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Interview   

Cellar Darling : le son de l’esprit libre


Les départs d’Anna Murphy, Ivo Henzi et Merlin Sutter du groupe suisse Eluveitie ont un peu été le psychodrame de 2016 dans le monde du folk metal. Si dans l’entretien qui suit, Murphy nous explique plus en détail les raisons qui ont motivé son propre départ, entre ce qu’elle a ressenti comme de la malhonnêteté et une sorte de malaise créatif, elle nous montre surtout comment du vide qu’Eluveitie a laissé dans leur vie, ce trio de musiciens et amis a su rebondir et saisir l’opportunité pour fonder un nouveau groupe où ils pourraient développer leur conception de la musique et s’exprimer comme ils l’entendent.

Ce groupe, c’est Cellar Darling, qui sort aujourd’hui son premier opus, intitulé This Is The Sound. Un melting-pot de metal, de folk, de prog voire même de classique, où la chanteuse-vielliste-flûtiste, de nature timide, se retrouve en position centrale, et où elle retrouve le vagabondage intérieur de son enfance pour y développer ses propres histoires folkloriques. Anna Murphy nous explique tout ça ci-après.

« Je suis du genre à préférer le conflit et la dispute que la malhonnêteté. Donc je n’aurais pas voulu continuer à jouer de la musique avec ces gens [dans Eluveitie]. »

Radio Metal : A propos ton départ d’Eluveitie, tu as déclaré : « Tout s’est écroulé un beau jour l’été dernier, nous étions aussi stupéfaits que les fans. » Et dans ta longue déclaration en mai 2016, tu as dit que tu avais toujours du mal à saisir la situation. Maintenant, avec un peu de recul, est-ce que tu comprends mieux ce qui s’est passé et la situation qui a mené à ton départ du groupe ?

Anna Murphy (Chant, vielle à roue, flûte) : Ouais, je pense que je suis plus claire dans ma tête et plus relax maintenant qu’avant. Je pense que ça aurait pu être mieux géré. Je ne suis toujours pas fan de toute la malhonnêteté et les choses qui se sont passées dans mon dos, et je n’en serai jamais fan [petits rires]. Mais, tu sais, ça ne peut pas être changé et je pense qu’au final, ce qui s’est passé était mieux pour les deux parties.

Mais concrètement, que s’est-il passé ? Parce que ce n’est toujours pas très clair…

Nous ne voulions pas dire des saloperies sur Eluveitie, mais il était clair, y compris dans leur déclaration, qu’ils voulaient se séparer de Merlin et ils ont, en gros, pris cette décision mais sans nous en parler. Donc ils ne m’ont pas demandé, ils n’ont pas demandé à Ivo non plus, parce qu’ils savaient que ça ne nous plairait pas. On nous a donc mis devant le fait accompli et nous pensions que ce n’est pas ainsi que les choses fonctionnent lorsque tu es dans un groupe. Je ne veux pas jouer de la musique avec des gens qui ne parlent pas des choses importantes avec moi. Je n’ai pas besoin que les gens me racontent leurs secrets, je me fiche de ça, mais si ça m’affecte, si ça affecte le groupe, alors on devrait jouer cartes sur table. Je suis du genre à préférer le conflit et la dispute que la malhonnêteté. Donc je n’aurais pas voulu continuer à jouer de la musique avec ces gens.

Etait-ce plus de la malhonnêteté ou bien un manque de communication ?

C’était les deux, je dirais.

Interrogé sur le fait de continuer à travailler avec Ivo et Merlin après votre départ d’Eluveitie, tu nous as dit que « la question ne se posait même pas. » Pourquoi était-ce si évident ?

En fait, nous avons toujours voulu faire quelque chose ensemble, rien que nous trois, mais l’idée initiale était de faire un projet parallèle parce qu’évidemment, nous ne savions pas que nous partirions d’Eluveitie. Nous sommes de bons amis et nous le sommes depuis un moment. Nous avons des goûts similaires en musique, en humour, en art, etc. Nous partageons beaucoup de choses, donc ça paraissait logique que nous fassions quelque chose ensemble à un moment donné. Et ensuite, l’idée du projet parallèle est soudainement devenue le projet principal. Nous n’avons pas eu à en discuter, c’était un peu une évidence que nous allions continuer ensemble.

Quelle était l’idée originelle du projet et comment cette idée a-t-elle évolué jusqu’à ce nouvel album ?

Je ne sais pas. En fait, nous n’avons pas vraiment beaucoup parlé au sujet de ce que ça serait. Tu sais comment les musiciens sont parfois : « Ouais, on va un faire un projet un jour ! » Il n’y avait pas encore d’idée concrète. Maintenant, ce que nous avons fait avec Cellar Darling n’est que ce qui sortait naturellement de nous. Nous n’avons donc pas eu à nous poser et dire : « Ok, on va sonner comme ça, ce sera dans ce style. » Nous avons juste écrit de la musique et ceci est le résultat.

Quel était votre état d’esprit lorsque vous avez démarré ce nouveau projet, d’un point de vue artistique mais aussi émotionnel, étant donné les circonstances à ce moment-là ?

Au début, c’était un peu la déprime. En fait, j’ai été déprimée pendant probablement des mois lorsque le truc avec Eluveitie s’est produit. Et puis graduellement ça a évolué vers de l’excitation d’être créatif. L’année dernière a été extrêmement créative, comme jamais. Ca a donc évolué vers ce sentiment d’excitation frénétique du fait de pouvoir repousser les limites et simplement créer quelque chose de nouveau.

Comment décrirais-tu l’alchimie que tu as avec Ivo et Merlin, et comment a-t-elle évolué dans Cellar Darling par rapport à lorsque vous travailliez ensemble dans Eluveitie ?

C’est dur à décrire ! Ça fonctionne, tout simplement. C’est très dur de trouver des gens avec lesquels tu établis un lien et avec qui tu peux être honnête, et vice versa, et créer de la musique ensemble. Ce n’est pas très facile à trouver. Nous nous connaissons depuis si longtemps que nous pouvons être entièrement honnêtes. Nous pouvons nous poser en salle de répétition et nous dire ce qui est super et ce qui est de la merde, et nous pouvons nous disputer, et nous pouvons boire un coup, et ce sont deux choses très importantes [petits rires]. Donc ouais, c’est aussi probablement une progression. Je veux dire que tu ne peux pas immédiatement t’entendre parfaitement avec des gens, donc c’est aussi une progression. C’est devenu bien plus intense aujourd’hui, parce que nous sommes le genre de groupe qui travaille vraiment sur tout ensemble. Dans Eluveitie, c’était plus chacun travaillait pour lui-même et de nombreuses idées venaient de Chrigel [Glanzmann] ou Ivo… En fait, il y avait beaucoup de monde dans Eluveitie mais tout le monde ne travaillait pas sur la musique. Par exemple, les deux derniers albums qu’Eluveitie a faits, je crois que c’était principalement Chrigel, Ivo et moi-même qui faisaient la musique, et Chrigel en majorité, évidemment. En tout cas, je n’avais pas l’impression que c’était du travail d’équipe et que tout était branché sur la même prise. C’est aussi parce qu’il y a beaucoup de personnes. Mais si tu as trois personnes qui partagent déjà une vision similaire du monde, avec un sens de l’humour similaire, c’est bien plus facile. Tout le monde travaille ensemble, souvent nous nous réunissons à la salle de répétition et passons juste du temps ensemble et jammons et faisons des choses comme ça. En tous cas, quand j’étais dans Eluveitie, je ne sais pas si ça a changé maintenant, ça ne m’a jamais donné le sentiment d’être comme ça. La majorité de la composition se déroulait chez quelqu’un ou sur l’ordinateur plutôt qu’en interagissant vraiment avec d’autres gens, et c’est ce qui m’a beaucoup manqué. Parce qu’une bonne part des idées spontanées et du fait de travailler ensemble peut aboutir à quelque chose de vraiment super, et c’est ce à côté de quoi tu passes si tu ne fais que travailler tout seul tout le temps. Donc là tout de suite, ça marche super bien.

« Je ne me sens toujours pas comme une chanteuse typique. Je me sens plus comme une compositrice qui fait… des choses [petits rires]. »

N’as-tu jamais essayé de convaincre les autres gars dans Eluveitie de davantage collaborer comme ça ?

Pas vraiment. Je n’avais pas l’impression que c’était mon rôle de faire ça. Aussi, lorsque j’étais dans Eluveitie, j’étais extrêmement timide. Je n’avais pas le sentiment que je pouvais prendre ce genre de décision [petits rires]. J’ai traversé un grand développement personnel depuis que je suis partie. A l’époque, je n’aurais jamais essayé d’être le chef et de décider de ce genre de choses.

Tu nous as dit que ta « façon de créer de la musique et de vivre est plus vraie et authentique que jamais » aujourd’hui. Est-ce que ça veut dire que ça ne te paraissait pas authentique avec Eluveitie ?

Ouais, probablement pas tout. Je n’étais pas à cent pour cent heureuse dans le groupe, surtout la dernière année que j’ai passée dans le groupe. Ca fait aussi partie des raisons pour lesquelles j’ai quitté le groupe. Je veux dire que c’est dur d’être satisfait à cent pour cent mais j’ai le sentiment que ma créativité ne pouvait pas être à cent pour cent satisfaite, ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose. Je veux dire qu’Eluveitie fonctionnait super bien comme ça. Les albums étaient super, les tournées étaient super, mais maintenant, j’ai simplement remarqué que je suis bien plus heureuse parce que toutes mes idées bizarres et mes réalisations ont quelque part où aller.

Le groupe est constitué de vous trois, et tous les autres musiciens impliqués sont et seront seulement des musiciens de session. Pourquoi rester en trio et ne pas chercher d’autres membres permanents, comme un bassiste ?

Parce que ça fonctionne [petits rires]. C’est la raison principale. Ivo est un bassiste génial. En fait, moi aussi j’adore écrire des lignes de basse. Il n’y a donc pas besoin d’une autre personne créative. Si ça avait été le cas, alors nous aurions dit « ouais, on va y réfléchir » mais ce n’est pas le cas. Donc la seule chose dont nous avons besoin est quelqu’un pour les concerts, et c’est tout. En fait, tu peux toujours penser que ce serait mieux… Est-ce que le groupe serait meilleur s’il y avait aussi un trompettiste ou bien un percussionniste ? Tu peux toujours te poser ce genre de questions mais si ça fonctionne et que tu te sens bien, alors… je ne pense pas que ce soit nécessaire. Et tu sais, ce n’est que maintenant. Peut-être que dans deux ans nous penserons différemment. On ne sait jamais. Mais pour l’instant, ça fonctionne vraiment bien, donc…

Lorsque nous avons fait l’interview pour Lethe, tu nous as dit qu’à ce moment-là vous aviez enregistré six chansons et que vous en écriviez d’autres pour retourner en studio à nouveau en mars. Pourquoi avoir choisir de parceller le processus ainsi ?

Je pensais que c’était une bonne approche parce que nous sommes un nouveau groupe, donc nous voulions enregistrer quelques chansons correctement et puis voir comment elles sonnaient, et peut-être effectuer des changements. Parce qu’avec le temps, tu te rends compte de plein de choses et je n’aime pas ce processus bâclé où tu te dis : « On doit enregistrer quatorze chansons et on n’a que quelques semaines. » Donc je pensais que c’était une super approche, aussi pour voir ce que nous pouvons améliorer, ce que nous avons appris de la première session d’enregistrement, etc.

This Is The Sound a été produit par Tommy Vetterli, qui a précédemment travaillé avec vous sur certains albums d’Eluveitie. Pourquoi avoir choisi de retourner auprès de lui ? Ce projet était un nouveau départ pour vous, ne vouliez-vous pas, au contraire, renouveler l’expérience en studio avec un autre producteur ?

Nous nous entendons très bien avec Tommy, c’est aussi l’une de ces personnes avec qui nous accrochons bien. Ma première idée était que je m’en occupe moi-même, car je suis aussi ingénieur du son mais ensuite, je me suis sentie pas très sûre de moi, parce que mixer ses propres musiques, parfois c’est super, mais parfois ça ne l’est pas. Donc je voulais coproduire l’album avec Tommy. C’était super, je l’aime beaucoup et l’atmosphère était top. Nous avons beaucoup travaillé et très dur, donc nous n’avons pas beaucoup dormi. Mais Tommy est lui-même un musicien et une personne passionnée, donc il a également veillé de longues nuits et nous apprécions beaucoup ça.

Etait-ce différent de vos précédentes expériences avec lui ?

Ouais parce que nous avons aussi travaillé de façon plus rapprochée ensemble, il pouvait vraiment jouer le rôle de producteur et faire des suggestions, et nous écoutions les chansons et disions « ok, devrait-on arranger quelque chose différemment ? » Donc il a eu une un peu plus grosse influence que sur les enregistrements précédents.

Eluveitie était clairement qualifié de groupe de folk metal mais là, Cellar Darling semble aller au-delà de ça et se détacher un peu de cette étiquette. Est-ce que lancer un tout nouveau projet vous permet d’avoir moins de contraintes visant à respecter une certaine étiquette ?

Ouais, en fait, je n’ai jamais été fan des étiquettes et genres mais c’est évidemment nécessaire ; c’est davantage nécessaire pour le consommateur de musique et la presse que pour les musiciens, parce qu’honnêtement, on n’en a rien à foutre de comment notre musique est décrite. Mais ça nous enthousiasme beaucoup d’entendre quel genre les gens pensent que nous faisons. Jusqu’ici nous avons eu quelques suggestions amusantes. C’est amusant de voir quelle étiquette les gens mettent sur notre musique parce que, honnêtement, je ne sais pas ce que c’est [petits rires].

Y a-t-il des éléments dans cet album, comme les atmosphères plus progressives, que vous vouliez explorer avant, peut-être avec Eluveitie, mais n’avez jamais pu ?

Ivo et moi, et en fait Merlin également, nous écoutons beaucoup de rock et metal progressif, donc à un moment donné, nous nous sommes rendu compte… Par exemple, lorsque nous avons écrit « Challenge » et « Fire, Wind & Earth », les premières chansons que nous avons sorties, tu peux peut-être entendre que nous sommes encore un peu timides. Je veux dire que j’adore ces chansons, ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit, mais à un moment, nous avons commencé à remarquer que « hey, on peut faire tout ce qu’on veut ! » [Petits rires]. Ouais, peut-être que ça nous a pris un peu de temps de se rendre compte de ça parce qu’Eluveitie était… En fait, c’était un merveilleux mélange d’ingrédients mais ça restait dans le moule du genre folk metal, la plupart des chansons avaient les mêmes structures et tout. C’était donc palpitant de prendre conscience que nous pouvons nous libérer et faire tout ce que nous voulons, et c’est peut-être ce qui explique pourquoi il y a davantage d’éléments progressifs désormais, car c’est, en fait, aussi de la musique que nous écoutons personnellement.

« Lorsque j’étais enfant, je vivais dans ma tête, je n’avais aucun besoin de choses matérialistes, je pouvais simplement marcher dehors et me prendre pour un genre d’hybride de chien et de tigre toute la journée, et j’ai fait ça jusqu’à quasiment mon adolescence [petits rires]. »

Dans Eluveitie, tu devais partager ton chant. Maintenant, tu es seule au chant dans le groupe. Qu’est-ce que ça a changé pour toi ? As-tu profité de cette opportunité pour explorer davantage ton chant ?

Ouais, il est clair que j’explore de nouvelles tonalités et autres que ma voix est capable de faire, ce qui est excitant. Mais je ne me sens toujours pas comme une chanteuse typique. Je me sens plus comme une compositrice qui fait… des choses [petits rires]. Mais il faut encore que je m’y fasse un peu. En fait, j’étais très à l’aise en étant sur le côté dans Eluveitie. Je pensais que c’était la bonne place pour moi mais maintenant, je suis devant, donc je dois m’y habituer. Mais ouais, c’est clairement excitant et c’est cool de voir les différentes choses que je peux faire avec ma voix dont je ne me savais pas capable avant.

Tu as dit que tu étais timide. En fait, est-ce que tu luttes contre ta timidité pour être à cette position ?

En fait, ça ne me dérange pas tant que ça. Il n’est pas nécessaire de penser qu’on est la meilleure personne qui soit pour être chanteur. D’ailleurs, je connais quelques célèbres… Bon, pas célèbres mais des chanteurs semi-célèbres qui sont très modestes et peu sûrs d’eux. Tu sais, parfois, ça te rend simplement plus compatissant et humain, ce qui est parfaitement normal parce que tu es humain et c’est bien que les gens se rendent compte que les musiciens ne sont pas meilleurs que les autres.

Ta vielle à roue étant le seul instrument folk dans ce groupe, est-ce que ton utilisation de celui-ci a évolué ?

Ouais, je l’utilise de plein de façons différentes. Parfois avec beaucoup d’effets, donc parfois plus moderne. Ceci dit, parfois aussi de manière très folk. Mais ce que je veux faire dans Cellar Darling est de toujours écrire des chansons à moi et pas d’utiliser des chansons traditionnelles. Tu peux faire tellement de choses avec l’instrument, c’est vraiment fascinant !

On peut entendre des influences de musique classique, dans « Water » et avec cette section de flute dans « Six Days ». Peux-tu nous en parler ?

En fait, ça vient de moi. Parce que j’ai grandi avec la musique classique. J’ai toujours adoré l’opéra et la musique classique en général, et avant je jouais de la flute et maintenant je me suis remis à en jouer ; il a fallu que je m’y fasse, parce qu’au début, ça sonnait un peu merdique [petits rires] mais j’ai vite retrouvé mes marques. C’est probablement ce que j’aime le plus dans ce groupe : je peux incorporer ces éléments de musique classique, et je ne pouvais pas le faire avant. Donc ça me rend très heureuse et je pense qu’il y aura plus de ça à l’avenir.

Le communiqué de presse dit que votre mission affichée est « la réinvention des contes folkloriques pour l’âge moderne, dans l’essence même de ce qu’ils étaient autrefois. » Qu’est-ce que ça veut dire et comment avez-vous abordé cette mission ?

[Petits rires] En fait, ça sonne bien plus prétentieux que ça ne l’est vraiment. Ce que je veux faire avec les paroles de Cellar Darling est en réalité quelque chose de très enfantin, quelque chose que j’ai perdu durant les années passées et que je retrouve aujourd’hui. Car lorsque j’étais enfant, en gros, je vivais dans ma tête, je n’avais aucun besoin de choses matérialistes, je pouvais simplement marcher dehors et me prendre pour un genre d’hybride de chien et de tigre toute la journée, et j’ai fait ça jusqu’à quasiment mon adolescence [petits rires]. J’étais juste tout le temps dans ma tête à me faire des histoires. C’est donc grosso-modo ce que je fais maintenant. Je suis mes impulsions. Par exemple, quand j’entends un riff ou une mélodie, la première chose qui me vient à l’esprit est quel est le démarrage de l’histoire. Si un riff est jaune, alors je pense à la couleur jaune, et ensuite je pars de là et je vois quel type d’histoire me vient à l’esprit avec la couleur jaune. Ou si je pense à la pluie, je vais écrire quelque chose qui parle de la pluie. Si Ivo m’envoie un riff de guitare et que je vois un vieil homme mourant, alors je vais écrire une histoire sur un vieil homme, je vais me demander : « Ok, qui est-il ? Que fait-il ? Pourquoi est-il mourant ? » et voilà comment l’histoire se développe. Donc ça se produit automatiquement. Je ne me pose pas là pour réfléchir sur « oh, à propos de quoi je vais écrire ? » Et il faut toujours que ce soit un genre d’histoire et quelque chose qui emporte l’auditeur ailleurs et le laisse un peu rêver. Essentiellement, c’est ça qu’étaient les contes folkloriques, ce sont des expériences et sentiments de gens qui ont été transcrits dans des histoires pour véhiculer une sorte de sens ou une leçon ou quelque chose. Donc voilà ce que ça signifie.

Est-ce plus facile pour toi de faire passer tes messages via des histoires et de la poésie plutôt que de façon directe ?

Pour moi, jusqu’à présent, il y a eu deux manières différentes d’écrire des chansons. J’ai un projet solo et là, j’ai un peu des paroles typiques de chanteuse-compositrice, genre je me sens comme ci et je mets des mots dessus, et l’auditeur comprend plus ou moins ce qu’il se passe. J’aime également cet aspect mais en fait, je préfère ce que je fais maintenant dans Cellar Darling parce que je peux aussi me sentir d’une certaine manière mais je l’emballe différemment, je l’emballe dans une histoire, de façon que la personne qui l’écoute puisse voir quelque chose de complètement différent de ce que je ressens. Je trouve que c’est plus intéressant comme ça.

En fait, tu as déclaré dans une interview : « Si je veux raconter l’histoire d’une grenouille, je ne vais pas le faire en écrivant à propos d’une grenouille, je vais écrire à propos d’une girafe étrangement pigmentée. » Pourquoi ressens-tu le besoin de faire ce genre de détour pour raconter des histoires ?

Je trouve que c’est plus intéressant ! Je veux dire que parfois, j’écris des histoires qui sont très claires. Comme l’histoire d’une fée et elle est très remontée contre le monde, c’est une histoire de A à Z, ce n’est pas une métaphore, c’est une histoire. Mais lorsque j’écris à propos de choses que je vis personnellement, je trouve que ça rend tout le processus plus intéressant et ça boucle le concept du groupe. Et je pense que les trucs personnels, où je n’utilise pas de métaphore, je vais garder ça pour mon projet solo.

« Je ne pense même pas que les gens devraient être heureux, je pense juste que les gens devraient ressentir quelque chose. »

Tu as dit que lorsque tu étais enfant, tu vivais dans ta tête. Le monde extérieur ne t’intéressait pas ?

Oh, si ! Je veux dire que je n’étais pas une genre de débile ou quoi [petits rires]. J’avais des amis et une famille, et je faisais des trucs, mais toujours, je… Tous les jours, j’avais comme un cinéma qui tournait dans ma tête. Je ne sais pas pourquoi, c’est juste que j’étais comme ça. Et je suis un peu en train de retrouver ça aujourd’hui. Je commence à remarquer qu’au lieu de regarder sur mon téléphone lorsque je voyage en train, je peux simplement aller à l’intérieur de moi et ensuite je me fais une histoire ou j’imagine quelque chose, et c’est bien plus palpitant que Facebook.

Tu dis que tu retrouves ça aujourd’hui, ça signifie que ça avait disparu pendant un moment. Pourquoi ?

Je ne sais pas. Je ne suis jamais complètement heureuse parce que je pense que ça serait ennuyeux, probablement, mais je pense que j’ai perdu un peu de mon impulsivité et ma créativité, surtout durant les deux ou trois dernières années, quelque chose n’allait pas. Je ne sais pas pourquoi ou… Probablement quelque chose dans l’atmosphère n’allait tout simplement pas, mais je ne pouvais pas dire exactement ce que c’était. Et maintenant, je me sens très créative et je sens que quelque chose est en train de se passer, je change. Désormais, je suis plus comme j’étais étant enfant, ce qui est… Certaines personnes pensent peut-être que c’est bizarre [petits rires] mais je pense que c’est une bonne chose.

Dans le communiqué de presse tu dis : « Nous allons raconter des histoires : celles qui vous ont manqué dans un monde où plus aucune histoire n’est racontée le soir avant de dormir. » Ça te manque ces histoires qu’on te racontait quand tu étais petite avant de dormir ?

Ouais, un peu. Ça me manque à quel point tant de choses étaient sans importance, si bien qu’on pouvait plonger dans un autre monde qui était bien plus inoffensif que celui dans lequel nous vivons aujourd’hui. D’une certaine façon, c’est aussi ce que j’essaie de recréer. J’essaie de recréer un sentiment de ne pas être dans le monde dans lequel nous sommes aujourd’hui et de prendre un break, et laisser l’esprit vagabonder ailleurs.

Penses-tu que le monde manque trop d’imagination aujourd’hui ?

Je pense que beaucoup de gens se perdent un peu. Je l’ai moi-même remarqué, également. Notre esprit est un outil tellement puissant et l’imagination et la créativité sont des choses vraiment sacrées. Et je ne parle pas que des musiciens et des artistes. L’imagination est quelque chose que tout le monde peut utiliser. En fait, monte dans un bus, tout le monde a les yeux rivés sur leurs téléphones, les gens ne regardent pas par la fenêtre et ne rêvent pas des gens qu’ils aiment ou haïssent ou peu importe [petits rires]. Mais bien sûr, ça sonne aussi un peu prétentieux. Il y a tout dans ce monde, tout le monde n’est pas comme ça, donc je n’aime pas faire ces déclarations comme « oh, ce monde est tellement nul ! » Je veux dire qu’il y a aussi plein de belles choses, il y a énormément de trucs merdiques, et au final, il faut juste… Je ne pense même pas que les gens devraient être heureux, je pense juste que les gens devraient ressentir quelque chose.

Penses-tu que la technologie empêche les gens de vraiment ressentir ?

Je pense qu’il faut l’utiliser de la bonne façon. En fait, j’adore la technologie, je suis sur l’ordinateur la plupart du temps à travailler et autre. Je suis aussi trop souvent à faire des recherches sur Google et à être sur Facebook. Mais ce que j’estime est important est que tu ne t’y perdes pas complètement. Les musiciens ne peuvent même plus aller regarder les commentaires YouTube parce qu’il y a tellement de gens qui te balancent de la merde et se plaignent toute la putain de journée ! Lorsque je me rends sur internet, tout ce que je vois, ce sont des plaintes et ci et ça. Les gens devraient aller marcher un peu dehors parfois et arrêter de commenter sur internet ! C’est assurément un conseil que je peux donner aux trolls d’internet.

Quelle est ta relation aux contes folkloriques suisses et celtiques ?

Je lis beaucoup. J’ai un ami qui est spécialiste des sagas et contes suisses. Je connais aussi un fan de folklore suisse. Donc c’est très intéressant. J’aime lire les contes de fées celtiques, j’ai lu des contes de fées suisses… J’ai oublié la plupart d’entre eux [petits rires] mais il faut que je les relise. J’aime puiser beaucoup d’inspiration de plein de choses mais en faisant quelque chose de différent avec. Mais aussi j’apprécie beaucoup ce que Chrigel faisait. Il était tellement dans ses recherches et j’admire aussi beaucoup ça.

La chanson « Challenge » est la première que vous ayez sortie et elle parle de lutte intérieure, une bataille où tu te bats contre toi-même et le monde. Quelles ont été tes luttes et combats ?

Oh, il y en a eu tant ! Je ne saurais pas quoi choisir [petits rires]. Pendant [la conception] de cette chanson, c’était évidemment quand nous avons quitté Eluveitie, donc c’était une énorme épreuve. Nous étions tous très déprimés et nous nous sentions vides parce qu’en gros, la chose principale dans nos vies était partie. Donc nous avions l’impression qu’on nous laissait avec rien. A un moment, j’ai remarqué que ce qui me sapait le plus le moral n’était pas les autres gens ou les circonstances, mais ce que je faisais de ces circonstances. Donc c’est pourquoi cette chanson parle de se battre contre ses démons intérieurs et d’être son propre pire ennemi, parce que même si les choses deviennent vraiment sales, tu es au final celui qui peut rendre ça bien pire ou meilleur.

Et la musique t’a aidée à te remettre sur pied…

Ouais, c’est ce qui aide le plus, toujours…

« Je suis bien plus heureuse de faire quelque chose avec mes idées, même si c’est pour ne jouer que devant cinq personnes. »

La chanson « Fire, Wind & Earth », qui a été révélée il y a quelques mois avec « Challenge », est complétée avec la chanson « Water ». Et ce n’est pas une coïncidence dans la mesure où il y a un lien avec les paroles. Peux-tu nous parler du lien entre ces chansons ?

« Water », comme tu le sais, est une chanson très calme et elle est écrite du point de vue de l’eau. La tempête commence et elle n’est pas sûre si la guerre a déjà commencé ou pas, parce que tous les éléments dans « Fire, Wind & Earth » sont en guerre et l’eau la perd, ce qui était déjà une histoire étrange au départ [petits rires]. A l’origine, nous avons d’abord écrit la musique pour « Water », sans les paroles, et puis j’ai eu l’idée d’avoir un genre d’intro où je dépeins seulement quels sont les sentiments de l’eau avant que la guerre n’éclate.

L’eau étant mise à l’écart du feu, du vent et de la terre, doit-on y voir une métaphore pour ta vie ?

Eh bien, c’est à quiconque qui écoute de le déterminer. Peut-être que quand je l’ai écrite, j’étais l’eau, ou peut-être pas. Je ne sais pas ! [Petits rires].

« Hedonia » est une grande chanson épique et progressive. Est-ce la conséquence directe de ce que tu nous as dit plus tôt, au sujet de votre amour pour la musique progressive ?

Lorsque j’ai écrit la chanson, je ne me suis pas vraiment rendu compte que… En fait, plein de gens la qualifient de progressive, comme les gars quand ils l’ont entendue pour la première fois. Ensuite je me suis dit « ouais, enfin, elle est longue mais ce n’est pas vraiment progressif… » Mais je pense que le résultat final, ouais, c’est probablement [progressif] parce que tout le monde l’a qualifié ainsi. Mais au départ, le titre d’origine de la chanson lorsque j’ai fait la démo, je l’ai appelée « What The Fuck ? » parce que c’était vraiment chaotique et bizarre. J’étais vraiment frénétique lorsque j’ai écrit cette chanson. Je ne sais pas, parfois je suis comme ça ! J’espère que sur le prochain album nous pourrons aller encore plus loin et faire plus de trucs progressifs parce qu’en fait, je commence à préférer ces chansons.

Et de quoi parle cette chanson ?

Ça parle aussi de la fin du monde. Hedonia est un monde fictif. C’est basé sur le mot « hédoniste », donc c’est un endroit où tout le monde est content et boit du vin et le soleil brille, et puis tout d’un coup, tout devient l’enfer, tout brûle, tous les oiseaux meurent et tout. Tout ce qui reste sur terre est la personne qui chante sur la fin du monde et ce rêveur fou qui est sous l’effet de drogues et ne se rend pas compte que tout prend fin.

L’album s’appelle This Is The Sound (Ceci est le son, NDT), et c’est une phrase que l’on entend dans le premier single que vous avez sorti, « Challenge ». Qu’est-ce que ça signifie pour vous ?

Ça peut sonner un peu arrogant [petits rires] mais ce n’est, en fait, pas vraiment notre intention. C’est plus pour nous, le fait que nous ayons trouvé notre son et que nous en soyons contents. Et nous trouvions simplement que ça collait bien. Nous avions une énorme liste de titres d’album, et c’est ce qui est resté.

Votre identité visuelle contient beaucoup de symboles, avec le logo du groupe mais aussi chaque chanson ayant sa propre représentation visuelle et son symbole. Et tu as déclaré que le symbolisme est une part importante de votre concept de paroles…

C’est aussi une part de comment est notre musique, comme le fait de toujours avoir des images dans ma tête et c’est la première chose que je pensais qui collait vraiment bien à notre groupe, parce que nous n’avons pas un concept basé sur l’histoire, comme par exemple Eluveitie en avait un, nous n’avons pas un concept qui est religieux parce que nous n’avons rien à foutre de la religion [petits rires], nous ne sommes pas vraiment spirituels… Donc, en gros, notre truc supérieur, c’est l’art et la créativité. Donc nous voulons faire quelque chose avec l’imagerie, avec les symboles, juste pour compléter le concept et pour permettre aux gens aussi de voir notre musique et pas seulement l’entendre.

Le nom du groupe, Cellar Darling, est le nom de ton album solo de 2013. Pourquoi avoir choisi d’utiliser ce nom pour le groupe ? Et qu’est-ce qu’il représente pour toi ?

Nous avions plein d’options et y avons longuement réfléchi, et au final, Cellar Darling était simplement ce que nous aimions le plus. Surtout dans la mesure où nous travaillons avec les images et les symboles, ça symbolise très bien notre musique. « Cellar » (la cave, NDT) représentant l’obscurité et « darling » (bien-aimée, NDT) étant la lumière, ce sont deux très bon mots. Mais la chanson « Cellar Darling », de mon album solo, n’a pas grand-chose à voir avec ça. En fait, j’avais écrit cette chanson après avoir mangé un pot entier de crème glacée et je me suis senti comme une merde. Donc j’ai trouvé le refrain qui explique pourquoi je l’ai fait [petits rires], et ensuite j’ai voulu créer quelque chose qui ne parlait pas de crème glacée, donc j’ai pensé à une histoire sur une femme psychopathe tueuse de masse qui enferme les gens dans sa cave et les tue. Mais ensuite, elle finit par tomber amoureuse avec une de ses victimes et elle est réticente à le tuer.

Au bout du compte, toute cette situation avec Eluveitie, n’était-ce pas un mal pour un bien, puisque ça vous a permis de vous concentrer sur ce projet ?

Ouais, d’une certaine façon. Je veux dire que bien sûr que le succès me manque aussi. C’est tellement génial quand tu peux vivre d’un groupe. Nous avions énormément de chance, nous pouvions faire ça et partir en tournée tout le temps. Donc ça va être difficile maintenant, les quelques premières années, aussi, financièrement. Nous ne savons pas comment va marcher ce groupe, nous ne savons pas ce qui va se passer, nous ne savons pas si les gens vont aimer, mais quand même, je suis bien plus heureuse de faire quelque chose avec mes idées, même si c’est pour ne jouer que devant cinq personnes. Au final, ça me rend bien plus épanouie. Et c’est clairement plus palpitant, parce que j’aime aussi ne pas savoir ce qui va se passer [petits rires].

Interview réalisée par téléphone le 16 mai 2017 par Nicolas Gricourt.
Retranscription et traduction : Nicolas Gricourt.

Site officiel de Cellar Darling : www.cellardarling.com.

Acheter l’album This Is The Sounds.



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