du coup, tu peux te sentir arriver avant même d’avoir commencé, et le problème après, derrière, c’est que si ton album, tu as fait ce que toi tu aimais mais il ne se vend pas, eh bien, tu dois de l’argent à ton label ! Parce que les ventes n’ont pas remboursé ce que tu leur dois. Ce qui fait que le coup d’après, tu es obligé de faire un peu plus ta pute pour être un peu plus grand public pour rembourser l’avance de l’album d’avant et l’avance qu’ils te font pour cet album-là. J’ai toujours un peu peur que tu sois redevable et que ces mecs après soient là : « Écoute, t’es notre pute ! Tu nous dois de l’argent, t’es notre pute, donc tu vas faire ce qu’on te dit maintenant. » C’est pour ça que je te dis que je n’ai pas envie de signer sur un label, parce que je n’ai pas envie de devenir leur truc. Si j’en suis là où j’en suis, ce n’est pas grâce à eux, donc je ne vois pas pourquoi ils commenceraient à venir croquer la pomme, en disant « ouais, on va se faire des tunes sur sa gueule. » « Non, si je fais des tunes, c’est pour ma gueule, pas pour ta gueule ! » [Rires] « T’as qu’à vendre ta merde habituelle à la radio avec tes artistes jetables. »

Parce que même dans le metal, je pense que fondamentalement, les labels, maintenant, soit ils n’investissent pas sur toi, soit ils vont foutre dix-mille balles en disant « t’as vu quand même, on a mis dix-mille balles » mais bon, ils ont toujours deux trois têtes de wagon qui en ramènent deux-cent-mille ou un million. Ça veut dire qu’ils te font croire qu’ils te font un cadeau en te filant dix-mille balles mais tu vas vite te rendre compte que ça te suffira pour rien du tout, parce qu’ils ont quand même des artistes qui font un max de blé devant. Faut pas rêver, c’est toujours le problème de l’argent. Si tu veux faire un gros concert, si tu veux faire un bel enregistrement dans un gros studio avec un gros producteur, il faut de la thune ! Les mecs ne bossent pas gratos. Donc avec dix-mille balles, tu iras enregistrer chez un producteur français qui te prend rien et tu te feras un clip à deux-mille et puis on mettra deux-mille de promo, et voilà, mais par contre t’es chez nous ! C’est-à-dire que, si au final, tu estimes qu’on ne bosse pas assez bien le projet, tu fermes ta gueule parce qu’on t’a signé pour cinq albums, parce que t’étais trop content d’avoir enfin un label. Tu comprends où est l’arnaque ? Il y a des groupes qui signent chez eux, ils font ce qu’ils veulent. Encore une fois, je commence à bien connaître le business pour me dire que ce n’est pas pour moi. J’ai commencé tout seul, je continue tout seul. Après, je ne te dis pas que dans dix ans ou cinq ans, tu ne me verras pas sur un label, mais c’est qu’à mon avis, il se sera passé un truc particulier qui fait que j’avais besoin de ça peut-être dans un but artistique, je ne générais pas assez d’argent avec mon propre label et il me fallait une grosse somme d’argent pour faire un gros concert, mais ça m’étonnerait franchement.

Après les trois EP, j’ai l’impression que ce live clôt un cycle…

Exactement. C’est pour ça que j’ai mis « rest in peace » derrière sur la petite tombe. C’est la fin d’une histoire qui est liée à tout ça et le live vient en testament, l’église est là pour l’oraison funèbre du groupe. Carpenter Brut premier du nom est fini. Donc, maintenant, on va partir sur un autre truc. Ca ne sera pas à cent-mille lieux de ce que je faisais déjà mais c’est aussi histoire, dans ma tête, de me dire : « Ben voilà, ça on l’a tourné pendant deux ans, je pense que ça va, faisons une croix dessus, ne regrettons rien et passons à autre chose. »

A quoi peut-on s’attendre pour la suite ?

Comme je te disais tout à l’heure, tu peux t’attendre à un truc beaucoup plus pop et un peu plus heavy metal aussi. Peut-être un peu moins électro et quelque chose de plus… Ben, écoute, en même temps je n’en sais rien parce que je n’ai pas fini le disque [petits rires]. En tout cas, voilà, pour l’instant ça part là-dessus. Je pense que les metalleux y trouveront quand même leur compte. Il y aura de quoi s’amuser en concert, parce que je continuerais aussi à faire des vieux morceaux. Mais l’album en lui-même va être, à mon avis, un poil plus posé. J’avais envie d’un truc un peu plus marrant, un peu plus léger. Sinon j’avais peur que ça fasse une surenchère avec la violence et qu’au final ça ne soit pas de bon goût. C’est-à-dire que je me force à faire des trucs un peu comme « Roller Mobster » ou « Turbo Killer » et que ça ne soit pas vraiment bienvenu. Je préfère faire une petite parenthèse un peu plus light, un peu plus pop, un peu plus musicale, et revenir avec le deuxième album – puisque c’est encore une trilogie – un peu plus sombre, ça ira avec l’histoire en plus. Mais il fallait que je fasse une petite pause, plus rigolote, plus légère.

Du coup, ce sera à nouveau une trilogie, mais encore sous le format EP ?

A priori non, ce serait album, mais si au dernier moment je trouve que sur dix morceaux je n’en ai que six de bien, alors ce sera un EP. Là j’appellerais Caroline en leur disant : « Bah non, ce sera un EP, en fait. » [Rires] Et puis ce n’est pas grave, je préfère faire six bons morceaux que sortir un album et en avoir quatre pas bien. Enfin, en tout cas, je parle pour moi, parce que peut-être que pour toi ils seront tous nuls mais ça, après, ce n’est plus mon problème !

Et c’est quoi ton planning ?

Là, je fini l’album jusqu’à décembre. Nous essayons de le sortir en février et après, en mars, nous repartons en tournée en Europe et, avril mai, aux Etats Unis pour la première partie, et je pense que nous referons une deuxième tournée européenne et américaine vers octobre novembre. Et puis tu auras les festivals entre-temps. Peut-être que nous passerons au Hellfest cette année, ça me ferait bien plaisir d’y jouer. J’aime bien ce festival. D’ailleurs, tu pourras le marquer : j’étais un des rares sur le forum Overcome, à l’époque, à défendre Ben Barbaud, parce que quand il a commencé son premier Furyfest, tous les ayatollahs du hardcore ont commencé à lui chier sur la gueule. Parce qu’avant, le festival s’appelait le Superbowl Of Hardcore, je crois, à Rennes. Et puis il a commencé à amener un peu de groupes metal et il s’est fait chier dessus parce que « ouais, qu’est-ce que tu fous là ? » Et lui n’a pas lâché l’affaire. J’étais là : « Putain, c’est bon, laissez-le faire son bordel ! » Il ne se souvient surement pas de moi [petits rires] parce que le pauvre gars, il en a tellement vu des mecs. Mais je me souviens qu’à l’époque, on était quelques-uns à le défendre, en disant « foutez-lui la paix, vous verrez. » Et puis tu vois ce que c’est devenu maintenant son truc. Donc pour pas que ça passe pour de la suce parce que le mec veut absolument jouer au Hellfest, tu mettras bien que ça fait quand même depuis le forum Overcome que je défends Ben Barbaud ! Si jamais il tombe dessus, peut-être que ça lui fera « ah tiens, d’accord ! C’est marrant. » Et du coup, pour avoir fait d’autres festivals, j’ai fait le Download, par exemple, et on voit quand même qualitativement une grosse différence en terme d’accueil pour les festivaliers. Tu sais, les décors, etc. le Hellfest, c’est hyper chouette ! C’est un beau festival en plus. Et puis je me dis que s’il y a eu Pertubator, ils ont déjà fait un petit trou dans la falaise, donc peut-être qu’il y a moyen. Après, si je n’y joue pas, je n’y joue pas, tant pis. Ce n’est pas grave, il y a d’autres festivals sur terre mais quand même, j’aime bien le Hellfest.

Interview réalisée par téléphone le 31 août 2017 par Nicolas Gricourt.
Introduction : Thibaud Bétencourt.
Retranscription : Nicolas Gricourt.

Page Facebook officielle de Carpenter Brut : www.facebook.com/carpenter.brut.

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  • JOHN SPARTAN dit :

    putin ça fait du bien de lire une interview qui reflété ma pensée du métal actuel! night flight orchestra c’est juste epic !!!! si carpenter brut aboutit son projet de pop heavy metal electro je suis grave preneur

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