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Chronique   

Charlie Griffiths – Tiktaalika


Charlie Griffiths, guitariste du groupe progressif bien établi Haken, et ce presque depuis le début, a décidé d’entreprendre en parallèle une aventure plus personnelle, explorant les sonorités qui lui sont chères et donnant de nouvelles couleurs à ses cordes. Derrière ce mystérieux Tiktaalika se dévoile un concept plutôt réfléchi : jouant sur les ambiguïtés paysagères entre préhistoire et post-apocalypse, Charlie explore la relation qu’entretient l’espèce humaine avec la planète qui l’a vue grandir ainsi que les transformations survenant à diverses échelles. Un programme pas si festif de prime abord, mais tourné en véritable terrain de jeu. Si vous chérissez l’ambiance entretenue par Devin Townsend mais que vous trouvez que cela va tout de même un peu trop loin lorsque ce dernier parle de cheeseburgers sans raison apparente ou ponctue un morceau de bruits de pets, vous vous sentirez avec Tiktaalika comme un dunkleosteus dans l’eau.

Les crédits sont dignes d’un blockbuster. On y croise le batteur Darby Todd, qui accompagne fréquemment Devin Townsend (tiens, tiens, quel hasard), le claviériste Jordan Rudess qu’on aurait l’impression d’insulter en le résumant à sa présence dans Dream Theater, et le saxophoniste Rob Townsend (Steve Hackett). Les tâches vocales se répartissent entre Danïel De Jongh (Textures), Vladimir Lalić (Organized Chaos), Neil Purdy (Luna’s Call), et – au cas où vous vous diriez sur « Arctic Cemetery » « tiens, on dirait Between The Buried And Me » – oui, Tommy Rogers est présent sur deux pistes. Charlie ne laisse pas tout ce beau monde le plonger dans l’ombre, et reste aux commandes : en plus de sa chère guitare, il tâte quelques claviers et devient ponctuellement chanteur principal sur le nébuleux « Digging Deeper », où son approche peut rappeler les premiers efforts solos de Steven Wilson.

L’introduction résume assez bien les ambiances disponibles : posée, délicate à tendances acoustiques, elle finit par lâcher sur nous des riffs dévastateurs et véloces. L’œuvre cache bien son jeu pour une petite minute avant de nous rentrer dans le lard avec une savante mixture de thrash (plutôt old-school – « Crawl Walk Run »), de heavy et de prog. Le tout, évidemment, à un niveau technique remarquable. « Luminous Beings » nous prouve que les solos et échappées progressives à l’ancienne peuvent se marier à merveille avec un arrière-plan de gros accords saturés. La chanson titre braque les projecteurs sur Charlie et est, si l’on fait abstraction de « Prehistoric Prelude », la seule piste instrumentale présente. Un véritable défouloir pour notre maestro, qui s’y donne à cœur joie. Ce morceau (aux allures de thème de boss final dans un antique jeu vidéo) a donné lieu à un clip décalé, façon programme pour enfants, où on s’attend à tout moment à un gros décalage soudain à la Happy Tree Friends – décalage qui n’arrive jamais. Charlie joue son personnage à fond, et fait son job. La fin de ce déferlement de riffs et de solos est assez dantesque, avec quelques passages à la limite de l’orchestral, avant de boucler la boucle en revenant aux fondamentaux.

Tiktaalika n’est pas toujours évident à suivre dans ses élans avant-gardistes (« Luminous Beings »), mais une fibre mélodique est toujours prête à ressurgir pour nous secourir avant qu’il ne soit trop tard et que notre patience ne soit épuisée. On pourrait parler d’« effet tunnel », avec des passages rythmiquement pêchus qui débouchent sur quelque chose de plus apaisant et familier. Les mesures complexes de « Dead In The Water », souvent calées sur le nombre de syllabes (en apparence presque aléatoire) dans les paroles, le tout couvert de notes d’instruments divers, renvoient des images de pantins désarticulés gesticulant frénétiquement sur la scène d’un théâtre guignolesque. Un titre en somme assez joueur mais flippant, lorgnant parfois sur du Mr. Bungle, mais qui flirte aussi brièvement avec Meshuggah avant d’introduire des cuivres quelque peu loufoques, ces derniers finissant par assumer le rôle de matraqueur, se déguisant en guitares. Pourtant, même ce morceau bénéficie d’un dernier tiers plus sage, avant de s’achever sur quelques notes de guitare sèche ornant une ultime complainte bluesy qui répond (mélodiquement et via les paroles) au refrain de « In Alluvium », scellant ainsi un duo de pistes qui représente un noyau dur pour cet album.

Sous un emballage assez foutraque se cachent donc des leçons de musique, comme des œufs de Pâques, et les thématiques abordées, prises avec recul, apparaissent comme pas si tordues. Les montagnes russes de chant clair de « In Alluvium », qui mêlent un style à la Pain Of Salvation aux influences plus heavy (après un début évoquant le légendaire Images And Words de Dream Theater), n’ont plus grand-chose de comique et constituent davantage un paysage devant lequel s’émerveiller tout en se posant d’éventuelles questions plus ou moins existentielles, selon le bon vouloir de chacun. Au classique adage « plus on est de fous, plus on rit », s’appliquant ici par l’invitation d’une flopée de joyeux lurons, Charlie Griffiths semble vouloir ajouter « le fun, c’est une affaire sérieuse », et nous serions bien tentés de le suivre dans cette entreprise. Tiktaalika, avec sa palette de styles et son large éventail de degrés de complexité, devrait non seulement plaire aux adeptes de Haken mais aussi s’attirer les louanges de nombre de gens pour qui ce groupe est « sympa, sans plus », et ce n’est pas rien.

Clip vidéo de la chanson « Luminous Beings » :

Clip vidéo de la chanson « Tiktaalika » :

Chanson « Arctic Cemetery » :

Album Tiktaalika, sorti le 17 juin 2022 via InsideOut Music. Disponible à l’achat ici



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