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Interview   

Caspian : pour ne pas tourner en rond…


On peut parfois avoir l’impression que tout dans la vie est régi par des cycles et des cercles dont on serait les prisonniers. Rentrer dans les méandres philosophiques de cette question a même de quoi donner le tournis. C’est un peu ce qui est arrivé à Philip Jamieson guitariste et claviériste fondateur du groupe de post-rock instrumental Caspian. Ironiquement, c’est le fait de faire une pause d’un an avec le groupe et donc de sortir du cycle traditionnel de la vie de musicien qui l’a plongé dans un abîme de questionnements et une dépression. Et si parmi les interrogations, il était également question de l’avenir du groupe, Caspian nous revient enfin cette année avec le lumineux On Circles, cinq ans après le sombre Dust And Disquiet.

Mais attention, si Caspian joue sur l’idée de cercle et revoit sa méthode pour justement éviter – autre ironie – de tourner en rond, il ne faut pas pour autant voir en On Circles une révélation existentielle ou une opération transformatrice. Pour Philip Jamieson, la tentation de dramatiser le processus créatif est là, mais c’est justement ce qui le rend souvent sceptique face à ce type de discours. On Circles est avant tout, à la fois, une réponse créative et une acceptation. Et c’est déjà beaucoup. Assez en tout cas pour nous transporter. Ainsi, dans l’entretien qui suit, nous nous aventurons autant sur un terrain technique – le travail du son, la composition, etc. – que philosophique.

« Nous essayons de répondre à nos propres expériences de vie avec notre musique et parfois, quand tu ne fais que tourner et composer des albums, tu peux te retrouver un peu désoxygéné dans ta bulle et ton expérience humaine se tarit. »

Radio Metal : Votre précédent album, Dust And Disquiet, était un album conceptuel sur le chagrin, traitant des émotions suite à la perte de votre bassiste Chris Friedrich. C’est un album qui a eu une excellente réception et vous avez tourné deux ans pour le promouvoir. Avec le recul, quel est ton sentiment par rapport à cet album aujourd’hui ?

Philip Jamieson (guitare, clavier & chant) : Nous sommes très fiers de tout ce que nous avons fait avec cet album. Nous étions à l’époque investis d’une sorte de mission pour exprimer nos émotions et comment nous nous sentions. C’est ce que nous avons fait sur cet album, et comme nous le faisons toujours lorsque nous sortons un album, nous avons tourné autant que nous le pouvions et avons essayé de le présenter à autant de gens que possible. C’était un très long cycle d’album. C’était éreintant, mentalement et physiquement, mais nous sommes très fiers de tout ce qui s’est produit autour de cet album. Nous serons toujours très fiers de cet album, mec ! Il est clair qu’il réussit à capturer un moment dans le temps, et c’est ce que nous essayons toujours de faire dès que nous enregistrons quelque chose. Nous sommes contents d’y être parvenus.

Suite au cycle de Dust And Disquiet, Caspian a fait une longue pause, que tu as qualifiée d’« inventaire émotionnel qui n’a que trop tardé. » Qu’est-ce qui vous a fait dire que cet « inventaire émotionnel » devenait urgent à ce stade ?

Comme je l’ai mentionné, nous avons beaucoup tourné pour cet album et nous tournons toujours beaucoup, autant que nous le pouvons, mais à ce stade, ça faisait à peu près douze ans que nous étions sur les routes presque sans interruption. Donc nous écrivions des morceaux, nous les enregistrions, nous sortions un album et nous partions en tournée pendant deux ans. Nous prenions peut-être un mois de repos ou quelque chose comme ça, et nous nous remettions à écrire. On peut faire ça pendant un moment, on peut s’en sortir à faire ça pendant environ une décennie, mais arrive ensuite un stade où il faut dire « temps mort », regarder autour et faire ce que j’appellerais un inventaire moral, c’est-à-dire regarder l’expérience dans sa globalité, en tant qu’artiste mais aussi en tant qu’être humain et individu. Je pense qu’après Dust And Disquiet, parce que c’était un album très exigeant émotionnellement et un cycle très exigeant physiquement pour nous, c’était la première fois que nous avons vraiment ressenti le besoin de prendre du recul, mettre les choses en perspective et comprendre ce que nous voulions faire ensuite. Donc je pense que c’était vital pour le groupe de faire une pause pendant un an, prendre du recul, regarder autour de nous et vivre de nouvelles expériences humaines. Nous essayons de répondre à nos propres expériences de vie avec notre musique et parfois, quand tu ne fais que tourner et composer des albums, tu peux te retrouver un peu désoxygéné dans ta bulle et ton expérience humaine se tarit un petit peu. Donc durant cette année de pause, nous avons vécu plein de nouvelles expériences, juste en tant que personnes, et ces expériences nous ont donné des choses auxquelles répondre de manière créative, je pense.

Durant cette période, tu as dit que tu avais personnellement traversé un « enfer moche et gris de dépression ». Est-ce lié à ce que tu viens de dire ou bien ça va plus loin ?

C’était différent pour chacun de nous, mais pour moi, j’avais tellement l’habitude de ce rythme dont je parlais plus tôt, qui consiste à composer, enregistrer, tourner, qu’une fois que je me suis dissocié de ça pendant un instant, je me suis retrouvé un peu sans point d’attache, pourrait-on dire. Le reste des gars dans le groupe ont beaucoup de chance d’être dans de merveilleuses relations, dans lesquelles ils investissent beaucoup de leur temps et qui fonctionnent bien. Puisque je n’ai pas cela, je pense que je me suis retrouvé, après toutes ces tournées, livré à moi-même. Ça m’a forcé à beaucoup réfléchir, à des choses que j’avais repoussées à plus tard. Quand tu penses à ces choses, tu les mesures, tu les dépèces et tu les regardes droit dans les yeux, et elles peuvent être un peu effrayantes et émotionnellement perturbantes parfois. Tout un tas de choses que j’avais ignorées, stockées et mises de côté, pour partir en tourner et penser aux enregistrements, m’est revenu. Il est clair que c’était difficile pendant un certain temps. Je pense qu’on vit tous ces moments où on se sent un peu sans rien auquel se rattacher et où on se retrouve à flotter, livrés à nous-mêmes. Ça peut toujours être des moments très déstabilisants pour certaines personnes, et il est clair que j’en fais partie.

Penses-tu que le groupe aurait pu ne jamais revenir de ce hiatus et de cette dépression que tu as vécue ?

Tu sais quoi ? Pour être tout à fait honnête, cette idée était clairement dans nos têtes à certains moments. Encore une fois, faire Dust And Disquet a beaucoup exigé de notre part, et nous avions le sentiment d’avoir réussi à capturer ce que nous voulions capturer. Dans ces cas-là, on se dit ensuite : « Bon, comment on peut reproduire ça ? Est-ce qu’il reste encore du carburant dans le réservoir ? » C’était dur ! Nous avions accompli ce que nous avions cherché à accomplir, c’est-à-dire composer des albums dont nous sommes fiers, jouer les meilleurs concerts que nous pouvions, voyager, essayer de rencontrer les fans et s’en faire de nouveaux, entretenir les relations, et ainsi de suite. Nous avions fait tout cela, donc nous nous disions : « Qu’est-ce qu’il reste à faire ? » Du coup, il est clair que cette idée s’est parfois immiscée dans nos têtes. Ceci dit, je ne dirais pas que c’était une réflexion hyper-poussée. Ça n’a rien détourné. Le moment venu, nous nous sommes mis à la composition d’un album et nous avons évité d’y penser. L’atmosphère entre nous tous était très positive et bonne. Donc c’était clairement galvanisant. Ça a un peu contribué à éloigner les pensées sombres, je suppose, si ça a du sens.

« Nous voulions un peu nous séparer de notre… J’utiliserais le terme ‘suffisance’, je pense. Nous étions simplement plus ouverts à l’idée de laisser le processus créatif se manifester quelle que soit la manière dont il se manifesterait cette fois, au lieu de vraiment essayer de le contrôler et le presser à mort. »

Mais il est certain que cette idée était toujours là. Je veux dire que plus longtemps tu fais ça, plus tu te demandes : « Qu’est-ce qu’il me reste à accomplir ? » Car tu cherches toujours à faire de nouvelles choses, et tu veux te sentir épanoui dans ce que tu fais en termes créatifs, et ce sentiment d’épanouissement vient en grande partie des nouvelles expériences qui captent ton cœur et ton esprit. Nous vivions de super expériences, mais nous ne faisions pas beaucoup de choses vraiment nouvelles, je suppose. Mais tu sais, notre groupe est une amitié, nous sommes tous proches, et nous nous éclatons ensemble. C’est vraiment à ça que ça se résume. Donc quand nous nous sommes réunis et avons essayé de commencer à travailler sur de la nouvelle musique, nous avons tous passé un super moment à traîner ensemble. Sans ça, je crois qu’il n’y aurait pas beaucoup de raison pour que nous continuions le groupe, mais il se trouve que, quand nous nous retrouvons, passons du temps à travailler sur de la musique et à traîner, nous nous amusons. C’est vraiment ce qui cimente le groupe, je pense.

Donc dirais-tu que tout ce qui s’est passé après le cycle de tournée de Dust And Disquiet a, à terme, eu un effet positif sur le nouvel album, On Circles ?

Oui, c’est clair. Absolument. Nous avons pu revenir et avoir une idée claire de ce que nous voulions faire avec cet album, et une des grandes choses que nous voulions faire est que nous voulions travailler de manière collaborative avec un nouveau producteur, nous voulions travailler avec quelqu’un de différent avec qui nous n’avions jamais travaillé, et nous voulions un peu nous séparer de notre… J’utiliserais le terme « suffisance », je pense. Nous étions simplement plus ouverts à l’idée de laisser le processus créatif se manifester quelle que soit la manière dont il se manifesterait cette fois, au lieu de vraiment essayer de le contrôler et le presser à mort. Il y a tellement de choses à propos de notre approche pour faire cet album. Je ne sais même pas par où commencer [petits rires].

Une des principales choses, je suppose, était… Pour des albums comme Waking Season ou Dust And Disquiet, nous allions en studio avec une idée très précise de ce que nous voulions faire. Tous les morceaux étaient complètement écrits, nous savions exactement comment ils allaient se dérouler, nous savions quelle serait la séquence de l’album, nous connaissions les parties que nous allions jouer, les sons que nous voulions capturer et ensuite, quand nous enregistrions, nous allions au studio et envoyions la sauce. Cette fois, nous avions des morceaux que nous aimions beaucoup, nous avions plein de matière qui nous branchait, mais nous n’y étions pas attachés comme nous l’étions par le passé. Ce qui signifie que nous avons été en studio en voulant essayer d’améliorer les choses, pas juste en termes de son, mais en termes de composition de l’album, comme la manière dont les morceaux étaient écrits, comment ils se déroulaient, etc. La seule façon pour nous de faire ça, je pense, était de travailler avec quelqu’un en qui nous avions confiance et d’arrêter d’être autocentrés, afin de nous débarrasser de cette suffisance et d’essayer d’accomplir, autant que possible, une « mort de l’ego », ce qui était énorme pour nous. Je pense que ça a vraiment changé la donne pour cet album.

Et sans le hiatus, la pause et cette période de réflexion, à emmagasiner toutes ces nouvelles expériences de vie, je ne sais pas si nous aurions pu faire abstraction de nous-mêmes et être prêts à vraiment collaborer et à dépasser nos propres visions – parfois peut-être – trop étriquées quant à ce que nous voulions faire d’un point de vue créatif. Si nous avions enchaîné à faire cet album juste après Dust And Disquiet, je pense que nous aurions conservé une grande partie de nos vieilles habitudes, qui consistent à contrôler les choses, en étant très déterminés et confiants en nos impulsion initiales et en tout ce que nous trouvions dans l’immédiat, sans remettre grand-chose en question. Alors que cette fois-ci, encore une fois, j’espère que nous sommes un tout petit peu passés outre nos ego et avons fait que c’était bien plus collaboratif. Je ne pense pas que nous aurions pu le faire si nous n’avions pas fait de pause, c’est certain.

Chaque morceau est fait pour être indépendant, ce qui est une première pour le groupe, et à en juger ce que tu viens de décrire, on dirait que vous avez adopté une approche et une philosophie complètement différentes de vos albums précédents.

Oui, absolument. Dans chacun de nos anciens albums, tous les morceaux se mêlaient intentionnellement les uns aux autres. Notre but était que vous lisiez un gros livre avec divers chapitres. Vous commencez au premier chapitre et terminez au chapitre onze, et vous avez fait ce long voyage-marathon, avec les mêmes personnages qui ont eu leurs hauts et leurs bas, etc. Avec cet album, nous voulions faire quelque chose qui soit un petit peu plus comme un recueil d’histoires courtes, peut-être, afin qu’elles aient toutes leur propre début et leur propre fin, en étant toutes, en quelque sorte, indépendantes les unes des autres et en racontant toutes leur propre histoire séparément. On pourrait prendre un morceau dans l’album et il ne dépendrait pas forcément de ce que font les autres morceaux. Avec un peu de chance, chacun fait sa propre déclaration à part. Généralement, nous utilisons beaucoup de passages drones et d’interludes pour relier les morceaux et permettre aux gens de souffler. Nous l’avons fait par le passé et nous avons apprécié de le faire, mais nous voulons vraiment faire les choses aussi différemment que nous le pouvons sur chaque album. En réalisant ceci, nous pouvions essayer de faire que chaque morceau soit son propre mini-album et c’était vraiment excitant pour nous. Je ne sais pas si nous l’avons bien fait, mais c’était clairement ce que nous avons essayé de faire sur cet album, parmi un paquet d’autres choses.

« Je ne crois pas que l’art et la créativité soient la réponse à tous les malheurs de la vie. Parfois, c’est là pour simplement répondre à ce qui se passe à l’intérieur de nous, et la réponse est l’acte créatif en lui-même. »

D’après le dossier de presse, « On Circles représente les sessions de composition et d’enregistrement les plus organiques des quinze ans d’histoire de Caspian ». Peux-tu nous décrire plus en détail ces sessions ?

Oui, tu sais ce qui était vraiment cool dans ces sessions et a contribué à faire que c’était si différent ? Pour cet album, nous nous sommes réunis quatre fois durant l’année, et lors de ces quatre fois, nous étions ensemble pendant une semaine d’affilée. Donc nous n’allions pas au travail, nous allions au studio de notre ami dans le Connecticut, nous dormions tous là-bas, nous faisions à manger ensemble et nous jouions toute la journée. Pendant une semaine, nous travaillions sur des trucs. Nous n’étions pas obligés de faire une pause pour aller travailler. C’était vraiment un projet totalement immersif cette fois-ci durant ces quatre sessions, alors que dans le passé, nous allions en répétition trois ou quatre soirs par semaine pendant six mois, et nous le faisions après avoir travaillé toute la journée sur nos emplois principaux, en étant peut-être un peu crevés, et là nous répétions pendant quatre heures. Ça a fonctionné de faire comme ça, il est clair que nous avons accompli des choses de cette façon, mais je pense que pour n’importe quel musicien, le but est de vivre et respirer le processus créatif aussi longtemps que possible sans être interrompu.

Nous sortir intentionnellement du train-train quotidien et nous mettre en position de pouvoir être ensemble, sans brouhaha et sans distraction pendant une semaine d’affilée, et vraiment penser à ce que nous étions en train de faire, c’était la première fois que nous le faisions. Comme je le disais plus tôt, c’était vraiment galvanisant pour nous de pouvoir passer une semaine ensemble sans interruption et sans devenir fous. Nous avions de bonnes idées et nous pouvions les travailler, encapsulés dans une période de temps, au lieu d’étendre ça sur des mois et des mois. Comme je l’ai dit, ça a marché par le passé, mais je pense que si nous avions fait ça pour cet album, nous nous serions retrouvés avec quelque chose qui aurait sonné comme la copie conforme de ce que nous avions fait auparavant. Comme nous ne cherchions pas à faire ça, évidemment, ça a assurément joué un énorme rôle dans le processus.

Tu as déclaré : « J’en ai assez de lire des groupes parler de l’effet de renouvellement et de réhabilitation que leur dernier [disque] a eu sur eux. Ils subissent l’érosion, se retrouvent presque à cours de carburant, descendent dans de sombres abysses, et finalement en ressortent avec un album qui leur a offert une perspective claire comme de l’eau de roche et un chemin sûr vers l’avenir. On Circles n’est pas cet album. » Penses-tu qu’en général, les groupes ont tendance à sur-analyser, sur-conceptualiser et peut-être dramatiser leur inspiration musicale ?

C’est une très, très bonne question. C’est une satanée bonne question. Je ne prétendrais jamais connaître les vraies intentions créatives derrière la vie créative d’un musicien, quel qu’il soit. Donc je ne sais pas, quand un groupe dit : « Nous avons travaillé très dur sur cet album et nous avons été dans une position très sombre, et l’album nous a aidés à nous corriger et devenir meilleurs », jamais, en étant extérieur, je le mettrais en doute. Bien sûr, parfois je suis sceptique… Je suppose que si je suis sceptique, c’est parce que j’ai ressenti le besoin par le passé de me dire : « Ecoute, j’ai l’impression que je pourrais être meilleur, en tant que personne, donc je vais me plonger dans mon travail créatif et espérer corriger tous mes problèmes. » Parfois, on peut le faire et ça peut marcher, et parfois ça ne peut pas marcher. Ça ne veut pas dire que l’œuvre qu’on crée entre-temps n’est pas honnête, vraie et sincère, et je ne crois pas que l’art et la créativité soient la réponse à tous les malheurs de la vie. Parfois, c’est là pour simplement répondre à ce qui se passe à l’intérieur de nous, et la réponse est l’acte créatif en lui-même. Il n’est pas forcé que ce soit le grand guérisseur. Il n’est pas forcé que ce soit médicinal.

La création musicale n’est vraiment qu’une expérience réactionnaire. Je prends ce que je ressens, quoi que ce soit, j’ai ma guitare ici, j’ai des synthétiseurs et je fais de mon mieux pour exprimer ce que je ressens, et j’en reste là. Je ne cherche pas à ce que ça panse toutes mes plaies, résolve tous mes problèmes et corrige tout ce qui ne va pas chez moi comme une intervention divine. Je pense qu’on est tenté de partir du principe qu’à chaque fois qu’on travaille sur quelque chose, on en ressortira complètement changé. On a cette tentation parfois parce qu’on croit que si ça n’arrive pas, alors le processus a été un échec. Je ne le crois plus. Je pense que c’est ce que j’essayais de dire avec cette citation : tout ce qu’on fait de manière créative ne doit pas être cet énorme moment où on se dit « eurêka », en voyant la réponse apparaître sur une colline illuminée [petits rires], et on la voit clairement nous être délivrée. Parfois il faut juste vraiment bûcher, il faut travailler pour accomplir ce qu’on a envie d’accomplir, il n’est pas nécessaire que ce soit… Il m’a fallu un bout de temps avant de ne plus attendre de la musique de corriger le moindre de mes problèmes, de me changer, et d’être incroyablement transformatrice.

Je ne dis pas que… Je sais qu’il y a des groupes et des gens qui travaillent sur des albums et en ressortent en étant des personnes totalement différentes. J’ai beaucoup de respect pour ça, je trouve ça merveilleux, mais pour cet album, nous ne pouvons pas mentir et dire : « Ecoutez, nous avons fait une pause, j’étais très déprimé, triste, etc., nous nous sommes remis à faire de la musique, et maintenant nous voilà et tout est génial, parfait. » La vie est relativement la même que depuis quelques années. C’est juste que maintenant, nous avons un album qui représente ce que nous avons ressenti durant les deux ou trois dernières années, et ce n’est pas censé faire plus. Je suis désolé pour la longue réponse, mais c’est dur à expliquer. Peut-être que ça a du sens. Ça va de pair avec ce désir de se débarrasser du sentiment de suffisance, qui est vraiment l’un des thèmes centraux de cet album, encore une fois, en disant : « Essaye de calmer ton ego. Tu n’as pas autant le contrôle de ton bien-être que tu le crois, et la musique n’a pas plus ce contrôle, ni quoi que ce soit. La vie est simplement la vie. »

« Je ne cherche pas à ce que ça panse toutes mes plaies, résolve tous mes problèmes et corrige tout ce qui ne va pas chez moi comme une intervention divine. Je pense qu’on est tenté de partir du principe qu’à chaque fois qu’on travaille sur quelque chose, on en ressortira complètement changé. On a cette tentation parfois parce qu’on croit que si ça n’arrive pas, alors le processus a été un échec. Je ne le crois plus. »

Tu as aussi dit qu’avec cet album, vous essayiez de vous « amuser et reprendre possession de ce qu’il y a de simple dans tout ça ». Les choses simples de la vie sont-elles les meilleures, selon toi, et parfois on aurait tendance à l’oublier ?

Oui. Absolument. Tu sais, il y a cette dernière chanson dans l’album, qui est une chanson acoustique toute douce : sur cette chanson, à titre personnel, je trouve que j’ai réussi à capturer comment je me sentais, par rapport à ce dont on a discuté, et reconnaître ceci, encore une fois, n’a pas été cette énorme réalisation bruyante et épique. Je pense que les meilleures réalisations sont parfois calmes et douces. C’est pourquoi j’ai voulu que cette chanson soit très calme, douce et délicate. Il y a aussi cette tentation, quand on trouve une sorte de réponse, pour ainsi dire, de vouloir en faire une énorme révélation, comme si c’était un truc tiré de l’Ancien Testament, genre le buisson ardent ou je ne sais quoi… J’ai l’impression que plus je vieillis, plus ces révélations se manifestent dans des moments simples, calmes, et je voulais un peu rendre hommage à ceci avec cette chanson.

Tu as déjà un peu abordé le sujet plus tôt, mais le dossier de presse explique que cet album est une méditation existentielle, une acceptation de la nature cyclique de la vie et d’une carrière. Penses-tu que ce qui peut effrayer, c’est que ces cycles que l’on vit, non seulement quand on est un groupe mais aussi dans la vie en général, peuvent être des pièges pour nous, qu’ils remettent en question l’idée de liberté ?

Intéressant. Oui, et ça commence à empiéter sur certaines de mes croyances philosophiques [petits rires]. Par exemple, je ne crois pas vraiment qu’on possède un libre arbitre tel qu’on le conçoit conventionnellement. Je pense qu’on prend des décisions et qu’on doit choisir ce qu’on doit manger aujourd’hui, ce qu’on va porter, quel type de morceau on va écrire, où on va jouer un concert, comment on va organiser notre journée, etc. Mais le libre arbitre, en général, pour moi… Je pense que le moi est, en gros, une illusion. Je pense que le moi est une construction de notre conscience. Je pense que la seule chose que l’on sait être réelle, qui ne peut vraiment pas être une illusion, est la conscience, c’est le sentiment que quelque chose se passe, que les lumières sont allumées, que je vis quelque chose. Qu’est-ce que je vis ? Je n’en ai aucune idée. Je crois que personne ne le sait vraiment, mais le fait que quelque chose semble me procurer une impression, c’est ça la conscience. Maintenant, le moi, l’individu pourrait très bien être une construction. Ce pourrait être quelque chose qui n’existe pas. Ce pourrait être une illusion ou une simulation, qui sait ? On ne sait pas vraiment… On a l’impression qu’il y a un moi, qu’il y a un individu, que nous avons une autonomie individuelle, mais au final, on ne peut en être sûrs. Voilà pourquoi ça pourrait être un piège. La nature cyclique de l’humanité pourrait être une illusion. Ce pourrait être une construction créée par notre propre vanité. Je n’en ai vraiment aucune idée.

Je trouve que c’est fascinant d’y réfléchir, et il est clair que je n’ai pas de réponse. Jamais je n’essaierais d’avancer une réponse. Tout ce que je sais, c’est que c’est une chose très curieuse qui donne à réfléchir. Surtout le concept de circularité, c’est quelque chose qui est enraciné dans notre esprit. On peut voir ça comme une représentation archétypale d’un bout à l’autre de l’histoire de notre espèce. Ils en parlent beaucoup dans la religion hindoue avec le moksha, ce que je trouve intéressant, parce que nous avions écrit à ce sujet il y a quatorze ans [petits rires]. Le moksha, c’est quand on s’échappe du cercle et du cycle de saṃsāra, c’est-à-dire la mort et la souffrance. Le moksha, en gros, c’est quand on atteint le nirvana, et le nirvana c’est quand on a transcendé ceci. Et là, me voilà quatorze ans plus tard, après avoir écrit un morceau comme « Moksha », en train de penser à ça et au fait que l’on soit peut-être piégés dans un cercle. Et si c’est le cas, encore une fois, j’essaye de me réconcilier avec cette idée, et de ne pas être pessimiste, ne pas me sentir démoralisé, ne pas me sentir contrarié par ça, et de plutôt réaliser que peut-être c’est le destin de notre espèce. Il est intéressant de réfléchir à tout ça, et encore une fois, jamais je ne prétendrais avoir une réponse complète et définitive à quoi que soit là-dedans, mais c’est amusant de se questionner à ce sujet, de le balancer sur un mur, le contempler et utiliser notre musique pour essayer d’apporter un regard.

D’un autre côté, ironiquement, vous vous êtes bel et bien échappés du cycle traditionnel d’un groupe en faisant une pause.

Oui, c’est une très bonne remarque, mec ! [Petits rires]

Du coup, n’est-ce pas un indice comme quoi les cycles ne sont pas forcément une fatalité, que l’on a l’option de s’en échapper, un peu comme cette porte que l’on voit sur la pochette de l’album ?

Oui, peut-être qu’il y a de petits… Je pense que cette illustration signifie des choses différentes pour chacun de nous et nous espérons que c’est tout aussi subjectif et ouvert à l’interprétation pour les gens qui la voient, mais oui, on peut la voir comme une trappe, une petite échappatoire pour sortir du cercle si on le souhaite, absolument. On peut aussi la voir comme une invitation vers un tout autre monde souterrain de cercles ou de carrés ou de triangles, qui sait ? [Petits rires]. Avec un peu de chance, quelque chose là-dedans vous attirera vers autre chose, et ça pourrait être une échappatoire. Qu’en penses-tu ? Crois-tu qu’il y ait une sortie ou est-ce un « huis clos » comme ils disent en France ?

Peut-être qu’une sortie existe, mais nous ne sommes pas programmés pour la prendre.

Absolument, oui. Je suis d’accord !

« On a l’impression qu’il y a un moi, qu’il y a un individu, que nous avons une autonomie individuelle, mais au final, on ne peut en être sûrs. Voilà pourquoi ça pourrait être un piège. La nature cyclique de l’humanité pourrait être une illusion. Ce pourrait être une construction créée par notre propre vanité. »

Comment avez-vous exprimé et travaillé sur cette idée de cycles au sein de la musique ?

Tu peux prendre « Wildblood », le premier morceau, tu pourrais prendre « Flowers Of Light », tu pourrais prendre « Onsra »… Non, tu ne pourrais pas prendre celle-là. Tu pourrais prendre « Division Blues », tu pourrais prendre « Ishmael », et tous ces morceaux, si tu écoutes bien, ils commencent et finissent avec exactement la même chose. Et « Flowers Of Light », il y a un son de mandoline qui démarre plus ou moins le morceau et le parcourt comme un fil conducteur. Nous espérons que ce soit un genre de… Nous appelons ça une colonne vertébrale dans notre musique. C’est un truc qui est constamment présent, autour duquel tout se construit. On l’entend au début, les choses commencent à se construire autour et ensuite, à la fin, tout s’effondre et ça, ça reste. Si on mettait le morceau en boucle, il commencerait et finirait sur la même chose. Nous l’avons fait avec « Wildblood », nous l’avons clairement fait pour « Division Blues » où on retourne à la case départ. Ça revient exactement au même point, pas seulement dans la composition mais aussi dans le son, c’est exactement le même son qui a commencé le morceau. Ce n’est pas hyper-savant non plus mais c’est assez intéressant. Nous n’avons pas commencé à faire l’album en ayant l’intention de faire ça. Je crois que c’était à mi-chemin quand nous composions, nous nous disions : « C’est assez intéressant. La plupart de ces morceaux commencent et finissent avec exactement le même son. » C’est ce qui nous a fait partir sur ce concept de circularité. Je me demande si les gens vont le remarquer. C’est intéressant.

Musicalement, c’est un album assez lumineux et même joyeux, excepté « Collapser », qui est plus sombre et heavy. Elle aurait presque pu être sur Dust And Disquiet. Quel est le sens de ce morceau dans On Circles ?

Encore une fois, nous ne nous sommes pas mis sur cet album en disant que nous voulions écrire quelque chose qui soit moins sombre que Dust And Disquiet. Comme toujours, nous nous sommes réunis, nous avons commencé à écrire des morceaux et ils sonnaient comme ils sonnaient. Dust And Disquiet avait clairement une ligne directrice plus sombre et je pense que c’est naturel de dire : « Nous avons beaucoup fait pour le dernier album, essayons autre chose », et ça se manifeste dans quelque chose d’un peu plus lumineux. Mais en ce qui concerne « Collapser », nous allons toujours avoir envie d’avoir au moins un ou deux morceaux sur un album de Caspian qui broient un peu plus du noir, qui sont un peu plus heavy. « Barfly » était aussi un de ces morceaux mais nous avons décidé d’en faire une face B. Nous adorons ce morceau mais nous voulions aussi faire cette fois un album très concis et plus maigre. Nous ne voulions pas d’un marathon d’une heure comme nous l’avons fait par le passé. Tous les morceaux doivent fonctionner ensemble, d’une certaine façon, ce qui contredit un peu ce que je disais plus tôt sur le fait qu’ils soient indépendants. Ceci étant dit, nous voulons que les gens passent quarante-cinq minutes avec l’album, et pour ça, il faut qu’il soit aussi varié que possible émotionnellement et d’un point de vue sonore, afin qu’il ne lasse pas.

Il y a ce feeling propre à Caspian dans tous les morceaux, mais… Enfin, je suppose, pour répondre à ta question, il faudrait que je passe en revue chaque morceau, mais je pense que quand nous avons commencé à écrire « Collapser », nous étions dans ce genre d’humeur où nous nous disions : « Ecrivons un truc qui déchire, quelque chose qui essaye de botter le cul de l’auditeur autant que possible. » Personnellement, je voulais en faire un morceau avec une guitare haletante, où je faisais du palm mute ; je n’avais jamais fait ça. Donc pour ce morceau, c’était clairement une inspiration. Aussi, nous avons un nouveau batteur sur cet album. Donc Justin [Forrest] est arrivé ; c’est un musicien phénoménal. Il ne voulait pas trop compliquer les choses. Je veux dire qu’il est capable de faire des trucs extraordinaires à la batterie mais il voulait essayer de rester sur des parties simples comme nous en avions par le passé, où la batterie sert d’ancrage, mais il voulait aussi développer un peu la puissance. « Collapser », pour moi, en est un très bon exemple : il a conservé l’esprit de ce que nous faisions avec les percussions sur les vieux albums, mais il a aussi apporté quelque chose d’un peu plus frais et chargé qui aide vraiment à propulser le morceau. Voilà pour ce qui est de l’inspiration créative de ce morceau.

Tu mentionnes Justin : c’est un ami et collaborateur de longue date du groupe – il travaillait dans des domaines aussi variés que le management de tournée et le design des lumières. J’imagine que pour cette raison, c’était un bon compromis entre quelqu’un qui savait ce qu’est Caspian et quelqu’un qui pouvait apporter un regard neuf.

Totalement. Nous avons eu beaucoup de chance. Quand nous nous sommes séparés avec Joe [Vickers], c’était amical. Il n’y avait pas d’animosité et ce n’était pas dramatique. Nous savions tous que la prochaine étape était évidemment d’intégrer Justin, simplement parce que ça faisait longtemps que nous faisions des choses avec lui. Nous avions la chance d’avoir entretenu cette relation avec lui pendant tant d’années, et finalement, nous avons eu l’occasion de faire appel à lui pour nos albums et le son du groupe. C’était le bon endroit au bon moment, je pense.

D’ailleurs, qu’est-ce qui a motivé la décision de Joe de quitter le groupe ?

Je n’en suis pas sûr. Je pense que tu devrais lui poser la question, pour être honnête. Mais encore une fois, il n’y avait rien de bien dramatique. Il n’y a eu aucune grande dispute ou quoi que ce soit de ce genre. C’était le moment de passer à autre chose. Je pense que ça arrive parfois, tu arrives à la fin de ton aventure. Quand ça arrive, tu veux juste t’assurer que ça se fait de la manière la plus douce, propre et noble que possible, et c’est ce que nous avons tous essayé de faire.

« Tu trouves quelqu’un avec qui ça colle, vous avez des personnalités semblables, mais vous êtes aussi complémentaires sur certains points et vous avez des traits de caractère qui peuvent entrer en conflit, et c’est ce qui fait que c’est plus intéressant. C’est vraiment comme ça entre nous, musicalement. »

Dans l’album, il y a des saxophones, du violoncelle, de la mandoline, même du chant sur deux morceaux, en plus des instruments rock traditionnels, et tout ceci est combiné et entrelacé pour créer des textures musicales uniques et riches. Le travail sur le son et les textures est-il aussi important que celui sur les mélodies et les harmonies pour vous ?

Oui, c’est certain. L’un ne fonctionne pas sans l’autre. On peut écrire une super mélodie qu’on adore, mais si on n’emploie pas la bonne tonalité et le bon son pour cette mélodie… Surtout avec la façon dont les mélodies entrent en collision avec d’autres mélodies, chaque son doit être extrêmement distinct afin d’occuper la bonne place dans le spectre sonore. C’est donc quelque chose sur lequel nous passons énormément de temps en pré-production et durant la composition, à travailler, et ensuite quand nous allons en studio, nous nous concentrons pour nous assurer que tout fonctionne du mieux possible ensemble. C’est essentiel à notre mission et c’est la priorité numéro un pour nous quand nous entrons en studio, car évidemment, nous ne chantons pas souvent, donc peu importe comment nous déployons nos mélodies, que ce soit avec un saxophone ou des guitares, nous devons nous assurer qu’elles s’unissent comme il faut. C’est vraiment un jeu de tonalité pour nous.

Comment parvenez-vous à faire fonctionner tout ça, en termes de fréquences, etc. ?

Nous avons beaucoup de chance, parce que ce n’est pas quelque chose que nous… Les quatre guitaristes, surtout Jonny [Ashburn], Erin [Burke-Moran] et moi, quand nous composons, nous ne sommes pas obligés de beaucoup parler, nous avons une alchimie naturelle. Nous avons tous des inspirations complètement différentes mais nous voulons tous que le groupe fonctionne. Nous faisons juste ce que nous faisons naturellement et nous avons la chance que ça fonctionne bien ensemble. Par exemple, Erin est un guitariste très sophistiqué ; c’est de loin le meilleur guitariste du groupe. Il fait complètement son propre truc et il recherche toujours de nouveaux sons. Il est très, très créatif avec les sons et il a un jeu un peu plus bavard. Si tu compares ça à ce que je fais. Je ne suis pas un musicien très bavard dans son jeu et mes pédales d’effets sont un peu… J’essaye toujours de développer mon son, mais il y a toujours des sons principaux et fiables qui sont la base de mon jeu et qui fonctionnent avec ce qu’Erin fait et avec ce que Jonny apporte. Si nous devions tout le temps en parler et que nous étions constamment en train de discuter de ce que nous cherchons à faire, je pense que ça nous prendrait beaucoup trop de temps pour faire les choses. C’est comme quand tu es dans une relation où tu trouves quelqu’un avec qui ça colle, vous avez des personnalités semblables, mais vous êtes aussi complémentaires sur certains points et vous avez des traits de caractère qui peuvent entrer en conflit, et c’est ce qui fait que c’est plus intéressant. C’est vraiment comme ça entre nous, musicalement. Pour faire court : nous avons tout simplement de la chance. Nous essayons d’honorer ça du mieux que nous le pouvons.

Votre musique est principalement instrumentale, mais vous avez de temps en temps des morceaux avec du chant, comme sur cet album. Quel est le rôle du chant quand vous en incluez ? Est-ce un instrument comme n’importe quel autre ou bien la voix a-t-elle une raison d’être particulière, à part pour vous ?

La première fois que nous avons vraiment utilisé du chant, c’était… Je me souviens, nous avons fait des vocalises mélodiques sur « Malacoda » et c’était juste pour que la chanson possède les propriétés de l’instrument. Ensuite, j’ai utilisé un vocodeur sur « Gone In Bloom And Bough » sur Waking Season, l’album suivant, et c’était aussi là juste pour être une autre sonorité mélodique. Puis, sur Dust And Disquiet, nous en sommes finalement arrivés à un point où Calvin [Joss] voulait chanter sur une chanson et il avait des paroles qui… Comment dire ? Disons-le ainsi : nous sommes des personnes très émotionnelles, évidemment, nous cogitons beaucoup et nous utilisons notre musique pour essayer de nous aider à clarifier ce que nous ressentons, et par le passé, nous pouvions seulement le faire avec des mélodies, avec des guitares, des pianos, des vocodeurs, des basses et tout. Quand nous en sommes arrivés à Dust And Disquiet, nous avions certaines émotions à exprimer avec des paroles. Quand Calvin a fait « Run Dry » pour cet album, nous avions atteint un certain plafond, un seuil. Il nous fallait autre chose pour bien exprimer ce que nous ressentions et c’est là que les paroles sont venues, et il a fait du super boulot.

Pour cet album, nous avons rencontré la même chose. La dernière chanson que je chante, « Circles On Circles », je pensais que ce serait une expérience intéressante d’essayer de m’expliquer et m’exprimer avec des mots, juste pour voir si j’en étais capable. C’était un projet vraiment amusant et c’était différent de tout ce que j’avais fait auparavant. Il m’a fallu beaucoup de temps pour obtenir un résultat dont j’étais content. La chanson que chante Kyle [Durfey] de Piano Becomes The Teeth, le morceau numéro trois, nous la lui avons donnée en disant : « Fais ce que tu veux. On adore le son de ta voix, on trouve que tu es un chanteur extraordinaire et que la chanson se prête bien à ton style vocal. » Je lui ai envoyé le texte de la dernière chanson que j’avais écrite et je suppose qu’il se l’est appropriée pour l’interpréter à sa façon. Si nous pouvons exprimer ce que nous ressentons uniquement avec la musique, nous continuerons à le faire, mais arrivera un point où nous ressentirons le besoin de déployer des paroles pour bien faire passer nos idées et nous n’avons pas peur de le faire. Nous utiliserons tout ce que nous avons dans notre boîte à outils pour essayer d’expliquer dans les chansons ce que nous ressentons et parfois ça nécessite des mots.

« En 2002, j’ai été chez mon disquaire local, et j’ai joué à ce petit jeu qui consistait à aller dans la troisième allée, faire quatorze pas, lever ma main droite et prendre un album, et ensuite aller fumer un énorme joint [rires] en écoutant ce que j’avais pris. Il se trouve que l’album que j’avais pris au hasard était Yanqui U.X.O. de Godspeed You! Black Emperor, […] et ça a complètement changé ma vie. »

Comment te sens-tu en tant que chanteur, puisque tu ne chantes pas souvent ?

C’était très inconfortable [rires]. C’était dur. J’ai passé beaucoup de temps à travailler dessus et je me suis senti vraiment très vulnérable. Ça donne l’impression d’être debout tout nu devant un paquet de gens. Mais encore une fois, c’était une bonne expérience et je suis content de l’avoir fait, parce que c’était vraiment nouveau. J’essaye toujours d’emmagasiner autant de nouvelles expériences que possible, simplement pour diversifier la palette et poursuivre des projets amusants. Enfin, je ne sais pas si nous pourrons faire cette chanson en concert, simplement parce que je suis démentiellement perfectionniste ; ça m’a pris une éternité à faire cette chanson. Encore une fois, je suis content de l’avoir fait, mais en live, ça pourrait être un peu plus dur, parce que je suis très dur avec moi-même pour ce genre de chose. Mais je suis de plus en plus à l’aise. Je n’ai pas du tout détesté, j’ai juste… Disons juste que c’était une expérience amusante.

D’un autre côté, penses-tu que parfois la musique instrumentale peut être aussi, si ce n’est plus, éloquente que la musique chantée ?

Non. Je pense assurément que ça peut être aussi éloquent si c’est bien fait, mais pour ce qui est d’être plus éloquent, je n’en suis pas sûr. Je veux dire, il y a tant de… Enfin, on vit à l’époque de Bob Dylan et personne n’exprime mieux l’âme humaine que ce mec. Je n’ai jamais entendu un groupe instrumental exprimer les émotions aussi bien que quelqu’un comme lui, Leonard Cohen ou John Lennon. Ce sont des bardes, ce sont de véritables poètes. Mais évidemment, il y a aussi les Mozart, Bach, Beethoven et d’autres gens sur lesquels la musique occidentale s’est plus ou moins construite et qui faisaient de la musique instrumentale, et ils le faisaient sacrément bien. Je ne crois pas qu’une forme d’expression a le dessus sur l’autre. Je ne vois pas du tout ça comme une compétition.

Du coup, qu’est-ce qui t’a amené dans la musique instrumentale à l’origine ?

La façon dont j’en suis venu à ce style de musique est une histoire sympa. C’était totalement accidentel. C’était en 2002, j’ai été chez mon disquaire local, et j’ai joué à ce petit jeu qui consistait à aller dans la troisième allée, faire quatorze pas, lever ma main droite et prendre un album, et ensuite aller fumer un énorme joint [rires] en écoutant ce que j’avais pris. Il se trouve que l’album que j’avais pris au hasard était Yanqui U.X.O. de Godspeed You! Black Emperor, qui est extraordinaire [petits rires]. Je n’avais jamais entendu parler d’eux avant, je n’avais aucune idée de qui Godspeed était. Je me suis mis dans ma voiture et j’ai écouté cet album, et ça a complètement changé ma vie. Je veux dire, ça m’a scotché. J’étais dans un autre groupe à l’époque, j’ai quitté ce groupe. Je trouvais que cette musique me parlait, personnellement, à un niveau vraiment profond. Je voulais trouver d’autres gens qui s’intéressaient à ce genre de chose, et c’est là que j’ai rencontré Calvin. Calvin m’a fait découvrir Mogwai, Explosions In The Sky et tous ces trucs qui sortaient vers 2000-2003. Nous nous sommes retrouvés et avons commencé à jouer de la musique, ça sonnait beaucoup comme ça, et nous avons fondé le groupe. Donc j’attribuerais ça à un heureux accident.

Compte tenu de tout ce dont on a parlé, penses-tu que tu es dans un meilleur état d’esprit maintenant, après avoir fait On Circles et accepté la nature cyclique de la vie et de ta carrière ?

Je ne me sens pas tellement différent vis-à-vis de la vie en général. Mais je ressens vraiment un sentiment d’accomplissement aujourd’hui. Je suis content que nous ayons fait un autre album. Je suis content que nous en soyons fiers. Je suis content que ce soit notre album de Caspian préféré à ce jour. Donc pour ce qui est de ce sentiment d’accomplissement, oui. C’est gratifiant. Je suis comme un dingue. Pour ce qui est du côté existentiel… Je n’ai pas l’impression d’être tellement différent d’il y a un an, deux ans ou dix ans. Peut-être est-ce en train de couver, je n’en suis pas sûr. Je suis tenté de dire que je me sens bien mieux, mais si je suis honnête, tout est un peu pareil. Mais ça va. Je pense que je suis en paix avec ça. Ça ne me dérange plus autant que ça m’aurait dérangé il y a dix ans, j’imagine.

Penses-tu que votre expérience éreintante avec le cycle de Dust And Disquiet vous poussera à changer la façon dont vous aborderez les prochains cycles ?

Probablement, oui. Parce que, encore une fois, pendant treize ans, en gros nous avons… Lors de nos tournées, nous partions pendant cinq ou six semaines, et c’était marrant, et je pense que nous pourrions encore physiquement le faire si nous le voulions, mais on en revient au fait que nous venons de faire ça. Nous essayons toujours de faire autrement, nous essayons de rendre les choses aussi uniques et excitantes que nous le pouvons à chaque fois, simplement pour que nous restions investis. Quand tu pars en tournée et fais sans arrêt exactement la même chose, ça perd très vite de son éclat. Nous sommes fiers d’avoir travaillé très dur par le passé, il est clair que nous allons tourner, que nous allons beaucoup travailler pour cet album et les projets à venir, mais je ne serais pas surpris si nous procédions un peu différemment ou si nous espacions un petit peu plus les choses. On verra. Nous sommes en ce moment même en train de mettre en place notre plan d’attaque. Il est clair que nous allons beaucoup tourner mais je pense que nous allons un peu plus espacer. En tournée, tu arrives à un point au bout de deux semaines et demie où ton corps s’ajuste enfin, tu ne te sens plus courbaturé, tu n’as plus de crampe, mais tu entres aussi dans ce vide ou cette bulle où tu te retrouves dans une sorte de circuit d’attente, et si tu restes là-dedans pendant six semaines, ça peut provoquer des choses étranges sur ta perception de toi-même et des autres. Nous ne retirerions rien de ce que nous avons fait et n’avons aucun regret mais oui, je pense que nous voulons essayer de faire les choses un peu différemment cette fois, c’est sûr.

Interview réalisée par téléphone les 7 janvier 2020 par Nicolas Gricourt.
Retranscription & traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Caspian : www.caspian.band.

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