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Interview   

La chimère de Tom Morello


Peu oseraient se comparer à Jimi Hendrix et les rares qui le font paraissent inévitablement bien présomptueux, même quand on s’appelle Tom Morello et qu’on a soi-même, à un certain niveau, marqué voire révolutionné l’histoire de la six-cordes et du rock. C’est pourtant bien à l’œuvre de Jimi Hendrix que le guitariste de Rage Against The Machine compare son album solo, The Atlas Underground. Un rapprochement ambitieux qui rend d’autant plus circonspect quand on découvre la chimère à base de fusion de rock, de musique électronique et de rap qu’a concoctée Tom Morello.

En réalité, le regard de Tom Morello sur l’œuvre de Jimi Hendrix ne se porte pas tant sur son blues rock que sur des composantes bien particulières qui la rendaient révolutionnaire dans le contexte de son époque. Ce sont ces composantes que Tom Morello a voulu s’approprier, adaptées à sa propre époque, afin de lui-même, espère-t-il, révolutionner une seconde fois le rock. Il nous parle ci-après de sa démarche.

« Aujourd’hui, je crois qu’il n’y a aucune politique dans la musique EDM. Aucune. Et aussi, la musique rock’n’roll, même la meilleure qui soit, est reléguée à la marge. Par exemple, si tu vas sur Spotify, tu regardes les classements et le rock’n’roll se retrouve dix rangées en bas. Et je pense que ces deux choses sont des crimes auxquels The Atlas Underground va répondre. »

Radio Metal : Avec The Atlas Underground, tu as déclaré vouloir « faire un album qui serait le [Jimi] Hendrix contemporain ». C’est un album très moderne avec plein de fusions de styles. Est-ce donc ainsi que tu imaginerais la musique de Jimi Hendrix s’il était toujours en vie aujourd’hui ?

Tom Morello (guitare) : Pas nécessairement s’il était toujours en vie. L’inspiration de Jimi Hendrix n’était pas dans le blues rock, les solos interminables, etc., mais il y avait trois composants à ça. Premièrement, c’était que l’album devait contenir un jeu de guitare d’un autre monde et qui repousse les limites de l’instrument. Deuxièmement, c’est que la musique de Jimi Hendrix était un cheval de Troie, d’une certaine façon, dans le sens où il avait ce jeu de guitare extraordinaire mais c’était contenu dans des chansons qui passaient à la radio. Il était donc capable d’exposer le monde à ces techniques nouvelles et radicales. De manière similaire, cet album fonctionne comme un cheval de Troie, car on y trouve des chansons avec Portugal, The Man ou Marcus Mumford, contenant des solos de guitare que, autrement, on n’entendrait jamais à la radio en 2018-2019. Troisièmement, Jimi Hendrix était le produit du genre de son époque, qui était le blues rock. Le genre de notre époque, ce sont ces énormes rythmes EDM. Donc mon idée était de remplacer les synthétiseurs et certains des éléments mécaniques de l’EDM dur par du rock’n’roll analogique, qui respire, sortant d’amplis Marshall.

Crois-tu que Jimi Hendrix aurait adopté la technologie moderne ?

C’est impossible à dire. Je pense qu’il est possible que si Jimi Hendrix était là aujourd’hui, il ne serait même pas un guitariste, franchement. Je voulais faire un album qui combine l’authenticité et le côté « sans remords » de la musique que j’adore, faite avec une guitare électrique, les improvisations, les sons de dingue, les énormes riffs, mais créer un tout nouveau style de musique, un alliage qui combine la puissance des amplis Marshall et la magie électronique.

Tu dis que tu veux créer un tout nouveau style de musique, mais beaucoup de choses ont été accomplies en musique désormais. Du coup, qu’est-ce que ça implique de créer un nouveau genre de musique en 2018 ? Est-ce même possible ?

De la même façon que Rage Against The Machine combinait le hard rock, le punk rock et le hip-hop d’une manière qui n’avait jamais été faite auparavant, les gens se sont amusés avec les rythmes électroniques et les guitares électriques, mais personne n’avait réalisé une fusion de la façon dont j’ai tenté de le faire sur cet album. Et pour y parvenir, j’ai travaillé avec Knife Party, Bassnectar, Steve Aoki, Phantogram, Skrillex, qui sont tous de grands fans de Rage Against The Machine et Audioslave, et j’entends en partie dans leur musique la même sorte de tension-relâchement, et ces énormes impacts qu’on retrouve dans mon rock’n’roll préféré. Ce que nous avons donc fait est que nous avons collaboré dans le but d’obtenir quelque chose qui puisse défoncer autant le mosh-pit que le dancefloor.

Les artistes qui ont révolutionné la musique, y compris Rage Against The Machine, n’avaient pas spécialement pour objectif de le faire, ils se sont contentés de faire ce qu’ils avaient envie. Penses-tu que créer un nouveau style soit quelque chose qu’on peut forcer ou faire consciemment ?

Je ne suis pas sûr si je qualifierais ça de « forcé ». C’est plutôt qu’un artiste a une idée, et une fois que j’ai eu l’idée de cette combinaison, ce croisement des deux styles, alors c’est l’alchimie des collaborations avec les artistes individuels qui lui donne vie de façon très inattendue. Quand tu mets ensemble Wu-Tang Clan, moi-même et Herobust, ou alors Big Boi, Killer Mike et Bassnectar… En tant que curateur de cet album, il y avait une lumière qui me guidait afin de créer un son cohérent, mais les élans individuels étaient absolument spontanés et imprévisibles.

Tu as déclaré que tu voulais créer des « chansons radiophoniques » qui « trouveraient écho auprès d’un public de masse ». En tentant de faire des chansons radiophoniques plus grand public, n’étais-tu pas inquiet de rentrer dans le jeu du système capitaliste contre lequel tu t’es battu ?

Tu sais ce qui est un tube ? « Killing in the Name » ! [Rires] Il y a donc une longue histoire jonchée de véritables chansons contestataires qui trouvent écho auprès d’une audience plus large, de Public Enemy aux Clash, des Sex Pistols à Bruce Springsteen. A cet égard, comme je l’ai dit, c’est comme un cheval de Troie, d’une certaine façon. Une chose qui me gonfle, c’est que les jeunes n’ont aucun désir ou propension à passer huit heures par jour à s’entraîner à la guitare. Tout ce qu’ils ont à faire est se procurer un ordinateur portable et Ableton, et l’idée d’être un musicien organique a dégringolé dans les hit-parades. Mon idée est, sans compromettre les idéaux politiques, sans compromettre le rock’n’roll, sans compromettre la vision artistique, d’atteindre des audiences au-delà des petits ghettos de… Tu sais, aujourd’hui, je crois qu’il n’y a aucune politique dans la musique EDM. Aucune. Et aussi, la musique rock’n’roll, même la meilleure qui soit, est reléguée à la marge. Par exemple, si tu vas sur Spotify, tu regardes les classements et le rock’n’roll se retrouve dix rangées en bas. Et je pense que ces deux choses sont des crimes auxquels The Atlas Underground va répondre.

« C’est un album qui contient des artistes de genres, ethnicités, sexes et âges divers. Et le fait que nous nous soyons tous rassemblés pour créer solidairement cette œuvre harmonieuse est, en soi, une déclaration en ces temps sournois […]. Je voulais faire un album qui montrait qu’il n’y avait vraiment aucune frontière entre les gens qui importe. »

Penses-tu qu’aujourd’hui il soit toujours possible de toucher le grand public sans faire de compromis ?

Ouais. Enfin, tout d’abord, la seule responsabilité de l’artiste est de créer de l’art en lequel il croit. Une fois que tu as fait de l’art en lequel tu crois, advienne que pourra. J’ai fait le serment en 1990, quand mon premier groupe avant Rage Against The Machine a été lâché par son label, de ne jamais jouer une autre musique en laquelle je ne croyais pas, et je suis resté fidèle à ce serment. En tant qu’artiste, je veux repousser mes limites ; en tant que guitariste, je veux repousser mes limites. Pour moi, cet album est bien plus risqué – bien plus ! – que de faire un album plus ou moins traditionnel de chansons rock/rap, ou quelque chose comme ça. En tant que guitariste, ça m’emmène vers de tout nouveaux territoires. En tant qu’artiste… Par exemple, le fil conducteur dans les textes de cet album, ce sont des histoires de fantômes de justice sociale, et l’idée que les héros et martyrs du passé peuvent en dire long sur les luttes du présent et être des phares illuminant un futur plus juste et humain. J’ai de grandes ambitions pour le contenu artistique et intellectuel de cet album, pour aller même au-delà du jeu de guitare. Mais au bout du compte, tout ce que j’essaye de faire, ce sont des chansons que j’adore. Et je dirais une chose supplémentaire sur l’idée englobante de l’album. C’est un album qui contient des artistes de genres, ethnicités, sexes et âges divers. Et le fait que nous nous soyons tous rassemblés pour créer solidairement cette œuvre harmonieuse est, en soi, une déclaration en ces temps sournois, où la sphère politique est divisée, la sphère musicale est divisée. Je voulais faire un album qui montrait qu’il n’y avait vraiment aucune frontière entre les gens qui importe.

Tu fais beaucoup usage d’électronique dans cet album, et tu as révélé qu’avant, « personne n’était un plus grand ennemi de l’EDM que » toi. Comment as-tu donc revu ton jugement ? Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis de façon aussi radicale ?

Comme avec n’importe quel style de musique, que ce soit le hip-hop, ou la pop, ou le rock’n’roll, ou le metal, peu importe, la majorité est nulle. Et je voyais l’EDM comme de la musique pour taxis italiens, ou la musique horrible pour les fêtes où drogue coule à flots à Ibiza. Ensuite, un ami m’a fait découvrir Knife Party et Skrillex, et j’étais là : « Bordel de merde ! » J’ai entendu Rage Against The Machine dans ces artistes ! J’ai entendu les tensions et les relâchements, j’ai entendu les énormes impacts, et la férocité, comme ce que The Prodigy et The Crystal Method faisaient à l’époque, ils avaient une sensibilité rock, et c’est ce qui a déclenché l’idée : « Et si je remplaçais leurs synthétiseurs par ma guitare électrique ? » Si mon jeu était une photo noir et blanc toute propre, alors l’idée avec The Atlas Underground serait de la leur envoyer avec l’espoir qu’elle revienne complètement bouleversée avec plein de couleurs. Reconnaissable, mais aussi radicalement différente.

Tu as dit vouloir que l’album contienne « un jeu de guitare d’un autre monde et qui repousse les limites de l’instrument ». Après tant d’années à faire ce que tu fais, trouves-tu toujours le moyen de faire ça ?

Pendant des années, j’ai été inspiré par le hip-hop, la musique électronique et ce genre de choses. J’ai recherché des sons qui sortaient de la norme, du jeu de guitare classique de Chuck Berry ou Eddie Van Halen. Donc, pour moi, le défi excitant sur cet album… En fait, il y a pas mal de passages dans cet album où on ne sait pas ce qui joue vraiment le son. Beaucoup de choses qui donnent l’impression d’être des composants électroniques sont en fait moi jouant de la guitare. Et parfois, des choses qui ressemblent à de la guitare peuvent être une version de quelque chose que j’ai joué qui a été distordu par Bassnextar ou Steve Aoki.

Avec l’électronique, il n’y a pas beaucoup de limites en termes de son. Est-ce que jouer avec l’électronique a ébranlé ton jeu et aidé à te dépasser ?

Oui. Déjà, au départ, mon jeu est inhabituel, et j’aime le fait que j’ai pu ré-imaginer comment ça pouvait sonner. Par exemple, normalement, lorsque je joue un solo de guitare, je joue peut-être trois ou quatre prises du solo, et ensuite j’en choisis une que je conserve, ou alors je fais un composite. Mais dans cette nouvelle façon de penser, il se peut que je joue dix prises d’un solo, et puis je choisis un peu aléatoirement des sections et les inter-changent, et je regarde ça autant avec le regard d’un compositeur que d’un guitariste. Ensuite, j’obtiens une sorte de combinaison de sons de guitare inattendus balancés les uns après les autres et ensuite je réapprends à jouer tout ça. C’est une manière de penser très différente la création sur la guitare, ce qui pour moi était excitant.

L’album est illustré par un hippopotame avec des ailes : est-ce que ça représente le genre de chimère musicale que tu as créée sur cet album ?

D’une certaine façon, oui. Ça représente le pouvoir de l’inattendu. C’est presque comme une peinture surréaliste religieuse d’une sorte de créature inhabituelle, puissante et magnifique qu’on n’aurait jamais imaginé voir. Elle a du poids, et elle a de la beauté. Et la lourdeur et la beauté, c’est ce que je recherchais sur The Atlas Underground.

Interview réalisée par téléphone le 24 septembre 2018 par Nicolas Gricourt.
Transcription : Robin Collas.
Traduction : Nicolas Gricourt.

Facebook officiel de Tom Morello : www.facebook.com/TomMorello

Acheter l’album Strangers.



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  • « j’aime pas l’EDM mais j’ai découvert Skrillex ç am’a rappelé Prodigy alors depuis j’aime. » XD X mais lol quoi. En gros mec t’as écouté la radio quoi.
    Ce mec est tellement faux et prétentieux..

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